Disparition et Amnésie dans les travaux de 12 artistes iraniens







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date de publication18.10.2016
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Disparition et Amnésie dans les travaux de 12 artistes iraniens
Note pour les lecteurs : un article plutôt long car ces artistes méritent que l’on s’attarde sur leurs créations.
Bruxelles serait-elle la ville européenne à apprécier le plus l’art contemporain iranien ? Moins de trois mois après le succès d’Unexposed réunissant les œuvres inédites d’artistes iraniennes à Tour & Taxi, puis au Parlement Européen, c’est au tour du CAB (Contemporary Art Brussels) de présenter son exposition vedette au titre très énigmatique : Le Pli : absence, disparition et perte de mémoire dans les travaux de 12 artistes iraniens“*.

Pour mener à bien ce projet, une dynamique collaboration belgo-iranienne entre Michel Dewilde, historien de l’art et Azar Mahmoudian, critique d’art et spécialisée en philosophie. Pour les commissaires d’exposition il était capital de montrer les différentes formes de Modernité dans les travaux d’artistes iraniens aux univers éloignés les uns des autres. Pour cela ils ont volontairement sélectionné des artistes de toutes générations et milieux sociaux confondus. Azar Mahmoudian précise qu’“ils ont été sélectionnés pour leur individualité propre“ et ce de rajouter qu’“ils n’appartiennent ni à un courant artistique spécifique ni à un quelconque mouvement politique. Critère pourtant souvent attendu par la scène internationale“ déplorera-t-elle. Prendre le parti de ne pas répondre aux attentes d’un public occidental peut-être trop habitué aux stéréotypes liés à l’Iran ? Le pari est aussi risqué que courageux.
A travers des installations, films-documentaires, photos ou vidéo expérimentale, l’exposition aborde les thèmes de l’absence, la disparition, la perte de soi ou encore l’amnésie collective mais avec comme leitmotiv le concept du pli. Inspirée par le philosophe français Gilles Deleuze dans le son ouvrage “ Le Pli“ (1988), Azar Mahmoudian explique que “dans la structure du pli il y a des choses qu’on ne discerne pas bien, de l’incertitude, mais aussi des éléments de réciprocité tels que, visible-invisible, tradition-modernité, occident-orient, éternel-éphémère“. Si ce sont des notions qui à la base s’opposent, le pli annule cette dualité pour ne former plus qu’un.
Dans la loupe d’artbruxelles : six artistes coup de cœur

Disparition de soi
Dans les travaux de la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou (Téhéran 1955 – Paris 1996) art et vie sont intimement liés. Née à Téhéran dans une famille juive qui a changé son nom de Cohen à celui de Feyzdjou, elle suit d’abord sa scolarité dans une école musulmane puis dans un lycée juif. Quand elle part à Paris pour étudier les Beaux-Arts son nom de famille “imprononçable“ devient l’objet de moquerie de ses camarades. Dans sa quête permanente d’identité, la jeune femme s’essaye à quelques expériences religieuses allant du judaïsme orthodoxe au mysticisme soufi. Mais de ces périodes, elle garde un sentiment désagréable de dépossession. A la mort de son père en 1988, l’artiste introduit sa couleur de fabrique, un noir unique et magnifique avec lequel commence sa “production“ noire. Elle prend d’abord la décision de noircir – partiellement ou en totalité- toutes ses créations antérieures (peintures, dessins, objets) au brou de noix ou à la poudre de carbone. Ensuite, elle commence à les inventorier, les sceller, les enfermer, les cacher en y apposant à chaque fois un label mauve sur lequel est inscrit “ Product of Chohreh“. Ce sont quatre travaux de cette série que l’on peut découvrir ici. Au centre de la pièce, trône une installation puissante presque douloureuse où des toiles noircies par l’artiste - originellement colorés d’animaux hybride, de fleurs ou de scènes de cirque- pendent sans vie, démunies de leur cadre. Plus loin, d’autres toiles sont soigneusement enroulées dont le contenu est désormais devenu invisible laissant le visiteur en proie à son imagination. Enfin des caissons noirs, simplement entrouverts, laisse révéler une masse de fils noirs entremêlés qui nous rappellent tristement la longue chevelure noire et bouclée de la jeune iranienne. En noircissant et en enfermant sa production l’artiste qui se savait atteinte d’une maladie génétique, semble s’effacer elle-même. Chohreh Feyzdjou meurt à l’âge de 41 ans laissant derrière elle une œuvre puissante, criblée (frappée) des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.
Disparition de l’autre
Dans “The Time of Butterflies“ –spécialement conçu pour le CAB- des papillons aux couleurs douces et rassurantes viennent envahir les murs. De loin un véritable conte de fée aux motifs ornementaux rappelant l’Orient ; de près le scénario est tout autre. Dans chaque pli de ses insectes se trouvent des scènes sanglantes de tueries, de combats ou d’emprisonnement. Dans ses œuvres Parastou Forouhar exprime un traumatisme survenu à la fin des années 90 quand ses parents, activistes politiques ont été sauvagement assassinés. Depuis dans toutes ses créations l’horreur vient se mêler sans complexe à la beauté. L’absence et la disparition violente d’êtres chers ont conduit l’artiste à dénoncer dans ses œuvres l’injustice et la situation politique de son pays mais aussi à lutter contre l’oubli d’un événement tragique en rendant au passage un poignant hommage à sa mère prénommée “Parvaneh“ signifiant papillon en persan.
Disparition des autres et Amnésie Collective
Arash Hanaei (Téhéran, 1978) est certainement l’une des découvertes artistique de cette exposition. Designer et photographe de formation, l’artiste se concentre plus récemment sur le dessin numérique. Dans ses travaux, la démarche est toujours réfléchie, la réflexion intéressante, et le sarcasme toujours présente dans l’évocation des paradoxes de la société. En puisant ses sources dans les médias ou internet, Arash Hanaei s’amuse à contourner et à manipuler les images afin de raconter une histoire.

“Behesht-e Zahra“ – spécialement conçu pour le CAB –représente la section du plus grand cimetière d’Iran où sont enterrés les martyrs, morts pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Il est de coutume que sur leurs tombes soient exposées des affaires leur ayant appartenu telles que des photos de saints, de leader islamiques ou de slogans religieux. Dans ce travail, Arash Hanaei représente des cadres de photos vides, démunis d’images. Où sont passés les visages de ces jeunes disparus trop tôt au nom d’une guerre? Homayoun Sirizi, l’un des artistes présents raconte que bien qu’il y ait eu selon les statistiques officielles plus d’un million de morts durant la guerre, ce nombre n’aurait pas été déduit du nombre d’habitants vivants de la population. La raison d’une telle incongruité ? Une croyance religieuse selon laquelle les martyrs sont considérés comme immortels. L’ironie du sort veut que si les martyrs sont éternels, leurs photos n’auraient pas résisté aux ravages du temps, lentement désintégrées avant de complètement disparaître. “Les images nostalgiques et familières se sont transformées en de simples coquilles vides“ conclura l’artiste.
Véritable ovni artistique, “Keep right“- une commande du CAB- du très talentueux Homayoun Sirizi (Kerman, 1981) est de loin l’installation la plus originale et la plus inattendue de cette exposition. Si vous vous demandez ce que sont ses bruits sourds et irréguliers de martèlement qui vous suivent tout au long de votre visite et bien c’est que vous avez trouvé l’oeuvre de l’artiste. Vous ne la voyez pas ? C’est normal il s’agit d’une installation très minimaliste puisque invisible mais sonore. Le bruit évoque le moyen de communication basé sur le code utilisé dans les prisons entre les détenus. L’artiste veut dans un premier temps suggérer que des prisonniers se trouvent derrière les murs et tentent de rentrer en communication avec nous. Par ce moyen Homayoun Sirizi désire faire comprendre que si un détenu tente d’établir un lien avec nous c’est par que nous sommes à notre tour dans une prison.

Dans un deuxième temps, et principalement, le jeune homme fait référence à un événement survenu en juillet 1988, un mois après la fin de la guerre Iran-Irak, quand plus de cinq mille prisonniers gauchistes furent massacrés dans le silence le plus total de la communauté internationale. Le mystère demeure encore aujourd’hui, pourquoi les Droits de l’Homme et les autres organisations n’ont pas fait acte de cette tragédie ? C’est cette amnésie collective que dénonce ici l’artiste. Enfin il met à la disposition des visiteurs des consignes afin de décoder le message que le prisonnier veut leur faire passer. Pourtant triste est de constater que les personnes présentes préfèrent boire leur coupe de champagne plutôt qu’essayer de le décrypter. Pour Homayoun Sirizi “ C’est parce que les gens ignorent une seconde fois cette tragédie que sa démarche ici est réussi. Mon travail représente l’ignorance“.
Le pli : réciprocité et incertitude
Dans les plis des folioscopes (flip-book) suspendus de la talentueuse artiste conceptuelle Shirin Sabahi (Téhéran, 1984), se cache un message.. ou plutôt deux. On y découvre un homme qui signe trois mots “ I“, “ Love“, “Man“. Selon la manière dont le livre est tenu entre les mains et les pages sont tournées, le personnage signe soit “Man I Love“ soit “Man Loves I“. L’artiste s’est ici inspirée d’une performance chorégraphique dans le langage des signes de Lutz Förster sur une chanson The man I love des Gershwin Brothers. «C’est la corrélation entre les différents éléments de la performance qui m’a d’abord interpellé, la combinaison entre le mouvement, le silence, la musique, la danse“ précise la jeune femme. Mais en créant son folioscope et en associant l’image au texte, pratique récurrente dans son travail, Shirin joue au jeu du hasard « il (elle) m’aime, il (elle) ne m’aime pas, il (elle) m’aime », “exprimant à la fois l’incertitude et la réciprocité des sentiments“, ajoutera-t-elle.
Artiste de renommée internationale, Monir Shahroudy Farmanfarmaian (Qazvin, 1924) occupe, comme l’explique Michel Dewilde, “un rôle clé dans l’histoire de l’art moderne et contemporain en Iran mais aussi bien au delà“. C’est dans les années 60 que l’artiste met en place “ un dialogue inédit entre les motifs locaux iraniens et une interprétation personnelle des formes de l’art moderne occidental“ raconte le commissaire d’exposition. Le miroir est alors métamorphosé, plié, fragment en formes géométriques déstructurées où le regardeur ne distingue plus qu’un vague reflet de sa silhouette comme presque absorbé. Mais ainsi déformé, la provenance originelle du miroir devient aussi incertaine. D’Orient ou d’Occident ? On ne sait plus.
Une exposition intelligente au delà des clichés qui révèle la modernité et la créativité dans l’art contemporain iranien et élève le statut de ces artistes au même rang que ceux de la scène internationale.


  • The Fold : Absence, disappearance and loss of memory in the work of 12 Iranian artists.

  • View of the exhibition The Fold, photo's Courtesy CAB

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