Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7







télécharger 352.51 Kb.
titreEdouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7
page1/8
date de publication15.12.2016
taille352.51 Kb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > documents > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8


Séance 1 : « Paroles, échanges, conversations, et révolution numérique » : d’une définition à l’autre.

Support: 7 documents

1. Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française.

2. Samuel Beckett Fin de Partie, 1957

3. La Bruyère, Les Caractères, 1688

4. William Hogarth, La Famille Strode, vers 1738

5. Edouard Molinaro, Le Souper, 1992.

6. Eve Suzanne, « Révolution informationnelle et révolution numérique », 08/10/2010,

7. Michel Berry et Christophe Deshayes, Les vrais révolutionnaires du numérique, Autrement, Paris, 2010.
Document 1 : Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey.

Parole : nom féminin issu en 1080 du latin chrétien « parabola » (…). « Rustica parabola » sert à désigner la langue vulgaire.

Parabola « faculté d’exprimer par le langage parlé » a supplanté le latin classique « verbum » dans l’ensemble des langues romanes.

Généralement « parole » désigne en général l’expression orale, verbale des contenus de conscience et le langage oral considéré par rapport à l’élocution, au ton de la voix, là où le français moderne emploie le mot « voix ».

Essentiellement, « parole » désigne la faculté d’exprimer sa pensée par le langage articulé (1165). […] Par métonymie, « parole » désigne aussi (…) la suite de mots, le discours exprimant une pensée.

Echange : le mot désigne une communication réciproque (de renseignements, de documents, etc.), d’où au figuré échange de politesses, échange de vues, échanges de coups.

Conversation : emprunté au latin impérial « conversatio » < « conversari » (cum = avec et versari = se tourner) qui signifie fréquentation, commerce, intimité.

Jusqu’au XVIIème siècle, le mot signifie « genre de vie, conduite » et « relation ». (…) Dès 1537, il possède aussi le sens « d’échange de propos familiers » qui s’imposera. Généralement familière, la conversation a aussi été conçue par les précieux du XVIIème siècle comme un genre littéraire noble au sens d’ « entretien savant ». (…) Depuis, le mot désigne spécialement un entretien entre personnes responsables, en petit comité et souvent à huis-clos (notamment en diplomatie).

Par métonymie, il concerne la manière de parler de quelqu’un et ce qu’il dit (familièrement : avoir de la conversation) ainsi qu’une assemblée de gens qui conversent. (…) Le mot s’applique aussi (…) en art, à des tableaux de genre représentant une assemblée de gens qui bavardent, probablement d’après l’anglais conversation piece.
Document 2 : Extraits de Fin de Partie de Samuel Beckett, 1957

Extrait 1

Nagg.- Je gèle. (Un temps.) Tu veux rentrer ?

Nell. – Oui.

Nagg. – Alors rentre. (Nell ne bouge pas.)

Extrait 2

Nagg. – Tu peux me gratter le dos ?

Nell. – Non. (Un temps.) Où ?

Nagg. – Dans le dos.

Nell. – Non.

Extrait 3

Hamm (bas). – C’est peut-être une petite veine. (Un temps.)

Nagg. – Qu’est-ce qu’il a dit ?

Nell. – C’est peut-être une petite veine.

Nagg. – Qu’est-ce que ça veut dire ? (Un temps.) Ca ne veut rien dire (Un temps.)
Document 3 : La Bruyère, Les Caractères, 1688

6 (IV) L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel ; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués ; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont ; et ce qui est pire, on en souffre.

15 (I) Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement.

16 (I) L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.
Document 4 : William Hogarth, La Famille Strode, vers 1738



William Hogarth, La Famille Strode, vers 1738

Huile sur toile, 87 x 91,5 cm

Tate Gallery, Londres, Don du révérend William Finch, 1880
Document 5 : Le Souper, Edouard Molinaro, 1992.

http://www.dailymotion.com/video/x33ysv_le-souper_shortfilms
Document 6 : Eve Suzanne, « Révolution informationnelle et révolution numérique », 08/10/2010

http://www.implications-philosophiques.org

Révolution numérique

En 2005, a eu lieu le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI), à l’initiative, entre autres, de l’ONU, et qui avait pour mission de réfléchir sur les changements sociaux et économiques majeurs qu’amène l’adoption massive des Technologies de l’Information (TIC) dans les différentes sphères de l’activité humaine.

De cette rencontre, une définition complète de la Révolution numérique a été conçue :

La croissance rapide des technologies de l’information et de la communication et l’innovation dans les systèmes numériques sont à l’origine d’une révolution qui bouleverse radicalement nos modes de pensée, de comportement, de communication, de travail et de rémunération. Cette « révolution numérique » ouvre de nouvelles perspectives à la création du savoir, à l’éducation et la diffusion de l’information. Elle modifie en profondeur la façon dont les pays du monde gèrent leurs affaires commerciales et économiques, administrent la vie publique et conçoivent leur engagement politique. [..] En outre, l’amélioration de la communication entre les peuples contribue à la résolution des conflits et à la réalisation de la paix mondiale.

La Révolution numérique est une notion née récemment et partagé par le sens commun. Pour résumé, elle se définit avant tout comme le passage de notre société à l’ère de l’information et de la communication reposant sur une immatérialité grandissante des données diffusées à l’échelle mondiale.

Plutôt que de parler de Révolution numérique il serait plus juste de parler de numérisation de la société.

En effet, cette numérisation accompagne des transformations qui ont lieu aussi bien au niveau politique, social, qu’économique, mais aussi identitaire […]. Toutes ces transformations se retrouvent rassemblées sous le concept de Révolution informationnelle, qui ne se réduit pas à la numérisation de la société bien qu’elle en soit un aspect évidemment incontournable.

Ce que le concept de « Révolution informationnelle » nous apporte par rapport au concept de « Révolution numérique » ? Une histoire, donc un contexte et ainsi nous permet de nous projeter plus avant dans l’avenir étant donné que l’on voit d’où on part.

De fait, si on définit la Révolution numérique comme permettant la libre circulation des informations, des idées et des connaissances dans le monde entier, alors ce qui devient central est l’information elle-même.

Ainsi, la définition de la Révolution numérique faite par le SMSI, est une définition tout à fait juste qui s’applique à la Révolution informationnelle.
Document 7 : Michel Berry et Christophe Deshayes, Les vrais révolutionnaires du numérique, Autrement, Paris, 2010.

On nous prédit depuis des décennies la révolution numérique, et nous y sommes. Se déroule sous nos yeux, sans que nous en ayons toujours une claire conscience, une transformation radicale qui touche tous les secteurs de la société : l'entreprise, l'école, l'hôpital, la ville, les loisirs, etc. On ne sait pas encore si cette révolution créera le monde nouveau et harmonieux que des prophètes nous ont fait miroiter, mais une certitude plutôt inattendue émerge de l'observation : nous y allons gaiement et dans une relative douceur.

Or, jusqu'ici dans l'histoire humaine, le terme de révolution évoquait la violence, le courage et la souffrance. Les barricades y étaient indispensables, tout comme les Gavroche et les têtes coupées. La révolution a une dimension tragique. Ici, point de Gavroche ni de barricades, ni même d'affrontements violents entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Les acteurs de cette révolution sont innombrables, s'impliquent souvent dans la joie et sont animés par la curiosité insatiable dont sont capables les hommes quand on leur en donne l'occasion. Les révolutionnaires ne sont pas les jeunes patrons de start-up tantôt portés aux nues tantôt décriés, mais une masse silencieuse et joyeuse d'hommes et de femmes ordinaires dont les passions, les motivations, les énergies convergent et s'agrègent, ne serait-ce qu'un court instant.

Que l'on pense à l'incroyable passion qui anime les bâtisseurs de Wikipédia. Certains se font même une spécialité de corriger les fautes d'orthographe, gratuitement, en se contentant de l'estime de quelques-uns, aux quatre coins de la planète, qui savent le travail formidable qu'ils accomplissent. Que l'on pense aussi aux débats passionnés qui se développent autour de n'importe quel sujet sur le Web, accident, procès, événement politique, et qui mobilisent des points de vue variés, dont ceux d'experts affûtés qui disqualifient rapidement les propos officiels développés dans une langue de bois traditionnelle.


,
Des jeunes qu'on disait perdus pour l'école développent une technicité ou une inventivité inouïes pour nourrir leur passion: écouter de la musique, visionner des films, faire connaître leurs talents de créateurs ou d'artistes. Évidemment, quand cette ingéniosité tourne au piratage, cela menace des équilibres anciens et l'on comprend que les maisons de disques ou de films s'émeuvent. Mais on voit également apparaître des activités totalement nouvelles, comme les multiples conseils pour la vie quotidienne proposés par des sites tels que Videojug qui n'enlèvent le pain de la bouche à aucun acteur ancien. Et puis, surtout, la dimension ludique de ces nouveaux outils, qui stimule la curiosité chez un nombre croissant de personnes, jeunes ou moins jeunes, leur redonne le goût de la connaissance; or on sait que plus un esprit est stimulé, plus il a de l’appétence pour apprendre. On verra, par exemple, dans ce livre, que l'iPod peut redonner aux jeunes le goût de l'école, voire celui de la dictée.

À l'idée de révolution est aussi associée celle de grand soir: un jour, tout doit basculer pour que s'ouvre à nous un monde meilleur. Ce qui permet cette bascule, c'est une utopie, une nouvelle théorie du monde, peaufinée par des intellectuels et brandie par des meneurs politiques qui, une fois au pouvoir, peuvent organiser rapidement la société selon un nouveau cadre. La Révolution française préparée les Lumières, la révolution russe engendrée par le marxisme, etc.

Or ce qui est frappant ici, c'est que les acteurs de la révolution numérique ne sont pas guidés par l'idée d'un grand soir, au contraire: ils se défient des idéologies et ont souvent perdu confiance dans la politique. Plus encore, ils sont souvent rebelles à l'idée de contracter des engagements durables. Ce qui est frappant ici c’est que chacun peut s’engager de manière réversible: je contribue à une définition de Wikipédia, mais je n'irai pas forcément plus loin ; je participe à un réseau, mais j'arrête quand je veux. Et d'engagement réversible en engagement réversible, on en vient à persévérer. Il se pourrait alors qu'on s'implique plus volontiers, plus joyeusement, parce qu'on se sent plus libre.

Il faut dire toutefois que cette transformation numérique excite aussi l'esprit rebelle qui est une des choses les plus largement partagées, et qui avait du mal à s'exprimer dans notre monde très organisé. Certains engagent des croisades, comme les fondateurs d'Apple qui voulaient créer de petits ordinateurs pour lutter contre la domination des grandes entreprises, ou les communautés open source pour faire pièce à l'hégémonie de Microsoft. Les nouveaux moyens de communication servent aussi à des manifestants anti-G8 pour tournebouler les forces de l'ordre. Ils peuvent servir à inventer des formes d'organisation non structurées particulièrement efficaces dans l'exercice du contre-pouvoir, comme nous le verrons avec le Réseau éducation sans frontières (RESF). On a aussi vu récemment que les nouveaux moyens de communication comme Twitter sont incontrôlables même par les régimes les plus autoritaires, et qu'ils permettent d'organiser une résistance et d'en informer le monde. On voit bien, à observer ces phénomènes, qu'on est plutôt dans le registre de la comédie, des tours qu'on aime volontiers jouer aux pouvoirs établis, que de la tragédie.

Voici donc une transformation sociale (la vraie dimension de cette révolution numérique) animée par la curiosité, la passion, un zeste d'esprit frondeur et dans laquelle chacun peut être alternativement moteur ou en situation de retrait. Comment l'empêcher d'avancer? Comment même contrôler son cours? Pour contenir une révolution classique, on peut essayer de repérer ses meneurs et ses penseurs. Mais ici, où sont les meneurs, qui sont les penseurs? Et pourquoi arrêter ce mouvement qui s'appuie sur les outils dont nous sommes les plus fiers et qui incarnent le progrès ? Et même comment décrire, comment nommer cette révolution?
Séance 2 : L’échange, de la lettre au texto

Supports : 6 documents

  1. Madame de Sévigné, Lettres, à Coulanges, 15 décembre 1670.

  2. Madame de Sévigné, Lettres, à Mme de Grignan, 3 mars 1671.

  3. Extrait du film Les Liaisons dangereuses, Stephen Frears (scène de la lettre sur le dos de la courtisane, chapitre 10.)

  4. Serge Tisseron, Virtuel, mon amour, Penser, aimer, souffrir à l’ère des nouvelles technologies, Albin Michel, 2008.

  5. Philippe Delerm, « L’instant texto », Enregistrements pirates, Editions du Rocher, 2003.

  6. Entretien avec Philippe Raynaud, « Le règne du cool exacerbe les hiérarchies sociales », L’Expansion, décembre 2012-janvier 2013, n°780

Document 1 : Madame de Sévigné, Lettres, à Coulanges, lundi 15 décembre [1670].

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie : enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste; une chose que l'on ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon ?) ; une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie Mme de Rohan et Mme d'Hauterive ; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la : je vous la donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien ! il faut donc vous la dire : M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix; je vous le donne en cent. Mme de Coulanges dit : Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est Mme de la Vallière. — Point du tout, Madame. —C'est donc Mlle de Retz ? — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est Mlle Colbert ? — Encore moins. —C'est assurément Mlle de Créquy ? — Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin vous le dire : il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de... Mademoiselle... devinez le nom : il épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur; Mademoiselle, petite-fille de Henri IV; mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans; Mademoiselle, cousine germaine du Roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.

Voilà un beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-même, si vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous nous dites des injures : nous trouverons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous.

Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire1 vous feront voir si nous disons vrai ou non.
Document 2 : Madame de Sévigné, Lettres, à Mme de Grignan, 3 mars 1671

Je vous assure, ma chère bonne, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur ses pensées, on serait toujours en larmes, c'est à dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur. Toute votre chambre me tue ; j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue d'une fenêtre sur ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai. Je me fais peur quand je pense combien j'étais alors capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois ; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais ; ces capucins, où j'allai entendre la messe ; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût répandue ; Sainte-Marie, Madame de La Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit et le lendemain ; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments. Ce pauvre d'Hacqueville est le premier ; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens : il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites présentement; cela me fait une diversion, sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous et je souhaite toujours de vos lettres. Quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et reprendrais ma lettre quand j'en aurai reçu. J'abuse de vous, ma chère bonne. J'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance ; mon cœur en avait besoin. Je n'en ferais pas une coutume.
Document 4 : Serge Tisseron, Virtuel, mon amour, Penser, aimer, souffrir à l’ère des nouvelles technologies, Albin Michel, 2008.

Nous téléphonons à nos proches en leur demandant où ils sont et ce qu’ils font, un peu comme l’enfant demande au loup où il en est. Dans les deux cas, c’est pour nous assurer qu’ils ne nous oublient pas, car, sinon, nous nous retrouverions bien seuls ! Nous faisons mine de nous intéresser au fait que nos interlocuteurs montent dans un train ou en descendent, ou qu’ils sont au bord de la mer ou dans un café. Mais en vérité, la seule chose qui nous importe est de nous assurer qu’ils pensent à nous ! Avant même Internet, le téléphone mobile a fait de chacun le centre d’un petit monde sur lequel il règne et vers lequel il aimerait que tout converge.

Rappelons-nous. Il n’y a pas si longtemps, celui qui attendait des nouvelles d’un absent était soumis au rythme du passage du facteur. Guetter son arrivée, voire aller au-devant de lui, était la seule façon de soulager son impatience. Une fois parti le précieux messager, l’autre recommençait jusqu’à sa venue suivante, l’après-midi ou le lendemain selon qu’on habitait en ville ou à la campagne. Il y avait une ou deux distributions de courrier par jour. Celui qui attendait eût aimé qu’il y en eût cent.

Dans les années 1960, l’installation du téléphone a donné à l’attente un autre rythme et de nouvelles exigences. Rester proche du fameux poste et écourter toute autre conversation est devenu la règle. C’était l’époque où on pouvait s’empêcher d’aller aux toilettes de peur de rater un précieux rendez-vous. Allongée sur un tapis, Petra von Kant, l’héroïne de Fassbinder, pleure à côté du téléphone silencieux sans oser s’en éloigner. C’était aussi l’époque où, dans les familles, chacun tentait d’allonger le fil pour emporter le précieux objet jusque dans sa chambre afin d’y trouver un peu d’intimité. C’est que téléphoner, alors, était considéré comme une activité intime. Il était aussi gênant à celui qui parlait d’être écouté qu’à celui qui passait par là de l’entendre.

Nos façons de téléphoner ont bien changé, mais une chose est restée la même : utiliser un téléphone est toujours un peu une façon de nier la séparation.
Document 5 : Philippe Delerm, « L’instant texto », Enregistrements pirates, Editions du Rocher, 2003.

Un petit bip-bip l'annonce, une enveloppe dessinée sur l'écran du téléphone portable, en haut à gauche. Une simple pression du pouce, et les mots viennent se ranger:

“ Je suis au Jardin des Plantes. Il fait beau. Je lis le dernier de Botton. Je vous embrasse.

Transmis le 10.04.2003

15.45.37

Venant de V... 06 89...”

On lit le texte quelques secondes après qu'il a été formulé. Les lettres noires sont étranges. Chacune est constituée d'une infinité de carrés minuscules qui donnent aux mots une espèce de relief aux contours un peu rêches, d'une régularité synthétique prodigieuse : on s'étonne de voir cette machinerie quasi virtuelle obéir à la volonté de quelqu'un que l'on connaît, transfuser sa présence.

On est sur un trottoir, dans une autre ville. On n'est pas allé chercher le message dans une boîte aux lettres avec l'idée d'espoir, d'attente, le rite du décachetage, le risque d'une déception. On n'était pas dans un bureau, comme pour le fax. Le texto surgit dans l'effraction la plus neutre, la plus douce. Au lieu de traverser au feu rouge on le regarde, dans le creux de sa main. Une minute à peine ... “Je suis au Jardin des Plantes” est toujours vrai. “ Je lis le dernier de Botton” n'a été faux qu'à l'instant précis où V... a suspendu son temps pour vous le faire partager. Le présent du texto n'a pas d'équivalent. Sur fond d'écran légèrement verdâtre, en lettres mal ébarbillées2, il ne demande rien que du silence. Une autre vie est là, avec un décalage si infime qu'il semble une complicité supplémentaire. C'est comme si l'on jouait à franchir les parois de verre dans le labyrinthe de la fête foraine. Il semble qu'il n'y ait pas d'ondes électriques - seulement cette horizontalité des lignes plates qui ont effacé tout l'espace. […]
Document 6 : Entretien avec Philippe Raynaud, « Le règne du cool exacerbe les hiérarchies sociales », L’Expansion, décembre 2012-janvier 2013, n°780
  1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconRencontre L'écologie humaine : Une révolution ?

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconOpalka – one life, one oeuvre andrzej Sapija (Pologne) Prix du Jury...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconAteliers artistiques avec des personnes en difficulté d’intégration sociale, déficience mentale…
«La première révolution du salon» dans un ancien atelier de menuiserie – Courtrai

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconSurtout ‘’ Mère Courage’’, pièce étudiée dans un dossier à part
«abîmée» et s'en va. IL en a jusque-là, la révolution, c'est bon pour les affamés; maintenant IL rentre chez lui, où un grand lit...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconCours du sociologue Jean Viard, tapé par Adrien Roux et Camille Déhu, janvier-Mars 2008
«congés payés et du temps à soi». Enfin, «De la révolution industrielle à l’économie de la connaissance», (l’économie de la connaissance...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconL’invention de l’imprimerie est une revolution
«Ceci tuera cela» car elles sont «énigmatiques» (L. 4) : l’auteur se doit donc de les expliquer à son lecteur. Hugo va donc traiter...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconPont Aven Bienvenue à Pont Aven, ville située dans le département
«Pont Aven : ville de renom, 14 moulins et 15 maisons». La ville en tant que commune naît en 1790 après la Révolution et l’on sait...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconVillette en Pistes Numérique ! Fédérez une équipe pluridisciplinaire...
«Villette en pistes Numérique !» s’adresse à 6 groupes issus du milieu scolaire (primaire, collèges et lycées des académies de Créteil,...

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconÉdouard treppoz

Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7 iconMarie-Eve Beaupré, Julie Bélisle, Louise Déry et Audrey Genois







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com