Emmanuel Combarel et Dominique Marrec







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ECDM en dix points

Vade-mecum pour une architecture de la grâce pratique

Paul Ardenne

« On ne fait pas d’architecture pour dénier à l’architecture ce qu’elle peut fournir de valeur ajoutée. »
Emmanuel Combarel et Dominique Marrec 1

La « grâce » – comprendre, la beauté, l’élégance, le glamour, le naturel instillés dans les choses et les êtres. Ce qui est déclaré « pratique » – comprendre, ce qui va bien, ce qui est adapté, ce qui rend un service loyal et tombant à pic.

Architecture de la « grâce pratique » que celle d’ECDM ? Aucun doute sur ce point. La « grâce » conférée aux bâtiments élaborés par cette agence parisienne : elle leur est consubstantielle, sans rien d’un ajout de circonstance, d’un « faire beau » pour épater le chaland. De même, leur caractère immanquablement pratique, usefull. La beauté, pour l’occasion, rejoint l’utile et inversement, dans un élan dialectique ne devant rien au hasard. Démonstration ci-après, en dix points.


1 ° - Pas de parti pris
« Si une dominante peut être dégagée du travail de l’agence, c’est la volonté de proposer dans une logique rigoureuse une architecture simple, sans a priori, nostalgie ou préoccupation stylistique ». Ainsi s’expriment Emmanuel Combarel et Dominique Marrec, les dynamiques fondateurs, en 1993, de l’agence ECDM, établie à Paris rue Turquetil, dans le 11ème Arrondissement.

L’absence d’a priori est, génériquement, la « griffe ECDM ». Quel que soit le projet architectural qu’affronte l’agence, un principe de table rase va constituer le « geste » inaugural. Non dans une perspective moderniste de radiation, de refus en bloc, pour dire non à l’héritage ou se vouloir absolument pionniers. Plutôt, pour repartir d’une feuille blanche, en repasser, hors le parti pris ou la pulsion à défendre une ligne contre une autre, par un questionnement élémentaire : au plus juste, qu’est-ce qu’une « maison », un « bureau », un « logement collectif », une « usine », un « espace d’exposition », un « quartier »… ? Comment l’architecte peut-il améliorer l’acquis, le déjà-là ? Voire, la transformation – du concept d’architecture, de l’objet architecturé, de sa symbolique… – est-elle à tout coup souhaitable ?

2 ° - Chaque bâtiment est unique
Au nombre des réalisations notoires d’ECDM, on compte, à Paris, la galerie Kréo, le Centre de ressource scolaire Larousse ainsi que les commissariats de police des 16ème et 12ème Arrondissements : des propositions pertinentes fond et forme confondues, quoique peu attendues. Autres réalisations de l’agence repérées pour leur singularité : la restructuration du Centre d’illustration Tomi Ungerer, à Strasbourg, doté d’une sinueuse et élégante rampe d’entrée connotant le célèbre trait du dessinateur alsacien ; le gymnase du lycée La Tourelle à Sarcelles, élégante couverture ouverte à la vue, de part en part, d’un terrain de sport, et magnétique travail d’éclairagisme d’ambiance. À ECDM, on doit également la livraison, au printemps 2007, du nouveau Centre-Bus RATP de Thiais, ville de la grande couronne parisienne située dans le péricentre Orly-Rungis. Donnant l’impression d’avoir soulevé la chaussée qui l’environne, ce bâtiment semble s’arracher aux profondeurs comme un sous-marin s’extrait de l’eau sombre de la mer Baltique. Il se distingue à la fois par sa couverture en forme de carapace faite d’un moulage de Ductal (un béton de dernière génération, multi-usages, conçu par Lafarge), ses ouvertures tranchées aux couleurs vives et, outre son esthétique suggestive, par l’inédite liaison sol-mur qui le caractérise, d’une parfaite continuité physique et plastique.

Originalité de la proposition, dans chaque cas. On chercherait en vain, pour fédérer ces différentes réalisations, pour en unifier l’essence, un trait d’esprit répétitif, l’équivalent d’un « blaze », cette signature stylisée qu’utilisent les tagueurs, les désignant en propre de manière déclamatoire. « Le bâtiment n’émane pas d’une illumination, ou d’une intuition, préviennent les architectes. Sa forme se constitue au terme de phases de doutes, d’interrogations… La période de négociation est une période de maturation, avec cette exigence, pour nous : comment valoriser toutes les fonctions du bâtiment, comment donner à l’ensemble du sens ? »

3 ° - Mener le projet avec humilité
Inventer chaque jour nouveau une autre architecture, une conception inédite de l’art de bâtir ? Non, hésiter. Il n’existe pas de bâtiment parfait. Pour cette raison, il est vain d’espérer d’une solution toute faite. L’hésitation est un acte paradoxal, elle désigne une faiblesse à même de muter en force. Du sentiment de ne pas maîtriser d’office la situation naît le travail patient de la conception, de la configuration matérielle, des négociations menées avec la commandite – plusieurs mois et des dizaines de réunions préparatoires avec les responsables de la société et ses employés, s‘agissant du Centre-Bus RATP de Thiais.

Hésiter, c’est devoir prendre du temps, considérer à leur mesure concrète les multiples paramètres d’un projet, en peser le pour et le contre, recueillir à propos des avis divergents autant que circonstanciés. Faire œuvre de faiblesse ? Se donner, plutôt, les moyens tangibles d’avancer en connaissance de cause. En 2003, ECDM livre à Argenteuil une résidence étudiante dont la sophistication, en termes de paraître et d’usage, est le résultat de discussions avec les étudiants. Double besoin pressant de ces derniers, qu’ils manifestent aux architectes : disposer, en cœur de site, de chambres qui soient aussi bien équipées pour le travail ; résider non dans une cité quelconque mais dans un bâtiment « signal », à forte résonance symbolique, contrepoint à un tissu urbain localement plus morne qu’attractif. Message reçu. Telle que la structure ECDM, cette résidence étudiante présente pour finir « des façades alternant avec des panneaux préfabriqués en béton mordoré et de grandes baies vitrées occultées par des panneaux coulissants intérieurs présentant une impression numérique sur rue. Ceux-ci forment, côté logements, de grands tableaux noirs pour le travail des étudiants », précisent les architectes. 2

L’humilité, règle d’or, a pour raison princeps le respect de la demande, de sa nature chaque fois particulière. Son autre raison d’être, d’essence culturelle celle-là, porte au-delà de la seule méthodologie. Nés avec les années 1960, Marrec et Combarel appartiennent par surcroît à cette génération « post-soixante-huitarde » revenue des déclarations à l’emporte-pièce, méfiante s’il en est à l’égard des engouements de mode. Nulle dévotion, chez eux, au postmodernisme et à ses lubies « anachronistes ». Pas plus d’amour transi pour le déconstructivisme et ses fantasmes caricaturalement torturés de réécriture architecturale. ECDM, ce n’est pas le refus du main stream, du trendy mais l’évaluation menée à hauteur de projet, au cas par cas, en fonction d’une attente chaque fois précise, sur fond de délibération.

4 ° - Le mot « programme » se conjugue au pluriel
Sous condition de ne pas s’éterniser – sinon, la sclérose –, le doute est un bon inséminateur, un puissant embrayeur intellectuel. Je doute donc j’architecture. Exercé à l’endroit du « programme » proposé aux architectes par le commanditaire (ce qu’il leur est demandé d’entrevoir et de fonder, en un mixte fusionnel d’intuition et de conception), le travail du doute cher à ECDM permet d’élaborer pas à pas une grammaire générale du projet, et son vocabulaire sous forme de choix techniques divers : disposition du bâtiment sur son site, et en soi, matériaux les mieux adaptés pour le réaliser, le rendre efficace et durable. « Rien de ce que nous entreprenons n’est jamais prémédité. Chaque projet doit être le lieu d’une expérience singulière (…). L’architecture est une discipline qu’il faut mener au-delà de la question du style. Son ossature, c’est le programme, à partir duquel se développent pensée et mise en forme du projet. »

Le programme ? Autant dire pour ECDM la pièce maîtresse, « fondatrice », de « l’aventure que représente tout nouveau projet », sa colonne vertébrale, un programme à « croiser avec la réflexion devant être menée quant à la fonction et l’usage attendu du bâtiment que l’on conçoit ». Ce programme, son contenu explicite et implicite, autant le reconnaître, il n’est pas toujours « sans poser problème », de l’aveu même des architectes. Exemple, le centre de recherches d’EDF (Électricité De France), conçu en 2009 pour le plateau de Saclay, au sud de Paris (concours). Quelle est la demande de l’entrepreneur, demande pour la circonstance simple et complexe à la fois ? Combiner sur un seul site unité de recherche et halle industrielle en rendant possible collaborations « in time » et synergies. L’option ECDM, visant l’efficace, sera celle de la concentration : un seul bâtiment et non pas deux. Le lien entre les deux entités de ce double-bâtiment ? Une connexion réelle et immédiate, pas seulement anecdotique : la grande halle industrielle jouxtant le périmètre alloué aux bureaux s’ouvre sur ces derniers au moyen d’une immense verrière jouant comme interface et comme surface d’échanges, de traversée, symbolique féconde en ce sens, promouvoir une atmosphère de flux.

Cet effet de transparence n’est pas fortuit : il vient rappeller, de l’entreprise, sa vocation à la fois secondaire (industrie) et tertiaire (services, recherche). Quant à la zone du bâtiment impartie aux bureaux, elle aussi joue la stance de l’ouverture, de la circulation facilitée, de la transparence – bref, de la communication. Communication horizontale, via une large rue bordée de bureaux disposés en « grappes » circulaires. Communication verticale, chaque « grappe » se voyant surmontée d’une autre « grappe » plus ouverte au fur et à mesure des trois niveaux d’élévation du bâtiment, donnant de l’espace aux parties hautes. Un bâtiment, qui plus est, parsemé de patios intermédiaires en libre accès et de plain-pied, intelligemment disposés entre les « grappes » servant de bureaux comme autant de jardinets permettant aux usagers du site de prendre l’air ou de se récréer.

5 ° - Avoir la culture du prototype
« On ne fait pas un bâtiment sans la caution du maître d’ouvrage. De là, un patient travail d’esquisses, et l’intégration graduelle des exigences », disent en chœur les activistes d’ECDM. Le « programme comme ossature » induit cette conséquence, en termes de méthode, le prototypage. « La notion de prototype nous stimule », admettent volontiers Emmanuel Combarel et Dominique Marrec. Chaque programme est spécifique : chaque bâtiment, en conséquence, le sera. L’option ECDM du bâtiment chaque fois unique en son genre n’est pas l’effet d’une disposition aventureuse ou expérimentale sans objet. Elle est d’abord la résultante de cette inflexion méthodique : la mise en adéquation pointilleuse de la demande programmatique et de l’offre.

En termes de prototypologie architecturale, la piscine Sud conçue en 2009 par ECDM pour la ville de Lille (concours) constitue un exemple sans conteste instructif – un projet fort de sa singularité, qu’on aurait quelque mal à raccrocher au tout-venant de la production en la matière. Le thème « piscine », en architecture, a été fortement rénové avec la modernité, sur fond de culte des loisirs, du corps sportif et des jeux d’eau. Il en résulte une modélisation architecturale convenue aujourd’hui figée dans deux types dominants, rarement réunis sur un même site : la piscine ludique de forme contournée avec ses multiples bassins, ses bains bouillonnants, son solarium, les boyaux aériens de ses toboggans ; la piscine sportive, stricte et tirée au cordeau mais un peu ennuyeuse où l’on fait des longueurs à la nage, vouée à la culture physique et à la compétition. ECDM, au centre de la problématique « piscine », va place l’eau, en bonne logique. Avec elle et autour d’elle, il place en bonne position le ciel, la nature, le biotope environnant, auxquels est ménagée une représentation intense elle aussi. Une piscine peut ne pas être un lieu où seulement se baigner ou jouer. Ce peut être encore, pour le nageur ou pour qui cherche le divertissement, un jardin singulier, un éco-lieu de réflexion, de repositionnement physique et métaphysique. La piscine Sud tel qu’ECDM en élabore le principe opte, elle, pour le fusionnel : bassin sportif, bassin ludique et solarium s’y complètent sur un mode continu, plus qu’ils ne sont séparés les uns des autres. La morphologie de l’architecture proposée, largement ouverte au sud et au ciel par un toit vitré, joue dans la foulée la carte de l’interpénétration générale. Résultat : depuis l’intérieur de la piscine, l’usager a tout loisir d’expérimenter un rapport paisible et fédérateur, à la fois à l’eau, à la lumière et aux extérieurs maintenus jardinés dans le prolongement des arbres préexistant sur le site.

6 ° - Architecturer égale contextualiser
De la culture du prototype à l’attention pointilleuse au contexte, il n’y a qu’un pas. Le « contexte » – en latin, le mot signifie « tissé avec » : une préoccupation là encore incontournable d’ECDM.

Élaborer ex nihilo un bâtiment ? Ce principe du novus opus n’a pas toujours grand sens. En tout cas, rien n’assure son automatique adéquation au site d’accueil au regard de la réalité de l’environnement. Dans notre univers suroccupé, sur-urbanisé, surdensifié, un bâtiment, le plus souvent, se qualifie moins comme unité solitaire que comme une unité sertie dans une multiplicité d’autres unités – bref, comme un objet désespérément entouré d’autres objets. La prise en compte du « contexte », à cette aune, relève de l’impératif catégorique. « Il faut admettre que l’architecture est, dans le réel même, un élément parmi d’autres, qui la dépassent. Il est rare que des bâtiments nouvellement créées puissent ‘’faire’’ contexte, à l’image du Centre Pompidou à Paris ou du Guggenheim Museum de Bilbao », remarquent Marrec et Combarel. « Notre bâtiment, dans le meilleur des cas, ne peut être qu’un élément isolé dans un environnement plus large où il s’inscrit sans valoir pour lui-même : un bâtiment fatalement peu opératoire en termes d’affichage urbain, serait-il très ‘’identifié’’ et très singulier, qui peut difficilement ne pas être phagocyté par le paysage local. »

De la flexibilité de la conception architecturale dépend en fait la réponse adaptée qu’un bâtiment peut apporter à son environnement, leur osmose. Le dialogue avec le contexte est de rigueur, lui seul ayant le pouvoir de fédérer site bâti et milieu d’implantation. La piscine Sud de Lille est-elle appelée à prendre place sur un terrain arboré, qui constitue un pôle de récréation naturelle et écologique dans un tissu urbain dense ? ECDM, dans son projet, ne prévoit pas de couper les arbres qui verdissent le site mais, au contraire, de s’appuyer sur eux. Les alentours disqualifiés du Centre-Bus RATP de Thiais multiplient-ils enseignes commerciales aux tons criards et chaussées bitumeuses ? La colorisation de ce bâtiment aussi, de façon caméléonesque. Un immeuble, à l’heure de Google Map, est souvent appréhendé depuis une vue aérienne ? Le Centre de recherche EDF de Saclay tel que l’envisage ECDM, grand parallélépipède dénué de toute esthétique de façade, acquiert dans cet esprit son maximum de signification symbolique une fois vu du ciel, ainsi que le perçoivent les passagers des avions transitant vers ou depuis Orly tout proche, à sa verticale. Changé en logotype affichant d’élégants cerclages, cete vue en plan a vocation à animer un paysage riche tout alentour d’une myriade d’espaces de recherche et d’étude de pointe de proche acabit, ceux du CEA 3, de l’École polytechnique ou de la faculté des Sciences d’Orsay, d’apparence plus quelconque.

7 ° - L’architecte comme urbaniste sublimateur
L’autisme, le repli sur soi, en matière de conception architecturale ? Une vanité. Un bâtiment n’est jamais une icône solitaire dans le paysage, un artefact de type OVNI architectural venu de nulle part, serait-il conçu dans ce but et dans cet esprit, à l’instar des propositions monumentales des « starchitectes », autant de figures d’orgueil. Adhérant sans réserve à cette thèse, Marrec et Combarel se veulent dès lors plus que de simples architectes : eux entendent être, plus avantageusement, des scénaristes de l’espace urbain.

« L’important, c’est le premier contact avec le site. » Décoder l’espace, autrement dit. Dans quel but ? Le comprendre. En saisir la nature. Apprécier comment intervenir dans un milieu préétabli, comment l’améliorer sans le dénaturer ni le bousculer outre mesure. Dès l’amont, une fois le programme balisé et compris en toutes ses implications, le bâtiment projeté se doit d’être conçu comme un objet fédérateur. Sa tâche : faire tourner l’espace urbain autour de lui de manière à la fois centrifuge et centripète ; désigner cet espace en se désignant ; le qualifier sans le disqualifier. Réciprocité et politesse. Le bâtiment tel qu’ECDM le positionne dans l’espace est à la fois polaire et irradiant, il « renforce » le site sans en annuler les caractéristiques.

Exemple probant s’il en est, à cette entrée, que celui fourni par le projet parisien pour la rue Corentin (RATP Montrouge, 2008), un double bloc de logements étudiants dont le sous-sol doit servir d’entrepôt pour des bus. Dans le but d’animer un paysage environnant peu exaltant, minéral, vieillot, les architectes plantent là un bâtiment à la fonction jumelle de contrepoint et de formule de combinaison, aux airs, pour l’une de ses parties, de pyramide à degrés. Contrepoint : le recours à la brique de béton noire, magnétique ; la végétalisation de terrasses-jardins suspendues ; la combinaison murale grillage-bardage-sections diversement peintes qui le caractérisent s’allient ici pour faire du nouveau bâtiment une sorte de Deus ex Machina matériel. Ce scénario nouveau, pour autant, ne nie pas l’ancien : les gabarits spécifiques au périmètre bâti, par le bâtiment d’ECDM, sont respectés ; les couleurs utilisées, le noir et le blanc, ne sont pas si brutales une fois coulées dans l’atmosphère du quartier ; le style enfin n’est en rien excessif, ou délirant. La proposition d’ECDM, pour l’occasion, vient impulser sans agressivité l’esprit melting-pot du présent post-industriel, temps des activités humaines mélangées et des écritures architecturales mêlées plus que dissociées, dans un milieu où le temps a fini par patiner. Comme une remise à l’heure des pendules de l’histoire urbaine. 4

8 °- Oser la mixité
La culture du prototype contextuel dont ECDM a fait un de ses chevaux de bataille n’est pas tombée du ciel. Opportunément, elle se moule dans l’affirmation d’une culture architecturale dite « non standard » apparue avec le début de XXIe siècle. Celle-ci se défie des préjugés et des options idéologiques ou esthétisantes. Elle se nourrit en premier lieu de ce principe de spécificité déjà relevé à propos d’ECDM : chaque programme architectural égale un bâtiment particulier. Elle goûte aussi le principe d’autonomie réactive : le projet, qui doit rester fonction du programme, y impulse son propre système de valeurs, techniques comme esthétiques. La culture du « non standard », enfin, se veut attentive à l’industrie des matériaux, dont elle emballe au besoin par ses demandes pressantes et inspirées le travail de recherche. L’architecte « non standard », toujours, a soif d’exploiter à plein les combinaisons infinies, en matière de fourniture de matériaux nouveaux et de procédés, offertes aujourd’hui par l’ingénierie du BTP. Une ingénierie très en pointe en tous domaines de la construction, prospection y compris, qui ne demande d’ailleurs qu’à être boostée.

ECDM, architectes contextuels, architectes-urbanistes, se qualifient en somme comme des arrangeurs, des « AJ » – des « Architecture-Jockeys », comme on dira Disc- ou Video-Jockey. L’« AJ » part du réel de l’architecture, base à partir de laquelle il sample. Pour lui, le paysage est l’équivalent des disques vinyles pour le DJ ; sa reconfiguration du paysage au moyen du bâti, l’équivalent du scratch des sessions de composition caractéristiques de la musique techno. L’architecture comme sampling médité, pour une nouvelle modulation du paysage et de l’urbanité. L’arrivée à St-Étienne (Loire), dans le périmètre de la gare de Châteaucreux, fait l’effet d’une béance spatiale. Il y a là un vide incroyable, un manque, comme un trou dans la matière – un trou à combler dans un paysage à « arranger ». L’aménagement de la ZAC, sur ce site, passe par l’établissement prévisionnel de l’Hôtel de Région. Le bâtiment que va proposer là ECDM (Conseil Général, ZAC de Châteaucreux, en cours), à dessein, se veut sur-visible, exhaussé par le terrassement en saillie de la parcelle qui l’accueille, très sonore analogiquement parlant : parce que la situation locale, comme inachevée, commande d’être « scratchée » – commande, dit autrement, que l’on place à cet endroit-là et à nul autre un point d’accroche dans un paysage dénué de centre et de polarité majeure. La dissymétrie très plastique du bâtiment de l’Hôtel de Région conçu par ECDM, aux toits à facettes et de niveaux d’élévation variés, ajoute opportunément à son attractivité.

Une même inflexion topographique à « finir » les lieux, à parfaire la dynamique géographique d’un espace donné en la samplant est offerte à Paris, de nouveau, par la crèche de la rue Budin (livraison, 2010). Fondu dans le paysage urbain environnant, pas agressif ni démonstratif pour un sou, jouant avec ce dernier comme un rééquilibrateur, l’édifice à double niveau de ECDM s’offre dans le profil urbain comme une réalisation agréable à l’œil et bienvenue : une structure d’angle unifiant le panorama peu haussmannien du site où la crèche a pris place. Correction tout en douceur, qui « passe » bien, forte cette fois de sa discrétion.

9 ° - Donner une plus value symbolique
Toute construction « déborde » son statut d’objet architectural, elle introduit dans le récit urbain un complément de narration. Elle est le ferment d’un scénario dont il est dit qu’ici il lui faut recouper le scénario général de l’environnement urbain, s’entend, tout en le magnifiant. Formulé en d’autres termes : l’ornement n’est en rien un crime, et la beauté, pas un gros mot. Les bâtiments d’ECDM, à cette entrée, ont encore cette vertu d’être sensibles, toujours raffinés, méticuleusement ordonnancés du plan à la décoration, toujours pensés dans le détail. Le scénario qu’ils entendent créer ou solidifier, pour l’occasion, c’est celui de la grâce évoquée plus avant dans cette étude : grâce de la respiration garantie ou de l’intimité retrouvée en milieu urbain dense (respectivement FRAC PACA, concours, 2004, et Îlot T8, Paris, concours, 2007) ; grâce encore, contre toute attente, d’un habitat social valorisant ménageant larges espaces protégés de jeux, de rangement et de parking, façade marbrée et terrasses jardinées, parfaite accessibilité enfin à cette lumière qui manque tant du fait de la congestion urbaine (Immeuble rue Louis Blanc, Paris, livraison en 2006). Concevoir des infrastructures industrielles en seconde couronne parisienne, voilà qui pourrait se résumer au montage hâtif de quelques hangars de plus dans un paysage qui en est déjà saturé. Pas pour ECDM, qui plaide pour l’« hôtel industriel » (Gennevilliers, 2008), une formule mixte de lieu de travail et de vie modifiant de part en part le paysage de l’ingénieur dans le sens de l’urbanité, de la densification, du « devenir ville » des zones d’activité.

Employer le terme de « grâce » renvoie au vocabulaire esthétique d’abord et, subsidiairement, au sacré. Est-ce si impertinent ? Non si l’on considère, à l’ère de la laïcité, que la grâce est aussi une affaire profane, et qu’elle embrasse en conséquence tous les aspects de notre vie, des plus hauts aux plus bas. ECDM, sur ce point, en une formule qui se passe de commentaire : « Nous considérons que l’enchantement du monde est une donnée nécessaire. Enchanter le monde jour après jour. » Le magnifique arbre artificiel de la crèche de la rue Bedin, de la sorte, subjugue en soi, pour ce qu’il est, sorte de bijou hors dimensions usuelles : beau comme une sculpture de Giuseppe Penone, aurait-il pour fonction bien tempérée de servir de distributeur d’ombre et de régulateur thermique dans un bâtiment aux normes BBC (« Bâtiment Basse Consommation ») draconiennes. L’esthétique ? Elle est « la résultante de la mise en place de valeurs, fonctionnalité mais aussi beauté, mise en connexion des matériaux entre eux, élégance et surprise, sophistication. Potentiellement, la beauté est partout mais elle n’est pas en tout. C’est par un travail d’analyse poussé que l’on déterminera comment l’on peut préserver ou enrichir la beauté d’un site, à charge pour le bâtiment de venir l’appuyer. »

Très exactement, en somme, le travail de synthèse qu’accomplit ECDM à Lyon Confluences, dans le segment de l’énorme bâtiment de bureaux et de logements de la firme ING qui lui a été alloué (40 % de la surface), en complément des aménagements menés sur le même site par quatre autres agences d’architectes. 5 La position centrale du segment alloué à ECDM pourrait être mal vécue : la part de celui que coincent les autres, difficile à traiter, à mettre en valeur. Qu’à cela ne tienne : soucieux de ce contexte particulier, ECDM conçoit son segment comme un ensemble reliant, harmonieusement connecté aux programmes jointifs, largement ouvert de surcroît à la pénétration physique et à la lumière, gage d’agrément, de bien-être et de cohérence spatiale et plastique.

10 ° - Équilibrer pulsion et raison, contrainte et liberté
« Opérer pour susciter des effets à l’image de ce qui sourd du cinéma réaliste social anglais, ou dans celui des frères Dardenne – la grâce extirpée de la dureté du monde. » ECDM, à l’encontre du débraillé ou du spectaculaire, offre une alternative forcément bienvenue, celle de la contrainte magnifiée. « La problématique de l’architecture : que va-t-on construire ?, que fait-on là ?, quelle est notre marge de liberté ?, est-ce que la contrainte, tout compte fait, n’est pas une condition de la liberté ? Bref, tout ce qui nous différencie, nous architectes, qui travaillons dans des cotes extrêmement rigides, des artistes. » L’illusion, en effet, c’est de croire aux vertus prétendument rédemptrices de l’architecture-artiste, celle qui privilégie la forme comme forme dans l’oubli de la vocation de la forme architecturale à servir.

Respect de la commandite et du site, attention forcenée au contexte, refus du grand geste, volonté d’affirmation d’une architecture à la fois singulière et familière, souci de valorisation esthétique et symbolique… L’esprit dans lequel ECDM coule sa pratique architecturale est fondamentalement démocratique, mais alors sans démagogie ni concession. Il ne s’agit ni de faire plaisir au plus grand nombre en lui offrant une architecture séductrice, ni de flatter les élites en développant une grammaire architecturale hyperspécialisée et mal lisible. L’architecture d’ECDM, ni ne se prostitue, ni ne se condamne au commentaire infini et amphigourique. Elle se vit et, ce faisant, elle s’éprouve comme qualitativement adaptée à l’actuelle demande élargie d’une architecture de confort gratifiante et éco-responsable.

Laissons de nouveau, pour finir, la parole aux architectes, dans ce but : faire valoir que l’architecture, ni simple acte de production, ni pur délire conceptuel, est bel et bien un magistère créatif, les contraintes et les conditionnements qui la cernent de toutes parts laisseraient-ils accroire le contraire aux esprits faibles ou pusillanimes : « Les contraintes, en architecture, font partie du jeu, elles sont là, pas question de les traiter à la légère. Ce qui n’en est pas moins intéressant, c’est la façon dont on peut en jouer. Comment on peut les détourner. Chaque contrainte est paradoxalement une opportunité d’exercer sa créativité, en un jeu médité entre les données concrètes d’une réalité contraignante et un désir de liberté créative. »


Paul Ardenne (France) est écrivain et historien-esthéticien de l’art et de l’architecture. Outre plusieurs ouvrages sur l’art vivant (Art, l’âge contemporain, 1997 ; Art, le présent, 2009…), on lui doit dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme plusieurs études monographiques ou thématiques. Citons, parmi celles-ci, Codex Rudy Ricciotti, Philippe Gazeau-Contact, Alain Sarfati, Manuel Gautrand, Jean-Paul Viguier architecte 2002-2012, FGPu, 5+1AA, le nombril des rêves, Agence TER…, ou encore Architecture et matière et Le Logement étudiant en Europe. Paul Ardenne est aussi l’auteur d’un récit de voyages raisonné, Terre habitée - Humain et Urbain à l’ère de la mondialisation (2005, rééd. 2010).

1 E. Combarel et D. Marrec, entretien in Centrebus de Thiais, Anteprima édit., Paris, 2008. Sauf indication contraire, les propos des architectes consignés dans cette étude sont tirés de cet entretien.

2 Extrait d’un communiqué de l’agence Marrec et Combarel, 2003.

3 C.E.A., Commissariat à l’Énergie Atomique.

4 « Cette faisabilité s’inscrit dans une vision actuelle, contemporaine de la ville. La diversité, la complexité, l’imbrication de rythmes d’activités, d’usages sont évaluées et assemblées afin d’instiller les conditions nécessaires à la réalisation d’un environnement moins linéaire, plus incertain, fait d’assemblages, de mutations chaotiques, hasardeuses et complexes, propres à la centralité de villes attractives et vivantes. C’est cette sociabilité de la question architecturale qui porte en elle les gènes de mixité, de transversalité, d’imbrication, de partage » (document de présentation de l’agence ECDM, 2008).

5 MVRDV, Erick Van Egerrat, Manuelle Gautrand, Pierre Gautier.

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«Les Confidents cornéliens», sous la Direction du Professeur Jacques morel, Université Paris III







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