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VERLAINE   HUGO
Quiconque lit les Œuvres en prose complètes de Verlaine, qui se répartissent à peu près équitablement entre autobiographie et critique littéraire, est frappé de la constance avec laquelle il est fait mention de Victor Hugo. Un regard sur l'index des noms propres cités, dans l'édition de la Pléiade procurée par Jacques Borel, vient confirmer cette impression   qu'il soit question de poète, d’homme politique, ou même de familier, personne ne revient si souvent sous sa plume   pas même Rimbaud, loin de là. Un classement dans l'ordre décroissant du nombre de pages où ces personnages, pêle-mêle, sont cités, dessinerait le paysage suivant:
Victor Hugo (105) ; Baudelaire (66) ; Rimbaud (65) ; Banville (51) ; Shakespeare (50) ; Elisa Verlaine (49) ; Mathilde Mauté (48) ; Leconte de Lisle (47) ; Mallarmé (44) ; Racine (41) ; Villiers de l'Isle Adam (36) ; Coppée (34) ; Nicolas Verlaine (32) ; Catulle Mendès (3 1) ; Jean Moréas (30) ; Musset (29) ; Lamartine (26) ; Sainte Beuve (25) ; Edgar Poe (25) ; Gautier (24) ; Voltaire (23) ; François Villon (21) ; Léon Valade (20) ; Napoléon Ier (20) ; Vigny (19) ; etc.
En enlevant la famille et les auteurs des siècles précédents, admis dans cette liste à titre de comparaison, on obtient :
Victor Hugo (105) ; Baudelaire (66) ; Rimbaud (65) ; Banville (51) ; Leconte de Lisle (47) ; Mallarmé (44) ; Villiers de l’Isle Adam (36) ; Coppée (34) ; Catulle Mendès (31) ; Jean Moréas (30) ; Musset (29) ; Lamartine (26) ; Sainte Beuve (25) Edgar Poe (25) ; Gautier (24) ; Léon Valade (20) ; Vigny (19) ; etc.
Cette constatation faite, inutile de préciser qu'il n'y entre nulle hugôlatrie : les occurrences de Victor Hugo sont loin d'être toutes louangeuses, comme nous l'allons voir en retraçant l'histoire des relations entre les deux poètes que deux générations séparent. Avant de commencer, rappelons juste la date de naissance de Verlaine : le 30 mars 1844.
I) Premiers contacts.
Rentrer en contact avec Victor Hugo comporte un certain nombre d'étapes obligées, que l'on retrouve à peu près identiques à tous les niveaux, qu'il s'agisse de Baudelaire ou bien d'une quelconque poétesse anonyme du limousin. La première de ces étapes est bien souvent l'envoi de poèmes manuscrits, presque toujours dédiés au destinataire, avec une lettre d'accompagnement où se combinent témoignages d'admiration et demande de réponse. Ce qui distingue Verlaine des autres, c’est sa précocité, puisqu'il n'a pas quinze ans lorsqu'il remplit cette formalité. Il envoie à Hugo son premier poème, "La Mort", qui fut publié par Gustave Simon dans la Revue de France du 1er octobre 1924, dans un article intitulé Paul Verlaine et Victor Hugo.

Paris le 12 décembre 1858

Monsieur,
Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dédier ces vers, c'est que, me sentant quelque goût pour la poésie, j'éprouve le besoin de m'en ouvrir à un maître habile, et à qui pourrais-je, mieux qu'à vous, monsieur, conter les premiers pas d'un élève de quatrième, âgé d'un peu plus de quatorze ans, dans l'orageuse carrière de la poésie ?

LA MORT
Telle qu'un moissonneur, dont l'aveugle faucille

Abat le frais bleuet, comme le dur chardon,

Telle qu'un plomb cruel qui, dans sa course, brille,

Siffle et, fendant les airs, vous frappe sans pardon
Telle l'affreuse mort sur un dragon se montre,

Passant comme un tonnerre au milieu des humains,

Renversant, foudroyant tout ce qu'elle rencontre

Et tenant une faulx dans ses livides mains.
Riche, vieux, jeune, pauvre, à son lugubre empire

Tout le monde obéit; dans le cœur des mortels

Le monstre plonge, hélas ! ses ongles de vampire!

Il s'acharne aux enfants, tout comme aux criminels :
Aigle fier et serein, quand du haut de ton aire

Tu vois sur l'univers planer ce noir vautour,

Le mépris n'est-ce pas, plutôt que la colère)

Magnanime génie, dans ton cœur, a son tour ?
Mais, tout en dédaignant la mort et ses alarmes,

Hugo, tu t'apitoies sur les tristes vaincus;

Tu sais, quand il le faut, répandre quelques larmes,

Quelques larmes d'amour pour ceux qui ne sont plus.
P. Verlaine.
Si vous voulez bien, monsieur, me faire l'honneur de me répondre, adressez ainsi votre lettre:
Monsieur,

Paul Verlaine, rue Truffaut, 28,

À Batignolles,

près Paris.

Jacques Borel commente ainsi ce poème dans la Pléiade : "Vers négligeables, sans doute : nous savons bien d'où vient cette faucheuse dans un champ, et cette "faulx dans ses livides mains"1. Mais enfin il est caractéristique que ces premiers vers, malgré leur gaucherie, leur raideur, leurs fautes de prosodie, offrent déjà des variantes, des repentirs : ce trait, et aussi le fait que Verlaine les ait adressés aussitôt à un poète admiré, montre assez, chez cet adolescent qui s’essaie, la volonté, la conscience, de faire là oeuvre littéraire, et ce besoin d'être accueilli et jugé que n'ont pas d'ordinaire les collégiens qui balbutient en vers leurs confidences, leurs aspirations ou leurs nostalgies. C'est bien d'un acte poétique que, au moins par l'intention, il s’agit là en effet." Le commentaire d'Alain Buisine2, dans sa biographie parue l'an dernier, est plus sarcastique : "[...] il n'est rien de plus hugolien que [ce] poème", dit-il, avant d'expliquer qu'il est "grandiloquent et même pompier". Quoi qu'il en soit, même si certains biographes estiment que Victor Hugo aurait apprécié ces vers, nous n'avons ni la réponse, ni même le témoignage de l'existence d'une réponse.

Un passage des Confessions de Verlaine nous permet de savoir qu'il lut Les Misérables au moment même de leur publication : "J'avais seize ans, j'étais en seconde, ayant passablement lu d'à peu près tout... voyages, traductions, le tout dans mon pupitre, Les Misérables qui venaient de paraître, loués à un cabinet de lecture du passage de l'Opéra..." Mais nous possédons un témoignage plus contemporain sous la forme d'une lettre envoyée par Verlaine, qui vient d'avoir le bac, à son ami Edmond Lepelletier. Elle est datée de "Lécluse, ce 16 septembre 1862"

[...]

As-tu fini de lire Les Misérables ? Quel est ton avis sur cette splendide épopée ? Je m'en suis arrêté, pour mon compte, au second tome de l'idylle rue Plumet, (exclusivement), de sorte que je n'en puis porter de jugement définitif. Jusqu'à présent, mon impression est favorable : c'est grand, c'est beau, c'est bon, surtout. La charité chrétienne luit dans ce drame ombreux. Les défauts même, et il y en a, et d'énormes, ont un air de grandeur qui attire. Ce livre chenu, comparé à Notre-Dame de Paris, le chef-d’œuvre sans contredit de Victor Hugo, me fait l'effet d'un vieillard, mais d'un beau vieillard, cheveux et barbe blancs, haut de taille, et sonore de voix, comme le Job des Burgraves, à côté d'un jeune homme aux traits élégants, aux manières fières et nobles, moustache en croc, rapière dressée, prêt à la lutte. Le jeune homme plait davantage, il est plus brillant, plus joli, plus beau, même, mais le vieillard, tout ridé qu'il est, est plus majestueux, et sa gravité a quelque chose de saint, que n'a pas la sémillance du jeune homme.

"Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière."
Il est remarquable de retrouver, dès ce premier embryon de critique, les deux caractéristiques invariantes de l'attitude de Verlaine devant Hugo :

1°) La dénonciation de défauts.

2°) Un parallèle avec des oeuvres d'avant l'exil, toujours valorisées au regard des contemporaines.

On aura beau s'étonner de la diversité parfois contradictoire de ses jugements, il faut lui reconnaître une constance certaine dans la démarche. Dans l’historique des relations entre les deux poètes, l'année 1865 est marquée par la publication des Chansons des rues et des bois, où certains voient une des sources d'inspiration des Fêtes galantes. Pourtant, le point de vue du jeune Verlaine sur cette œuvre n'est pas très louangeur, comme il en fait l'aveu dans un article du premier numéro de L’Art daté du 2 novembre 1865 intitulé "Les Oeuvres et les hommes par J. Barbey d'Aurevilly". Le plus étonnant, c'est que cet article est écrit pour prendre la défense de Hugo contre les attaques de Barbey d’Aurevilly :
Passons maintenant en revue quelques jugements particuliers dans ce procès intenté aux poètes par M. Barbey d’Aurevilly, juge et avocat. À tout seigneur, tout honneur ! Notre aristarque commence sa distribution de férules par les Contemplations de Victor Hugo, qu'il appelle un "grand front vide", et Gustave Planche est dépassé ! Certes, à mes yeux, les Contemplations ne sont pas le chef-d’œuvre d'Hugo, tant s'en faut ; je les trouve même son livre le plus faible* ; mais ce n'est pas une raison pour insulter au génie, même défaillant, en quels termes, on en a pu juger par un mot pris au hasard entre mille. [ ... ]
Comme s'il voulait illustrer que la meilleure défense, c'est l'attaque, Verlaine ajoute ses réticences aux offenses de Barbey d’Aurevilly. Il y a quelque chose de torve dans cette démarche, voire d'assez inutile. On serait déjà en droit de se rappeler les articles de Baudelaire consacrés à Hugo, dont la perversité rhétorique mise en lumière par Pierre Laforgue avait au moins l'habileté de nécessiter un décrypteur de talent. Ici, l'attaque est plus directe, surtout au moment où il s'agit de La Légende des Siècles; comme on va pouvoir en juger par la suite de l'article :
De ces défauts, il en est un que M. Barbey d’Aurevilly n'a pas signalé, et pour cause. J'entends ces déplorables passages attendrissants qui ont la prétention d'être réalistes, et ne constituent rien moins qu'une grotesque parodie. (Voir, comme pièces justificatives, le discours du vieux Fabrice, devant le cadavre de la petite Isora3.   Ratbert:

"M'avoir assassiné ce petit être-là

Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela

Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée,

Qu'elle est morte..."
Dans la mesure où l'on peut faire confiance au témoignage de Verlaine, on verra que Hugo répondra par oral à cette attaque. Cette réponse nous donne l'indication précieuse que Hugo lisait L'Art, revue dont le credo était l'art pour l'art fondée par Louis-Xavier de Ricard, éditée par Lemerre, et dont l'existence éphémère4 est très importante puisqu'elle a directement conduit au premier Parnasse contemporain.

Le premier recueil de Verlaine, les Poèmes saturniens, paraît quelques mois après le Parnasse, toujours chez Lemerre, devenu l'éditeur attitré des Parnassiens (il est annoncé le 17 novembre 1866 dans le Journal de la Librairie). Tiré à 491 exemplaires, il ne rencontre aucun succès, n'étaient les lettres, dans l'ordre chronologique, de Leconte de Lisle (05/11/66), Théodore de Banville (11/11/66), Mallarmé (20/12/66) et Hugo (22/04/67)5. Avec ces deux derniers, elles marquent le début d'une relation suivie. Voici celle de Hugo:
Monsieur Alphonse Lemerre, / 47, Passage Choiseul. / Pour remettre à Monsieur Paul Verlaine.
H. H., 22 avril
Une des joies de ma solitude, C'est, monsieur, de voir se lever en France, dans ce grand dix-neuvième siècle, une jeune aube de vraie poésie. Toutes les promesses de progrès sont tenues, et l'art est plus rayonnant que jamais. Je vous remercie de me faire lire votre livre. UN spiritus ibi porta. Certes, vous avez le souffle. Vous avez le vers large et l'esprit inspiré. Salut à votre succès.   Je vous serre la main.

VICTOR HUGO.
À peu près comme Baudelaire, deux ans plus tôt, se moquait dans une lettre à Manet d'une dédicace de Hugo6, Verlaine parodiera cette réponse avec son ami et premier biographe Edmond Lepelletier7. Ce rapprochement dû au hasard montre à quel point la lettre de Victor Hugo était un genre littéraire à part entière, avec ce qu'elle comportait de conventionnel : la cordialité, la formule en latin, la fraternité. Le pastiche de Verlaine est assez réussi :
Confrère, car vous êtes mon confrère, dans confrère il y a frère. Mon couchant salue votre aurore. Vous commencez à gravir le Golgotha de l'idée, moi je descends. Je suis votre ascension. Mon déclin sourit à votre montée. Continuez. L'Art est infini. Vous êtes un rayon de ce grand tout obscur. Je serre vos deux mains de poète. Ex imo. V. H.
Dans cette facilité à tourner en dérision une lettre dont il devait être, au fond, extrêmement fier, on pourrait lire une métaphore de tout le recueil des Poèmes saturniens. Multiples sont les influences qui y ont été relevées : Hugo, Gautier, Glatigny, Ricard, et surtout Leconte de Lisle et le Parnasse   dont on ne sait jamais trop s’il les imite ou bien les parodie. Comparer le poème "Après Trois Ans" avec "La Tristesse d'Olympio" a été pendant longtemps un exercice d'école, pour conclure qu'à part l'identité du sujet, ils n'ont rien de commun8. Mais ceux qui ne reconnaissent pas l'originalité de Verlaine l'attaquent sur son étrange capacité à ressembler aux autres, comme Barbey d'Aurevilly qui lui consacre un de ses médaillonnets assassins parus dans Le Nain jaune9:
Un Baudelaire puritain, combinaison funèbrement drôlatique Sam le talent net de M. Baudelaire, avec des reflets de M. Hugo et d'Alfred de Musset, ici et là, tel est M. Verlaine. Pas un zeste de plus !
Les deux premières étapes de la relation sont terminées: on a, d’un côté, la lettre du jeune poète inconnu au maître sans la réponse de ce dernier et, de l'autre côté, le premier recueil du poète qui a mûri avec la réponse encourageante du maître. Ces barrières franchies, la prochaine étape sera naturellement la rencontre entre les deux hommes10.
II) La première visite.
Le 20 juin 1867, Hernani est repris au Théâtre Français, avec Mlle Favart dans le rôle de Doña Sol. Le succès est immense, et Verlaine s'y associe de deux façons. Tout d'abord, en adressant avec treize autres poètes de la nouvelle génération (Jean Aicard, Henri Cazalis, François Coppée, Emest d'Hervilly, Léon Dierx, Georges Lafenestre, Albert Mérat, Sully Prudhomme, Armand Renaud, Louis  Xavier de Ricard, Armand Silvestre, André Theuriet, Léon Valade) une lettre d’hommage à Victor Hugo. Cette lettre est reproduite dans Actes et Paroles, et compte au moins autant par ses signatures que par son contenu :
Cher et illustre maître,
Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la réapparition au théâtre de votre Hernani.

Le nouveau triomphe du plus grand poète français a été une joie immense pour toute la jeune poésie ; la soirée du Vingt Juin fera époque dans notre existence.

Il y avait cependant une tristesse dans cette fête. Votre absence était pénible à vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient presser la main du maître et de l'ami ; mais elle était plus douloureuse encore pour les jeunes, à qui Il n'avait jamais été donné de toucher cette main qui a écrit la Légende des Siècles.

Ils tiennent du moins, cher et illustre maître, à vous envoyer l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans bornes.
De cette lettre, il faut retenir le titre sans ambiguïté de "plus grand poëte français" décerné à Hugo, la division entre la génération de 1830 évoquée et la nouvelle génération, enfin le fait que la main de Victor Hugo ne soit pas celle qui a écrit Hernani mais la Légende des Siècles. On reconnaîtra ici l'influence des autres poètes plutôt que celle de Verlaine, dont on a vu qu'il se recommanderait plus volontiers d’Hernani que des derniers recueils. Le choix de la Légende rappelle évidemment que les signataires de cette lettre sont des poètes et non des dramaturges, mais ils auraient chronologiquement pu choisir le dernier recueil publié, Les Chansons des rues et des bois, ou bien, comme livre deleur génération, Les Contemplations. Ils sont tous nés dans les années 40, de 1833 pour André Theuriet à 1848 pour Jean Aicard ; et ils ont presque tous publié leur premier recueil de vers à l’époque du premier Parnasse contemporain, vers 1866. On pourrait donc imaginer qu'ils passent sous silence Les Chansons des rues et des bois pour une simple question de concurrence ; mais il est plus logique d'imaginer que, les quatorze signataires appartenant tous sans exception, et parfois même de très près, à l'école parnassienne, Victor Hugo est pour eux l'auteur de La Légende des Siècles, comme il était celui d’Hernani pour la génération de 1830. C’est ce parallèle éclairant qui ressort de leur lettre commune.

Pour l'instant, Verlaine ne se contente pas de cette lettre qui le fond parmi ses contemporains : il publie quatre jours plus tard, tout seul cette fois, un article dithyrambique dans L’International du 23 et 24 juin sur le spectacle. Il s'exclame : "Quel sublime cornélien mêlé à l'émotion shakespearienne avec je ne sais quoi de spécialement ému et sublime qui n'appartient qu'à Hugo !", il loue le travail de Vacquerie qui a surveillé les répétitions, la qualité des acteurs... "En somme glorieuse soirée, dont on sera fier plus tard de dire : "J'en étais !" puisqu'elle a consacré à jamais parmi nous le théâtre d'Hugo et réparé les injustices de la cabale classique de 1830. Retenons bien cette date: 20 juin 1867 ! " En somme, cet article reprend sur un ton plus personnel la lettre commune, avec cette distinction que 1867 est cette fois présenté non comme un équivalent contemporain de 1830, mais comme une revanche, une réparation et donc, d'une certaine façon, un dépassement de 1830. Le 22 juillet, Victor Hugo répond à la lettre des jeunes poètes, et nous allons voir qu'il va, d'entrée de jeu, habilement déplacer ce rapport 1830 / 1867 vers le rapport 1789 / 1830.
Bruxelles, 22 juillet 1867.

Chers poëtes,
La révolution littéraire de 1830, corollaire et conséquence de la révolution de 1789, est un fait propre à notre siècle. Je suis l'humble soldat de ce progrès. Je combats pour la révolution sous toutes ses formes, sous la forme littéraire comme sous la forme sociale. J'ai la liberté pour principe, le progrès pour loi, l'idéal pour type.

Je ne suis rien, mais la révolution est tout La poésie du dix-neuvième siècle est fondée. 1830 avait raison, et 1867 le démontre. Vos jeunes renommées sont des preuves à l'appui.

Notre époque a une logique profonde, inaperçue des esprits superficiels, et contre laquelle nulle réaction n'est possible. Le grand art fait partie de ce grand siècle. Il en est l'âme.

Grâce à vous, jeunes et beaux talents, nobles esprits, la lumière se fera de plus en plus. Nous, les vieux, nous avons eu le combat ; vous, les jeunes, vous aurez le triomphe.
Dans la perspective qui nous intéresse, cette lettre est d'un intérêt capital car, comme dissimulée dans des pages d'Actes et Paroles consacrées à Hernani, C'est d'une véritable lettre ouverte de Victor Hugo au Parnasse qu'il s'agit. Elle est écrite juste un an après la sortie du premier Parnasse contemporain, qui a pour caractéristique d'être à la fois la première et la plus importante manifestation du mouvement. Or, on sait que le détachement et l'impassibilité sont les mots d'ordre du Parnasse, qui se construit à bien des égards en réaction contre la figure du poète-prophète romantique. Sans doute grâce à La Légende des Siècles telle qu'elle est perçue à l'époque, Victor Hugo échappe d'une manière générale aux sarcasmes et aux attaques de la nouvelle génération, qui a plutôt choisi Musset comme tête de turc11. Aussi l'habileté de Hugo consiste t elle à récupérer la paternité de ce mouvement et de développer, à partir du parallèle juste évoqué dans la lettre, un syllogisme impeccable:

1°) 1867 confirme 1830.

2°) 1830 est l'équivalent littéraire de 1789.

3°) Donc 1867 est l'affirmation littéraire de 1789.

Il y a quelque chose d'énorme, pour reprendre un terme cher aux anti-hugoliens, dans le fait de s'adresser au Parnasse, qui clame partout son détachement des choses de ce monde, son désintérêt de la politique, et de l'instituer conséquence littéraire de la Révolution française. Plus encore, le triomphe est annoncé pour les successeurs : Hugo fait ici figure de Moïse, ce qui lui permet de donner au dix  neuvième siècle littéraire une unité que la politique ne lui donne apparemment pas. La suite de la lettre explique cette "logique profonde, inaperçue des esprits superficiels" :
L'esprit du dix-neuvième siècle combine la recherche démocratique du Vrai avec la loi éternelle du Beau. L'irrésistible courant de notre époque dirige tout vers ce but souverain, la Liberté dans les Intelligences, l'Idéal dans l'art. En laissant de côté tout ce qui m'est personnel, dès aujourd'hui, on peut l'affirmer et on vient de le voir, l'alliance est faite entre tous les écrivains, entre tous les talents, entre toutes les consciences, pour réaliser ce résultat magnifique. La généreuse jeunesse, dont vous êtes, veut, avec un Imposant enthousiasme, la révolution tout entière, dans la poésie comme dans l'état. La littérature doit être à la fois démocratique et Idéale ; démocratique pour la civilisation, Idéale pour l'âme.
La lettre sur la poésie est devenue une lettre réellement politique. Dans chaque phrase, faisant comme s'il n'avait pas compris la doctrine du Parnasse, Hugo la corrige en lui ajoutant son credo. Le Parnasse peut être satisfait, il retrouve sa «loi éternelle du Beau», son «Idéal dans l'art» ; mais combiné avec la "recherche démocratique du Vrai" et la "Liberté dans les intelligences". Au-delà du jeu sur les couples de mots à majuscules Vrai / Beau et Liberté / Idéal, Hugo dit au Parnasse qu'il n'est pas dans son siècle s'il dissocie ces valeurs ; il en va de l'esprit du dix-neuvième siècle" comme de "l'irrésistible courant de notre époque" : les poètes impassibles vont rester à côté. Tout se joue finalement dans l'écart entre le Lazare de Léon Dierx et celui de Victor Hugo... Celui de Victor Hugo, dans Châtiments12, est l'incarnation du peuple que le poète tente de ressusciter. Celui de Léon Dierx, un des poèmes phares du premier Parnasse contemporain, désespère d'être ressuscité et ne rêve que de mourir une seconde fois.

Ce paragraphe très démonstratif, presque redondant, s'achève avec, un élargissement général : les jeunes poètes sont une partie de la jeunesse et veulent donc, comme tout le monde, la révolution "dans la poésie comme dans l'état". Corollaire du dernier terme du syllogisme précédent, si 1867 est l'affirmation littéraire de 1789, il doit être aussi son affirmation politique. Le sommet de la démonstration est atteint ; les remerciements plus conventionnels peuvent maintenant venir.
Le Drame, c'est le Peuple. La Poésie, c'est l'Homme. Là est la tendance de 1830, continuée par vous, comprise par toute la grande critique de nos jours. Aucun effort réactionnaire, j'y insiste, ne saurait prévaloir contre ces évidences. La haute critique est d'accord avec la haute poésie.

Dans la mesure du peu que je suis, je remercie et je félicite cette critique supérieure qui parle avec tant d'autorité dans la presse politique et dans la presse littéraire, qui a un sens si profond de la philosophie de l'art, et qui acclame unanimement 1830 comme 1789.

Recevez aussi, vous, mes jeunes confrères, mon remerciement.

À ce point de la vie où je suis arrivé, on voit de près la fin, c'est à dire l'infini. Quand elle est si proche, la sorte de la terre ne laisse guère place dans notre esprit qu'aux préoccupations sévères. Pourtant, avant ce mélancolique départ dont je fais les préparatifs dans ma solitude, il m'est précieux de recevoir votre lettre éloquente, qui me fait rêver une rentrée parmi vous et m'en donne l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me souhaitez la bienvenue, à moi qui m'apprêtais au grand adieu.

Merci. Je suis l'absent du devoir, et ma résolution est inébranlable, mais mon cœur est avec vous.

Je suis fier de voir mon nom entouré des vôtres. Vos noms sont une couronne d'étoiles.

VICTOR HUGO.
On n’est pas étonné de voir à peu près disparaître 1867 à la fin de cette lettre : la grande critique d'aujourd’hui n'a finalement de différence avec celle de 1830 que son unanimité, et la fusion dans son esprit de 1789 et de 1830 cg la seule conséquence du recul chronologique. De la même façon, Hugo met syntaxiquement sur un pied d'égalité la presse politique et la presse littéraire. Les trois derniers paragraphes constituent la lettre proprement dite de réponse : à la fois cordiale et poétique, c'est celle que les auteurs pouvaient imaginer recevoir. En réintroduisant la politique dans la poésie parnassienne, Hugo avait fait son devoir : tenter de donner au Parnasse une mission. Tout se passe comme si Hugo avait très bien senti l'absence fondamentale de cohésion de ce mouvement et avait espéré lui en donner une. Mais choisir Verlaine comme interlocuteur, s'il s'agissait d'un choix poétiquement irréprochable, n'en était pas moins une erreur, à moins qu'il ait senti chez lui un défenseur tout à fait relatif des valeurs parnassiennes, un dissident potentiel.

Le ler août, le Journal de Bruxelles reproduit pour s'en moquer, la lettre des quatorze jeunes poètes à Victor Hugo. Cela réjouit Verlaine, qui écrit à Léon Valade : "Sachez que les journaux belges nous blaguent (à propos de l'adresse à Hugo   ça bas-de-soie  ), tout comme s'ils étaient Le Masque ou La Lune, les présomptueux. Oui, mon cher ami, nous voilà célèbres, ce qui est bien, et ridicules, ce qui est mieux, à Bruxelles, en Brabant, savez-vous ? Et nous y passons tous les quatorze, en toutes lettres, et sans coquille encore ! est-ce assez glorieux !" Verlaine a effectivement tout lieu de se réjouir, puisqu'il fait parler de lui et qu'on parle de lui, non seulement au-delà des frontières, mais dans la ville même où habite Victor Hugo à ce moment. Ces hommages répétés, qu'ils en soient la cause ou la conséquence, préparent et valident la visite de Verlaine à Bruxelles, dix jours plus tard, le 11 août 1867. Il est venu exprès pour rencontrer Victor Hugo ; il racontera cet épisode dans ses Croquis de Belgique, publiés en 1895. Ces croquis sont au nombre de trois : le premier retrace les souvenirs d'enfance de l'auteur en Belgique, le deuxième la visite à Victor Hugo, et le troisième parle plus brièvement de Bruxelles. Victor Hugo est donc le cœur de cette oeuvre. On peut mettre en doute la mémoire de Verlaine dans ce récit, car il est écrit presque trente ans après   l'erreur de date, dès le début, attire notre attention sur les aléas du souvenir:
C'est précisément à la suite d'un séjour dans les Ardennes belges que je me rendis, en août 186813, avec ma mère, veuve depuis deux ans, à Bruxelles, dans l'intention d'y voir Victor Hugo qui, tous les ans, quittait sa maison de Guernesey pour se rendre en villégiature chez son fils Charles.
Mais si les détails sont peut-être magnifiés par la distance, l'émotion atténuée par l'ironie, rien ne nous permet de mettre en doute le climat, l'ambiance d'un accueil du maître à un jeune disciple. Ce document est particulièrement intéressant, car c'est aussi une des seules descriptions que nous ayons de l'intérieur du 4 place des Barricades où Hugo vint tous les ans entre 1866 et 1871. Dès son arrivée à Bruxelles, Verlaine raconte qu'il se précipite chez le maître ; une bonne lui apprend qu'il West pas encore rentré, mais que "Madame" est là. C’est elle qui le reçoit.
Très gracieusement, elle me fit asseoir et me parla de moi, de mes travaux, de mes projets (Je n'ai pas dit que J'avais, par un mot écrit de la veille avant mon départ pour Bruxelles, prévenu le Maître de ma visite, d'où probablement l'invitation de la servante, sur mon nom énoncé, à entrer et attendre), m'assura de la grande sympathie de son mari pour les jeunes littérateurs et pour moi et mes vers en particulier   ô la politesse ! [ ... ]
Le portrait de Mme Hugo par Verlaine en "Muse du Romantisme" est conforme aux photos d'elle prises à la fin de sa vie, avec en plus une sympathie manifeste de l'auteur. Il s'achève avec l'arrivée de son mari:
Comme j'en étais là, tout engagé dans une conversation qui me captivait véritablement et par elle-même et je crois encore, surtout par la personne et la personnalité plutôt encore de mon interlocutrice, la porte s'ouvrit,   et Victor Hugo parut à mes yeux pour la première fois.
Verlaine confronte alors la réalité avec tous les portraits de l'auteur qu'il connaissait, pour conclure à la supériorité de la première. Hugo lui tend la main avant que sa femme ait fini de le présenter. Madame Hugo l'invite à dîner et se retire. L'entretien peut commencer.
A vrai dire, j'étais ému. Beaucoup. Dame ! J'étais, comme nous tous, doublement hugolâtre : 1830, le 2 décembre, ces deux dates me hantaient. Pourtant l'homme de génie commençait à m'imposer plus en Victor Hugo que l'homme de parti. Aussi fus je charmé de son accueil tout littéraire, et si gentiment littéraire !

Oui, j'étais ému, mais j'étais préparé. Et cette communion d'une heure avec la digne compagne du grand homme, ce quelque chose de lui qui était elle, et sa parole si suggestive, avaient, sinon rompu, du moins brisé ma timidité, et ce fut avec une aise modeste et, mon Dieu, l'avouerai je, avec une loquacité respectueuse que je causai avec lui.

Il me cita de mes vers   ô sublime et doux roublard 1 Il flatta ma fierté d'enfant par une controverse qu'il souffrit paternellement que je soutinsse, à propos de quoi ? des premiers vers, des premiers articles que je publiais alors... Entre autres choses j'ai retenu ceci : "M. Leconte de Lisle est un poète très remarquable, mais je connais Achille, Vénus, Neptune: quant à Akhilleus, Aphroditè, Poseidon, serviteur ... » et mille autres choses judicieuses... Pour ce qui concernait l'Im pas si bi li té, notre grand mot d'alors, à nous Parnassiens, il ajouta: *Vous en reviendrez."

La conversation plana ensuite sur un monde de choses, et je me retirai très tard dans la soirée, avec la persuasion, chère à mon esprit et à mon cœur, que le Maître était, en outre, avec tous les défauts inhérents et indispensables à un homme digne d'être un homme, un homme exquis et un brave homme, au fond.

Que diable voulez-vous que je fisse à Bruxelles après cette aubaine ? M'en aller bien vite, emportant la bonne nouvelle à part moi : que Victor Hugo s'intéressait à moi !

Je m'en allai bien vite, parbleu !
Ainsi s’achève le deuxième "Croquis de Belgique". Avant de revenir à son contenu, citons encore le début du troisième, qui justifie qu'on puisse donner ce titre à un texte essentiellement sur Victor Hugo :
J'ai revu depuis Victor Hugo, souvent et beaucoup, Bruxelles aussi. J'abandonne à regret Victor Hugo et je reviens volontiers à Bruxelles.
L'espèce d'adéquation entre le proscrit et son provisoire pays d'accueil ne serait qu'une bizarrerie si on ne la trouvait pas aussi dans une page de Pauvre Belgique 1, page dont Verlaine ne pouvait pas avoir connaissance. On peut donc y lire comme un signe des temps, comme une image seconde qui tend à se superposer, pendant les dernières années de l'exil, à celle que tout le monde avait en tête, et à laquelle le vers célèbre de Banville donnera une forme définitive : "Mais le père est là-bas, dans l'île."14

Le récit de la rencontre entre Verlaine et Hugo nous apprend bien des choses ; il faut presque insister pour rappeler que Verlaine, à part ses très récentes manifestations dans la presse, était presque un inconnu et que rien n'annonçait son avenir littéraire. Rien, si ce n'est la plaquette des Poèmes saturniens. Sous prétexte que "Hugo disait la même chose à tout le monde", on a fini par n'accorder aucun crédit à ses réactions, par les taxer systématiquement, en confondant la poétique et la politique, de démagogiques. À tel point même, que l'on serait tenté de ne pas croire Verlaine quand il confie qu'il fut cité par Hugo. Mais alors pourquoi aurait il ajouté cette exclamation désabusée : "ô sublime et doux roublard !" ? Cela laisse entendre qu'il soupçonne Hugo d'avoir appris ses vers deux heures auparavant. Or, selon toutes les probabilités, cest à Guernesey que Verlaine avait envoyé les Poèmes saturniens, et l'on peut affirmer que Hugo ne les emportait pas dans ses bagages quand il voyageait sur le continent surtout que Verlaine prend bien soin de préciser qu'il n'a annoncé sa visite que la veille. Il faudrait alors en conclure le contraire : que les mots d'Adèle Hugo n'étaient pas qu'une "politesse", que son mari s'intéressait vraiment aux "jeunes littérateurs", ne fûtce que pour les convaincre de substituer l'action à l'impassibilité... La conversation le prouve d'ailleurs : loin d'être un de ces monologues de sourds à quoi se résument souvent les visites d'Académie (et dont Baudelaire voulut un temps tirer la matière d'un livre avant d'y renoncer sous prétexte qu'Hugo y avait déjà pensé), c'est un dialogue cordial où le disciple est encouragé par le maître dans ses confidences. On regrette les points de suspension dans le texte de Verlaine, car l'anecdote sur Leconte de Lisle émerge seule d'un "monde de choses". Leconte de Lisle était d'ailleurs le grand absent de l’adresse des jeunes poètes à Victor Hugo, mais peut-être était-il exclu de la liste par sa date de naissance (1818), qui fait de lui une figure intermédiaire entre les deux générations. Ce que l'on peut retenir de cette première rencontre, c’est que Hugo reçoit Verlaine comme un jeune ambassadeur du Parnasse et lui parle du présent   voire de l'avenir, mais pas un instant du passé. La situation "d'égal à égal" qui pourrait passer à des yeux critiques (en partie ceux de Verlaine trente ans plus tard) comme une suprême mise en scène est en réalité beaucoup plus naturelle : Hugo entend bien profiter de ses séjours en Belgique, qui le rapprochent sensiblement de la France, pour ne pas perdre le contact avec l'actualité littéraire. En ce sens, recevoir Verlaine  en conservant l'hypothèse la plus défavorable, c'est-à-dire celle où Hugo aurait à peine découpé les poèmes de son hôte- participerait à peu près du même mouvement que celui de préfacer l’encyclopédique Paris Guide : ne pas devoir sa première place à un état de fait, ne pas s’endormir sous des lauriers dont le poids en eût écrasé plus d’un .

Pour compléter un peu le récit de cette visite, on dispose encore de quelques documents. Une phrase dans un des derniers articles de Verlaine consacré à Auguste Vacquerie15, prouve que la discussion n’avait pas été exclusivement littéraire :

N’ai-je pas entendu Hugo en plein dîner, à Bruxelles, dire solennellement: "Bonaparte, c'est une prostate."

Mais les autres documents ne sont pas politiques. Tout d'abord, un extrait de l'article de Verlaine "À propos d'un récent livre posthume de Victor Hugo" publié dans La Revue d'aujourd'hui du 11 juillet 1890. En citant de nouveau les vers selon lui faibles de "Ratbert", il raconte que Victor Hugo avait lu son article contre Barbey d'Aurevilly critiquant Hugo, et que les insuffisances de la défense ne lui avaient pas échappé.
Je me rappelle avoir, étant tout novice, écrit dans un taquin petit journal d'adolescents, l'ART (Lemerre, 1866 !), à propos justement de ces vers un peu gâteux, tout de même, on en conviendra, quelques lignes sincères qui m'attirèrent, lors de ma première "audience" place des Barricades, même année16, de très courtois mais je ne crus pas trop flatteur pour ma jeune vanité de croire irrités reproches du Maître, jaloux de revendiquer le passage, objet de ma critique, comme très bon et bien voulu. C'était son droit, mais m'est avis qu'il ne l'eût pas revendiqué et encore moins voulu vingt ans plus tôt.
Enfin, un mois après sa visite, Verlaine envoie à Hugo une lettre17 de remerciement développée, où l'on voit qu'il se présentait bien aux yeux du Maître comme un ambassadeur de la jeune génération :
Paris, 14 septembre 1867.

Cher, illustre et vénéré Maître,
Il m'a été impossible, en dépit de tous mes efforts, de réussir à mener à bonne fin les deux commissions dont vous avez bien voulu m'honorer et qui consistaient, d'une part, à vous faire parvenir l'article de Leconte de Lisle sur la Légende des Siècles, d'autre part à transmettre à Albert Glatigny vos bienveillantes paroles relativement à ses vers et à sa demande de jouer dans Ruy Blas.

J'ai pour la première de ces commissions, communiqué votre désir à Leconte de Lisle qui a perdu l'article et totalement oublié la date, même approximative, de son impression. Le Nain Jaune ayant depuis quelque temps changé nombre de fois de rédactions et de domiciles, ces péripéties ont entraîné la disparition de bon nombre de numéros parmi lesquels se trouve, sans nul doute, le numéro en question, car mes recherches, actives s'il en fut, et mes insistances n'ont absolument abouti qu'à mes mains vides et qu'à ma confusion.

Quant à Glatigny, il s'est, depuis le commencement d'août tellement éclipsé de Paris que ses plus intimes ignorent sa résidence actuelle. La nostalgie des planches et des toiles de fond l'aura repris, et il ajoute probablement, en attendant l'hiver et l'Alcazar, un nouveau chapitre à son Roman comique. Il n'est pas besoin de dire que, dès son premier signe de vie, je saurai faire ce qu'il convient. Soy quien soy.

Il me reste, cher Maître, à vous prier d'excuser ce bavardage et de recevoir l'expression de mon immense respect, ainsi que l'inaltérable affection de ma gratitude profonde. Mon bon ami François Coppée vous dira mieux que je ne saurais vous l'écrire le bonheur et la joie intarissables et bavards dont m'a comblé la charmante et fraternelle façon dont vous avez daigné me recevoir récemment.

En vous priant de faire agréer à Mme Victor Hugo l'hommage de mon profond et reconnaissant respect, je vous supplie encore une fois de me croire à jamais,

Cher, illustre et vénéré Maître,

Votre tout humble et dévoué serviteur et admirateur.

PAUL VERLAINE.
Je me recommanderai aussi au bienveillant souvenir de Mme Charles Hugo et de MM. Charles et François Victor Hugo.

P. V.
Verlaine apparaît bien de plus en plus comme l'interlocuteur de Hugo auprès du Parnasse : les deux auteurs à qui il doit faire passer un message n'avaient pas signé l'adresse à propos d'Hernani mais représentent deux grandes figures du Parnasse. D'un côté, Leconte de Lisle qui en est le modèle implicite ; de l'autre Glatigny, gracieux poète et comédien, qui en est une étoile montante. Que Hugo cherche à se procurer l'article de Leconte de l’Isle sur La Légende des siècles prouve à quel point, s'il en était encore besoin, il situe précisément l'enjeu du moment: on a l’impression qu'il cherche à mesurer ses chances de maîtrise du mouvement contemporain, ou tout au moins à évaluer sa position. Le troisième poète est évoqué par Verlaine avec une certaine insistance "mon bon ami François Coppée". Depuis 1866, la carrière de Coppée que l'on considère, grâce à son recueil Le Reliquaire dédié à Leconte de l’Isle, comme le véritable fondateur du Parnasse, a pris son essor et se distingue en cela de plus en plus de celle de son ancien ami Verlaine. L'insistance de ce dernier pour se réclamer de ce lien auprès du Maître peut être interprété comme une incitation supplémentaire à lui faire confiance, ou comme la crainte encore diffuse, mais partiellement justifiée, de se faire remplacer.
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