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Entretien avec Fabienne Verdier, peintre calligraphe


Itinéraire d’une calligraphe

jeudi 15 novembre 2001 par Emmanuel Deslouis

Fabienne Verdier est probablement la seule Occidentale à pouvoir revendiquer sans l’usurper le titre de calligraphe. Ayant suivi les enseignements d’un maître chinois pendant une décennie, elle présente dans un récent livre d’art les évolutions de son travail, synthèse entre la peinture occidentale et la calligraphie chinoise.

Eurasie : Pourquoi avoir bifurqué de l’école des Beaux-Arts de Toulouse vers la calligraphie chinoise ?

Fabienne Verdier : La première raison est ma déception de l’enseignement de l’art en France. C’était l’époque freudienne où l’on devait axer la création sur l’ego. Cette façon d’enseigner me paraissait un peu légère. Il me manquait un véritable enseignement, complet, comme à l’époque de De Vinci. Je me suis entraînée seule à la peinture tant que j’ai pu. J’ai été séduite par l’approche du silence que vit le peintre. Pour acquérir des bases solides, j’ai donc été étudier pendant trois ans à l’école des Beaux-Arts de Toulouse. Deux de mes professeurs (dessin et calligraphie) ont compris que les cours ne me suffisaient pas : ils m’ont encouragé à explorer d’autres domaines.

Eurasie : Comme la calligraphie ?

Fabienne Verdier : Effectivement. C’était un enseignement concret, complet et long. Par chance, cette nouvelle orientation allait pouvoir prendre corps grâce à un concours de la ville de Toulouse dont le premier prix était une bourse d’études pendant une année. J’ai refusé le prix et ai parlé au maire de l’époque, Dominique Baudis, de mon intérêt pour la Chine et la calligraphie. Très ouvert, il m’a proposé de faire partie d’un voyage pour sceller le pacte de jumelage entre les villes de Toulouse et Chongqing, située dans la province chinoise du Sichuan. J’ai encore refusé...

Eurasie : Pourquoi donc ? C’était pourtant une occasion unique de découvrir la Chine de 1984.

Fabienne Verdier : Je ne voulais pas me contenter d’un court voyage d’échanges culturels. J’avais entre temps fait la connaissance et sympathisé avec les sinologues Jacques Pimpaneau et Jacques Gernet qui m’ont poussé et aidé à entreprendre un plus long voyage. Mon projet de devenir la première étudiante à l’école d’art de Chongqing a enthousiasmé Dominique Baudis. Et j’ai finalement réussi à partir, grâce à une bourse, ce qui n’a pas plu à l’ambassadeur de l’époque, que j’avais de la sorte court-circuité : en effet les étudiants en arts allaient uniquement à Hangzhou ou à Pékin.

Eurasie : Vous avez donc commencé à étudier la calligraphie...

Fabienne Verdier : Oh non, cela aurait été trop facile ! Passé le premier choc frappant à la rencontre de la Chine des années 1980, je me suis retrouvée seule, dans un petit bureau administratif avec des barreaux aux fenêtres, face au bureau du PC et de la statue de l’écrivain Lu Xun. L’administration avait collé sur ma porte un dazibao, que j’ai mis des mois à comprendre, il interdisait aux gens d’avoir des contacts avec moi ! J’étais donc confinée, mangeait seule tout en voyant les étudiants chinois crever de faim et vivre dans des conditions très dure. J’étais loin de mon rêve de recevoir l’enseignement d’un maître calligraphe.



Eurasie : Comment avez vous réagi ?

Fabienne Verdier : Au bout de plusieurs mois, je me suis décidée à crier ma colère au directeur de l’école : être confinée et réapprendre l’académisme russe ne m’apportait pas grand chose. Il m’a répondu qu’il n’y avait plus de cours de calligraphie, mais il m’a laissé me mêler aux autres étudiants. J’ai enfin pu apprendre le chinois, ce qui m’a permis de découvrir l’existence de quelques maîtres calligraphes. J’ai immédiatement demandé à les rencontrer.

Eurasie : N’ont-ils pas été étonné de voir une Occidentale s’intéresser à leur art ?

Fabienne Verdier : Plutôt ! J’ai rencontré le maître Huang Yuan, totalement déconnecté de la vie universitaire. Malmené pendant la Révolution Culturelle, il ne survivait que dans son monde de paysages. Quand je lui ai demandé de m’apprendre son art, il m’a ri au nez, « vous une Occidentale et une femme ? Comment apprendre ? N’y pensez même pas ! ». Je lui ai souri et je suis partie.

Eurasie : Déprimée ?

Fabienne Verdier : Au contraire, son refus était normal, un maître calligraphe n’accepte jamais d’enseigner de but en blanc. Il faut constamment lui demander pour espérer un jour devenir son disciple. J’ai donc acheté des livres de calligraphie pour apprendre par moi-même. Je recopiais des pages et des pages de poèmes classiques. Pendant six mois, j’ai déposé chaque soir mes exercices devant la porte du maître sans obtenir de réponse.

Eurasie : Vous n’avez pas été tenté d’abandonner ?

Fabienne Verdier : Je l’aurais été si je n’avais été dans le même cours que le fils de ce calligraphe. Il m’informait que son père examinait chaque jour avec attention mes exercices. L’absence de réponse commençait à devenir pesante au bout de ces six mois. Et puis un jour, le maître Huang Yuan frappa à ma porte, mes rouleaux d’exercice sous le bras, et vint me parler de l’acuité de mes choix de calligraphie. Il n’avait plus enseigné depuis la Révolution Culturelle. Il sentait un « terrain intéressant » en moi. D’où sa proposition : « Il faut vous préparer à dix années de travail, c’est ça ou rien ! »

Eurasie : Comment s’est déroulé votre enseignement ?

Fabienne Verdier : Il s’est révélé être une suite d’émerveillements, de découvertes initiatiques et de voyages. Pendant des mois, on n’a pas pris le pinceau, mais on a réfléchi sur la manière d’être. J’ai donc appris une ascèse avant même la technique. J’ai visité toutes les montagnes sacrées de Chine, et ai rencontré les grands maîtres calligraphes, tous disparus aujourd’hui. Une caste de métiers que je n’aurais pu découvrir sans mon maître. Il m’a fallut apprendre, comprendre. Mais, ce n’était pas toujours facile ; je suis très souvent tombée malade et ai été confrontée à la dureté de la vie chinoise. Mon maître me cachait parfois dans des paniers pour prendre des bus dans des régions interdites aux étrangers ! La récompense de ces épreuves ? J’ai découvert les minorités ethniques et leurs cultures, inconnues de la majorité des occidentaux, et qui vont le rester à cause de la destruction de leur culture. Aujourd’hui les Hans, population ultra-majoritaire en Chine, éradiquent les cultures minoritaires, c’est un monde qui disparaît.



Eurasie : Comment s’est conclu votre long voyage ?

Fabienne Verdier : Après ces années d’étude, j’ai proposé mes services au quai d’Orsay pour gagner ma vie, je suis alors devenue attachée culturelle à Pékin. Et là, ça a été le coup de grâce : j’ai rencontré tous les intellectuels du milieu théâtral et musical. Quel choc que ce passage du monde intérieur à celui de la diplomatie où je n’étais qu’un pion. Mon maître est venu devant l’ambassade pour m’insulter d’être devenue une telle fonctionnaire.
Ensuite, j’ai du tout quitter car je suis tombée très malade, je suis partie me faire soigner à Hong Kong. Au passage de la frontière chinoise, les douaniers m’ont pris tout ce que m’avaient donné les maîtres chinois. A mon retour en France, je n’avais plus rien. J’étais très déprimée, désorientée ; j’en avais trop vu et trop supporté pendant dix ans. Les médecins français m’ont conseillé de changer de vie, et de me remettre à la peinture. Ce que j’ai heureusement fait !

Eurasie : Que pensent « les puristes » de vos mariages de techniques et de supports ?

Fabienne Verdier : Avant de quitter la Chine, j’ai fait une exposition de mes travaux en 1991 au Centre culturel français de Pékin. Les grands noms de la peinture se sont déplacés. L’un d’eux a fait un discours élogieux car il sentait que je respectais la tradition, il a félicité mes maîtres de m’avoir transmis leur savoir. Mes tableaux actuels sont venus après mon retour en France. J’ai créé mon univers en mariant influences et techniques : peinture primitive flamande, vernis, encre de ChineS Je suis enfin sortie de ma solitude en participant à des expositions à Hong Kong en 1993 et à Taïwan en 1997.

Eurasie : Quelles furent les réactions ?

Fabienne Verdier : Les anciens me soutenaient, les jeunes galeristes me fustigeaient, qu’ils soient avant-gardistes ou américanisés. Mon travail ne laissait pas indifférent : j’ai eu droit à des émissions à la télévision et à la radio. La ministre de la culture de Taïwan a pleuré devant mes tableaux, émue qu’une Française ait été la seule à recevoir cet enseignement et à le perpétuer en le renouvelant. Il y eut aussi des polémiques stupides : un galeriste m’insultait sans avoir vu mon travail. Au final, j’ai tout de même vendu tous mes tableaux. Une belle reconnaissance de mes calligraphies.

Eurasie : Parce que les Taïwanais conservent précieusement leur héritage chinois ?

Fabienne Verdier : Je pensais découvrir à Taïwan cet héritage mais réinterprété en fonction du présent. Au contraire, ils n’étaient pas du tout en phase avec le monde contemporain, ils ne réinventaient ni la calligraphie ni la tradition. D’autre part, les contemporains se contentaient de parodier le moderne occidental. Je n’ai pas encore trouvé mon alter ego asiatique ! Du coup, je me trouve en décalage aussi bien en Europe qu’en Asie.

Eurasie : Que vous a apporté la calligraphie ?

Fabienne Verdier : Je me rends compte que ce n’était qu’un moyen de comprendre le principe d’être de toute chose. Avec cette maîtrise, il est possible d’interpréter chaque élément de l’univers. Et de donner vie à une peinture. Je commence à découvrir que l’on a tout en nous, il suffit d’aller chercher ces données.

Eurasie : Elevée dans la tradition judéo-chrétienne, comment avez-vous fait pour intégrer le taoïsme, pilier de la calligraphie chinoise ?

Fabienne Verdier : Ce fut un très long processus. Mais mon maître ne m’a jamais dit quoi faire, tout s’est fait en suggestion, en intuition. Il y a une très grande liberté d’enseignement. Même dix ans après, je continue à évoluer, ce n’est pas la peine de tout vouloir comprendre d’un seul coup. D’ailleurs je refuse d’enseigner la calligraphie car je suis encore une « apprentie ».

Eurasie : Comment est née l’idée de votre livre « l’unique trait de pinceau » ?

Fabienne Verdier : Cela est venu d’une série d’ouvrages sur le minéral que j’ai illustré : « Rêves de pierre » et « Quand les pierres font signe ». Ils m’ont permis de rencontrer l’écrivain-poète-calligraphe François Cheng avec qui j’ai réalisé le second ouvrage. Il m’a ensuite écrit vingt quatre poèmes inspirés de mes tableaux publiés pour la collection « Les carnets du calligraphe » d’Albin Michel sous le titre « Poésie chinoise ». Ce livre a très bien marché, se vendant à plus de dix mille exemplaires. Albin Michel m’a recontacté il y a un an pour concevoir un livre d’art. D’où est né « L’unique trait de pinceau ». Il commence à se vendre très bien, car il est déjà en retirage ! La calligraphie n’est donc pas qu’une passion de connaisseurs.

Propos recueillis par Emmanuel Deslouis
Bibliographie :

Les singes crient leur chagrin, éditions Musée Kwok on, 1984.

Rêves de pierres, éditions Paroles d’Aube, 1995.

Quand les pierres font signes, éditions Voix d’Encre, 1997.

Le chant des crapauds taoïstes, éditions Kwok on, 1997.

Poésie chinoise, éditions Albin Michel, 2000.

L’unique trait de pinceau, éditions Albin Michel, 2001.

"la poésie est une peinture invisible, la peinture est un poème visible" (GUO XI)


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Passagère du silence


lundi 12 décembre 2005, par Daniel Gerardin

Fabienne VERDIER

« Le souffle vital de la calligraphie »

Fabienne Verdier est peintre, passionnée de calligraphie chinoise. Son parcours d’artiste est exceptionnel car elle a vécu 10 ans au Sichuan, au fin fond de la Chine communiste des années 1980, pour s’initier à l’art pictural et calligraphique traditionnel dévasté par la Révolution culturelle.

Elle raconte son expérience unique dans l’ouvrage « Passagère du silence  - Dix ans d’initiation en Chine » (Editions A.Michel 2003), « livre magnifique nimbé de spiritualité qui suscite un autre regard sur le monde sensible ».






« Ce que je souhaite retracer ici, c’est le récit d’une peinture, du cheminement suivi pour arriver à ce que je crée aujourd’hui… Je voudrais à la fois décrire les conditions de vie en Chine et montrer en même temps que, dans cet univers carcéral et kafkaïen, survivent encore d’émouvants vestiges d’une magnifique civilisation ».

L’intérêt du livre de Fabienne Verdier est donc double :

- la vie difficile d’une jeune étudiante des Beaux-Arts qui se retrouve seule, étrangère et perdue dans une école artistique régie par le Parti et qui doit lutter contre la méfiance des chinois, le système inquisitorial de l’ administration, la misère, la promiscuité et la maladie;

- mais aussi son parcours d’élève auprès de grands artistes méprisés et marginalisés qui l’initient aux secrets et aux codes d’un enseignement millénaire, afin de « refléter le souffle vital ».

 

Le style précis et imagé de l’ouvrage rend bien compte de la singularité et des contradictions de la Chine, et les anecdotes sur les coutumes souvent curieuses encore en vigueur dans la plupart des régions renforcent l’intérêt du récit. Citons comme exemples la description d’une maison de thé, la pharmacopée traditionnelle, l’apprivoisement des oiseaux et le dressage des grillons pour le combat tel qu’il est pratiqué par un jeune garçon appelé Petit Singe :

 

«  Petit Singe possédait un pot en terre cuite décoré d’une divinité guerrière, abri pour son insecte; il sortait l’animal dans une cage aux petits barreaux de bois munie d’une porte coulissante; sur le haut de la cage était écrit : « Chacun a sa raison de se réjouir ». Les grillons possédaient également des mangeoires en porcelaine décorée et de délicieux accessoires : fines badines de bambou, peintes de motifs différents selon les régions, utilisées pour taquiner l’animal. Au bout de la badine, deux poils de moustache de rat. On pouvait ainsi exciter le grillon en chatouillant certaines parties de son corps. Le langage était très codifié et l’insecte, de manière étonnante, obéissait aux ordres également donnés par le propriétaire en tapotant sur le bord du pot : selon les vibrations, le grillon percevait les messages et obéissait. Surprenant spectacle ! Cet élevage de pur-sang miniatures provoquait une activité épuisante dans la maison. Des plats d’honneur étaient préparés pour le « général » : concombre, graines de lotus, laitue finement hachée. Quand je rapportais un moustique plein de sang qui venait de me piquer, Petit Singe me faisait fête: le sang rendait son grillon plus fort et agressif au combat … »

…Mais l’intérêt majeur du livre de Fabienne Verdier se situe sur un autre plan : celui de sa passion pour la calligraphie et sa détermination à suivre un enseignement ascétique auprès des plus grands maîtres pour s’imprégner de la pensée chinoise et acquérir la culture intérieure indispensable à un art authentique .

Maître Huang Yuan accepta de l’initier à cet art après un temps de mise à l’épreuve pour juger de sa motivation. Il lui demanda d’abord de suivre un stage chez un graveur de sceaux; l’écriture sigillaire sur les stèles conserve en effet les formes les plus anciennes de l’écriture et c’est seulement par les sceaux que l’artiste peut se familiariser avec la calligraphie de l’Antiquité. Après plusieurs mois d’exercice du Pinceau de fer, elle apprit à « donner vie » au trait horizontal :

« Le trait est une entité vivante à lui seul; il a une ossature, une chair, une énergie vitale; c’est une créature de la nature comme le reste. Il faut saisir les mille et une variations que l’on peut offrir dans un unique trait ».

Les conseils du Maître

« C’est l’éclat spirituel qui doit générer l’œuvre; la pensée ne doit pas l’emporter sur le naturel de l’ensemble. C’est l’unité qui importe. Pars toujours d’une intuition poétique et essaie d’exprimer la substance des choses; tel est le principe constant.

On enrichit sa peinture en vivant pleinement l’humeur du jour. Le peintre ne copie pas la nature, mais elle est sa révélation première; il en restitue les traits, les états, l’ossature. Un brin d’herbe est source de connaissance. Il apprend la ligne drue, coupante, dense. La danse de l’oiseau en vol indique comment se déployer, prendre son élan, piquer vers le sol.

Le peintre, au cours de son existence, se construit une banque de données psychiques à partir de sa connivence avec le monde. C’est ce qu’il restitue dans son trait. Un jour, de cette banque de données naîtra naturellement, en un geste spontané, un acte créatif. Le beau en peinture chinoise, c’est le trait animé par la vie, quand il atteint le sublime du naturel ».

 








Son maître lui enseigne ainsi non seulement la technique, mais tout un art de vivre délaissé de nos jours, même en Chine :

« Si tu veux travailler les perceptions infinies à travers les lavis d’encre, il faut une attitude d’humilité, de transparence; c’est seulement ainsi que tu feras naître dans tes peintures une présence subtile. Quiétude, calme, silence. C’est le vide qui nourrira ton futur tableau; sur ce terrain vierge la pensée doit jaillir dans l’instant, comme une étincelle limpide».

Au fil des ans, à force de persévérance malgré de graves ennuis de santé, Fabienne Verdier va devenir « la passagère du silence » qu’elle voulait être. Elle dit avoir retrouvé dans les peintures et les pierres de rêve le monde imaginaire des paysages de son enfance en Ardèche.

« Ma peinture exprime un désir de volupté, de béatitude, un refuge contre la tristesse, le plaisir procuré par les beaux paysages qui, depuis mon enfance, m’ont apporté les moments les plus intenses de joie et de paix. J’ai compris que l’extase, qu’elle se crie ou se taise, n’est pas un don du Ciel qu’on attend les bras croisés, mais qu’elle se conquiert, se façonne, et que l’intelligence y a aussi sa part ».

Fabienne Verdier ou l’abstraction vitale


ENTRETIEN Un livre magnifique, rassemblant ses œuvres et un entretien avec Charles Juliet, illustre la démarche exemplaire de l’artiste.
Le parcours existentiel et artistique de Fabienne Verdier fait figure, pour beaucoup, de véritable leçon de vie. Initiée à la calligraphie traditionnelle au fin fond de la Chine, au lendemain de la Révolution culturelle, ainsi qu’elle le raconte dans Passagère du silence, l’humble disciple de Maître Huang Yuan est aujourd’hui une artiste de renommée internationale. Est-ce pour autant une « star » ? Le prétendre serait ne rien comprendre à ce qui l’anime ni à ce qu’elle vit...
- Qu’est-ce qui, depuis votre rude apprentissage en Chine, a changé pour vous ?
- Pour l’essentiel rien n’a changé : j’en suis toujours à me battre pour me construire, et ce n’est pas plus facile aujourd’hui que dans mes périodes d’apprentissage les plus rudes. Cela tient d’abord au fait que la relation au monde actuel est très difficile. Le monde de la consommation fausse notre rapport à autrui autant qu’il menace chacun de nous. J’ai tout à fait conscience, par exemple, du danger que représente ce qu’on appelle le marché de l’art, auquel je participe pour vivre de ma peinture, mais avec réticence, sans aucun goût pour les mondanités, et je sens que plus ça ira et plus je m’enfermerai. Je constate que plusieurs de mes camarades artistes chinois, qui crevaient de faim quand je les ai connus, gagnent aujourd’hui des millions de dollars. Je m’en réjouis pour eux, mais l’art est autre chose pour moi qu’un moyen de se faire de l’argent. On n’a pas idée des sacrifices qu’il représente, et je me refuse d’ailleurs à produire pour vendre.. Je tiens à rester rare afin de préserver mon intégrité ; en fait je me bats contre le marché ! Par ailleurs, je détruis 80% de mes travaux. Ceci dit, je viens de passer deux mois durant lesquels, ayant à présenter mon livre en Belgique et en Suisse, j’ai fait d’innombrables rencontres à la fois émouvantes et stimulantes : de jeunes gens qui doutent de tout et que ma démarche encourage à poursuivre une recherche personnelle ; de vieilles personnes aussi qui me disent que ma peinture les aide à vivre ; et cela va plus loin que la jouissance esthétique : cela touche au sens de la vie. Bref, on me rend au centuple ce que j’essaie de donner.
- Le grand collectionneur zurichois Hubert Looser vous a comparée aux maîtres de l’abstraction lyrique américaine, avant de vous inviter à « dialoguer » avec De Kooning, Cy Twombly ou Donald Judd par des créations qu’il a incorporées à sa collection. Comment l’avez-vous vécu ?
- Looser a découvert mon travail à Lausanne, à la galerie Pauli, puis il a débarqué dans mon atelier avec toute une documentation qui m’expliquait la parenté de mes recherches avec celles de Kooning, de Pollock ou de Barnett Newman, dont je ne me doutais pas. Or j’ai trouvé, chez ces peintres, une préoccupation spirituelle fondé sur des recherches que j’ignorais, recoupant la mienne. Jusque-là, je ne comprenais pas l’art radical d’un Donald Judd. Or la proposition si généreuse de Hubert Looser, de créer des œuvres en résonance avec ces maîtres m’a révélé leurs univers tout en m’aidant à mieux définir la spécificité de mon abstraction.
- Dans quelle mesure celle-ci participe-t-elle encore de sa source chinoise ?
- Il est évident que l’enseignement de mon maître reste une base fondamentale, avec tout ce qu’il implique. Les bâtonnets primordiaux, mais aussi la transmission d’un souffle immense. Ainsi je voulais que ma peinture s’ouvre à une dimension plus universelle, et c’est le sens aussi des grands formats que j’investis comme des paysages. Je m’y promène, J’y rêve. Par rapport aux abstraits américains, je ne me sens pas, comme eux, démiurges tout-puissants, mais plutôt dans la lignée du non-vouloir et d’une connaissance purement intuitive. Ma peinture est une peinture d’au-delà du désir d’art, elle s’accorde à une notion que le bouddhisme appelle l’« ainsité », exprimant avec fulgurance ce qui est ainsi, ce qui doit être ainsi et pas autrement. Sans jugement de valeur, « cela » chute dans le réel. Je foudroie la forme. C’est le sens de l’expression « entre ciel et terre ». Le tableau prend forme parce qu’on est en plein accord avec cette verticalité. J’ai alors le sentiment de travailler dans une sorte de mémoire primordiale. Nous sommes tous des fragments de mémoire. Je ne suis, pour ma part, qu’une petite tête chercheuse de cette mémoire incommensurable. Il y a en chacun de nous des milliards d’univers « à naître », et cette alchimie intérieure qui entre en résonance avec la nature – fondamentale pour moi – mais aussi avec les œuvres les plus diverses, les mystiques du moyen âge ou Gabriel Fauré, Leopardi ou Hofmannstahl, entre tant d’autres rencontres vivantes ou posthumes, constitue l’ « encre » d’où se précipite le trait de pinceau...Ainsi fulgure la beauté

Un formidable trait vertical de pinceau rouge sur fond vert (couleurs de la passion) et le titre Entre terre et ciel, constituent le fronton du magnifique ouvrage faisant  suite (notamment) à L’unique trait de pinceau (Albin Michel, 2001), où se trouvait illustré, non moins somptueusement, la passage de l’œuvre calligraphique à la peinture,  et à Passagère du silence (Albin Michel, 2004), récit de l’apprentissage et des tribulations chinoises de Fabienne Verdier. Devenue peintre à part entière, accueillie dans le gotha de l’art contemporain par le truchement de la galerie lausannoise d’Alice Pauli, Fabienne Verdier nous fait entrer ici dans le jardin secret d’île-de-France où, loin de la rumeur du monde, dans le voisinage privilégié de la nature, elle exerce son ascèse créatrice. Un entretien de haute volée, avec l’écrivain Charles Juliet, nous éclaire sur le processus de cristallisation de l’œuvre, de la plus simple donnée quotidienne à la plus profonde méditation, alors que deux reportages photographiques (un portrait en mouvement de Dolorès Marat et un aperçu du Rituel du feu, signé Naoya Hatakeyama, par lequel l’artiste brûle impitoyablement ses « ratés ») nous font approcher la réalité physique du travail de Fabienne Verdier, pour lequel un atelier avec « fosse à peindre » a été construit par l’architecte Denis Valode. On se rappelle  alors que cet art de l’épure extrême procède d’un véritable combat, évoquant une sorte de danse de tournoyant derviche, avec un pinceau plus grand que l’artiste, suspendu au plafond et tenu verticalement, dont le trait va saillir comme une foudre liquide. Fascinante « visite », que prolonge l’émerveillement de quatre-vingt peintures admirablement reproduites,  où la beauté fulgure.      

Fabienne Verdier Entre terre et ciel. Texte de Charles Juliet. Photographies de Dolorès Marat et Naoya Hatakeyama. Albin Michel.
Charles Juliet. Entretien avec Fabienne Verdier. Albin Michel, 73p. (ce petit ouvrage constitue l'édition séparée de l'entretien figurant dans Entre terre et ciel)

Cet entretien a paru dans l'édition de 24 Heures du 12 décembre 2007.

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