FÊtes et chansons anciennes







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LXV montre la vertu du duc de Tcheou, — assez efficace pour rendre les hommes vertueux — à l’aide du raisonnement : par le semblable on obtient le semblable.

3 et 4. Mao : L’entremetteur est ce par quoi on pratique les rites.

Tcheng : L’entremetteur peut transmettre à chacune des deux familles (qui s’unissent par mariage), les paroles de l’autre.

p.126 Je donne ce premier couplet du n° 5 du Pin fong pour montrer la liaison traditionnelle entre les idées d’entremetteur et de hache servant à couper les fagots.

Comp. Ts’i fong, 6 ; Couv. p. 107, vers 13-16 et 19-22,

LXV B.

13. Comment cultive-t-on le chanvre ?
14. On fait se croiser les sillons ! (de l’E. à l’O. et du N. au S.)

15. Comment fait-on pour prendre femme ?
16. On doit avertir les parents !

19. Comment coupe-t-on les branchages ?

20. Sans hache, on n’y réussit pas !
21. Comment fait-on pour prendre femme ?
22. Sans marieur, on ne peut pas !

16. Avertir. Tcheng : on consulte les vivants, on tire les sorts près des morts (par la tortue).

Liaison d’idée explicable si la récolte des fagots joue un plus grand rôle à l’automne, époque de l’entrée en ménage et des négociations entre familles (Cf. LX, 20, 21 ; LXI ; LXVI. 7, 10 ainsi que XXII et LXVI, 4). LXIV, 5 indique que les fagots sont une des prestations rituelles. Comp. XLVI, 9-12 et 17-20.

J’imagine que croiser les sillons dirigés N.-S. et E.-O. symbolise le croisement de deux familles différentes (exogamie). Comp. l’image tirée du confluent de deux rivières. LII et XLV.

LXVI - Le Paysan (Wei fong 4 — C. 67 — L. 97).
1‾ Paysan, qui semblais tout simple,
2. troquant tes toiles pour du fil,
3. Tu ne venais pas prendre du fil :
4. Tu venais vers moi pour m’enjôler !
5. Je te suivis et passai la K’i !
6. Et j’allai jusqu’au tertre Touen...
7. " — Je ne veux pas, moi, passer le terme ;
8. Toi, tu viens sans marieur honorable. "
9. " — Je t’en prie, ne te fâche pas !
10. Que l’automne soit notre terme ! "
11. Je montai sur ce mur croulant
12. Pour regarder vers Fou Kouan !... p.127
13. Je ne vis rien vers Fou Kouan...

14. Et je pleurai toutes mes larmes !...
15. Quand je te vis vers Fou Kouan
16. alors de rire ! et de parler !
17. " - Ni la tortue, ni l’achillée,
18. ne m’ont rien prédit de mauvais ! "
19. " - Viens-t’en donc avec ta voiture
20. Qu’on y emporte mon trousseau ! "
21. Quand le mûrier garde ses feuilles,
22. Elles sont douces au toucher !...
23. Hélas ! hélas ! ô tourterelle,
24. Ne t’en va pas manger les mûres !
25. Hélas ! hélas ! ô jeune fille,
26. Des garçons ne prends point plaisir !
27. Qu’un garçon prenne un plaisir,
28. encore s’en peut-il parler !
29. Qu’une fille prenne du plaisir,
30. pour sûr il ne s’en peut parler !
31. Lorsque le mûrier perd ses feuilles,
32. elles tombent, déjà jaunies...
33. Depuis que je m’en fus chez toi,
34. trois ans j’ai vécu de misère...
35‾ Comme la K’i s’en venait haute,

36. mouillant les tentures du char !...
37. La fille, vrai, n’a pas menti !
38. Le garçon eut double conduite !
39. Le garçon, vrai, fut sans droiture
40. et changea deux, trois fois de cœur !
41. Ta femme, pendant trois années,
42. du ménage jamais lassée,
43. matin levée et tard couchée,
44. je n’eus jamais ma matinée... p.128
45. Et, autant que cela dura,
46. cruellement tu m’as traitée...
47. Mes frères ne le sauront pas !
48. Ils s’en riraient et moqueraient...
49. J’y veux songer dans ma retraite,
50. gardant tout mon chagrin pour moi...
51. Avec toi je voulais vieillir,
52. et, vieille, tu m’as fait souffrir...
53. Et pourtant la K’i a des berges !...
54. Et pourtant le val a des digues !...
55. Coiffée en fille, tu me fêtais !...
56‾ Ta voix, ton rire me fêtaient !
57‾ Ton serment fut clair, telle l’aurore !
58. Je ne pensais pas que tu changerais !...
59. Que tu changerais !... Je n’y pensais pas...
60. Maintenant, c’est fini !... hélas !...
LXVI.- Préf. Satire contre le siècle ; au temps du duc Siuan (718-700 av. J.-C.) les rites et le droit déclinaient ; les mœurs débauchées allaient grand train ; garçons et filles (n’observaient pas la règle de) séparation, mais allaient ensemble dans les champs et se demandaient leurs faveurs. Fleur tombée et beauté passée, ils s’abandonnaient et se tournaient le dos. Il y en avait qui en ressentaient de l’angoisse, se repentaient d’eux-mêmes et ayant perdu leur compagnon, exposaient leur cas afin d’agir sur les mœurs du pays. On admire ce retour vers le droit chemin et l’on blâme les errements débauchés.

1. Tch’en tch’en, aux. desc.

2. Tcheng : A la fin du printemps on commence l’élevage des vers à soie ; au début de l’été on vend le fil de soie. Comp. LXIII, 7.

4. discuter, spécialement de mariage, comp. : entremetteur.

7 et 8. Paroles de la fille.

9 et 10. Paroles du garçon.

17 et 18. Paroles du garçon.

19 et 20. Paroles de la fille.

21. Tcheng : milieu de l’automne.

24. De crainte d’ivresse.

p.129 25. Noter : hélas ! Cf. LXIII, 5.

29. La femme, dit Tcheng, n’a point d’affaire qui l’attire hors du gynécée, elle n’a d’autre principe de morale que le devoir d’une chasteté absolue.

31. Tcheng : dernier mois d’automne.

36. Chang chang, aux. desc.

36. Tentures particulières aux voitures de femmes. Cf. LV, 7.

40. Dispositions intimes, caractère.

41. Ta femme, exactement bru chez tes parents.

56. Les cheveux liés : coiffure des filles qui n’ont pas reçu l’épingle de tête, des mineures. Cf. Li ki Nei tsö, Couv., I, 624.

57. Tan tan, aux. desc. Tan signifie aurore.

Chanson de la mal mariée. Comp. Pei fong, 10 : Couv., p. 39.

Thèmes des marchés, des rencontres, des promenades sur les hauteurs et près des eaux, vers alternés, thèmes de l’entremetteur, des ascensions automnales, usages divinatoires, thème du char, usage du trousseau féminin, thème du passage des eaux et de la cour des fiancés.

Qui n’a pas la Vertu d’un souverain légitime doit garder trop longtemps les hommes sous les drapeaux : ménages désunis, célibataires en surnombre, voilà les effets du service à long terme et les causes de la débauche : « La licence devenait excessive : les mariages irréguliers ; on allait se promener et s’amuser sans aucune mesure 1. » En toutes saisons — qu’importe hiver ! été, qu’importe 2 !filles et garçons chantaient et dansaient dans les champs ; sans règle, dès qu’ils le pouvaient, ils prenaient du plaisir. — Mais aux âges heureux de la Grande Paix 3, n’y avait-il point de temps pour se promener, point de fêtes où il fût permis de se réjouir ?

Je croirais volontiers, sur la foi des chansons, qu’à des p.130 temps réglés, en des lieux consacrés, l’usage voulait qu’il se tint de grandes réunions champêtres.

C’était au bord de l’eau ou sur les montagnes : tantôt une mare ou un lac, tantôt un gué ou une source, parfois le confluent de deux rivières ou bien encore une haute colline, un tertre boisé, un fond de vallon attiraient les visiteurs. Pour quelques pays, nous pouvons voir où se tenaient les assemblées. Dans les seigneuries du Sud 4, les jeunes filles se promenaient sous les grands arbres des bords de la Han, près de son embouchure, dans le (Yang-tseu) Kiang. À Tcheng, c’était sur les beaux gazons d’au-delà de la Wei, là où elle s’unit à la rivière Tchen, que les filles retrouvaient les jeunes fous du pays 5. On allait, à Tch’en 6, s’ébattre sous les chênes du tertre Yuan, à l’est de la ville. Dans les pays de Wei, la belle Mong Kiang et la belle Mong Yi et la belle Mong Yong 7 et cette femme aussi que séduisit un rustre 8, accompagnaient leurs amants sur les bords de la K’i : là était un tournant où poussaient de superbes bambous 9 ; tout à côté se trouvait le tertre Touen ; on y allait en même temps 10. Apparemment, puisque les chansons, souvent, parlent tout ensemble des eaux et des monts, l’on devait d’ordinaire se réunir auprès de quelque hauteur dominant la rivière ou bien auprès d’une pièce d’eau ou d’une source placées sur les flancs d’un coteau ; et il y a grand’chance que ce fut toujours sur de riches prairies basses ou sous de beaux massifs d’arbres, en des lieux, enfin, où la végétation était belle.

p.131 Quand y allait-on ? Seuls les thèmes champêtres peuvent indiquer la date ; il ne faut pas la vouloir aussi précise que la donnent les glossateurs en rapportant ces thèmes aux calendriers rustiques qu’ils servirent à former ; il est vraisemblable, aussi bien, que, selon les pays, la date variait. On a l’impression que les mois propices étaient ceux de l’automne et du printemps : c’est alors que les sources sont fortes et que les rivières grossissent. Entre les froids durs et secs de l’hiver et la chaleur humide de l’été, il y a, dans l’année chinoise, deux moments merveilleux : dans les vastes plaines de l’Asie orientale, le changement des saisons se fait d’un coup. La terre, en hiver, semble morte : nulle tache de verdure dans l’étendue jaune et poussiéreuse, nul cri de bête, nul bruissement d’eau, nul travail possible. Viennent le vent d’est et les jours plus longs : subitement les neiges disparaissent, la glace fond, les sources se réveillent, l’herbe pousse ses pointes entre les mottes plus friables, la vie animale s’émeut, les premières pluies tombent ; la saison des travaux rustiques est ouverte 1. En hâte, de la terre inépuisable et trop étroite on tire autant de récoltes qu’on peut. Puis le vent d’ouest se fait sentir ; au ciel lourd et bas de l’été succède un ciel léger, variable et charmant ; les dernières pluies tombent qui permettent les derniers travaux et font, encore une fois, venir fortes les sources et les rivières. Enfin, brusquement, toute vie se retire des champs, végétale, animale ou humaine. Frondaisons, floraisons soudaines, rapide chute des feuilles, arrivées et départs d’oiseaux migrateurs, éveil, disparition des insectes, amours des bêtes, coups de tonnerre, arc-en-ciel, rosée et givre, toutes choses qui ouvrent et ferment la saison humide, qui ouvrent et ferment l’année agricole, voilà ce dont parlent les thèmes p.132 champêtres des chansons : et voilà pourquoi l’on peut croire que les réunions dans les champs se tenaient préférablement au début et à la fin de la trêve hivernale. « Au deuxième mois de printemps, dit le calendrier des Hia, se réjouissaient en grand nombre les garçons et les filles. » La fête, dans le calendrier qu’a conservé Kouan-tseu, est placée à la fin du printemps : elle y prend trois périodes de douze jours ; à l’automne, trente-six jours encore sont consacrés à une fête symétrique. Dans ses notes au Che king, Tcheng K’ang-tch’eng parle à plusieurs reprises de fêtes où filles et garçons, obéissant aux rites, se cherchaient et se rencontraient : émus par le printemps, dit-il, ils sortaient ensemble. Tcheng appartient à l’école qui croit à une règle ancienne des mariages au printemps ; # le Tcheou-li, recueil de textes précieux arrangés en forme d’utopie par des feudistes archéologues, lui fournissait une autorité. Il y est question d’un fonctionnaire chargé de régler les réunions matrimoniales du second mois de l’année. D’autres auteurs 2 font commencer la saison des mariages à la tombée du givre du deuxième mois d’automne ; mais ils admettent qu’on se marie encore au moment du dégel. Tcheng, inversement, place à l’automne les cérémonies secondaires de fiançailles 1. Les p.133 divergences de ces théories archéologiques s’expliquent suffisamment par le fait que tel ou tel des rites complexes du mariage a pu être considéré comme l’essentiel : tantôt, par exemple, les accordailles, tantôt la pompe nuptiale. Toutes supposent que le printemps et l’automne étaient propices aux réunions sexuelles. La philosophie, au reste, l’expliquait 2 : les filles (qui sont yin), émues par le printemps (qui est yang), songent alors aux garçons (qui, eux aussi, sont yang) ; inversement, à l’automne (yin), les garçons (yang) subissent l’attrait des filles (yin). Les chansons, enfin, sont formelles : on y voit que les réunions se faisaient à des époques consacrées 3.

« L’homme s’en va chercher sa femme,

Quand la glace n’est pas fondue 4 ! »

dit l’une ; une autre fait voir une jeune fille qui « rêve au printemps 5 » ; le paysan enfin montre deux jeunes gens qui se rencontrent au printemps et, l’automne venu, entrent en ménage 6.

À ces fêtes printanières et automnales des eaux et des monts que se passait-il ? On y venait des différents villages et hameaux ; il ne semble guère qu’il y eût pour une seigneurie plus d’un lieu de réunions 7. Les jeunes gens allaient se chercher et partaient en bande 8 ; les uns offraient leur char ; les autres se faisaient inviter 9. En arrivant au terrain de fête on trouvait une grande animation 10 ; sans doute il y p.134 avait des installations provisoires, des marchands ambulants 11, une foule de voitures et de barques, des passeurs d’eau qui appelaient la clientèle 12. Les promeneurs se répandaient tout au long de la rivière ou du coteau, joyeux, riant à belles dents 13, admirant le spectacle, beauté des arbres, grandeur de la montagne 14, luxe des barques de cèdre... Alors venaient les jeux : le passage de l’eau, l’ascension du mont.

# On traversait le gué en soulevant les jupes ou en les troussant 1 ; parfois on allait à la nage, s’aidant peut-être de calebasses évidées 2 ; quand l’eau était trop haute, la rivière trop puissante, ceux qui avaient une voiture 3 s’en servaient, un peu inquiets, si l’eau arrivait aux essieux ou aux tentures ; ou bien on frétait une barque et l’on avait l’émotion de la voir tantôt plonger et tantôt flotter 4. On se poursuivait le long des berges, des digues, des barrages, ou bien dans le courant même, au beau milieu de l’eau, jusque sur les bancs de sable et les écueils 5. On s’amusait à pêcher 6, mais surtout l’on cueillait les fleurs qui poussent dans les coins humides ou les plantes d’eau, joncs, nénuphars, orchidées, armoises, lentilles d’eau, mauves, herbes aromatiques 7.

On gravissait les coteaux, en char souvent, à la course, au point d’en rendre fourbus ses chevaux 8 ; dans les bois et les pâturages on cueillait aussi des fleurs 9 ; peut-être chassait-on 10 ; surtout l’on faisait des fagots, coupant à la hache les p.135 branches de chênes 11, ramassant les broussailles et la fougère 12.

On sent qu’il devait y avoir dans tous ces exercices une grande émulation et que le passage, l’ascension, les poursuites, les cueillettes étaient tout autant d’occasions à luttes et à joutes ; on se lançait des invitations, des défis 13. Or, assurément, l’agitation joyeuse de cette jeunesse réunie ne se faisait pas dans le désordre ; ce n’étaient point des bousculades que ces luttes ; ce n’étaient point des cris confus que ces défis ; les mouvements et la voix se réglaient sur le son des instruments, on battait le tambour, on faisait résonner le tambourin d’argile 14 et, sur le rythme qu’ils donnaient, au fil de l’eau, au penchant des collines se déroulaient en chantant des danses processionnelles 1.

Pour des fêtes aussi vénérables que l’instrument antique dont on y jouait, aux époques solennelles où l’on met en train les travaux des champs, où l’on engrange les récoltes, en de beaux endroits que la tradition avait consacrés, les jeunes gens, les jeunes filles, d’ordinaire séparés 2, se rencontraient avec ceux des villages voisins 3 : en ces occasions uniques, les filles voyaient d’autres hommes que ceux de leur parenté, les garçons, d’autres filles que leurs sœurs ou cousines, ceux-ci voyaient celles que dans les environs ils pouvaient prendre pour épouses, celles-là ceux pour qui elles délaisseraient leurs frères et leurs parents 4. Alors, et sans doute p.136 parmi d’autres concours et d’autres luttes 5, il y avait, entre les bandes de garçons et de filles, des joutes de danses et de chants, d’où la poésie naissait avec l’amour.

Tandis qu’au son des tambourins, en processions dansantes, on passait l’eau ou gravissait les monts, d’une bande à l’autre on s’envoyait des défis rythmés et des chants de provocation. En vers ou en chants alternés 6 se livrait un duel d’improvisation poétique : il devait souvent commencer pas des moqueries ; ainsi s’explique le tour railleur de bien des chansons. Valaient-ils qu’on se mette en peine d’eux ces jeunes fous, ces garçons astucieux du voisinage 7 ? Le choix ne manquait pas ; n’avait-on pas le temps d’attendre un ami digne de soi 8 ? Les filles montraient plus de hauteur et de décision, tandis que les galants, émus par leur prestige, n’osaient guère les entreprendre et parlaient humblement 9. Lorsque du défi l’on passait aux invitations, c’étaient elles qui prenaient l’initiative et eux n’osaient pas, tout de suite, leur obéir 10. Tout en improvisant, rapprochés l’un de l’autre par leur tournois poétiques, les étrangers de tantôt, encore ironiques tout à l’heure, se sentaient liés d’amitié, ils s’appariaient 11 et des déclarations galantes, des cadeaux de fleurs terminaient courtoisement la joute 12.

Mais, aux couples qui s’étaient formés, ni cette déclaration d’amour, ni ce bouquet d’accordailles ne suffisaient pour satisfaire le besoin d’union que, maintenant, ils ressentaient : comme les oiseaux aquatiques qui s’en vont par couples se cacher sur les îlots du fleuve 1, comme les oiseaux des p.137 bois qui se réfugient par paires au plus profond de la forêt 2, eux aussi s’isolaient et allaient s’unir sur le gazon des prairies basses ou sous les grands arbres et les hautes fougères des monts 3. Les serments, les gages d’amour, fleurs cueillies, bijoux achetés sans doute à la foire voisine, beuveries, repas en commun, complétaient la communion où s’affirmait leur amour nouveau 4. Une orgie terminait la fête, où l’on faisait usage de l’antique corne de rhinocéros : car ces solennités avaient un caractère auguste 5.

Telles apparaissent, d’après les chansons, les fêtes des monts et des eaux ; tel en est, du moins, le type moyen. J’ai l’impression que le passage des eaux et la cueillette des fleurs jouaient un plus grand rôle aux fêtes printanières et qu’à l’automne c’était l’ascension et la récolte des fagots ; pourtant ces rites devaient se retrouver aux différentes fêtes, car les thèmes qui y correspondent apparaissent pêle-mêle dans les chansons. Une différence plus sensible est que le printemps semble être l’époque des accordailles et l’automne celle de l’entrée en ménage : c’est au temps où les perdrix en chantant appellent un mâle que les jeunes filles se choisissaient un compagnon dans la joute de danses et de chants 6. Les amoureux se donnaient alors rendez-vous pour l’automne 7 et, quand les fêtes en étaient passées, allaient habiter ensemble comme mari et femme. Fêtes printanières et fêtes automnales ne semblent pas d’ailleurs avoir eu la même importance, le printemps était assurément l’époque des principales réjouissances.

p.138 Au cours de fêtes saisonnières qui marquent un moment décisif de la vie paysanne, en des joutes qui mettaient aux prises villageois et villageoises des hameaux voisins, l’amour naissait, au milieu de réunions champêtres, parmi les danses et les chants. Dans ceux-ci et celles-là il ne faut pas voir une mimique imaginée pour traduire les émotions par le geste et par la voix. Le sentiment et son expression arrivaient tout ensemble, jaillissaient tout à la fois : aussi trouvons-nous dans les chansons des sentiments bruts et le minimum d’artifice.

Elles laissent assez bien voir de quoi, en leur temps, l’amour était fait. Il se faisait d’abord sentir dans les cœurs par une sorte d’angoisse presque douloureuse ; rarement se marque l’allégresse d’aimer ; c’est le mal d’amour que l’on peint, c’est une sorte de besoin anxieux et brutal 1, une espèce de constriction du cœur que l’on compare à la fringale, à la faim du matin 2, et qui est un tourment véritable, l’impuissance d’agir, l’insomnie, les crises de larmes, voilà ce que produit l’inquiétude d’aimer, qu’on voulait chasser en se promenant 3. Mais quand, dans les fêtes champêtres, les couples s’étaient formés, quand les amants s’étaient unis, ils ressentaient au cœur une paix soudaine, un soulagement qui les rendait à la joie 4. Les commentateurs expliquent en philosophes l’angoisse amoureuse. Au printemps, disent-ils, quand le yang croit en force, les filles éprouvent son influence qui est contraire à leur propre nature ; de même, à l’automne, les garçons subissent l’influence adverse du yin 5. Ainsi p.139 l’attrait que ressentent alternativement les sexes l’un pour l’autre est fait d’un sentiment de défaite et de privation, du chagrin de sentir sa nature incomplète. Quand, aux saisons intermédiaires, le yin et le yang s’unissent dans le monde, filles et garçons en s’unissant aussi, atteignent au développement total de leur essence. Il n’y a qu’à transposer en termes concrets cette théorie : s’il débute par de l’angoisse, s’il procure un sentiment de paix et de plénitude, c’est que l’amour est une communion. Il rapproche deux êtres qui sont étrangers l’un à l’autre par leur sexe, leur famille, leur pays, il commence par une espèce de duel où les adversaires sont pleins d’appréhensions ; cette étrangère qu’on prendra chez soi, cet étranger chez qui l’on ira, quel inconnu ! Face à face, dans une joute, ils s’éprouvent l’un l’autre ; ils sentent leur Vertu différente et subissent mutuellement leur prestige ; l’antagonisme de leurs qualités respectives les émeut et ils sentent confusément qu’on peut le transformer en amitié ; leurs personnalités s’opposent et ils éprouvent le besoin de s’unir. Pour comprendre combien ces émotions complexes devaient agir puissamment, il suffit de se représenter la vie des paysans de la Chine féodale : ils étaient fortement attachés à leur terroir 6 ; ils travaillaient entre parents le champ domestique ; les hommes et les femmes avaient des occupations différentes, une vie à part ; l’opposition des groupes familiaux, l’opposition des sexes étaient à la base de l’organisation sociale ; elles ne s’atténuaient qu’à ces moments augustes où les gens de tout le pays se réunissaient dans une fête commune : alors, et dans l’orgie où, pour un moment, oubliant tous ensemble les règles de leur vie frugale et solitaire, ils prenaient conscience de leurs affinités, p.140 accordailles et mariages se concluaient et cette espèce de terreur sacrée des amoureux, brusquement, se changeait en une paix profonde ; forte comme elle était, elle exigeait une réaction puissante : ce n’était point assez qu’un amour déclaré ou un bouquet offert pour lier les cœurs ; il leur fallait pour les satisfaire une communion complète et par laquelle ils prissent, pour jamais, possession l’un de l’autre. Qu’on ne soit pas surpris si, dans les mêmes chansons où les interprètes chinois découvrent des mœurs débauchées, des étrangers ont retrouvé les traces d’une vieille morale, préférable à l’actuelle : c’est qu’ils ont cru reconnaître la preuve d’une ancienne monogamie dans les serments de fidélité que les amants se prodiguaient. Ceux-ci, en effet, dès qu’ils s’étaient unis dans la fête où se manifestait la concorde générale, sentaient que leur union était indissoluble : aux appréhensions, à l’angoisse, succédaient la confiance et la paix du cœur.

Comme les sentiments de l’amour, les procédés de la poésie amoureuse s’expliquent par les rites des fêtes saisonnières. Née de l’improvisation poétique dans les joutes de danses et de chants, la chanson, même pour chanter l’amour au village ou l’amour conjugal, conserva la forme qui convient à des chœurs alternés, un rythme qui suppose la danse, des descriptions vocales qui exigent l’accompagnement d’une mimique, des thèmes champêtres enfin évoquant directement les sentiments. Je n’insisterai que sur ce dernier point, qui est important. Il y a dans le Che king des poésies plus savantes que celles dont j’ai donné la traduction : chose remarquable, on y retrouve tels quels des vers de chansons d’amour. Une pièce 1 qui raconte les travaux d’un général, p.141 veut-elle faire sentir l’abnégation dont il fait preuve à vivre loin de sa femme ? elle intercale dans le développement, sans les annoncer et sans y rien changer, deux thèmes connus, successivement. Comment cela peut-il s’expliquer sinon par le fait que les thèmes sont d’exacts substituts des sentiments qui, dès l’origine, y furent associés ? La poésie chinoise a vécu sur la matière poétique qu’élabora l’improvisation primitive. On peut voir, dans le Che king, comment un génie original pouvait l’utiliser à sa manière. J’ai donné la traduction d’une longue complainte qui s’intitule : Le Paysan 1, c’est la plainte douloureuse d’une femme mal mariée, c’est une épouse délaissée qui, en six laisses de dix vers, dit son histoire pitoyable ; l’aventure est banale, les héros sont quelconques ; pourtant il y a un accent personnel dans cette longue narration dont le ton peu à peu s’anime et s’élève ; on sent, à la fin, la passion. Or de quoi est faite cette chanson touchante ? de thèmes connus, de dictons ; mais cela suffit, car, immédiatement, ces thèmes et ces dictons évoquent l’état sentimental auquel ils sont liés d’une parenté naturelle ; pour rappeler, en guise de reproches, les temps heureux de l’ancien amour, des formules toutes faites suffisent :

« Comme la K’i s’en venait haute

Mouillant les tentures du char ! »

ou encore :

« Et pourtant la K’i a des berges,

Et pourtant le val a des digues !
À peine sent-on un effort pour adapter au cas présent la p.142 matière poétique : les feuilles tendres, les feuilles flétries évoquent la première rencontre au printemps, la réunion à l’automne ; l’association, aussi, est faite d’avance entre les feuilles naissantes du mûrier et la tourterelle 2, mais il y a, peut-être, un rapprochement personnel, une invention, dans la comparaison que voici et qu’indique, seul encore, le rythme :

Hélas ! hélas ! ô tourterelle,

Ne t’en va pas manger les mûres !

Hélas ! hélas ! ô jeune fille,

Des garçons ne prends point plaisir !

On saisit dans ces vers, me semble-t-il, le procédé par lequel l’invention poétique s’approprie de façon personnelle la matière que la tradition lui impose. Mais il existe un procédé d’invention qui est tout l’inverse du précédent et qui consiste à disposer une matière poétique nouvelle dans les cadres traditionnels des chansons, de façon à créer artificiellement des correspondances. Un exemple le fera saisir. Voici une pièce où l’on a voulu exprimer poétiquement la différence de condition qu’il y a entre une princesse qui va, seule, et en grande pompe, rejoindre son seigneur, et les autres femmes qui s’y rendent aux heures crépusculaires, furtivement, portant leurs literies, et parce qu’elles couchent à deux avec lui, des rideaux.

@

LXVII - Les petites étoiles (Chao nan, 10 — C. 25 — L. 31).
1. O humbles petites étoiles !
2. Sin et Lieaou se montrent à l’Est !...

3‾ Nous, modestes, passant dans l’ombre, p.143
4. Matin, soir, allons au palais !...
5. Car les rangs ne sont point pareils !...
6. O humbles petites étoiles !
7. Seul se voit Chen avec Mao !...
8‾ Nous, modestes, passant dans l’ombre,
9. Emportons draps avec rideaux !...
10. Car les rangs ne sont pas égaux !...
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«découvertes du goût» spéciales enfants, dégustations de produits par un artisan, etc

FÊtes et chansons anciennes iconLa Femme dans la chanson française
«Ce qui signifie que, pour ce qui concerne la femme, 81% des chanteuses qui sont seulement interprètes chantent en fait des chansons...

FÊtes et chansons anciennes iconL’Annuaire de l’Aube
«Troyes d’autrefois», avaient l’avantage de diffuser à profusion des images anciennes rendues accessibles à tous. Les cartophiles...







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