Notes sur la Science d’Hermès







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3. Le dialogue d'Albe et d'Aurore




Le Grand-Œuvre alchimique se compose de quatre Oeuvres: l'Œuvre-au-noir, l'Œuvre-au-blanc, l'Œuvre-au-jaune (souvent associé, sinon confondu, à l'Œuvre-au-blanc) et l'Œuvre-au-rouge. L'Œuvre-au-jaune, Xanthosis, indique le passage à l'Œuvre-au-rouge, lorsque l'Œuvre-au-blanc, ayant accompli sa vocation de synthèse (symbolisée par le Paon) de toutes les autres couleurs, l'ardeur solaire recommence à se manifester dans le visible. La symbologie de la succession des Oeuvres, en trois ou quatre étapes, peu importe, demeure parlante car on y retrouve les images mêmes de la naissance du jour. A la nuit de l'Œuvre-au-noir succède le passage au blanc, la « terre blanche feuillée » de l'Aube qui éclaire l'âme avant le rubis du soleil levant. Toute l'Oeuvre se joue donc symboliquement dans ce moment suspendu où la nuit va basculer dans le jour. La durée humaine de l'oeuvre, qui est souvent celle de toute une vie, concentre ainsi mystérieusement cette vie au moment majestueux et intemporel de l'orée du jour et de la nuit,- ce moment du commencement absolu. L'alchimiste conquiert l'immortalité non par quelque recette biologique ou chimique particulièrement efficiente mais par le site existentiel de sa quête qui se tient toujours au seuil de l'émerveillement, recueillie, en ces temporalités magiques de l'orée et du seuil où Albe et Aurore dialoguent dans les abysses lumineuses d'un pressentiment magnanime. Le site alchimique qui peut contenir la durée de toute une vie humaine est la terrasse songeuse où la vivacité matutinale de l'intelligence donne libre cours au pouvoir poétique d'inventer des images et des symboles dont les accords inouïs unissent le Ciel et la terre. L'Œuvre est l'Ange aux ailes de nuit et de jour qui s'élève dans la majesté de l'heure diplomatique.

Entre Albe et Aurore sont toutes les promesses et tous les accomplissements de l'oeuvre car à ces moments seuls l'être et la parole s'accordent encore au ressouvenir d'une unité originelle. Ce que le jour va uniformiser par ses normes, ses obligations et ses faux-semblants, les premiers instants de la conquête le gardent encore protégé par la parure fastueuse des Symboles. Aurora consurgens, le titre du grand traité d'Alchimie spirituelle de Jacob Böhme résume l'épanouissement même de l'oeuvre dans la conscience humaine. Entre le noir et le blanc paraît la réalité paonnante où toutes les couleurs vont se fondre dans la blancheur, laquelle, par teinture philosophale, sera amoureusement irradiée par la Xanthosis, l'Œuvre-au-jaune qui est la seconde saisie au vif juste avant la rubescente élévation du Soleil au-dessus de l'horizon.

Quiconque veut comprendre quelque chose à l'Alchimie doit laisser retentir en lui la beauté de ces Symboles et de ces images afin de relier ce qui est écrit avec le Cosmos lui-même. Le Grand-Œuvre est Oeuvre d'éveil. C'est alors que la conscience prend conscience d'elle-même et s'éveille à sa propre lumière prophétique. Yves-Albert Dauge: « La nature de Dieu doit être perçue dans tout ce qui existe, en tant qu'élan d'éveil et pluie d'icônes ». Le réel, pour l'alchimiste, est entretissé de souffle et de parole. Comprendre poétiquement la parole alchimique, c'est entrer dans la participation essentielle de l'Oeuvre. Le monde pour le chrétien, écrit Olivier Clément: « est un texte unitaire ou plutôt un tissu: les fils de chaîne, immobiles, symbolisant le Logos, les fils de trame, en mouvement, le dynamisme du pneuma. » Sur ces fils de chaîne et sur ces fils de trame les alchimistes du Mutus Liber vont recueillir analogiquement la rosée de l'Ame du monde. Ce qui se joue dans l'Athanor est similaire à ce qui est à l'oeuvre dans le cosmos. L'Art alchimique est d'abord un art de l'imitation, car le monde sensible lui-même est imitation du monde intelligible, ainsi que nous l'enseigne la Table d’Emeraude. De même, est-il écrit dans le Zohar: « Toutes les choses dépendent les unes des autres, et toutes sont reliées les unes aux autres. » Encore faut-il comprendre que ces choses dépendent les unes des autres d'une certaine façon, - et c’est l’arcane,- et qu'elles ne sont pas reliées n'importe comment, -et c'est la science de l'interdépendance universelle. L'idée générale que « tout est dans tout » n'a de sens que si l'on conçoit avec exactitude que, dans le cosmos et dans l'oeuvre, tout se tient à la façon dont chaque note, dans une fugue de Jean Sébastien Bach, tient aux autres, c'est-à-dire, de façon rien moins que hasardeuse.

L'Athanor alchimique sera donc à l'exacte ressemblance du cosmos, non seulement par son contenu mais par sa forme. Le « vase merveilleux » est sphérique: « Domus vitrea sphaeratilis sive circulari »s: maison de verre en forme de sphère ou de cercle. « On construira, écrit Dornéus, le vase spagyrique à la ressemblance du vase de la nature. Nous voyons en effet que le ciel dans son ensemble et avec lui les éléments représentent un corps sphérique au centre duquel vit la chaleur du feu qui se trouve au-dessous... Il était donc nécessaire que notre feu fût placé en dehors de notre vase et sous le centre de son fond rond, tel un soleil naturel. » Cependant, ainsi que le précise Nicolas Flamel, la totalité demeure tri-une car: « le vaisseau de terre en cette forme est appelé par le philosophe le triple vaisseau; car en son milieu, il y a un étage sur lequel il y a une écuelle de cendres tièdes dans lesquelles est posé l'oeuf philosophique qui est un Matras de verre... »

Ainsi comprenons-nous que le cosmos ne se réduit pas à lui-même et qu'il participe de la sanctification de cette « tri-unité » que Le Livre des Figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel et tant d'autres traités d'Alchimie tentent de raviver dans l'entendement humain. Ce monde hiérarchique, haut et profond, richement coloré, suppose une façon d'être à sa mesure: « C'est ainsi que cette ancienne physique était en même temps une théologie et une psychologie transcendantale: à cause des éclairs qui par dessous la matière des sens corporels, provoquaient des essences métaphysiques. La science naturelle était en même temps une science spirituelle et les nombreux sens des symboles recueillaient les différents aspects d'une connaissance unique. » Ce que Julius Evola nomme ici une « psychologie transcendantale » doit se rapporter explicitement au domaine métaphysique. Le mot de psychologie prête déjà à confusion car il semble supposer une action propre, « projective » de la « psyché » humaine alors que dans la perspective propre aux alchimistes c'est au contraire l'Oeuvre qui informe l'homme. Pour l'alchimiste, l'homme devient la Forme de son Oeuvre au point de disparaître en elle. Rien n'est plus absurde que de chercher dans l'Oeuvre des « contenus » psychiques. En bonne logique philosophale, c'est l'Oeuvre qui fait l'homme et non l'inverse. Telle est aussi l'approche générale de l'herméneutique qui s'intéresse d'abord à ce dont il est question dans l'Oeuvre, à cette ardeur du Sens dont l'Oeuvre est le buisson.

Vouloir expliquer l'Oeuvre par l'homme qui la composa suppose de connaître mieux l'homme que l'Oeuvre: hypothèse absurde car l'homme n'existe que par son Oeuvre. Il existe, il est vrai, des « psychanalystes » qui s'imaginent mieux connaître Chateaubriand ou Rousseau par des potins rapportés, des détails biographiques insignifiants ou scabreux que par les Mémoires d'Outre-Tombe ou les Confessions ! Mais ce n'est là encore qu'un exemple parmi d'autres de cette pathologie moderne qui consiste à expliquer le supérieur par l'inférieur, et il n'y a pas lieu de s'y attarder davantage. S'il faut parler, à l'instar de Julius Evola, d’une « psychologie transcendantale », ce ne peut être qu'en sachant que c'est l'Oeuvre qui définit, en soi, la transcendance de la psychologie humaine. Nous sommes très-exactement ce que nous décidons de faire, mais en dernière analyse cette décision est providentiellement entraînée par l'Oeuvre. Nous sommes, dans notre âme et dans notre conscience, les élus de notre Oeuvre. Nos espérances et nos craintes sont à la ressemblance de l'Oeuvre qui nous anime et nous transforme. « Deviens ce que tu es ». L'adage delphique prend toute sa signification dans la logique traditionnelle de l'Alchimie car ce que nous sommes est l'accomplissement de notre Oeuvre en devenir. Nous devenons ce que notre Oeuvre nous prescrit d'être. L'alchimiste est lié à son Oeuvre car son entendement est le miroir embrasé des métamorphoses à l'oeuvre dans le triple vaisseau. L'ultime sagesse consistera peut-être à comprendre que l'Oeuvre s'accomplit d'elle-même. « Instruments dans la main des Anges », nos destinées devancent, dans les nues inconnues, nos espérances les plus folles et nos plus farouches volontés.

Ces idées ne sont obscures que dans l'absence d'une véritable compréhension des Symboles. La symbologie demeure lettre morte pour autant que l'on demeure incapable de la situer dans une perspective métaphysique où elle prend sens, comme un miroir embrasé par le soleil tournant de l'Oeuvre. La procession liturgique des « Œuvres » de l'Alchimie trouve sa correspondance et donc sa signification dans cet ordre intellectuel universel évoqué par René Guénon dont l'expression historique et géographique la plus proche de nous est le Moyen-âge. L'architecture religieuse est la trace immanente de la perspective métaphysique. La beauté, la justesse, la sérénité, l'amicale familiarité de l'architecture romane invitent celui qui la découvre à une méditation lumineuse sans fin. Mais ce qui déjà nous ravit, par la simple intuition, il faut encore, si nous voulons entrer dans la connaissance de la tradition, tâcher d'en comprendre l'architecture métaphysique. Il y a indubitablement un « air » propre aux sites médiévaux. A moins d'être insensible à toute impression esthétique ou poétique, il est impossible de ne pas être gagné par un sentiment d'intemporalité, de légèreté profonde. Ce sentiment dépend lui-même d'une pensée, au sens où la pensée est étymologiquement la juste pesée dans l'auguste science des correspondances. La légèreté que nous font éprouver certaines architectures religieuses naît de l'équilibre de leurs formes. Or, qu'est-ce que l'équilibre des formes sinon la conquête savante de l'apesanteur ? Lorsque les lignes et les volumes s'accordent en d'exactes résolutions pythagoriciennes, l'âme s'allège, la matérialité est vaincue et littéralement terrassée.

Ainsi, l'architecture sacrée a pour dessein non de s'harmoniser avec le monde, mais de vaincre le monde, de même que l'Alchimiste, en oeuvrant au Vaisseau philosophal, aura pour dessein de dépasser la condition humaine, d'atteindre à la surhumanité mystique qui fait de la terre, une terre céleste, de l'humilité, une humilité céleste et du corps, un corps glorieux ! Pour l'architecture sacrée ni pour l'Alchimie, il ne s'agit de s'intégrer dans le monde selon les normes d'une sorte de naturalisme écologique, mais de poser l'absolu d'une quête comme principe et mot d'ordre dans une exigence chevaleresque qui arrache l'homme à sa terre et à ses appartenances pour en faire, héroïquement, un Noble Voyageur, un nomade en route vers le Graal ou la Jérusalem Céleste.

L'architecture sacrée témoigne d'une sagesse dont les réalisations ne sont plus de l'ordre du concept ou de l'abstraction mais d'un ordre ontologique. La Cathédrale ne délivre pas seulement un enseignement didactique, ce qu'elle fait au demeurant avec une pertinence que nos modernes moyens de « communication » sont loin d'atteindre, elle sollicite de l'entendement humain une collaboration à la transmutation. Ce que les livres de pierre nous font comprendre ne se réduit pas à une série d'objets de connaissance, fussent-ils théologiques. Car si nous entrons vraiment dans une Cathédrale, non en touriste ou en amateur d'art, mais l'esprit libre de toute représentation et de tout préjugé, nous entrons dans une dimension où, le temps étant aboli, ou à tout le moins suspendu, la distinction même du sujet et de l'objet cesse d'être pertinente. Nous ne sommes plus alors dans la situation d'un sujet face à un objet de connaissance. De même, l'alchimiste va attendre des opérations auxquelles il se livre, une transformation intérieure qui le concerne au premier chef et dont il n'est pas seulement le spectateur.

La réalité essentielle et décisive de la transmutation se joue dans cette corrélation. Le monde philosophique moderne se limite à des concepts-objets que l'étudiant acquiert et dont il use pour passer ses examens et enseigner à son tour sans que sa conscience ou son entendement eussent été modifiés. Le monde philosophal de l'alchimiste, au contraire, tient pour une condition primordiale le changement d'état du philosophe. Un concept que ne change pas l'état de la conscience de celui qui s'en empare est sans le moindre intérêt. Ce changement d'état de conscience lui-même n'est rien s'il n'induit pas un changement d'état d'être. En l'Alchimie se rejoignent ainsi deux philosophies jugées parfois inconciliables: la philosophie de l'être et la philosophie de la conscience: Albe et Aurore. Le fond lumineux de la conscience et le tréfonds de l'être, d'où jaillit l'étincelle philosophale de la transmutation sont un seul et même fond. « L'Au-delà de tout, écrit Grégoire de Naziance, est aussi le tréfonds de tout ». L'être humain et l'être divin ne se laissent comprendre dans leur distinction et dans leur unificence possibles que par une logique non-dualiste. L'Alchimie est, dans la tradition occidentale, l'exemple le plus connu et le plus opératif de logique non-dualiste. Mais pourquoi dire « non-dualiste » au lieu de « moniste » ? Pour cette simple raison que le monisme semble exclure le multiple et donc instaurer une nouvelle dualité entre l'Un et le Multiple. Non-dualiste est la pensée qui récuse la division de l'Un, mais aussi l'opposition de l'Un et du Multiple qui, selon les si pertinentes analyses de Henry Corbin, aboutissent à l'idolâtrie métaphysique. Pour combattre cette idolâtrie métaphysique, qui n'est rien d'autre, dans le monde moderne, que l'envers de l'idolâtrie matérialiste, l'Alchimie, dans la grande tradition angélologique et visionnaire des gnoses néoplatoniciennes et de la tradition hermétique, va célébrer les médiations, les rites de passage, les apparitions qui unissent ce qui est en ce monde et ce qui est au-delà de ce monde. « L'identité métaphysique de Dieu et de l'homme, écrit Léo Schaya, est le point d'intersection des rayons séphirotiques au sein du cosmos. »

L'Œuvre alchimique va consister à trouver, par expérimentations successives, le secret de ce point d'intersection qui n'est autre que la souveraine Sagesse. Les rêves, les songes et les visions qui tiennent une si grande part dans les traités d'Alchimie,- au point que certains d'entre eux peuvent se lire comme une véritable onirologie,- sont tels des barques franchissant le fleuve des Morts pour atteindre aux rives d'une conscience revivifiée par les forces nocturnes de ce jour absolu qui songe, aux royaumes de la nuit, en l'attente de notre reconnaissance. « Les Grecs, écrit Jean Biès, distinguaient le rêve (onar) d'origine humaine, passant par la porte d'ivoire, et le Songe (chrématismos) d'origine céleste passant par la porte de corne. » Chacun se souvient de l'admirable début d'Aurélia de Gérard de Nerval, sans doute l'un des plus beaux récits alchimiques de la littérature universelle: « Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l'oeuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres;- le monde des Esprits s'ouvre pour nous. »

Nous nous retrouvons là, par l'ambassade de cette spiritualité romane et romantique dont l'oeuvre de Nerval fut le testament éperdu, au coeur fusible de l'alambic de la culture occidentale où revivent aussi les plus réverbérantes conquêtes spirituelles d'Hildegarde de Bingen. Abbesse visionnaire, musicienne, incarnant l'autorité sacerdotale par la création, Hildegarde de Bingen témoigne de cette spiritualité, à la fois si proche et si lointaine, par l'expression de réalités plus hautes que toute expression. L'homme moderne ne comprend si mal l'Alchimie que parce qu'il se fait une idée fausse de la nature. Ce qui est la « nature » pour la spiritualité romane est devenu pour le Moderne, une réalité presque hors d'atteinte. Les livres de Sainte Hildegarde de Bingen, composés selon sa propre expression dans « l'ombre de la lumière vivante », s'imposent à l'intelligence de celui qui accepte de les considérer sans condescendance comme des visions revivifiantes.

Dans l'ombre de la lumière vivante, soudain, les choses renaissent à elles-mêmes chargées de forces merveilleuses, riches de prodiges cachés à l'entendement profane mais que des circonstances particulières peuvent révéler de façon fulgurante. La modalité de la connaissance, pour Hildegarde de Bingen, est celle de l'apparaître. Elle ne croit pas à proprement parler que l'apparence cache la réalité. Elle voit dans l'apparaître la vision de Dieu. La beauté du monde est celle de Dieu. L'apparence n'est pas mensonge, dissimulant un être hors d'atteinte qui serait « vérité » selon le dualisme philosophique classique. La vision du monde naît de l'expérience de la trancendance telle « qu'un trait de feu sorti du ciel entr'ouvert ». Ainsi, écrit M.M Davy: « Une vision de Beauté l'entoure. Dieu a crée un univers magnifique et a fait l'homme à l'image de sa propre beauté. A la beauté extérieure correspond la beauté intérieure. »

La musique du monde, qui est une et infiniment variée naît de cette correspondance où les répons aux répons se répondent, comme Albe et Aurore dans un jeu de miroir sans fin. La distinction entre le feu brillant, « lucidus igni », et le feu noir, « niger ignis », nous reporte déjà au coeur brasillant de la science hermétique, ainsi que la mise-en-miroir du microcosme et du macrocosme. Le monde est le miroir des Symboles. La Sagesse alchimique nous invite à un voyage à travers les couleurs, l'esprit des astres et des fleurs où la nature subtile, entretissée de signatures divines, nous divulgue à nous-mêmes notre pouvoir de vaincre tous les déterminismes et toutes les pesanteurs. A cet égard, nous aurons garde de ne pas soumettre les expériences visionnaires aux seules normes d'une « histoire de la culture ». L'Alchimie procède par visions et suscite des visions. L'Idée, qui est au sens étymologique la chose vue, est le signe sacré, le hiéroglyphe de la rencontre du monde et de l'entendement humain. Les visions de Hildegarde de Bingen nous entraînent jusqu'au pur éther dans une ferveur ascendante qui ordonne autour d'elle les paysages qu'elle parcourt selon des mesures analogiques.

Pour les alchimistes, ces mesures se retrouvent au coeur même de la matière car l'éther n'est autre que l'essence la plus subtile de chaque élément. Au plus subtil et au plus ardent, la terre est éther, l'eau est éther, le feu est éther, l'air est éther. L'énumération traditionnelle des éléments dans les plus anciens traités d'Alchimie ne mentionne que quatre éléments, à l'exclusion de l'éther,- mais l'éther qui survient dans les traités plus récents n'est pas un ajout, mais une précision apportée à des conceptions invariables. Le subtil et le grossier, l'âme et le corps, ne sont pas scindés mais distincts, et cette distinction suscite une tension, une dynamique où se révèle la vocation humaine. Aller du plus grossier, du plus lourd, du plus corporel au plus subtil, au plus léger et au plus spirituel,- c'est un appel auquel il est possible de ne pas répondre, - et tel est précisément le libre arbitre de l'homme et le sens de sa grandeur lorsqu'il décide de répondre à la vocation du Haut. Demeurer esclave ou se rendre libre, chaque être humain est un jour confronté de façon explicite à ce dilemme. «  En fait, toutes ces distinctions, écrit M.M Davy, se ramènent à deux: ce qui est avant la maturité, c'est-à-dire les différentes étapes de la maturité elle-même; la maturité correspondant à l'or et les étapes qui précèdent désignant les divers processus de fusion. La maturation est une purification, un progrès en voie d'achèvement; la démarche se fait en allant de l'inauthentique à l'authentique. L'amour peut concorder avec la nature, de la même manière que la couleur de l'or concorde avec la véritable nature de l'Or. L'anti-thèse chair-esprit comporte un dynamisme déterminant la vocation de l'homme. »

Les Modernes, lorsqu'ils récusent la sainteté de l'Esprit, et l'immortalité de l'âme, si familières aux civilisations traditionnelles, se réclament volontiers d'un monisme qui, réduit à lui-même, nie la multiplicité des états de l'être et aboutit, fatalement, à la plus navrante uniformité. L'appel de l'Esprit-Saint, son irradiation lumineuse à travers les apparences, loin de diviser l'être et l'apparence, l'esprit et la chair, l'intérieur et l'extérieur, unit au contraire musicalement ces modalités dans un entrelacs dont témoignent les Songes et les intersignes, si précieux dans leur apport décisif à l'élaboration du Grand-Œuvre. La terrestréité de l'Oeuvre est le miroir d'une sagesse céleste. L'homme quoiqu'il veuille, est en marche dans le temps, et cette marche il ne tient qu'à lui qu'elle soit une marche ascendante. Pèlerin de la Jérusalem céleste, l'alchimiste chemine sur les traces de la présence divine. La présence est déjà par-delà mais la trace demeure et lorsque nous l'approchons, nous demeurons en elle, tels une promesse prophétique réalisée. Nous avons nommé Symboles ces traces de la présence divine car le mot Symbole suggère la double existence d'une part demeurée ici-bas et d'une part conférée au-delà. Symbolique est la réalité à la fois immanente et transcendante de la trace qui, d'étape en étape guide la pérégrination du chevalier de l'Art Royal. «  Le Symbole, écrit M.M Davy, ne se situe point dans l'éphémère. Le ciel et la terre passeront. Le Symbole ne relève point d'un tel ciel et d'une terre condamnée à disparaître, fils de l'éternité, il appartient au solstice éternel. »

Signe donnant accès à la connaissance, le Symbole perdure dans l'éblouissement solsticial de la mathématique pythagoricienne comme dans la procession ascendante des néoplatoniciens. Signe sensible des réalités immatérielles, le Symbole nous permet de comprendre en quoi les conceptions gnostiques échappent au panthéisme. Dieu, certes, est partout, mais non comme immanence, mais comme trace d'une présence, qui est à la fois ici et ailleurs, en ce monde et dans un autre monde, éclats d'une transcendance qui demeure inscrite dans nos regards, comme le reflet d'une image hors d'atteinte car échappant à toute constatation. La Vérité ne se constate pas, elle s'éprouve. Cette épreuve suppose les concordances philosophiques entre l'alchimiste et son Oeuvre dont nous parlions plus haut. La vérité ne se constate pas car la constatation soumet la vérité à la condition de la constatation. Or, il n'est de vérité qu'inconditionnée. Ce qui est au-delà de toutes les conditions n'est pas séparé de toutes les conditions mais le moyeu immobile de la roue. C'est en faisant tourner la matière, par le « feu de roue » à travers toutes les transformations et conditions possibles que nous est révélé, par analogie, le moyeu immobile, l'Inconditionné.

L'alchimiste de la tradition romane ne diffère en aucune façon, à cet égard, de l'alchimiste de la tradition taoïste. Le Centre de la Roue demeure à sa place, quel que soit le point du cercle à partir duquel on l'envisage. La chose ne paraît pas si difficile à comprendre. Il faut croire cependant qu'elle l'est si l'on en juge par l'acharnement des uns et des autres à soumettre la Gnose à des particularités « culturelles ». Rappelons seulement le proverbe chinois: « L'imbécile, si on lui montre la lune regarde le doigt ». On peut se perdre en considérations infinies sur les formes de la Quête spirituelle sans jamais aborder le sens des oeuvres qui témoignent de cette Quête; mais les universitaires modernes eux-mêmes, longtemps sous le joug de ces tristes labeurs, commencent à douter de la pertinence de ces « méthodologies » qui ne peuvent s'appliquer qu'en niant l'intention des auteurs et les desseins des oeuvres. La possibilité même d'une métaphysique ou d'une ontologie qui libéreraient la pensée de la servitude du déterminisme théologique ou matérialiste, porte, plus haut et plus loin dans la frondaison des oeuvres, l'exigence herméneutique dont les « tracés de lumière », pour reprendre la formule de Jean Tourniac, prédisposent l'entendement humain à la sagesse prophétique et nous autorise, à l'exemple du Cavalier Bleu de Henry Montaigu, à recourir à la Tradition chinoise pour mieux comprendre notre essentielle appartenance romane. Le Cavalier Bleu, où l'Adepte de l'Art royal trouvera l'exposé le plus charitable qui soit, sous le voile des symboles, des étapes du Grand-Œuvre, s'ouvre en effet sur un carré magique qui rend opérationnel les figures mises en structure du Yi-king. Nombreuses sont les passerelles qui unissent la tradition romane à la tradition chinoise, mais ces passerelles se trouvent à une certaine hauteur et, pour la plupart, elles sont perdues, indiscernables dans la brume des nues. Ce serait déjà fort beau, et l'auteur en serait grandement satisfait, si ces quelques pages favorisaient l'acuité du regard qui plonge dans le ciel jusqu'à la rencontre avec les passerelles célestes.

Nous retrouvons ainsi sous des formes différentes dans le taoïsme une expérience de l'envol dans les astres à travers une alchimie du réel proche de l'aventure visionnaire de Hildegarde de Bingen, non seulement dans le récit qui nous en est donné mais aussi dans la connaissance qui en résulte. Les visionnaires, les voyageurs du Haut, les nomades des nues, les chevaliers de notre « céleste compagnie » rapportent de leurs pérégrinations un savoir qui possède ses précisions, sa terminologie, empruntés à la fois à l'esprit de finesse et à l'esprit de géométrie. Les taoïstes, tout comme les mystiques et les alchimistes de notre Moyen-âge chrétien ne voyaient pas le monde comme une mécanique distribuée en fonctions et obéissant à un enchaînement de causes et d'effets mais comme un jeu d'influence, un réseau de forces insaisissables d'où rien ne peut être à proprement parler isolé ou expliqué.

Cette logique philosophique n'est, en soi, ni occidentale ni orientale, elle est traditionnelle, c'est-à-dire qu'elle fut à l'origine de toutes les civilisations connues. On pourrait même dire qu'elle demeure fondatrice. Il suffit pour s'en convaincre de considérer les oeuvres littéraires importantes de ces dernières décennies. Presque toutes témoignent en faveur de cette logique traditionnelle, soit qu'elles oeuvrent, comme celles de Jünger ou d'Eliade, dans l'ordre d'une herméneutique créatrice, soit qu'elles actualisent avec feu, les principes mêmes de la Tradition, comme celles d'Antonin Artaud ou de Henry Montaigu. Nos poètes sont nos Chamanes, nos Saints, nos Apôtres et nos Prophètes ! Nerval, Baudelaire, Villiers de L’Isle-Adam, Rimbaud, Mallarmé, sont nos audacieux médiateurs avec l'Invisible. Leurs traces, leurs proférations sont plus illustres dans la mémoire de n'importe quel bon Français que les obscures tractations de notables fugaces, et de « puissants » dont le pouvoir ne fut jamais que le renoncement à toute véritable puissance créatrice. La littérature est notre légende dorée, où Albe et Aurore s’entretiennent à l’infini, car lorsque la société elle-même désavoue la civilité (qui est d'essence surnaturelle) la civilisation se réfugie dans l'âme des poètes en l'attente de temps meilleurs. Telle fut aussi la leçon du Roi Dormant de Henry Montaigu,- le plus taoïste, car le plus français, des écrivains de France. La Tradition, fondatrice de civilisation, demeure le Principe mais la « société » s'étant substituée à la civilisation, celle-ci demeure comme une vertu cachée, une aube secrète, aux feuilles encore repliées dans la conscience ésotérique du pressentiment. Rien n'empêche, pour autant, que nous devenions invisibles comme les sages taoïstes, afin que nous puissions ramener, de l'Invisible dans le visible, d’Albe en Aurore, la Gloire des plus hautes possibilités humaines et surhumaines.


4. L'œil de la colombe
Le corpus alchimique n'est pas moins remarquable par son iconographie que par ses écrits. Bien souvent, l'image, moins contrainte à la linéarité didactique délivre un message d'une plus grande plénitude que les traités qu'elle illustre et qui ne sont pas toujours le fait de grands écrivains. Lorsqu'un Clovis Hesteau de Nuysement ou un O.V. de L. Milosz s'emparent de la songerie alchimique, les oeuvres qui en sont la conséquence font vivre et vibrer la teneur philosophale jusqu'au point où elle s'impose comme une connaissance, une gnose, à l'entendement du lecteur. Mais souvent les traités d'Alchimie paraissent alambiqués et confus, l'attention s'égare dans un labyrinthe d'allusions et la perspective d'ensemble paraît, à première vue, faire défaut. L'iconographie alchimique a précisément pour objet de dire ce qui ne peut être dit par les mots, ou, mieux encore, de placer dans la juste perspective ce qui est dit, de telle sorte que l'image et le mot unissent à nouveau leurs pouvoirs dans l'ordre du Symbole. L'iconographie alchimique montre la nature comme une réalité symbolique. Ce ne sont pas seulement les éléments de la nature qui se font Symboles, mais, plus profondément et plus essentiellement, la nature qui révèle sa propriété de Symbole. La nature, tel est le message de l'iconographie alchimique, existe à l'intérieur du Symbole.

Aller au cœur du Symbole, porter le génie herméneutique jusqu'à ce tréfonds où le Symbole divulgue sa réalité ultime, c'est retrouver le monde avec ses couleurs, ses effluves, son immanence miroitante. La Quête alchimique ne nous dépossède point du monde en nous détachant de lui. Le propre de la Quête alchimique est de nous porter de la périphérie de l'être où nous vaguons jusqu'au cœur où nous rayonnons, souverains non plus désireux de l'être, éveillés de la « confusion morose » du sommeil qui passe généralement pour être la seule réalité. Nous invitons notre lecteur à s'attarder sur ces images de telle sorte à laisser retentir en lui-même le beau silence solennel qui en émane. Peu à peu, si nous nous attardons dans la contemplation, la réalité revient; la douce présence des arbres, de la terre, des ciels, des animaux, témoigne de la vérité de notre Quête.

Certes, les symboles doivent faire l'objet d'une interprétation mais cette étape de l'interprétation doit être précédée d'une appropriation contemplative de l'image. L'image n'est pas seulement un langage codé. Il importe de laisser s'accomplir en soi la songerie artistique, avec tout ce qu'elle porte d'intuitions et de sensations. Le sens métaphysique ne nous est donné que lorsque l'on renonce à son « quant-à-soi ». Il faut cesser un moment de se voir comme un « moi » face à un objet dont il faudrait à tout prix tirer de précises informations. La gravure alchimique nous invite à nous perdre nous mêmes de vue afin de nous retrouver. Le tout, en l'occurrence, est affaire d'imagination, à condition de concevoir l'imagination selon la notion d'imagination créatrice telle que l'éclairent les ouvrages magistraux de Henry Corbin.

Le monde imaginal, pour Henry Corbin, n'est pas cette dérive d'éléments irreliés, insolites, qui envahit l'entendement humain de ses terribles ressassements mais le monde intermédiaire entre le sensible et l'intelligible, monde d'une réalité aussi certaine, objective et universelle que peut l'être, dans le monde sensible, l'existence d'une ville ou d'une forêt et dans le monde intellectuel l'existence d'un théorème mathématique. Les gravures alchimiques naissent du monde imaginal et sont ainsi des invitations faites à venir s'y retrouver. De même que la nature est à l'intérieur du Symbole comme une plénière réalité ésotérique, de même, il nous faut apprendre à nous mouvoir à l'intérieur des images. Cessons d'être à l'extérieur, entrons dans la beauté du Symbole, soyons le musicien des figures qui s'y meuvent, dont les actions nous sont décrites. Que la fraîcheur de la rosée, le vert des arbres que les gravures ne montrent pas mais disent impérieusement, nous deviennent familiers ! Parcourons, en randonneurs solitaires les arrière-plans de ces paysages, éloignons-nous, si possible, de tout ce qui peut être vu de l'extérieur, égarons-nous par-delà la rivière, perdons-nous dans les frondaisons à la rencontre d'autres bestiaires fantastiques que les admirables graveurs anonymes de ces images ont sagement laissés hors de portée de nos regards.

Là est toute la différence entre un tableau moderne et une gravure alchimique: il est dans l'intelligence propre de la gravure alchimique de ne montrer qu'une partie du paysage imaginal. Pour le peintre moderne, la toile est le tout et le « tout » se joue dans le travail des lignes et des couleurs. Dans l'Art sacré, tout se joue dans l'accès à ce qui n'est pas directement montré. Les gravures alchimiques ne sont pas des objets mais des portes entrouvertes. C’est davantage le paysage qui s'y profile que la porte elle-même qui doit susciter l'intérêt du Noble Voyageur. La question essentielle que l'image alchimique nous pose est celle de la conversion du regard.

La vision iconographique du réel que l'art alchimique révèle à notre entendement s'apparente à maints égards à la philocalie orthodoxe. « l'Esprit-Saint est la saisie directe de la beauté » écrivait Dostoïevski. L'Esprit-Saint est l'inépuisable source lumineuse du monde imaginal. La beauté iconographique doit se comprendre d'une toute autre façon qu'ornementale ou didactique. « Par rapport au Verbe, écrit Paul Evdokimov, l'Evangile de l'Esprit-Saint est virtuel, contemplatif, il est le doigt de Dieu qui trace l'Icône de l'Etre avec de la lumière incréée. »

Il importe donc d'apprendre à déchiffrer les œuvres de l'iconographe divin, apprendre, comme le dit Saint-Grégoire de Nysse à « regarder par l'œil de la Colombe ». Cette conversion du regard suppose, ainsi que le souligne Françoise Bonardel « une double oblation herméneutique », en citant Wang-Bi: « Les mots sont les traces sonores des images et les images sont les filets visibles des significations. Les images surgissent de la signification mais lorsqu'un homme se laisse prendre par les images, alors ce ne sont pas de justes images. Les mots naissent des images, mais lorsqu'un homme se laisse prendre par les mots, ce ne sont pas de justes mots. Ainsi ne peut-on saisir le sens que lorsque l'on oublie les images et ce n'est que lorsqu'on oublie les mots que l'on peut apprécier les images. La compréhension du sens à pour condition le sacrifice de l'image, la compréhension des images a pour condition le sacrifice des mots. » Il faut oublier les images pour entendre le secret des mots et oublier les mots pour entrer dans les royaumes impondérables de l'image. L'absolu tant désiré advient précisément dans l'oblation qui révèle la pure présence du Sens qui est par-delà toutes les images et tous les mots. Le « secret de nature » dont parlent les traités est d'abord une luminologie. Par-delà l'image et le mot est la lumière qui fait apparaître. L'image n'est rien sans le soleil visible et le mot n'est rien sans l'invisible soleil du Sens dans le ciel de l'entendement humain.

La Quête alchimique vers l'essence consiste à retrouver en toutes choses l'essence humaine dans sa réalité immanente, l'éclat éblouissant dans les ténèbres de la substance. Telle est la vision iconologique de l'Alchimie, telle est aussi sa prière et son oeuvre. « Les Saints priaient, écrit Saint-Basile, pour que la contemplation de la beauté divine s'étende sur l'éternité ». De même, l'Oeuvre alchimique voudra étendre à l'ensemble de la création l'embrasement transfigurateur de la lumière divine. « Selon une vieille croyance populaire, rapporte Paul Evdokimov, l'éclair pénétrant la nuit d'une huître engendre la perle. L'espace n'a d'existence que par la lumière qui en fait la matrice de toute vie. C'est en ce sens que la vie et la lumière s'identifient. La lumière rend tout être vivant en en faisant celui qui est présent, celui qui voit l'autre et qui est vu par l'autre, celui qui avec et vers l'autre, existant l'un dans l'autre. » De même, la philosophie hermétique est moins une philosophie fermée qu'une possibilité offerte d'aller à la rencontre du monde. « Bien respirer un beau poème, disait Bachelard, c'est boire l'or astral des alchimistes, c'est retrouver la respiration cosmique de la vie et de l'âme, inspiration et expiration. » Aller à la rencontre du monde, c'est devenir ce que nous découvrons, non plus spectateurs mais acteurs de la dramaturgie alchimique définie par Antonin Artaud. « Toute figure, écrit Françoise Bonardel, cachant ce qu'elle feint de montrer, renvoie en fait le lecteur à l'obligation de devenir le lieu d'où, pour émerger, en tant que sens transitoire d'éveil, toute forme aurait d'abord à s'immerger, s'inverser dans le bain (eau mercurielle) où elle subirait la décantation de ses connotations familières ». Délivré par la méditation mercurielle, l'esprit humain s'élance avec impétuosité vers les ruisselantes lumières de l'Esprit-Saint. « De l'image visible, écrit Joseph de Volokolamsk, l'esprit s'élance vers le divin. Ce n'est pas l'objet (icône matérielle) qui est vénérée par la Beauté par ressemblance que l'Icône transmet mystérieusement. »

Retrouver la beauté par ressemblance que l'icône transmet mystérieusement, tel est l'Oeuvre qui nous confère la souveraineté. La pierre est l'aboutissement de l'Oeuvre. Rien ne sera jamais compris des procédures alchimiques si nous ne discernons pas, au-delà des images et des mots l'opération déïfiante dont ils décrivent le cheminement. Les mots conduisent à d'autres images et ces images à d'autres mots, mais tout cela demeure dans l'insignifiance si nous ne comprenons pas ces signes comme des étapes sur le chemin d'une souveraineté conquise. On se souvient de la formule frappante de Kant: « Le Beau est une finalité sans fin ». Cette souveraineté conquise par la ressemblance que l'image mystérieusement transmet est, pour l'alchimiste, la finalité sans fin. Et comment mieux définir la Pierre que par cette formule, « une finalité sans fin ».

A cette hauteur ou à cette profondeur, le paradoxe logique est seul capable de saisir le sens. Ainsi que l'écrit Evdokimov: « L'Homme-Dieu est le paradoxe à la puissance suprême, au sens définitif ». Le paradoxe incarné, la vertu christique, l'Oeuvre de l'alchimiste a pour destination d'en réaliser la plénitude par l'approche fervente de la nature, mais dans cette approche prédomine le pressentiment du voile, de la présence auguste d'une autre réalité. « Dès lors, ajoute Paul Evdokimov, il est évident que ce n'est pas dans la nature elle-même que se situe la vraie beauté mais dans l'épiphanie du transcendant qui fait de la nature le lieu cosmique de son rayonnement, un buisson ardent ».

La méditation philosophale à laquelle nous invitent les images et les poèmes est d'abord une invitation à reconquérir les prérogatives métaphysiques de l'Art sacré en ouvrant la conscience au buissonnement ardent des interprétations. De l'affirmation dostoïevskienne « la Beauté sauvera le monde » la gnose philocalique voudra faire une attestation métaphysique, en tant que double oblation. Car si la Beauté sauve le monde, il ne nous appartient pas moins de sauver le Beauté. D'où l'importance de l'Oeuvre. L'Alchimie est ainsi une contemplation oeuvrante ou une prière opérative; ce que devraient être toute contemplation et toute prière. La Beauté ne nous sauve que si nous sauvons la Beauté. Cette réciprocité à l'œuvre dans l'immanence et la transcendance est également mise en évidence par Clément d'Alexandrie: « L'Homme est semblable à Dieu parce que Dieu est semblable à l'Homme » La procession liturgique du Grand-Œuvre est orientée par la naissance de Dieu en l'homme, mais celle-ci n'a de sens que par la naissance de l'homme en Dieu. La Nativité et l'Ascension sont la double appartenance dont la Pierre est la Symbole de réalisation. L'Alchimie, cette forme métaphorique de la Gnose chrétienne et universelle, si elle dépasse les actes ordinaires du croyant ne s'écarte pas pour autant du génie propre au christianisme. « L'homme est un être qui a reçu l'ordre de devenir Dieu, dit Saint-Grégoire de Nysse. L'homme doit unir en lui la nature créée et l'énergie divine incréée car il est homme par la nature et Dieu par la Grâce » C'est à la reconnaissance de ces très anciennes paroles de feu que nous devons de ne pas éteindre l'Esprit-Saint qui vit et circule en toute chose. Ainsi que l'écrit justement Alexandra Charbonnier dans son ouvrage sur Milosz: «  Le poète divulgue ainsi une sublime vérité: c'est la matière qui assume le destin de l'esprit. La régénération du minéral correspond à une transmutation de la nature déchue d'Adam ». Sans doute en sommes-nous au moment où il faudra choisir entre une vue-du-monde gnostique et une banale conception ecclésiastique, voire administrative, du monde. L'Art, véritable liturgie cosmique, nous porte, par ses puissances salvatrices, au seuil de la Connaissance.




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