FÊtes et chansons anciennes







télécharger 2.09 Mb.
titreFÊtes et chansons anciennes
page1/25
date de publication22.02.2017
taille2.09 Mb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > documents > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   25


@

Marcel GRANET

FÊTES ET CHANSONS ANCIENNES

DE LA CHINE



à partir de :


FÊTES ET CHANSONS ANCIENNES DE LA CHINE
par Marcel GRANET (1884-1940)


Première édition : Bibliothèque de l'École des Hautes Études, Sciences religieuses, tome XXXIV. Ernest Leroux, Paris, 1919.

Édition en format texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

février 2014

TABLE DES MATIÈRES

Introduction
I. - Les chansons d’amour du Che king

1. Comment lire un classique  :

I- Le beau pêcherII-Le carambolier.
2. Les thèmes champêtres :

III-Les mûriers du val — IV - Les peupliers de la porte — V - La belle fleur — VI - Sauterelles ailées — VII - Les cailles — VIII - Les monts de l’est — IX - Le nid de pie — X - Les liserons — XI - La rosée des chemins — XII - Le vent du nord — XIII - Vent et pluie — XIV - Le tonnerre — XV - Les feuilles flétries — XVI - L’arc-en-ciel — XVII - Les piqueurs — XVIII - Les cueillettes — XIX - Le plantain — XX - Je cueille les roseaux — XXI - Le septième mois — XXII - Les prunes.
3. Les amours de village :

XXIII - Hors de la porte - XXIII B - Sur l’aire — XXIV - La porte Heng — XXV - L’éphémère — XXVI - Le sorbier solitaire — XXVII - Le chanvre sur le tertre — XXVIII - Les coings — XXIX - Les fossés de la porte — XXX - Le rusé garçon — XXXI - Le fou-sou — XXXII - Le long de la grande route — XXXIII - Le faible courant — XXXIV - Les nids sur la digue — XXXV - Le beau Seigneur — XXXVI - Sur le même char — XXXVII - Le dolic — XXXVIII - Le collet bleu — XXXIX - La Vierge sage — XL - Je t’en supplie — XLI - Soleil à l’orient  — XLII - Le chant du coq — XLIII - Le char du Seigneur.
4. Les chansons des monts et des eaux :

XLIV - A Sang-tchong — XLV - Les tiges de bambou — XLVI - La Han — XLVII - Les berges de la Jou — XLVIII - Le Fleuve — XLIX - Le vent de l’est — L - La courge — LI - Jupes troussées — LII - La Tchen — LIII - La belle armoise — LIV - Les roseaux — LV - La digue — LVI - Les mouettes — LVII - Le faucon — LVIII - La bardane — LIX - Sauterelles des prés — LX - Les essieux du char — LXI - Les fagots — LXII - Le tertre Yuan — LXIII - Les ormeaux — LXIV - La biche morte  — LXV - Le manche de hache — LXVI - Le Paysan — LXVII - Les petites étoiles — LXVII B - L’armoise.
II. - Les fêtes anciennes

1. Fêtes locales

2. Faits et interprétations

3. Le rythme saisonnier

4. Les lieux saints

5. Les joutes — LXVIII - Le tambour
Conclusion.
Appendices :
I. — Note sur la chanson XI : Les concours de proverbes.

II. — Note sur la chanson XVI : Les croyances relatives à l’arc-en-ciel.

III. — Notes ethnographiques.

À la mémoire

d’Émile DURKHEIM et

d’Édouard CHAVANNES


L’eau coule, le ciel est clair,

Nos chansons, au vent semées,

Se croisent, comme dans l’air

Les flèches de deux armées.
V.H. (Cantique de BethPhage.)

INTRODUCTION

@

p.1 Je veux montrer qu’il n’est pas impossible de connaître quelque chose des antiquités religieuses de la Chine. Les documents authentiques qui nous parlent du passé chinois sont rares ; encore leur rédaction date-t-elle d’une époque assez basse : on sait que l’Empire, quand il détruisit la Féodalité, en voulut détruire les titres et brûla les Livres ; une fois établi, il désira produire ses propres titres, et les Livres furent reconstitués 1 ; ils le furent pieusement, et comme, somme toute, c’était des institutions féodales que sortaient les institutions impériales, ceux qui, pour régler les secondes, décrivirent les premières, ne déformèrent point celles-ci de façon si arbitraire qu’un historien ne puisse, avec de l’attention, s’y reconnaître 2. Il est donc possible d’étudier l’organisation des temps féodaux ; aussi s’est-on essayé, en classant les textes, à décrire tel culte féodal 3. Mais, quand on l’a fait, que sait-on de la vie religieuse des anciens Chinois ? Tout ce qu’on atteint, c’est la religion officielle. C’est p.2 bien de la décrire ; il faudrait encore savoir de quel fonds de coutumes et de croyances est sorti le culte des États féodaux. Si l’on renonce à retrouver dans les textes autre chose que les formes appauvries de la religion d’État, dès qu’on voudra les expliquer, on se verra au dépourvu. Et, en effet, quand on a discuté du monothéisme primitif des Chinois, ou déclaré que de tout temps ils adorèrent les forces de la Nature et pratiquèrent le culte des ancêtres, on a tout dit 4.

Une étude déçoit qui s’arrête à de si pauvres généralités. Certains, renonçant à saisir dans leur principe les notions religieuses qui règnent en Chine, prennent comme point de départ les faits actuellement observables 5 ; ils en dressent des catalogues 6 : précieux documents ; mais qu’en tire-t-on ? Tantôt on attribue une valeur positive aux explications que les indigènes donnent de leurs coutumes : s’ils affirment qu’un certain rite sert à chasser les démons, on admet qu’il fut, en effet, imaginé pour cet emploi 7. Ou bien, de soi-même et au gré de l’inspiration, on rattache l’usage à expliquer à telle ou telle des théories à la mode, et, selon que plaît, pour l’instant, le Naturisme ou l’Animisme, on rend compte d’une coutume par la croyance, universelle, aux esprits, ou par l’adoration, non moins répandue, du soleil et des astres 1 : méthode paresseuse qui ne permet pas de classer les faits avec quelque précision, qui en gâte même la description : il suffit de constater qu’une fête se place aux environs d’un solstice ou d’un équinoxe pour la déclarer tout de suite fête solaire ; puis, de la définition donnée, on s’ingénie à déduire toutes ses caractéristiques 2. C’est bien mieux s’il p.3 s’agit d’un culte stellaire 3 ; avec une bonne confiance dans l’antiquité de la civilisation étudiée et un usage savant de la précession des équinoxes, que ne peut-on expliquer ! Parfois l’histoire vous reprend, et l’on a la curiosité de remonter au passé pour expliquer le présent ; l’intention est excellente, mais que de dangers à éviter ! Les recherches d’origine sont généralement trompeuses : en Chine surtout, où les savants indigènes ne s’attachent pas à trouver l’origine des choses, mais la date du premier emploi des mots qui les désignent 4. Au reste, ce que l’on cherche, là encore, c’est un témoignage de l’idée que se sont faite de leurs coutumes, non pas tant ceux qui les pratiquaient, que ceux de leurs compatriotes qui nous en informent ; et l’on est plus heureux si le témoignage est plus ancien. Par une espèce de respect des compétences, on ne juge pas à propos de critiquer ces conceptions ; on ne s’avise pas qu’elles furent, apparemment, imaginées après coup ; on ne pense même pas qu’il faudrait tenir compte, pour les transposer dans un langage positif, de tout le système de notions, de toutes les habitudes d’exposition de leurs auteurs.

Ni la méthode de l’historien qui se borne à classer les textes avec les seules ressources de la critique externe, ni celle du folkloriste qui se contente de décrire les faits dans le langage des informateurs indigènes ou dans celui d’une école, ne me paraissent efficaces : car toutes deux sont peu critiques. On ne peut espérer de résultats, me semble-t-il, que si l’on prend une double précaution : 1° il est bon de soumettre les documents, d’où l’on espère tirer des faits, à une étude qui détermine d’abord la nature de ces documents p.4 et ainsi permette de fixer la valeur exacte des faits ; 2° les faits acquis, et une fois qu’on peut les traduire dans un langage positif, il est prudent de ne point chercher en dehors d’eux de quoi les interpréter. J’ai donc divisé en deux parties l’étude qu’on va lire : dans la première, j’ai essayé de montrer ce qu’est au juste le document principal dont je me suis servi ; dans la deuxième, après avoir donné la description de ceux des faits établis qui forment un ensemble suffisant pour qu’on les puisse interpréter, j’ai tenté cette interprétation.

Le choix des documents est chose essentielle : pourquoi choisir, pour les étudier, les chansons d’amour du Che king ? Le Che king 1 est un texte ancien ; par lui on peut espérer entrer de plain-pied dans la connaissance des formes anciennes de la religion chinoise. C’est là un grand point ; mais qui n’a pas un respect superstitieux des textes antiques ne doit pas se décider sur ce seul avantage. Pour ma part, je n’ai pas l’idée de chercher dans les faits anciens l’origine des faits récents ; une des convictions que j’ai puisées dans cette étude est qu’il est vain d’établir comme une succession généalogique entre des faits similaires et d’âge différent. Tel couplet de chanson Hak-ka, recueilli de nos jours, ressemble trait pour trait à tel couplet du Che king, vieux d’au moins vingt-cinq siècles 2 : l’un n’a pas été copié sur l’autre ; p.5 tous deux furent improvisés dans des circonstances analogues et, chaque année, sans doute, pendant vingt-cinq siècles, on en inventa de semblables 3. De même, à chaque instant du temps, les coutumes se maintiennent par une création perpétuellement renouvelée. On n’explique pas un usage en montrant qu’il exista jadis des usages semblables : on l’explique en faisant voir le lien qui, d’une façon permanente, l’unit à certaines conditions de fait. Il y a des cas où, pour révéler le fonds d’une croyance, les documents modernes se prêtent mieux à la recherche ; si, dans l’espèce, il en était ainsi, je n’aurais pas hésité à utiliser de tels documents, quitte à montrer, par un ensemble suffisant de faits anciens, que ce qui est vrai du présent l’est aussi du passé. J’étudierai le passé directement parce qu’il est plus facile à connaître ; simple question de fait.

Il se trouve qu’on peut déterminer assez exactement la valeur documentaire du Che king, ou plutôt de celles des pièces de ce recueil qui sont des chansons d’amour : voilà une première raison de choix ; il se trouve encore que cette valeur est de premier ordre : voilà la raison principale.

Des vers, même recueillis tardivement, il y a grand’chance qu’ils n’aient pas été modifiés par les auteurs du recueil ; pour eux, mieux que pour la prose, le départ est facile entre la pensée originale et les idées qui peuvent la venir cacher ; ici les gloses ne pénètrent pas dans le texte 4. On peut étudier séparément celui-ci et les interprétations qu’on en donna ; on peut étudier d’une part le texte, de l’autre son histoire — et, par cette histoire, mieux comprendre le texte.

Dans le texte, qui est ancien, on doit trouver le reflet de p.6 choses anciennes ; il suffit, pour cela, de le comprendre : il est vrai qu’il est difficile et que, sans les interprètes, nous n’y verrions pas grand chose. Je m’efforcerai, d’abord, de trouver une méthode qui, par delà les interprétations, révèle le sens original : pour trouver la clé des interprétations il suffit de connaître les interprètes ; non qu’on doive faire, un par un, leur psychologie ; ils forment un corps dont le recrutement détermine les principes traditionnels d’explication. Celle-ci est d’ordre symbolique et fondée sur une théorie du droit public : elle suppose une correspondance entre l’action gouvernementale et les événements naturels.

Je ferai la preuve que ce parti-pris de symbolisme, où les lettrés se sentent tenus comme par une obligation de morale professionnelle, les conduit à des absurdités dont ils laissent parfois passer l’aveu. Dès lors on saura où diriger son attention. Mais, en outre, on verra que ces interprétations allégoriques des chansons révèlent un principe essentiel de leur composition, une loi du genre : c’est la règle de symétrie, l’usage des correspondances. Qui la connaît est capable de comprendre et de traduire le Che king.

On sait lire le texte, on connaît l’état d’esprit des interprètes : à confronter textes et interprétations, il y a gros à gagner. Les pièces du Che king, lues toutes seules, ce sont des chansons populaires, on le sent ; la tradition en fait des œuvres savantes. Ce serait vite fait de dire : laissons là l’interprétation traditionnelle, puisque la preuve est faite qu’elle conduit à comprendre tout de travers. Mieux vaut poser une question : comment l’erreur a-t-elle pu se faire ? Comment des lettrés — et ce sont d’excellents lettrés — ont-ils pu ne pas entendre l’accent de leur langue natale ? Ce ne sont pas que des lettrés ; ils tiennent plus du fonctionnaire que de l’amateur d’art ; ils mettent les poèmes au service de la morale politique et, dès lors, ne les peuvent croire d’origine populaire ; pour un homme de gouvernement, la morale vient d’en haut, et, où l’on sent une inspiration vertueuse, l’auteur p.7 est savant ; il ne se peut donc pas que les chansons, qui enseignent la morale, ne soient pas l’œuvre de poètes officiels. Mais d’où vient donc aux chansons cette efficacité morale ? Une hypothèse peut le montrer. Si l’on a pu trouver des règles de vie dans de vieilles chansons d’amour, c’est que, si mal qu’on les comprît, leurs vers sonnaient encore comme l’écho d’une vieille morale : leur utilisation symbolique n’aurait point d’appui, elle ne s’expliquerait pas si ces chansons n’avaient pas une origine rituelle.

Il y a grand’chance que les poèmes qui, à première vue, paraissaient de vieilles chansons populaires, aient eu, jadis, une valeur rituelle. De plus, la morale qu’on en tire par symbole s’inspire de cette idée, que les hommes doivent, comme la Nature, faire les choses en leur temps : il y a donc chance de retrouver dans les chansons les traces de règlements saisonniers. Enfin, puisque l’on donne des poèmes et de la morale qu’ils expriment une interprétation qui en fausse le sens, c’est que cette morale n’est aucunement celle des interprètes : il y a donc chance que les chansons fassent connaître de vieilles coutumes, antérieures à la morale classique. En fin de compte, elles paraissent un document propre à l’étude des croyances qui inspiraient l’ancien rituel saisonnier des Chinois.

On verra s’accroître leur valeur documentaire si on les examine en elles-mêmes. Elles permettent d’étudier les procédés de l’invention populaire ; il apparaîtra qu’elles sont les produits d’une sorte de création traditionnelle et collective ; elles ont été improvisées, sur des thèmes obligatoires, au cours de danses rituelles. Leur contenu rend manifeste que l’improvisation d’où elles sont nées était le rite oral essentiel d’anciennes fêtes agraires ; elles portent ainsi un témoignage direct des sentiments que faisaient naître ces réunions périodiques ; leur analyse peut permettre de dégager la fonction première d’un rituel saisonnier.

Ainsi l’étude du principal document utilisé ne nous mettra p.8 pas seulement à même d’établir les faits, mais encore d’avancer leur interprétation.

Dans la deuxième partie de ce travail j’étudierai les fêtes anciennes dont les chansons, déjà, auront permis de présenter une image générique.

Je chercherai d’abord à décrire pour elles-mêmes quelques fêtes locales ; pour chacune d’elles j’exposerai d’ensemble tous les documents que j’ai pu rassembler : détails rituels, interprétations de pratiques. Ce n’est pas une reconstitution pittoresque que vise ce groupement ; il attestera que la singularité des coutumes locales n’est guère qu’une apparence due aux lacunes des textes ou à leur caractère.

Quatre fêtes peuvent être reconstituées : deux sous leur forme ancienne, deux autres telles qu’elles se présentent dans le culte féodal : la parenté de celles-là avec les premières est évidente ; de plus, pour l’une d’elles, on peut trouver des prototypes qui marquent les étapes de la transformation. Il devient ainsi possible d’étudier le passage du rituel populaire aux cérémonies du culte officiel.

De cette étude une règle de prudence se dégage : elle fait apparaître le caractère accidentel des représentations qui semblent tout d’abord rendre compte des faits. Il faut avant tout prendre soin de distinguer des croyances véritables ce qui n’est qu’interprétation plus ou moins personnelle ; de telles interprétations il y a peu à tirer. Mais, même pour les croyances, les rapprocher trop vite des pratiques pourrait décevoir. Il n’est jamais sûr que la dépendance où sont les uns à l’égard des autres les croyances et les rites soit immédiate ; tel rite ou telle croyance peuvent très bien provenir, non pas l’un de l’autre, — le rite de la croyance ou la croyance du rite, — mais tous deux d’une réalité antérieure ; et ils peuvent en procéder indépendamment, de telle façon qu’au moment où on les voit coexister, ils soient à des degrés différents d’évolution.

p.9 Ni de l’interprétation qui est donnée d’une cérémonie moderne, ni du sens attribué à chacune des pratiques qu’elle comprend, il n’est possible d’induire rien de certain, ni sur la fonction de l’ensemble primitif dont dérive la cérémonie, ni sur la valeur (les pratiques semblables qu’on retrouve dans cet ensemble. On constatera que toutes les pratiques ont été douées des efficacités les plus diverses ; seule leur puissance reste constante : c’est d’elle qu’il faut d’abord rendre compte, avant de voir comment elle a pu se spécialiser.

Je partirai donc des ensembles rituels anciens et je les considérerai sous leurs aspects les plus généraux. Essentiellement, les fêtes antiques sont saisonnières : je montrerai, à l’aide d’un cas favorable, qu’elles ont, par ce caractère même, un rôle humain, dont dérive tout aussitôt leur puissance sur les événements naturels : ce sont des fêtes de la concorde par lesquelles le bon ordre s’établit dans la société et, du même coup, dans la Nature. — Elles se passent dans un paysage consacré d’eaux et de montagnes ; je ferai voir, par l’étude des représentations incluses dans le culte seigneurial des Monts et des Fleuves, que le pouvoir qu’on prête à ceux-ci leur vient de la vénération où furent tenus les lieux saints, pour avoir été, jadis, les témoins traditionnels du pacte social que les communautés autochtones célébraient dans leurs réunions saisonnières. — Ces fêtes, enfin, consistent en joutes diverses dont les concours de chants improvisés sont l’accompagnement oral. Par l’analyse des sentiments qui s’exprimaient dans les duels poétiques, je ferai comprendre pourquoi ces luttes cérémonielles ont pu être les procédés choisis pour lier l’amitié entre les individus et les groupes ; j’essaierai aussi d’expliquer pourquoi c’est surtout au printemps que, par une joute où s’opposent les sexes, et par d’universelles accordailles, se restaurait l’Alliance qui unissait différents groupes locaux en une communauté traditionnelle ; enfin, en indiquant à quoi tient cet air d’impersonnalité qu’ont dans la Chine ancienne les sentiments de l’amour et la poésie p.10 amoureuse, je dirai comment il se peut que des fêtes dont l’essentiel se passait en rites sexuels n’aient pas été, sinon tardivement, des occasions de désordre.

J’ai confiance que ce travail pourra éclairer l’origine de quelques croyances chinoises ; il renseignera encore sur la naissance d’un genre littéraire ; il mettra en évidence les points d’attache du symbolisme et de quelques idées directrices de l’esprit chinois ; enfin il préparera l’étude des procédés par lesquels un rituel savant peut sortir d’un rituel populaire. Il m’a semblé qu’il fournissait de quoi poser avec précision les problèmes nombreux qu’il faisait rencontrer ; ces problèmes, il ne pouvait être question de les traiter entièrement. Je ne pense pas qu’en l’état des études sur l’histoire de la religion chinoise, une recherche exhaustive, comme on dit, soit la plus utile. Je serais heureux si j’avais posé convenablement les questions et dégrossi l’ouvrage.

@

LES CHANSONS D’AMOUR

DU CHE KING

p.11 Je me propose d’étudier un certain nombre de pièces du Che king ; presque toutes sont extraites du Kouo fong, qui en est la première partie. Ce sont des chansons d’amour, où la passion parle toute pure.

COMMENT LIRE UN CLASSIQUE ?

@

Le Che king 1 est un recueil ancien de compositions poétiques ; c’est l’un des livres classiques de la Chine ; on l’appelle le Livre des Odes ou le Livre des Vers : il se compose de quatre parties, dont la première est un recueil de chansons locales classées par pays 2, et dont les autres contiennent surtout des chants rituels.

p.12 La tradition veut que le choix des chants et des chansons soit l’œuvre de Confucius : le Sage aurait jugé dignes d’entrer dans son anthologie trois cents pièces environ parmi celles qu’avaient conservées les Maîtres de musique de la cour royale 3. On nous dit que chansons locales (Kouo fong) étaient périodiquement recueillies dans les fiefs (Kouo) du royaume pour témoigner des mœurs (fong) que les seigneurs y faisaient régner 4. Les pièces des deux premières sections du Kouo fong (Tcheou nan, Chao nan5 passent pourtant pour avoir été composées dans le palais royal ; chantées ensuite dans les villages des diverses seigneuries, elles en auraient transformé les mœurs.

Confucius, si l’on veut croire ce que rapportent ses Entretiens 6, désirait que l’on étudiât son Anthologie ; on apprendrait ainsi à pratiquer la vertu : l’habitude de la réflexion morale, le respect des devoirs sociaux, la haine vigoureuse du mal, tels devaient être les bénéfices de cette étude. À côté des leçons de morale, on devait aussi trouver des leçons de choses ; par le Che king on connaîtrait beaucoup d’animaux et de plantes.

Considéré comme utile à la formation de l’honnête homme, le recueil, placé sous le patronage d’un grand Saint, est devenu un livre d’enseignement.

On s’en servit d’abord dans les écoles, telles que celle qui se groupait autour de Confucius 7 : gens d’âge mûr discutant 8 entre eux de maximes politiques, de préceptes moraux, de règles rituelles, tels étaient ceux qu’on appela plus tard les p.13 lettrés 1. Ces futurs hommes de gouvernement, ces maîtres éventuels de cérémonie, prirent le Che king pour thème de leur réflexion morale : ainsi s’établit à la longue l’interprétation traditionnelle de ce texte.

Dans un milieu d’apprentis conseillers d’État, la science des précédents est estimée par-dessus tout ; c’est elle qui, dans les conseils du Maître, fait la force des conseillers 2 : voilà sans doute pourquoi, de très bonne heure, les lettrés voulurent voir dans les vers du Che king des allusions à des faits de l’histoire, et pourquoi, d’autre part, ces vers furent cités dans les discours et les dissertations qu’enregistrèrent les chroniques. En fait, on trouve rappelées dans le Tsouo tchouan presque toutes les pièces du Che king 3, et presque toutes, en revanche, sont expliquées par un événement tiré du Tsouo tchouan 4 ; or, l’on attribue l’explication du Che king et la rédaction du Tsouo tchouan à l’École de Confucius 5.

Ainsi les chansons du Kouo fong elles-mêmes furent associées à des anecdotes historiques et servirent à illustrer les préceptes de la morale et de la politique.

Comme il y eut, dans la Chine féodale, de nombreuses écoles soit sédentaires soit ambulantes, plus ou moins indépendantes les unes des autres, on peut croire qu’il s’établit diverses interprétations traditionnelles du Che king ; lorsqu’on s’appliqua, sous les Han, à reconstituer l’anthologie brûlée par Ts’in Che-houang-ti 6 (246 à 209 av. J.-C.), on en vit apparaître quatre versions 7. Les textes ne différaient p.14 de l’une à l’autre que par des détails d’orthographe ; aussi sommes-nous sûrs de posséder un texte authentique. Il ne nous est parvenu qu’avec l’un seulement des systèmes d’interprétation, celui de Mao Tch’ang ; on le fait remonter à Tseu-hia, disciple de Confucius ; c’est à lui qu’on attribue une courte glose, formant préface : l’explication qu’on y trouve est toujours historique, morale et symbolique.

On peut voir que cette méthode d’interprétation était générale, d’après ce qui nous reste des autres traditions. Si on les avait conservées intégralement, la comparaison qu’on en aurait pu faire dans le détail aurait permis de comprendre l’état d’esprit des différentes écoles et de savoir au juste ce qu’elles avaient d’individualité ; en l’état des textes, le travail est encore possible, à condition d’utiliser toutes les citations qui sont faites du Che king dans les historiens, particulièrement dans le Tsouo tchouan et dans le Lie niu tchouan. Une telle étude apporterait une contribution notable à la critique des sources de l’histoire chinoise ; elle ne ferait point pénétrer dans la connaissance du sens original des chants et des chansons.

L’essentiel est de noter qu’à l’époque des Han l’interprétation symbolique est communément admise ; par elle était encore accrue la valeur pédagogique du recueil : on n’étudiait pas seulement le Che king pour connaître l’histoire naturelle ou les antiquités nationales ; on l’étudiait pour apprendre l’histoire politique du pays, — pour l’apprendre mieux que dans les Annales : car, à côté des faits, on trouvait, sous forme symbolique, des jugements de valeur.

On y trouvait même une méthode pratique pour formuler des jugements moraux : aux temps féodaux, un des devoirs les plus stricts du vassal était le Conseil ; c’était l’un desp.15 moyens de manifester sa fidélité et de lier son sort au sort du maître. Si le seigneur se conduisait mal, le vassal était tenu de le réprimander ; les Remontrances forment, en effet, une grosse part de la matière historique 1. Une remontrance, pour ne pas blesser la majesté du chef, ne doit pas être directe. Aussi était-ce un bon expédient que de citer, à propos et en mettant l’accent, quelques vers du Che king 2 qui, du coup, prenaient une valeur symbolique. Pour tempérer un pouvoir absolu, il faut bien des chansons. On continua à citer le Che king dans les Conseils impériaux. Mais, pour corriger les mauvais penchants d’un jeune prince que déjà rendait respectable son autorité future, la censure poétique était encore d’un bon emploi. Un peu avant l’ère chrétienne, il fallut détrôner un empereur qui régnait mal ; on punit ses conseillers ; comme de juste, son précepteur aussi fut tenu pour responsable ; pourtant, il évita le châtiment ; il invoqua, pour se sauver, qu’il avait fait servir à morigéner le prince les trois cent cinq pièces du Che king 3.

Pareille utilisation du symbolisme en éclaire à la fois l’origine et les destinées. Le Che king est devenu un livre scolaire et comme un manuel de morale à l’usage des jeunes gens ; les chansons d’amour elles-mêmes, à condition de ne pas les séparer de leur interprétation allégorique, contribuent à rendre la jeunesse vertueuse. Pour avoir servi pendant des siècles à inculquer la morale, l’interprétation traditionnelle, qui a fait du Che king un classique, est devenue intangible : il faut y rester fidèle ; il le faut, au moins dès qu’on parle officiellement, et partout où il convient de respecter l’orthodoxie. Peut-être en irait-il autrement si on lisait le Che king dans le privé et pour le plaisir 1.

p.16 Un livre aussi ancien et mêlé de pareille façon à l’histoire de Chine peut exciter de diverses manières la curiosité des érudits occidentaux.

Les premiers missionnaires ont surtout senti la noblesse des chants rituels ; dans certains, ils retrouvèrent les vestiges d’une ancienne Révélation 2 ; ils parlèrent du livre tout entier avec sympathie. Le père Couvreur a sûrement indiqué l’insuffisance de l’interprétation classique ; il a noté que les maîtres n’expliquent point aux enfants toutes les pièces d’une Anthologie, qui, officiellement, ne contient pas de « vers licencieux » ; il s’est proposé de « faire connaître ce qu’était l’enseignement donné dans les écoles 3 » ; sa traduction est une image fidèle du Che king tel qu’on l’explique de nos jours : à ce titre elle est précieuse.

Legge 4 paraît s’être occupé des Classiques en songeant davantage à la Chine ancienne ; mais il faut dire qu’il les envisage d’un point de vue singulièrement étroit : il semble bien souvent ne s’être proposé d’autre fin que d’inventorier l’œuvre littéraire de Confucius et de déterminer si, vraiment, c’était un grand homme. Une critique un peu courte et qui n’aperçoit pas les problèmes véritables, une érudition trop laborieuse et où l’on ne sent pas de règles directrices, le désir de montrer tantôt l’absurdité des commentaires et de faire, d’autres fois, passer dans la traduction des gloses indiscrètement choisies, tout cela concourt à rendre peu utile une version faite pourtant dans les conditions matérielles les meilleures ; les défauts indiqués sont particulièrement sensibles pour ce qui est des chansons locales.

Giles 5 et Grube 6, quand ils ont écrit leurs essais sur la littérature chinoise, ont été surtout frappés des simples p.17 beautés naturelles ou du charme poétique des Lieder ; ils ont voulu communiquer cette impression en donnant quelques extraits : la traduction, à vouloir être littéraire, n’a pas toujours gagné en exactitude. Giles, par exemple, quand il remanie la version de Legge, ne l’améliore pas, à mon sens, en remplaçant d’inutiles gloses tirées des commentaires par des chevilles poétiques dans le goût anglais. M. Laloy 7 a mis quelques chansons en vers brefs, parfois plaisants : on y saisit mieux quelques-uns de nos préjugés littéraires que le sentiment direct du texte chinois.

Quand on s’est occupé du Che king, on s’est tantôt proposé des fins pratiques, soit historiques. soit littéraires ; et l’on a plus ou moins heureusement réussi : mais, ou bien l’on n’avait pas à s’imposer l’effort méthodique qui est nécessaire pour dégager le sens primitif des poèmes, ou bien l’on ne s’est pas avisé que cet effort était nécessaire. À dire vrai, la tâche n’est pas facile.

Le Che king est d’une langue ancienne et malaisée : un bon sinologue ou un Chinois instruit n’y a point accès du premier coup ; cette remarque est vraie surtout des chansons de la première partie. Comment les comprendre ? On peut s’adresser à un lettré ou recourir aux éditions savantes. Si l’on recourt aux Commentaires, on a grande chance de se laisser imposer par eux l’interprétation symbolique, quitte à la déclarer, de temps en temps, absurde ; si l’on s’adresse à un lettré, fût-il libéré de l’orthodoxie classique, il sentira peut-être la grâce du texte, mais il est sûr qu’il n’y cherchera pas autre chose que la satisfaction de son goût esthétique ; il expliquera une chanson du Che king comme on explique un poème qui vous plaît ; il recherchera les procédés littéraires du poète, il montrera l’art de l’auteur ; il n’aura p.18 jamais l’idée que ces chansons puissent être d’inspiration populaire.

Je veux montrer qu’on peut aller plus loin que la simple explication littéraire et, par delà l’interprétation symbolique, retrouver le sens original des chansons. Je le montrerai par un exemple, qui est décisif.

Il y a dans le Tcheou pan une chanson de mariage dont le sens n’offre guère de difficultés. Dans la seigneurie d’où elle provient, la Vertu Royale avait obtenu que l’on se mariât régulièrement : telle est la tradition historique associée à la chanson ; elle est assez vague pour ne pas avoir imposé aux commentateurs un symbolisme trop compliqué ; nous nous fierons à eux pour traduire 1.

I - Le beau pêcher (Tcheou nan 6 — C. 10 — L. 12).p.19
1‾ Le pêcher, comme il pousse bien !
2‾ qu’elles sont nombreuses, ses fleurs !
3. La fille va se marier :
4. il faut qu’on soit femme et mari !
5‾ Le pêcher, comme il pousse bien !
6‾ qu’ils ont d’abondance, ses fruits !
7. La fille va se marier :
8. il faut qu’on soit mari et femme !
9‾ Le pêcher, comme il pousse bien !
10‾ son feuillage, quelle richesse !
11. La fille va se marier :
12. il faut que l’on soit un ménage !
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   25

similaire:

FÊtes et chansons anciennes iconCartes postales anciennes

FÊtes et chansons anciennes iconDocuments, cartes postales anciennes

FÊtes et chansons anciennes iconRecherches Esthétiques & Théorétiques sur les Images Nouvelles & Anciennes

FÊtes et chansons anciennes iconLe temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pluye Et s’est vestu de de brouderie
«savez-vous comment je m’arrange ? L’espérance du lendemain, Ce sont mes fêtes.»

FÊtes et chansons anciennes iconLa Ville de Chambéry vous souhaite de joyeuses fêtes de fin d’année et une bonne année 2014
«découvertes du goût» spéciales enfants, dégustations de produits par un artisan, etc

FÊtes et chansons anciennes iconLa Femme dans la chanson française
«Ce qui signifie que, pour ce qui concerne la femme, 81% des chanteuses qui sont seulement interprètes chantent en fait des chansons...

FÊtes et chansons anciennes iconL’Annuaire de l’Aube
«Troyes d’autrefois», avaient l’avantage de diffuser à profusion des images anciennes rendues accessibles à tous. Les cartophiles...







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com