Au coeur du mythe de l’image numérique







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Yves Hayat

Au coeur du mythe de l’image numérique
pour une Réécriture du Corps

par Viana Conti
Le mythe ne se définit pas par l'objet de son message, mais par la façon dont il le profère: il y a des limites formelles au mythe, il n’y en a pas de substantielles. Tout peut donc être mythe? Oui, je le crois, car l'univers est infiniment suggestif. Chaque objet du monde peut passer d'une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l’approbation de la société, car aucune loi, naturelle ou non, n’interdit de parler des choses ... Y a-t-il des objets fatalement suggestifs, comme Baudelaire le disait de la Femme? Sûrement pas : on peut concevoir des mythes très anciens, il n’y en a pas d’éternel ; car c'est l'histoire humaine qui fait passer le réel à l’état de parole, c’est elle et elle seule qui règle la vie et la mort du langage mythique ... Cette parole est un message. Elle peut être formée d’écritures ou des représentations : le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité tout cela peut servir de support à la parole mythique ... . La parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue d’une communication appropriée : c’est parce que tous les matériaux du mythe, qu'ils soient représentatifs ou graphiques, présupposent une conscience signifiante ... L'image devient une écriture dès l’instant qu’elle est significative....

Roland Barthes, Mythologies, Paris, Ed. du Seuil, 1957.

Navigateur réel par temps virtuel, nageur olympique dans l’océan du pixel, audacieux intrus dans l'histoire de la peinture des maîtres du Quattrocento, du Cinquecento, du Maniérisme, de la Renaissance, du Baroque, du Classicisme, du Néo-classicisme jusqu’au Contemporain, Yves Hayat vit la condition de l’ubiquité spatiale et temporelle du Réseau comme une réserve inépuisable et omniprésente d’images. Ayant recours aux technologies les plus actuelles, l'artiste ne cesse de confronter, dans un raccourci synchrone et provocateur, les icônes du passé avec celles du présent de l'histoire de l'art, de la science, de la religion, de la psychanalyse, de la politique, des médias de communication même subliminaux, du cinéma, de l’érotisme. Il a une capacité indéniable à identifier dans l'univers des figures et des signes, ces présences illusoires qui habitent l'imaginaire collectif d'une société de masse. En extrayant du flux numérique d'Internet des images reproduites sur des plaques d'aluminium ou de plexiglas, même tridimensionnelles, Hayat réussit le paradoxe d'assigner un lieu physique à une procession immatérielle de fantômes de la mémoire et de la conscience. Lorsqu’il met en scène différentes versions chromatiques d'un même sujet, mais avec des interventions de surface différentes, son possible référent quant à sacraliser et désacraliser les figures de masse, il pourrait être, au niveau iconographique, autant libéré qu'un Andy Warhol.. Sur ses impressions numériques ou argentiques - visages, ventres, membres, corps étendus ou suspendus, d’une humanité en paix – des militaires armés, envoyés de guerre, terroristes, prisonniers font une incursion en positionnant le regardeur dans un écart immédiat entre le Bien et le Mal, stimulant une lecture de glissements latéraux et d'associations transversales.
Pour une transmission plus directe du message, cet artiste a choisi la nudité du corps, un modèle en chair et en os, comme dans la grande tradition de la peinture, pour inscrire numériquement les lacérations des blessures, les tourments de la douleur humaine dans la chair violée, la dignité humiliée, la psyché traumatisée. Dans le Body Art, le corps s’était substitué à la toile, pour se charger des signes de la dénonciation, pour libérer ses charges de pulsion contenues, son droit à la différence. Avec Deleuze et Guattari le corps devenait rhizome, corps sans organes, à présent les biotechnologies créent des organes artificiels, le génie génétique s’attaque à l’ADN. Le corps, pour Yves Hayat, est le lieu symbolique où se rencontrent et se font face les tensions sociales, les contestations de la contre-culture, la pratique préjudiciable du piercing et du marquage d’une appartenance par le tatouage, les conditionnements éthiques et esthétiques de la mode et de la chirurgie plastique,  du comportement destructeur et constructeur. Sur le corps s’exerce l'Esthétique de la disparition, nous rappelle Paul Virilio dans ses pages. À partir de la dénonciation de la Société du Spectacle de Guy Debord et des Situationnistes, il s’est imposé comme la puissance dominante, de droite et de gauche, et n'a jamais raté une occasion, respectivement, d’esthétiser la Politique ou de politiser l'Esthétique, comme Walter Benjamin n'a pas manqué de l'écrire dans “l’Œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique1”. Dans “Il manifesto di Marinetti” – annote en fait le philosophe de l'école de Francfort – pour la guerre coloniale en Éthiopie, les futuristes affirment ... la guerre est belle, parce qu’elle inaugure la métallisation rêvée du corps humain. La guerre est belle, car elle enrichit une prairie fleurie de flamboyantes orchidées de mitrailleuses ... Nous attendons de la guerre la satisfaction artistique de la perception sensorielle modifiée par la technologie. Il s'agit, bien entendu - Benjamin poursuit – de l'achèvement de l'art pour l’art. L'humanité, qui chez Homère était un spectacle pour les Dieux de l'Olympe, maintenant est devenue un spectacle pour elle-même. Son auto aliénation a atteint un niveau qui lui permet de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique suprême.
Face à ce délire extasique, l’affirmation d’Hayat prend une signification emblématique lorsqu’il déclare que la profondeur de la souffrance humaine semble ne pouvoir s’exprimer que dans la rage des écritures murales, dans le sang, dans le feu. À la lumière de ces réflexions, l'artiste français choisit de travailler sur le cycle actuel des icônes présentant le Corpus Christi en lui faisant prendre la posture, gravée dans l’imaginaire collectif - Flagellation, Crucifixion, Déposition, Pietà, Mise au tombeau, Résurrection - revêtant sa chair salvatrice des plus atroces injustices du monde, le représentant comme la cible des attaques et des conflits, l’écran des protestations juvéniles de tagueurs anonymes. La technique de reproduction de l'œuvre d’art, d'abord à l’échelle industrielle et aujourd’hui sur le plan numérique, ne cesse de modifier le rapport des masses à l'Art. Et Hayat sait que l’adaptation à la masse d’une réalité, de quelqu’ordre que ce soit, et que l'adaptation des masses de toutes origines à la réalité est un processus de portée illimitée aussi bien pour la transmission de la pensée que pour celle de l’action. Avec un travail de manipulation radicale de l'image, l'artiste veut nous dire que si d’une part les moyens de communication de haute technologie, destinés à tous les types de perceptions sensorielles, peuvent en altérer la réalité, d’autre part ils peuvent aussi réinventer un modèle critique d’écriture et de lecture des signes. Qu’il élabore ou extrait, des champs de bataille, des crânes, des prisons, des inscriptions, des chars, des cartes satellites de cibles militaires, des miradors, des drapeaux, à partir d’Internet, de magazines, de publicités, de la télévision, pour les imprimer numériquement ou analogiquement sur la peau de cet Ecce Homo, Yves Hayat dans tous les cas, s’attache à restituer une nouvelle réalité des images que les médias ont consommé, utilisant toutes les potentialités de communication.
C'est ce qu’il nous a montré en 2004 dans “Les icônes sont fatiguées”, où défilent, enfermés dans des boîtes en plexiglas, les visages endormis et marqués par la détérioration de la pellicule, vieillie et brûlée, Sigmund Freud et Marlène Dietrich, Che Guevara et Marilyn Monroe, Jim Morrison et Mao, Marx et Einstein. Inégalable surfer du visible, il n'hésite pas à fermer les yeux à ceux qu’il photographie. On a vu que les destinataires de cet univers d'icônes, consumées ou inconsumables, finissent par se voir en miroir par le biais du système de la publicité et de la mode, recevant de ce reflet le même regard séducteur restitué à Narcisse par l'étang qui le reflète, le condamnant à la fin à une condition de solitude, qui tend à l’exclure du dialogue avec l'altérité.


Cet artiste au contraire intervient pour remodeler les vieux schémas de composition du message, élaborer les mécanismes de la formalisation de la représentation, à re-signifier le vécu du signe, l'investissant de provocation, d'humour, de désenchantement. Face à une réalité qui devient de plus en plus téléréalité, à une démocratie sur le point de devenir une télécratie, comme l’écrit Paul Virilio, Yves Hayat semble se demander et demander aux destinataires de ses œuvres et de son message si les signes retrouvent vie au contact du corps (sémiologie) ou si le corps s’efface de façon irréversible sous les signes (semiosis). Il ne sélectionne pas uniquement les icônes de l'Histoire qui sont entrées dans la mémoire collective, mais joue de manière radicale sur le mode d’apparition d'une icône, comme s'il s'agissait d'un sujet extrait du terrain cultuel et transféré sur celui du quotidien, comme un sujet sacré transposé dans le profane: c’est dans cet espace que doit se lire son travail.

Comment ne pas révéler à ce stade, son éventuelle intention de se confronter au Mythe Télématique de l’image digitale, adoptant de façon critique, les outils que la technologie la plus sophistiquée lui fournit et le matériel visuel que la télévision, écrans géants, cinéma, journaux, ne cessent d’émettre? Le mythe a toujours été un extraordinaire stimulant de la pensée créatrice, alimentant condensations et formes auratiques de signifiants imprimées profondément dans notre imaginaire. L’accès à l'élaboration électronique des données et des images qui circulent sans solution de continuité dans le flux silencieux des circuits, qui n'ont pas de lieu physique pour se manifester, mais seulement celui fluide de l'ordinateur et des kilomètres de fibres qui s'interconnectent, ne constituerait-il pas, pour un artiste de la formation d’Hayat, une forme de défi à surmonter les limites de la représentation objective de la réalité, les comparant et les métissant avec une représentation immatérielle du virtuel? Comment pouvons-nous ne pas nous demander, donc, si son travail a réussi à ce que Roland Barthes appelle le troisième degré du langage mythique? Travaillant sur un versant si technologiquement raffiné, effleurant le domaine de la magie pour le regard anesthésié des masses qui restent de très passifs consommateurs, Yves Hayat semble vouloir construire sur le système premier du langage utilisé, une constellation ultérieure de scénarii, provocations, visions, narrations qui, s'inspirant de la réalité, prend ses distances avec l'icône, en créant le substrat sur le terrain du mythe, arrivant ainsi à fonder, en corrélation avec les deux premiers leviers du signifié et du signifiant, un troisième niveau de signification, qui désigne et notifie le passage dans le territoire mythique.
Gênes, 3 octobre 2008

Walter Benjamin, L’opera d’arte nell’epoca della sua riproducibilità tecnica, Giulio Einaudi editore, 1966, Torino, capitolo Postilla, pagg. 47-48. Traduzione italiana di Enrico Filippini.

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