«conquêtes de l'empereur de la chine»







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a priori on peut être certain qu'il en fut de même pour celles qui suivirent. Helman s'est donc trompé et a induit en erreur ceux qui ont parlé depuis lors de ces estampes p.224 quand il a dit qu'on n'avait tiré en France que cent exemplaires de chacune des planches.

Quant aux nouvelles épreuves des sept planches que l'empereur demandait au père Benoist de tirer à Péking, elles furent tirées au printemps de 1773. C'est ce qui résulte de la lettre du père Benoist à Bertin en date du 16 novembre 1773 : 1

... Sa Majesté a été si contente des estampes des Victoires qu'elle a déjà reçues, que dès que les sept planches des Victoires que nos vaisseaux apportèrent l'année dernière furent arrivées à Pe King, elle ordonna qu'on en tirât des épreuves qui lui ont été présentées au mois de juin avant son départ pour la Tartarie ; quoiqu'à la vérité ces épreuves ne puissent pas entrer en ligne de compte avec celles qui ont été tirées en France, néanmoins au jugement de tous les Européans qui les ont vues, elles ont réussi beaucoup au delà de ce qu'on s'y étoit attendu.

Comme le père Benoist est mort le 23 octobre 1774, il ne put pas voir l'arrivée du dernier lot d'estampes à Pékin et si, comme il est pratiquement certain, l'empereur fit aussi tirer de nouvelles épreuves de celles-ci, ce n'est pas lui qui y procéda. 1

p.225 Aucun document ne nous renseigne jusqu'ici sur le sort des seize dessins originaux. Il est à peu près sûr que, conformément aux ordres de K'ien-long, ils furent renvoyés à Pékin. Mais je n'ai pas retrouvé leur trace dans l'inventaire publié par Hou King des œuvres du « bureau de la peinture » énumérées dans les trois séries du Che k'iu pao ki. Ces dessins originaux devaient d'ailleurs revenir en Chine avec de fortes retouches de la main de Cochin.

*

K'ien-long avait admiré les gravures exécutées en Europe, mais son orgueil n'admettait guère qu'on ne pût faire aussi bien à sa Cour. Le 12 octobre 1766, le père Benoist écrivait à propos de K'ien-long :

« Je me suis apperçu qu'il goûtoit beaucoup plus les machines et autres ouvrages faits ici sous ses yeux et dirigés par les Européans qu'il ne goûtoit ceux qui lui sont envoyés de Canton, quoique plus magnifiques et mieux exécutés. 2

C'est là sans doute le motif, plus ou moins conscient, qui lui avait fait limiter à 200 épreuves le tirage que Cochin offrait de porter à 1.000 ; pour le reste, on y pourvoirait à Pékin. Point n'était même besoin du papier et du vernis que Cochin proposait d'expédier ; la Chine saurait bien les fournir. Et c'est aussi cette même conviction de l'habileté chinoise qui fit bientôt ordonner par K'ien-long de reproduire en gravures en taille-douce les bâtiments « européens » du Yuan-ming-yuan.

On sait que le Yuan-ming-yuan, l'ancien Palais d'Été, a été p.226 incendié par les Européens en 1860 et que la destruction en a été achevée par les pillards chinois. Mais, malgré un intéressant chapitre du livre de M. Combaz sur les Palais impériaux de la Chine 1, l'histoire de cette résidence et son iconographie sont encore fort mal connues. Qu'il suffise de rappeler ici que le Yuan-ming-yuan ou « Jardin de la clarté parfaite »2 avait été donné au futur Yong-tcheng en 1709, du vivant de son père K'ang-hi ; c'est Yong-tcheng qui y édifia la plupart des anciens bâtiments. K'ien-long en fit à son tour sa résidence à la mort de Yong-tcheng3. D'après Mgr Favier, K'ien-long aurait chargé en 1737 le frère Castiglione, « de concert avec Soun-iou, Chen-iuen et d'autres mandarins, de tracer les plans généraux » 4 ; plus tard,

« il voulut avoir plusieurs pavillons à l'européenne, qui furent exécutés sous la direction du père Benoist, d'après les dessins du frère Castiglione.

Je n'ai pas retrouvé le texte relatif à 1737 sur lequel s'appuie Mgr Favier, et ne suis pas en mesure par suite de déterminer sûrement ce qu'entendait Mgr Favier par « tracer les plans généraux ». Mais les noms des personnages associés à Castiglione peuvent nous mettre sur la voie. « Chen-iuen » est sûrement Chen Yuan, p.227 un des membres du Bureau de la peinture sous K'ien-long, et qui collabora à plusieurs albums destinés à l'empereur 5. « Soun-iou » est non moins sûrement Souen Yeou ou Souen Hou, du Kiang-sou, lui aussi l'un des peintres officiels de K'ien-long 1. Et puisqu'il en était de même de Castiglione, on est amené à penser que la besogne de ces trois peintres et des « autres » consista à peindre un certain nombre de vues reproduisant l'ensemble des constructions du Yuan-ming-yuan ; c'est en cela qu'ils en auraient « tracé les plans généraux ».

Le malheur est que le Houang tch'ao t'ong tche (ch. 118) et surtout le Kouo tch'ao yuan houa lou, qui nous renseignent abondamment sur de nombreuses séries d'albums, en particulier sur les albums des Trente-six vues de Jehol 1, du Soixantième anniversaire de K'ang-hi 2, p.229 du Voyage de K'ang-hi dans le Sud 3, ne soufflent mot d'aucun album de vues du Yuan-ming-yuan.

De tels albums ont cependant existé. On trouve assez couramment en Chine un ouvrage en 2 pen, assez grand in-8, intitulé Yu tche yuan ming yuan che ou « Poésies sur le Yuan-ming-yuan, composées par l'empereur ». Les poésies, qui sont l'œuvre de K'ien-long, accompagnent des vues du Yuan-ming-yuan, et sont elles-mêmes commentées par des lettrés du temps. Le tout est précédé de deux préfaces de K'ien-long tirées p.230 en rouge. Bien que le recueil ne soit pas daté, il ne me paraît pas douteux qu'il soit du premier quart du règne de K'ien-long, c'est-à-dire antérieur à 1750 1. Je possède ce recueil, mais ne l'ai pas actuellement à ma disposition, et mes notes n'indiquent pas le nombre des gravures. Toutefois il se confond à peu près sûrement avec un ouvrage illustré en deux chapitres qui se trouve au British Museum et comporte quarante planches 2. C'est évidemment là aussi, selon moi, l'ouvrage en deux livres, renfermant quarante vues du Yuan-ming-yuan, que l'abbé Viguier offrait de céder au marquis de Marigny en 1770.

Dans ses Essais sur l'architecture des Chinois (p. 163), Delatour reproduit des extraits d'une lettre du père Bourgeois écrite de Pékin en octobre 1786 3 ; le père Bourgeois fait observer à Delatour qu'il y a beaucoup de palais proches les uns des autres, et il ajoute :

« Vous verrez donc, M., 1° qu'il ne s'agit pas de trois ou quatre palais : car je vous envoie les planches, gravées en bois, de cinquante maisons impériales qui sont toutes situées dans le même endroit, dont Yuen-ming-Yuen n'occupe qu'une partie. Cependant comme c'est à Yuen-ming-Yuen que l'Empereur se plaît le plus, et que c'est là qu'il a fait bâtir des palais où il demeure quand il n'est pas à Pékin, on donne à toute l'enceinte le nom de Yuen-ming-Yuen.

Delatour met en note :

« J'ai gardé les 50 planches gravées en bois ; elles sont de format grand in-4°.

Par contre, à la p. 188, Delatour p.231 note qu'il a les gravures sur bois, grand in-4°, de 25 pavillons du Yuan-ming-yuan, sans compter des peintures en couleur de 6 de ces pavillons 1. Ainsi, à la p. 188 de ses Essais, Delatour ne parle plus que de 25 planches du Yuan-ming-yuan, mais, à la page 566, il revient au nombre de 48 ou 50. Enfin, dans le Second Catalogue de sa vente, le n° 326 est ainsi libellé :

« Vues (47) des jardins et palais d'Yuen-Ming-Yuen, de l'empereur Kien-Long, appelé par les Européens le Versailles de la Chine, à trois lieues de Péking, petit in-folio, cart. Ces planches sont gravées au trait sur bois.

Malgré toutes ces indications contradictoires de 50, 25, 48 ou 50, 47 planches, je crois qu'ici encore il s'agit de l'album usuel, gravé sur bois, des Quarante vues du Yuan-ming-yuan.

La Bibliothèque Nationale n'a pas d'exemplaire imprimé de ces Quarante vues du Yuan-ming-yuan, mais elle en possède deux exemplaires manuscrits en couleurs, et il y en a un troisième au Louvre dans la collection Thiers. Ces albums ne sont pas d'ailleurs des copies des gravures, mais constituent des exemplaires qui s'inspirent des gravures dans la reproduction des mêmes sites 2.

p.232 L'un d'entre eux, Oe 21, ne nous arrêtera pas ; c'est un album des 40 vues sur papier, d'exécution médiocre, et qui n'est ni daté ni signé 1. Il ne vaut pas davantage d'insister sur l'album de la collection Thiers 2. Mais le très grand album acquis en 1862 et qui porte aujourd'hui la côte B 9 Réserve est une véritable œuvre d'art 3. Cet album était jadis divisé en deux parties, mais les planches de bois d'une des reliures ont été perdues ou détruites, et toutes les peintures sont aujourd'hui réunies entre les planches de bois du premier album. Les 20 peintures de chaque partie sont numérotées 2 à 21, ce qui semblerait indiquer qu'il manque un feuillet préliminaire à chacune d'elles. Sur la couverture est gravé le titre T'ang tai chen yuan ho houa yuan ming yuan sseu che king, « Quarante vues du Yuan-ming-yuan, peintes de concert par T'ang Tai et Chen Yuan ». Une signature placée sur la dernière planche de chaque partie indique que T'ang Tai et Chen Yuan ont peint ces albums pour l'Empereur en 1744 4. En face de chaque peinture il y a un feuillet de texte calligraphié en 1744 par Wang Yeou-touen. Tous ces personnages sont parfaitement connus. Wang Yeou-touen (1692-1758), célèbre comme calligraphe et comme homme d'État, fut ministre sous K'ien-long 5. Chen Yuan et Tang Tai étaient p.233 tous deux membres du « bureau de la peinture » sous K'ien-long. Nous avons déjà vu Chen Yuan nommé à côté de Castiglione parmi les artistes à qui K'ien-long, selon Mgr Favier, ordonna en 1737 de « tracer les plans généraux » du Yuan-ming-yuan. Quant à T'ang Tai (ou T'ang-tai ?), c'était un Mandchou, de l'école de Wang Yuan-k'i, et qui excellait surtout dans la peinture de paysage ; les diverses séries du Che k'iu pao ki ont enregistré un grand nombre de ses œuvres 6. Le même Che k'iu pao ki mentionne en outre un album du Pin fong t'ou, ou « Illustrations des Airs de Pin », où le texte de l'ode du « septième mois » de la section Pin-fong du Che king était calligraphié par Tchang Tchao (1691-1745), et dont les peintures avaient été exécutées en collaboration par Castiglione, Chen Yuan et T'ang Tai 7 : Castiglione avait peint les bâtiments ; les paysages étaient dûs à T'ang Tai ; les hommes et les animaux étaient l'œuvre de Chen Yuan 8. Bien qu'il ne semble pas que Castiglione soit intervenu directement dans l'album de 1744, les bâtiments montrent, par leur perspective, que T'ang Tai et Chen Yuan s'étaient imprégnés de ses principes.

Dans les Quarante vues du Yuan-ming-yuan, il n'y a pas trace des bâtiments « européens » ; c'est que ceux-ci n'existaient pas encore en 1737 ou en 1744. Mais, en 1747 1, le père Benoist aménagea au Yuan-ming-yuan les premiers chouei-fa, ou « systèmes hydrauliques », et bientôt entreprit sur les mêmes emplacements la construction de toute une série de pavillons « européens ». Bien qu'ils aient, comme tout le Palais d'Été, brûlé en 1760, leurs murs en maçonnerie pleine ont mieux résisté que les bâtiments chinois soutenus par des charpentes en bois, et leurs ruines sont encore aujourd'hui assez p.234 imposantes. Un jour vint que K'ien-long désira avoir des vues de ces bâtiments « européens », et puisqu'aussi bien il avait reçu les estampes sur cuivre des Conquêtes, il décida de faire reproduire les nouvelles vues par ce procédé qui était « européen » lui aussi.

Les meilleurs renseignements à ce sujet se trouvent dans une lettre du père Bourgeois à Delatour, et que celui-ci dit datée de 1786. Voici ce qu'écrivait le père Bourgeois 2 :

Il y a trois ans, Monsieur, que l'Empereur voulut avoir le plan de ses maisons européennes bâties à Yuen-ming-Yuen, pour les joindre à ceux des palais Chinois qui avoient été levés sur ses ordres. Il appela deux ou trois disciples du frère Castiglione : ils travaillèrent, pour ainsi dire, sous les yeux de ce Prince qui corrigea souvent leurs plans, puis il les fit graver sur le cuivre, et c'est le premier Essai du talent chinois pour la gravure en taille douce 3.

Par le moyen des deux Peintres élèves de Castiglione, je suis venu à bout d'avoir un exemplaire des planches que je vous envoie. C'est un des deux qui a tracé le plan général, et la situation respective de tous les bâtiments européens à Yuen-ming-yuen ; l'autre avoit commencé à mettre en couleur la première planche, mais il tomba malade et n'acheva pas. J'ai mis son esquisse, toute imparfaite qu'elle est, dans la caisse.

Delatour continue comme suit :

Cet envoi précieux, avec la lettre ci-dessus, m'est parvenu à la fin de 1787, et certaint il étoit parti de Pékin dès 1785 4. Les XX planches gravées sur cuivre, comme collection de grandes estampes, sont rares, puisqu'elle présente la première tentative des Chinois dans ce genre de gravures, et du tirage qu'ils ont hasardé. Malgré toutes les imperfections que les artistes françois et les amateurs d'estampes pourront y trouver, il est difficile de s'empêcher d'admirer la facilité de ce peuple patient et laborieux à imiter les modèles qu'on lui met sous les yeux...

p.235 J'ai donné dans le temps un grand soin à la conservation de ces estampes, tirées sur un papier trop foible, quoique passé à l'alun. En doublant chaque feuille d'une feuille de papier de France mince, je les ai toutes préservées d'un déchirement inévitable de la part de celui qui les toucherait sans précaution. Il peut exister en France un second exemplaire de la même collection, qui étoit entre les mains de M. Bertin le ministre ; mais dans ses malheurs, dans la dispersion de son magnifique cabinet de curiosités chinoises, et le peu d'arrangement et d'ordre qui y étoit, il est possible qu'on n'ait fait aucune distinction de ce rouleau d'estampes et qu'il soit perdu.

Delatour ajoute qu'en 1793, avant sa détention « qui a été si longue », il a consenti à céder cette collection d'estampes des bâtiments « européens », mais qu'il a gardé la description des 20 planches, faite pour lui par son ami « M. Mai (le père Avril, jésuite) » ; il reproduit cette description, qui occupe les pages 173-186 de ses Essais.

L'exemplaire des 20 planches que possédait Delatour ne s'est pas retrouvé, non plus que celui qui a appartenu à Bertin 1. Enfin, aucun exemplaire de ces gravures sur cuivre des bâtiments « européens » du Yuan-ming-yuan n'a été signalé jusqu'ici 2. Une heureuse circonstance permet cependant de se faire une idée assez exacte de ce qu'elles étaient. En 1794-1795, la Compagnie hollandaise des Indes Orientales envoya en ambassade à Pékin Isaac Titsingh, accompagné, comme second, de A. E. Van Braam Houckgeest, chef du comptoir de Canton. Van Braam Houckgeest, qui a écrit le récit de l'ambassade, rassembla une importante collection de dessins et de curiosités chinoises, parmi lesquels le traducteur et adaptateur du Voyage, Moreau de Saint-Méry 3, note

« vingt p.236 dessins qui sont autant de vues de différentes parties de l'habitation bâtie à l'européenne dans la vaste enceinte de la maison de plaisance Impériale de Yuen-ming-yuen. 4

M. Combaz a signalé 1 qu'une note finale de l'édition du Voyage parue à Paris en 1798 annonçait que Van Braam Houckgeest venait d'offrir ses collections au Directoire et que celui-ci les avait acceptées. Je ne sache pas qu'on ait signalé jusqu'ici dans nos collections nationales d'objets provenant de ce Hollandais d'un républicanisme ardent, à l'exception précisément des dessins du Yuan-ming-yuan 2. Ceux-ci se trouvent au Département des Estampes, Oe 18 ; il n'y en a que dix-neuf, qui portent chacun un titre en chinois, et, en regard, une traduction française de ce titre. Les dessins sont accompagnés de la note suivante 3 :

Les dix-neuf dessins qui suivent présentent une série de différentes vues, de l'une des 36 maisons de plaisance de Sa Majesté Impériale à Yuen Ming Yuen. Cette habitation située à 25 lis seulement de Peking, n'a pas moins de 300 lis de circonférence. Elle a été construite entièrement dans le goût européen par le père Benoît, missionnaire français, il y a environ 40 ans (vers 1750).

Ces dessins ont été copiés par des peintres chinois sur les Peintures originales exécutées par les missionnaires eux-mêmes à la demande et aux frais de Mr Van Braam Houckgeest, chef de la nation hollandaise à Canton en 1794.

La note ci-dessus et celles qui se trouveront en regard de chaque dessin ont été traduites du hollandais d'après le Manuscrit original autographe de M. Van Braam.

p.237 Il résulte de cette note que, lors de l'envoi des dessins par Van Braam Houckgeest, il n'y en avait plus que 19 sur 20. Quant à l'origine de cette note, je crois qu'il faut la placer aux États Unis, où vivait Van Braam, et non en France. Il n'y a pas trace d'un manuscrit hollandais de Van Braam qui aurait pu être joint à l'envoi. D'autre part, les dessins, qui sont certainement ceux exécutés en Chine et non une copie faite aux États Unis, ne portent pas un mot de hollandais. On est ainsi amené à supposer que Van Braam avait rapporté de Chine, sur des feuillets à part (dans le manuscrit original de son journal ?), l'explication des légendes, et qu'il fit traduire cette explication en français et la fit inscrire au regard des dessins quand il envoya ceux-ci au Directoire.

Cette explication des légendes chinoises est assez développée, et il paraît probable que Van Braam Houckgeest l'ait recueillie à Pékin, où il avait avec lui l'album des vingt dessins. Mais cela ne veut pas dire qu'il ait fait exécuter l'album à Pékin même. La note, de rédaction ambiguë 1, doit être interprétée en réalité de la manière suivante :

« Ces dessins ont été copiés à Canton, en 1794, par des peintres chinois, à la demande et aux frais de Mr Van Braam Houckgeest, chef de la nation hollandaise, sur les peintures originales exécutées par les missionnaires eux-mêmes.

Qu'étaient les « peintures originales exécutées par les missionnaires » ? M. Combaz a déjà remarqué qu'il y avait identité absolue entre les dessins provenant de Van Braam Houckgeest et les descriptions des vingt planches du Yuan-ming-yuan rédigées par le jésuite Avril et reproduites par Delatour 2. La raison en est bien simple. C'est qu'il y a une double inexactitude dans la note jointe p.238 aux dessins : ceux-ci ont été copiés non sur des « peintures », mais sur les gravures en taille douce exécutées par ordre de K'ien-long, et on a vu que les auteurs des dessins originaux et des gravures n'étaient pas les missionnaires eux-mêmes, mais des Chinois qui avaient été les élèves des missionnaires. Cette conclusion, que l'examen seul des dessins me paraissait imposer, est confirmée par deux passages du Voyage de Van Braam Houckgeest, où on lit, sous la date du 3 février 1795, que Van Braam Houckgeest avait antérieurement « obtenu, à Canton, du marchand Paonkéqua 3, vingt dessins des vues du Yuen-ming-yuen pour les copier », et plus loin, à la date du 15 février 1795 : « Les dessins que j'en ai [du Yuan-ming-yuan] sont très exacts, ayant été copiés sur des gravures faites par les Missionnaires eux-mêmes, d'après les plans de cet architecte leur confrère [le père Benoist] 4.) Comme on le voit, les originaux étaient bien des gravures, mais l'erreur de les attribuer aux missionnaires remonte à Van Braam Houckgeest lui-même.

Les dessins copiés à Canton sur ces gravures pour Van Braam Houckgeest sont finement exécutés, et doivent reproduire fidèlement les originaux. Ils ont presque l'apparence de dessins au trait, et suggéreraient que les graveurs chinois, novices dans l'art de la gravure en taille-douce, avaient évité de surcharger leurs planches. Ces dessins, à défaut des gravures originales, sont précieux pour nous faire connaître l'aucien aspect des bâtiments construits sous la direction du père Benoist. Ils nous révèlent aussi les noms chinois des divers bâtiments, comme celui du Yang-ts'io-long (la Volière), et surtout du bâtiment principal appelé p.239 Hai-yen-t'ang 1. En avant de ce bâtiment principal, les dessins reproduisent les douze animaux cycliques aménagés par le père Benoist et dont chacun, à tour de rôle, lançait un jet d'eau pendant deux heures. Les ruines actuelles ont encore gardé les lignes générales de ce grand bâtiment.

La lettre du père Benoît de 1786 nous a fait savoir que les vingt planches des bâtiments européens du Yuan-ming-yuan étaient le premier essai chinois de gravure sur cuivre en creux, et que cet essai était de 1783 2. Mais K’ien-long ne s'en tint pas là. J'ai mentionné plus haut incidemment une série de Trente six vues de Jehol ; le Che k'iu pao ki en décrit deux exemplaires peints l'un par Tchang Tsong-ts'ang, l'autre par Chen Ying-houei 3. C'est l'empereur K'ang-hi qui avait choisi ces 36 sites, et il avait consacré à chacun d'eux, en 1711, une poésie appropriée en chinois ; en 1741, Kien-long fit lui aussi, pour les mêmes sites, 36 poésies sur les mêmes rimes qu'avait employées son aïeul 4. p.240 Mais en outre, en 1754, K'ien-long baptisa à son tour 36 sites de Jehol ; ce serait mal connaître sa fécondité littéraire que d'admettre qu'il laissa échapper une si belle occasion d'écrire 36 poèmes nouveaux 5.

Or il y a au Département des Estampes, Hd 90, un album qui est simplement qualifié « Paysages chinois » 6 ; ce sont en réalité 36 vues de Jehol. En face de chaque vue, il y a un texte manuscrit, mais les vues elles-mêmes sont des gravures sur cuivre en taille-douce. Bien que je n'aie pas actuellement à ma disposition les poèmes de 1711 et de 1741 pour faire la comparaison, il me paraît probable que nous ayons ici les 36 sites nouveaux choisis par K'ien-long en 1754, avec les compositions qu'il ne manqua pas d'écrire à cette occasion. K'ien-long aura voulu que « ses » sites fussent gravés comme l'avaient été ceux de K'ang-hi. Mais il adopta pour cette nouvelle série le procédé récemment importé d'Europe. Et puisque les gravures des bâtiments européens du Yuan-ming-yuan exécutées en 1783 étaient le premier essai de gravure en taille douce en Chine, il faut que l'album Hd 90 ait été gravé postérieurement à cette date 1. p.241 La gravure est en traits assez lourds, et qui dénotent une insuffisante maîtrise du procédé. Néanmoins, pour des bâtiments et des paysages comme c'est le cas ici, les graveurs chinois se sont mieux tirés d'affaire que lorsqu'ils s'essayèrent bientôt à des sujets plus délicats, avec des animaux et des personnages.

Enfin, les campagnes de Dzoungarie et du Turkestan chinois ne furent pas les dernières du règne de K'ien-long. Et puisque les luttes contre les Dzoungars et les musulmans avaient été si bien illustrées par la gravure sur cuivre européenne, l'empereur ordonna de commémorer par le même procédé ses succès militaires dans d'autres régions. D'assez nombreuses séries de « victoires » en résultèrent. Exécutées par des graveurs indigènes attachés au Tsao-pan-tch'ou 2, elles célèbrent les conquêtes de la dynastie mandchoue dans les deux Kin-tch'ouan (aux confins du Tibet) 3, p.242 à Formose 1, au Népal 2, en Annam 3, au Yunnan 4, au Hounan 5, p.243 et une deuxième fois chez les musulmans du Turkestan chinois 6. p.244 Les planches, d'exécution grossière, n'ont qu'un intérêt documentaire ; on en possède plusieurs tirages plus ou moins complets à Hanoi, à Paris, etc. Il n'est pas à ma connaissance que personne leur ait encore consacré une étude d'ensemble 7.

*

p.245 Lors de l'envoi en Chine des planches originales gravées sous la direction de Cochin, il n'en était resté en France, on l'a vu plus haut, qu'un très petit nombre d'épreuves. Aussi, pour satisfaire à la curiosité du public entiché des choses de Chine, un élève de Le Bas, Helman, en exécuta-t-il une réduction « qui parut en 1785 en quatre livraisons de quatre planches chacune », selon M. Cordier 1. p.246 Les gravures de Helman sont très inférieures à la série originale.

« Toutefois, dit M. Hänisch 2, les petites gravures de l'édition réduite ont sur les autres, outre qu'elle ne sont pas d'une si extrême rareté, l'avantage des légendes explicatives. Sur les gravures originales, quiconque n'est pas spécialement versé dans l'histoire de la campagne ne pourra comprendre le sujet de mainte scène.

En effet, les gravures de la série originale, destinées à l'empereur de Chine, comportaient des signatures d'auteurs et de graveurs, mais rien qui indiquât le sujet des planches. L'édition de Helman supplée à cette lacune, et c'est des explications de Helman, acceptées déjà sans réserves par MM. Monval et Cordier, que part à son tour M. Hänisch pour donner un commentaire des deux gravures qu'il reproduit. Tout irait bien si les légendes de Helman étaient justes ; c'est la question essentielle qui va maintenant nous occuper.

À l'arrivée des quatre premiers dessins en France dans le courant de 1766, on commit les plus étranges méprises sur ce qu'ils représentaient. Le 17 décembre 1766, la lettre des Directeurs de la Compagnie des Indes au marquis de Marigny disait que les quatre dessins avaient pour sujet « les victoires de l'empereur de la Chine sur les Tartares manchoux », ce qui était vraiment énorme, puisque l'empereur lui-même était mandchou. Le Mémoire établi p.247 vers la même date dans les bureaux de Bertin n'était guère plus exact quand il parlait de ces dessins où l'empereur de Chine avait fait représenter « des victoires qu'il a remportées sur des rebelles attachés à la dernière dynastie chinoise ». Le 31 décembre 1766, Bertin lui-même écrivait aux pères chinois Ko (= Kao) et Yang, qui, après un long séjour en France, étaient repartis pour Pékin :

« On assure que ces desseins seront suivis de douze desseins pareils qui traitent les mêmes sujets... Il y a apparence que les seize desseins composent la suite des victoires de Tsong-te da ma-van, et de Chun tchi, Chef de la dynastie Tsing actuellement régnante à la Chine depuis la révolution de 1644, peut être aussy comme on l'a assuré que ces desseins représentent les Expéditions et les Combats que l'Empereur régnant a donné contre les rebelles qu'il a réduict, et dont on n'a eu aucune connaissance en Europe ; vous me ferés plaisir de me marquer ce que vous en aurés appris des personnes instruites et des Missionnaires avec qui vous aurés eu occasion d'en conférer. 1

Ko et Yang répondirent, car, le 27 janvier 1769, Bertin leur écrivait à nouveau :

« Je vous remercie de la note historique que vous me donnés des victoires de l'Empereur sur les Eludes [= Eleuths] et les Chuncards [= Dzoungars] qui sont décrites dans ces desseins. La modération et la clémence forment le caractère particulier de ce Prince qui après sa victoire a comblé de bienfaits son ennemi Tamacu [lire Tawatsi = Davaci]. Je désirerois savoir de quel côté des frontières de l'Empire ce Royaume des Eludes et des Chuncards est situé ; quelle est à peu près son étendue et ses confins, vous me ferés plaisir de me le marquer afin d'en enrichir nos cartes qui sont toujours bien imparfaites sur ces Pays éloignés de nous. 2

Un mémoire explicatif fut en outre transmis par la Compagnie des Indes ; c'est ce qui résulte d'une note où un commis de Bertin p.248 proposait de faire mettre au bas de chaque gravure « un cartel dans lequel on pourrait écrire le sujet » « tel qu'il est dans le Mémoire de la Compagnie des Indes » 3. Ce mémoire n'a malheureusement pas été retrouvé ; il devait être très sensiblement postérieur à la « notice historique » envoyée par les pères Ko et Yang. Enfin il n'est pas impossible que la « notice historique » des pères Ko et Yang ou le « Mémoire » de la Compagnie des Indes soient à la base d'une brochure imprimée qu'on n'a pas retrouvée non plus jusqu'ici et qui est intitulée : « Précis historique de la guerre dont les principaux événements sont représentés dans les 16 estampes gravées à Paris pour l'empereur de la Chine, sur les dessins que ce prince a fait faire à Pékin. Paris, 1791, in-4°. » 1

Les légendes des 16 estampes telles qu'elles ont été établies par Helman sont reproduites par M. Cordier d'après la table générale mise en tête de la suite de Helman 2. Il me paraît inutile de p.249 donner à nouveau ici toute cette énumération qui prendrait plusieurs pages ; j'en citerai seulement au fur et à mesure ce qui sera nécessaire à ma discussion 3. Quant à l'origine des légendes établies par Helman, M. Cordier a dit que Helman avait reproduit « les titres et les explications tels qu'ils étaient écrits en manuscrit au bas de chaque Estampe, dans les Appartements du Roi ». Je n'ai pas retrouvé l'origine de cette indication, non plus que de celle relative à la publication de la série de Helman en « quatre livraisons de quatre planches chacune ». On conserve à la Bibliothèque Mazarine une série des 16 estampes originales qui provient de la salle de billard de Louis XVI 4, et est dans ses cadres anciens ; mais cette série, que j'ai vue, n'a aucune légende ; si le renseignement de M. Cordier est exact, et si c'est de cette série qu'il s'agit, il faut que les légendes manuscrites aient été écrites autrefois sur des cartons fixés au mur au-dessous des cadres et qui ont aujourd'hui disparu ; il n'y a d'ailleurs rien là d'invraisemblable 5.

Qu'elles soient ou non copiées sur des explications qui se trouvaient au bas des estampes dans les appartements du roi, les légendes de Helman remontent, au moins en partie et plus ou moins directement, à des renseignements du père Amiot ; peut-être est-ce celui-ci qui avait fourni les éléments de la « notice historique » des pères Ko et Yang et plus probablement du « mémoire » de la Compagnie des Indes. L'intervention du père Amiot se révèle en effet p.250 dans les légendes des IXe et Xe estampes de Helman, où il y a des fautes de lecture « Hountchés » pour Houei-t'ö et « Chonotés » pour Houo-cho-t'ö qui se retrouvent dans la traduction du Monument de la conquête des Eleuths due à Amiot 1. De plus, le « poème » impérial cité par la légende de la IXe estampe de Helman n'est autre que ce Monument lui-même ; le passage correspond à la p. 375 de la traduction insérée dans les Mémoires concernant les Chinois. Mais la citation faite dans la légende de Helman comporte des variantes et additions qui excluent un emprunt direct à la traduction telle qu'elle a été imprimée. Cette citation doit donc remonter à Amiot non par les Mémoires concernant les Chinois, mais par le mémoire explicatif de la Compagnie des Indes 2.

On aura remarqué que ceux qui, au XVIIIe siècle, ont parlé du sujet des estampes n'ont tenu aucun compte des titres que l'édit p.251 du 13 juillet 1765 et le contrat des hannistes donnaient aux quatre premiers dessins envoyés en France. À vrai dire, ces titres étaient obscurs pour des profanes ; d'ailleurs il n'est pas sûr qu'on ait eu une traduction complète du contrat des hannistes, et d'autre part on a vu que ni Bertin ni son entourage ne paraissent avoir lu la traduction de l'édit envoyée par Castiglione. Pour nous au contraire, les indications identiques de ces deux documents sont précieuses, et apparaissent immédiatement inconciliables avec les légendes de Helman.

Nous avons en effet des éléments de détermination suffisants pour identifier ces quatre planches, puisque les soumissions des graveurs et la correspondance de Cochin nous font connaître les noms des graveurs auxquels chacun des dessins fut attribué : Le Bas eut le dessin de Castiglione, Saint-Aubin celui de Jean Damascène, Prévost, celui de Sichelbart, Aliamet celui d'Attiret. Or il n'y a que deux dessins de Castiglione qui aient été gravés par Le Bas : ce sont les estampes qui portent chez Helman les nos III et V. Mais le n° III a été gravé en 1771, et le n° V en 1769. Comme il s'agit de la première planche gravée par Le Bas, c'est évidemment la planche V qui reproduit le dessin de Castiglione arrivé en 1766 1. Un seul dessin de Jean Damascène a été gravé par Saint-Aubin ; c'est l'estampe VII de Helman. dont la gravure fut achevée en 1770 2. Un seul dessin de Sichelbart a été gravé par Prévost ; c'est celui qui porte chez Helman le n° VIII, dont p.252 la gravure fut achevée en 1769 3. Un seul dessin d'Attiret a été gravé par Aliamet ; c'est l'estampe XV de Helman, dont la date d'achèvement n'est pas indiquée. Il n'y a donc pas à douter que les quatre dessins arrivés en 1766 correspondent aux estampes V, VII, VIII et XV de Helman, et c'est en effet ce qu'ont déjà dit MM. Monval et Cordier 4.

Mais si nous nous reportons maintenant aux titres donnés aux quatre dessins par l'édit du 13 juillet 1765 et par le contrat des hannistes, nous voyons que ces titres ne concordent aucunement avec les légendes attribuées par Helman à ses estampes V, VII, VIII et XV : le n° V de Helman ne représente nullement la surprise d'un camp ; le nom de K'ou-eul-man n'apparaît pas dans la légende de son estampe n° VII ; la légende de son n° VIII ne parle pas de la soumission des gens de l'Ili ; il n'est pas question d'« Altchor » dans la légende de son n° XV. Par contre la légende de la planche XIV de Helman donne pour sujet de cette estampe la « bataille d'Altchour », où le nom est évidemment identique à l'« Alchor » ou A-eul-tch'ou-eul de l'édit du 13 juillet et du contrat des hannistes ; or cette planche XIV a bien été, elle aussi, dessinée par Attiret, mais elle a été gravée par Le Bas et non par Aliamet ; de plus le dessin est daté de 1766 5 et la gravure n'en a été achevée qu'en 1774, ce qui exclut doublement que le dessin original de cette planche ait fait partie du premier lot qui se trouvait déjà à Canton en 1765. La conclusion s'impose : les légendes de Helman et leur attribution à telle ou telle estampe sont, au moins en partie, arbitraires.

p.253 Les soumissions des graveurs pour les douze dessins arrivés en 1767 nous indiquent les numéros que portaient onze de ces dessins, ce qui permet de suppléer aussi celui du douzième. Vérification faite, ces numéros, qui ne tiennent pas compte des quatre premiers dessins envoyés, sont de simples numéros d'ordre ajoutés soit à Pékin, soit à Canton, soit même à Paris, mais qui ne répondent à aucun classement véritable ; ils ne nous sont donc d'aucune utilité.

Le problème risquerait ainsi de demeurer insoluble si nous étions réduits aux sources occidentales ; heureusement nous pouvons nous appuyer maintenant sur des documents chinois.

La Dr G. E. Morrison Library a acquis récemment un exemplaire relié des gravures originales des Conquêtes, où chaque planche est accompagnée d'un feuillet de même dimension reproduisant en fac-similé une composition explicative composée et calligraphiée par K'ien-long. La comparaison des planches et des compositions et la reproduction des morceaux littéraires dus à K'ien-long occupent la majeure partie du travail que M. Ishida a immédiatement consacré à l'ouvrage entré ainsi dans la bibliothèque dont il est le conservateur 1. La conclusion de M. Ishida, qui n'a d'ailleurs connu ni l'édit du 13 juillet 1765 jusqu'ici inédit, ni le contrat des hannistes publié en 1902 dans le T'oung Pao, est que les légendes de Helman sont gravement inexactes, et que l'ordre qu'il a adopté est faux dans 15 cas sur 16. D'après M. Ishida, l'ordre véritable doit être restitué comme suit : p.254

Ordre véritable

Numéros

de Helman

Ordre véritable

Numéros

de Helman

1

2

3

4

5

6

7

8

VII

IV

VII

XIV

IX

XIII

II

V

9

10

11

12

13

14

15

16

III

XII

XV

X

XI

I

VI

XVI


On notera toutefois que l'ordre indiqué par M. Ishida n'est pas nécessairement juste, puisque chaque planche était primitivement indépendante du feuillet de texte qui lui a été adjoint, et que M. Ishida ne fait que suivre ici l'ordre, jugé par lui meilleur, de l'exemplaire relié entré dans la Dr G. E. Morrison Library. Mais rien ne montre a priori que le relieur de l'album ne se soit pas trompé en mettant telle planche à côté de tel feuillet de texte. C'est une question de fait à étudier, et qu'il est impossible de résoudre sans entrer dans des détails au sujet de ces feuillets chinois.

L'existence de ces feuillets chinois ne m'était pas inconnue. Dès 1901, j'avais acquis pour l'École d'Extrême-Orient, des héritiers du fameux Tso Tsong-t'ang, un exemplaire complet des gravures originales et des feuillets de texte ; il a malheureusement disparu peu de temps après d'une manière inexpliquée. Mais M. J. Flisch, alors élève-interprète à la Légation de France à Pékin, a rapporté de Chine en 1900 un autre exemplaire presque complet des gravures et des feuillets de texte 1 ; cet exemplaire appartient aujourd'hui à p.255 M. Marcel Bouteron, bibliothécaire de l'Institut. Mon collègue M. Vissière m'a en outre signalé un exemplaire que la Banque Industrielle de Chine a acquis en Extrême-Orient il y a quelques années 2.

Les feuillets de textes chinois sont au nombre de 18, à savoir 1 feuillet de préface, dû à K'ien-long, 16 feuillets de compositions impériales se rapportant aux 16 planches, et 1 feuillet de pa, ou de « notice finale », rédigé et signé par un certain nombre de grands mandarins.

La préface de K'ien-long, datée du 1er mois du printemps (9 février-10 mars) de 1766, débute ainsi :

« L'armée [qui opérait] dans l'Ouest a achevé sa tâche en ki-mao (1759) et ce n'est que sept ans après, en ping-siu (1766), que les dessins des combats ont été achevés. C'est que pour s'enquérir en détail de l'aspect des camps et des combats et pour en composer des dessins, il a fallu des saisons et des jours. Des officiers et soldats qui sont partis en campagne, cent sont morts pour un qui a survécu. Ils ont donné leur force pour l'État, et grâce à eux l'œuvre a été achevée ; comment pourrais-je supporter qu'ils disparussent ignorés ? C'est pourquoi au Tseu-kouang-ko on reproduit actuellement les portraits des sujets qui se sont distingués 3. Quant à ces [dessins-]ci, p.256 on s'est rendu dans tous les endroits où le sang avait coulé dans les combats, et on a retracé fidèlement les circonstances où on a attaqué des positions fortes, brisé l'ardeur [de l'ennemi], décapité ses généraux, enlevé ses drapeaux, afin de rendre hommage à tant d'efforts et de célébrer tant de courage. Dans tous les cas où, en ouvrant les bulletins de victoire, je leur avais déjà consacré des poèmes, je les ai écrits entre les feuillets [des gravures]. Quant aux [scènes] pour lesquelles je n'avais pas encore pris le pinceau, et qui sont au nombre de six, je leur ai consacré ici spécialement des poèmes supplémentaires... 1

Conformément à cette préface les feuillets de texte comprennent dix morceaux composés par K'ien-long à des dates diverses, au fur et à mesure des événements, et six morceaux additionnels composés par lui en 1766 lors de l'achèvement des dessins.

La notice finale est un développement qui reprend en partie les données de la préface impériale. Le début en est toutefois important : p.257

« Les 16 feuillets de dessins ci-dessus commencent par « la soumission de l'Ili » et se terminent par « la présentation des prisonniers musulmans ».

Plus loin le texte parle des portraits du Tseu-kouang-ko, et nous fait savoir que K'ien-long, polygraphe et calligraphe impénitent, avait composé sur la campagne de 1755-1759 plus de 220 poèmes ; tous avaient été gravés sur des dalles qu'on avait ensuite encastrées dans les parois des couloirs latéraux du Wou-tch'eng-tien 2. Cette notice finale est signée de Fou-heng 3, de Yin-ki-chan 4, de Lieou T'ong-hiun 5, de A-li-kouen 6, de Chou-ho-tö 1 et de Yu Min-tchong 2. Elle n'est pas datée, mais p.258 les noms et les titres de ses signataires montrent qu'elle ne peut être postérieure à 1768. Comme à ce moment les 16 dessins étaient en France, il est probable que, comme la préface de K'ien-long, la notice finale est du moment où tous les dessins furent achevés, c'est-à-dire du printemps de 1766. Toutefois, même à ce moment, les quatre premiers dessins étaient déjà en route pour l'Europe.

L'ordre des 16 feuillets de textes chinois se rapportant aux 16 estampes peut être considéré comme acquis. Il est en effet le même dans le T'ien yi ko chou mou, dans l'exemplaire de la Dr G. E. Morrison Library, dans celui de M. Bouteron, et, à une exception près, dans celui de la Banque Industrielle 3.

Voici quel est l'ordre des 16 feuillets de textes chinois :

1er poème : , « On reçoit la soumission de l'Ili ». Poème écrit par K'ien-long en 1755 4. p.259

2e poème : « On force le camp [établi] à Gädän-ōla ». Poème de 1755 1.

3e poème : « Le combat d'Oroï-jalatu ». Poème additionnel de 1766. 2

4e poème : « La victoire de Khorgos ». Poème de 1758. 3 p.260

5e poème : « Le combat de Khurungui ». Poème de 1758. 4

6e poème : « Le chef d'Uš[-Turfan] se soumet avec sa ville ». Poème de 1758. 5

7e poème : « La levée du siège de la Rivière Noire (Khara-usu) ». Poème de 1759. 6

8e poème : « La grande victoire de Qurman ». Poème de 1759. 7 p.261

9e poème : « Le combat de Tonguzluq ». Poème additionnel de 1766 1.

10e poème : « Le combat de Qoš-qulaq ». Poème additionnel de 1766 2.

11e poème : « Le combat d'Arčul ». Poème additionnel de 1766 3.

12e poème : « Le combat du Yešilköl-nōr ». Poème additionnel de 1766 4.

13e poème : « Le khan du Badakhšan demande à se soumettre ». Poème de 1759.

14e poème : « On offre [à l'Empereur] les p.262 prisonniers [faits lors] de la pacification des tribus musulmanes ». Poème de 1760. 5

15e poème : « [L'Empereur se rend] dans la banlieue pour prendre [personnellement] des nouvelles des officiers et soldats qui se sont distingués dans la campagne contre les tribus musulmanes ». Poème de 1760. 6

16e poème : « [L'Empereur] offre un banquet de victoire aux officiers et soldats qui se sont distingués. Poème de 1760. 7

Nous connaissons donc désormais, par les poèmes de K'ien-long, les sujets des 16 planches et l'ordre dans lequel ces sujets doivent se succéder ; jusqu'ici nous sommes en plein accord avec M. Ishida. Les difficultés commencent quand il s'agit de déterminer la planche qui représente chacun des 16 sujets. Grâce aux noms des auteurs des quatre premiers dessins envoyés en 1765, nous avons déjà pu constater que les légendes de Helman étaient réparties de manière fantaisiste. Maintenant que nous connaissons les sujets des 16 planches, nous pouvons en outre déterminer les numéros des quatre dessins. Appliquons ce critérium au tableau dressé par notre confrère japonais.

Le dessin de Sichelbart, intitulé « Les habitants de l'Ili font leur soumission » et qui fut gravé par Prévost, est évidemment le sujet p.263 du poème n° 1, intitulé « On reçoit la soumission de l'Ili ». D'après M. Ishida, qui s'appuie sur l'ordre de reliure de l'exemplaire qu'il étudie, la planche correspondant à ce poème n° 1 est la planche VIII de Helman. Cette équivalence est sûrement exacte puisque nous avons déjà vu, pour d'autres raisons, que cette planche VIII de Helman était la seule à pouvoir entrer ici en ligne de compte.

Le dessin de Castiglione, intitulé « Le camp [enlevé] par ruse par Ngai-yu-che », a été gravé par Le Bas. Ngai-yu-che est une transcription d'Ayuši, autre forme (et plus correcte) d'Ayusi. Nous avons vu que l'enlèvement du camp de Dawaci par Ayusi est le sujet du poème n° 2. D'après M. Ishida, la planche correspondant à ce poème n° 2 est la planche IV de Helman. Mais la planche IV de Helman est anonyme et a été gravée par Saint-Aubin, et non par Le Bas ; elle ne fut d'ailleurs achevée qu'en 1773, et n'est pas de celles arrivées en France en 1766.

Le dessin de Jean Damascène, intitulé « Qurman » et gravé par Saint-Aubin, est le sujet du poème n° 8. D'après M. Ishida, la planche correspondant au poème n° 8 est la planche V de Helman. Mais la planche V de Helman a été dessinée par Castiglione et gravée par Le Bas.

Le dessin d'Attiret, intitulé « *Arčul » et gravé par Aliamet, est le sujet du poème n° 11. D'après M. Ishida, la planche correspondant au poème n° 11 est la planche XV de Helman. La planche XV de Helman est bien en effet l'œuvre d'Attiret et a été gravée par Aliamet.

Ainsi, l'ordre adopté par M. Ishida d'après l'exemplaire de la Dr G. E. Morrison Library aboutit dans deux cas sur quatre à des solutions impossibles. Il est donc clair que, si cet ordre est p.264 moins défectueux peut-être que celui de Helman, il est encore loin d'être satisfaisant.

Prenons, maintenant l'exemplaire de M. Bouteron et celui de la Banque Industrielle. J'ai déjà dit que l'ordre des poèmes y était identique, sauf interversion des poèmes 14 et 15. Mais, comme la même interversion se produit dans le classement des planches correspondant à ces poèmes, la correspondance générale des poèmes et des planches n'en est pas altérée. Les deux exemplaires affectent toujours les mêmes planches aux mêmes poèmes, sauf pour les planches 2 et 3 de l'exemplaire de M. Bouteron, qui sont interverties dans l'exemplaire de la Banque Industrielle. Admettant par provision que l'équivalence générale des poèmes et des planches est bonne dans ces exemplaires, nous devrons nous décider ici d'après les scènes représentées. Dans les deux cas, il s'agit d'un combat aux abords d'un camp dans une région montagneuse. Mais la planche 2 de l'exemplaire Bouteron ne montre que des Kalmouks luttant contre des Kalmouks, au lieu que sa planche 3 représente un combat entre Kalmouks et Chinois. Or nous savons que le poème n° 2 se rapporte à l'action des Kalmouks d'Ayusi contre ceux de Dawaci, au lieu que le poème n 3 concerne la lutte des Chinois de Tchao-houei contre les Kalmouks de Daši-Cärän. Nous admettrons donc que c'est le classement de l'exemplaire de M. Bouteron qui, dans cet unique cas de divergence, doit l'emporter sur le classement de l'exemplaire de la Banque Industrielle.

Ceci admis, voici comment s'établit la correspondance des planches de l'exemplaire Bouteron (et de celui de la Banque Industrielle) avec les planches de Helman : p.265

Ex. Bouteron

Numéros

de Helman

Ex. Bouteron

Numéros

de Helman

1

2

3

4

5

6

7

8

VIII

V

IX

XIV

II

XIII

III

VII

9

10

11

12

13

14

15

16

IV

X

XV

XII

XI

I

VI

XVI


Vérifions ces équivalences par les sujets des dessins envoyés en 1765. On a vu que ces dessins devaient forcément correspondre aux poèmes nos 1, 2, 8 et 11, et être respectivement de Sichelbart gravé par Prévost, de Castiglione gravé par Le Bas, de Jean Damascène gravé par Saint-Aubin, d'Attiret gravé par Aliamet. Or la planche VIII de Helman, correspondant à Ex. Bouteron 1, est bien de Sichelbart et Prévost ; la planche V de Helman, correspondant à Ex. Bouteron 2, est bien de Castiglione et Le Bas ; la planche VII de Helman, correspondant à Ex. Bouteron n° 8, est bien de Jean Damascène et Saint-Aubin ; la planche XV de Helman, correspondant à Ex. Bouteron n° 11, est bien d'Attiret et Aliamet.

L'épreuve est décisive, et il serait aisé de la renforcer encore par la correspondance des scènes et des poèmes. C'est ainsi que sur la planche VI de Helman, qui est la planche 15 de l'exemplaire de M. Bouteron, on voit bien l'empereur gagner à cheval le pavillon rond sur lequel on a fiché les drapeaux ennemis, comme il est dit dans le poème n° 15. Sur la planche XIII de Helman qui est la planche 6 de l'exemplaire de M. Bouteron, les musulmans amènent les moutons dont parle le poème n° 6. Ces exemples pourraient être multipliés, mais ils sont vraiment superflus. Pour la première fois, nous pouvons enfin donner les sujets véritables et l'ordre réel p.266 des 16 estampes, dénaturés trop longtemps par les légendes de Helman 1. Je ne crois pas inutile de reproduire cet ordre et ces sujets ici, avec l'équivalence aux numéros de Helman, et en publiant les signatures des estampes originales qui n'ont jamais été données avec exactitude jusqu'à présent.

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