1. Le mythe de Don Juan s’inscrit dans une tradition théâtrale ancienne







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date de publication20.02.2017
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Carmen Pinault, carmenpinault@yahoo.fr

Don Juan
Don Juan ou le Festin de pierre fut représenté pour la première fois en 1665. L’année précédente Tartuffe avait été interdit dès la première représentation, cette censure porta un rude coup à Molière et marqua une césure dans son œuvre théâtrale où le rire désormais tournera à vide. Tartuffe sera finalement représenté en 1665 dans sa troisième version que le Roi acceptera malgré la pression des dévots. Après cet échec, Molière a besoin d’une pièce capable de ramener le public dans son théâtre, c’est sans doute pour cela qu’il choisit d’adapter un thème à la mode : Don Juan. Cette pièce eut un vif succès mais s’arrêta au bout de quinze représentations seulement. Il semblerait qu’on demanda officieusement à son auteur de la retirer à cause de son impiété. Tartuffe, Don Juan et le Misanthrope (1666) font partie de ce qu’on pourrait appeler la trilogie de l’imposture et de l’hypocrisie. Molière contourne l’interdiction portant sur Tartuffe en traitant le même thème de diverses manières :

  • Tartuffe : hypocrisie des faux dévots ;

  • Don Juan : hypocrisie et cynisme ;

  • Le Misanthrope : authenticité en butte à l’hypocrisie du monde.


On peut se demander comment il va réussir à concilier la nécessité de faire une comédie capable d’attirer les spectateurs avec cette critique de l’hypocrisie et de la société en général.

1. Le mythe de Don Juan s’inscrit dans une tradition théâtrale ancienne
1.1) Tirso de Molina, El Burlador de Sevilla y combidado de pierra (1630)
C’est l’un des premiers textes connu mettant en scène l’histoire de Don Juan, il est aujourd’hui considéré comme son texte fondateur. Mais au XVIIème siècle, on considérait que Don Juan était un thème d’origine italienne développé par exemple par Andrea Giacinto dans Il Comitato di pietra.

La pièce de Tirso de Molina brosse les grands traits du mythe : un noble enfreint toutes les règles pour satisfaire sa passion pour les femmes qu’il n’a de cesse de séduire pour les abandonner aussitôt. Noble qui n’est pas dénué d’une certaine grandeur avec des qualités aristocratiques telles que le courage, la fierté ou la générosité. C’est également un impie, mais pas athée, qui demandera le pardon de ses fautes juste avant de mourir. Cette pièce contient déjà une partie du thème fantastique : Don Juan envoie son valet invité la statue du commandeur, ici père de l’une des ses victimes, qui acceptera son invitation et l’invitera à son tour ; Don Juan sera précipité aux enfers quand il viendra dans son tombeau.

Néanmoins, ces pièces n’auront pas d’influence directe sur l’œuvre de Molière.
1.2) Dorimon Le Festin de pierre ou le fils criminel et Villiers Le Festin de pierre ou le fils criminel
Ce sont deux pièces de contemporains et de compatriotes de Molière, qui, par conséquent, lui étaient beaucoup plus accessibles. On remarque de nombreuses similitudes tant au niveau de l’organisation que de la formulation de leurs pièces. Surtout avec celle de Dorimon, au point qu’on peut supposer qu’il s’en est directement inspiré. En revanche, les similitudes sont plus ténues avec celle de Villiers, il n’a du en avoir qu’une lecture occasionnelle ou peut-être n’a-t-il seulement assisté à une représentation d’une troupe rivale.
Il reprend la plupart de leurs innovations, comme l’intervention du père et la rencontre avec l’ermite, ainsi que certaines de leurs formules frappantes. Par ailleurs, le déroulement de certaines scènes des deux tragi-comédies présente de nombreuses rencontres de détail sur le plan de l'organisation et de la formulation :

- dans le premier acte (Dorimon, sc. 3/Villiers sc. 3), Dom Juan fait, dans un monologue, l'exposé de sa conception de l'amour :


Je ne connus jamais un amour violent,

Et ne veux d'Amarille être que le galant,

En poursuivant ce bien jamais la jalousie

N'arrêtera le cours de ma galanterie.

Je me ris de l'espoir d'un langoureux amant,

Et trouve mon plaisir parmi le changement.

Amarille me plaît; mais dedans ma poursuite

Je saurai ménager une adroite conduite,

Feindre d'aimer ses yeux, d'adorer sa beauté,

Et d'être plein d'amour et de fidélité,

Lui jurer que ses yeux m'ont rendu tout de flamme,

Et que ses cheveux sont les doux lacs de mon âme.

(Dorimon, v. 75-86)

Et quoique mon amour ne soit pas violent,

Que je ne veuille ici passer que pour galant,

Je te veux faire voir dedans cette poursuite

Que je ne manque pas d'adresse et de conduite:

Je sais feindre des maux, et d'un ton innocent,

Je fais l'extasié, je fais le languissant;

Je fais adroitement mes approches, j'assiège,

Je fais donner ainsi la beauté dans le piège:

Je jure que je suis plein de fidélité,

J'atteste tous les dieux sur cette vérité;

Je lui dis que ses yeux ont fait naître en mon âme.

Des désirs tout brûlants, des transports tout de flamme.

(Villiers, v. 161-172)


- les réprimandes que vient faire Dom Alvaros, le père de Dom Juan -chez Dorimon et de Villiers- à son fils (I, 5) présentent plusieurs points communs avec celles de Dom Louis (IV, 4) :


ses faits déplorables

Font voir que la nature, et le sang, et le sort

Dans le père et le fils n'ont mis aucun rapport,

Et que souvent l'honneur et la vertu du père

Ne sont pas de l'enfant un bien héréditaire.

(Dorimon, v. 118-122).

Las ! il n'est que trop vrai que les vertus des pères

Ne sont pas aux enfants des biens héréditaires,

Et que le soin qu'on prend à les bien élever

Souvent les précipite au lieu de les sauver.

(Villiers, v. 199-202).


Cependant il réorganise l’ensemble, sans doute en grande partie pour des raisons d’adaptation aux changements de décors d’une pièce à machine. Ainsi, l’histoire ne se passe plus sur trois jours mais sur deux :

  • la 1ere journée est supprimée ;

  • la 2eme représente les 4\5 de la pièce

Il ajoute une interruption de 12 heures entre le IVème et le Vème acte comme l’avaient fait Villiers et Dorimon.
2) Structure et dynamique de la pièce
2.1) Une pièce à machine à mi-chemin entre la comédie critique et la comédie ballet
La structure dramatique irrégulière (la pièce dure plus de 24 heures, multiplicité des lieux et des actions, structure actantielle particulière avec Don Juan : un anti-héros) ne correspond guère aux canons du théâtre classique.

Une comédie ? mais elle a une fin tragique et des personnages nobles. Une tragi-comédie alors, comme l’indique son sous-titre,  sa suite de péripéties, ses scènes galantes, ses effets spectaculaires ou son mélange de tons ? mais elle est beaucoup trop tardive pour correspondre à ce genre (la tragi-comédie s’étend environ de 1625 à 1650) et a une fin funeste. Une tragédie ? Une farce ?

La dénomination « pièces à machine » apporte un principe unificateur qui permet de fondre ensemble tous ses composants hétérogènes : le genre noble de la tragédie et le naturel de la comédie. On pourrait presque la considérer comme une comédie critique où ce serait la Providence divine qui rétablirait l’ordre perturbé par le noble libertin.
Le dénouement merveilleux avec l’intervention de Dieu à travers la statue et le spectre qui apporte une dimension ludique et critique à la pièce

Le mythe du « héros emmené dans les flammes de l’enfer » répond au goût du public pour le spectaculaire. Ce goût évoluera vers une magnificence dénuée de tout esprit critique avec une exacerbation du signifié, une mise en avant des apparences afin de cacher la perte des valeurs. Néanmoins, l’intervention divine a une véritable réalité dramatique parce qu’elle nécessaire pour pallier la médiocrité des représentants moraux et religieux incapables de stopper Don Juan. Ce dénouement n’est pas pour autant implacable, la providence humaniste offrira trois fois la grâce à Don Juan par l’intermédiaire d’Elvire, son père et le spectre, qu’il refusera à chaque fois.

Les figures surnaturelles ont une dimension allégorique qui accentue leur autorité. Elles appartiennent, en effet, à la psyché profonde et ont de répondants aussi bien mythologiques que chrétiens :

  • la statue dure et froide, symbolise la mort qui pétrifie le désir, comme dans la Vénus d’Ile de Mérimée

  • le revenant appartient au folklore, ici il est déchargé de la loi du Talion pour être rattaché à la justice divine.


2.2) Le personnage principal dont les actions sont inefficaces, semble être dirigé par le destin.
La pièce crée une illusion d’action avec un protagoniste qui semble être maître des événements parce qu’il est constamment en scène, se déplace sans cesse dans les lieux de la représentation et domine les échanges verbaux. La scène d’exposition, en fait, présente le seul événement que Don Juan prévoit et prépare : l’enlèvement de la jeune fille à son fiancé et les obstacles qui en découleront comme l’arrivée d’Elvire. En effet, Don Juan n’anticipe rien en général, il se contente de réagir à des situations provoquées par les autres : la rencontre avec Elvire qui vient le chercher, la confrontation avec son père ou M. Dimanche qui ne sont pas le fruit de son initiative.

Cette impuissance est cachée par un activisme de surface où Don Juan fuit constamment ou s’esquive verbalement.

  • déplacements physiques

Poursuivi par Elvire, il change de ville. Poursuivi par Don Carlos et Don Alonse il se déguise et part à la campagne.

C’est sa rencontre accidentelle avec le pauvre qui lui fait rencontrer Don Carlos, qu’il sauvera plus par réflexe de caste que par bonté d’âme. Comme il le dit à Sganarelle c’est un « péril qu’il ne cherche pas ».

  • dynamisme verbal si puissant qu’il cache son impuissance dans le réel

Il parasite les valeurs de ses interlocuteurs inférieurs comme les paysannes, Sganarelle,etc. En revanche, face à ses personnages plus forts, il s’esquive grâce à l’ironie qui lui permet de refuser le dialogue tout en sauvant la face, par exemple devant Elvire et son père. De la même manière il lance sans cesse des défis verbaux mais seulement aux absents : Dieu, le Commandeur ou ses futurs conquêtes.

Son discours est une alternance de victoires suivies d’esquives : la transposition verbale de son statut de héros poursuivi. La scène de séduction des paysannes montre qu’il s’empêtre dans ses mots et s’esquive en promettant que ces actes montreront qui est sa préférée, mais ces belles paroles ne seront jamais suivies d’acte.

Le pouvoir illusoire de sa parole relativise son image de virtuose verbal.
2.3) La bipartition de la pièce reflète la dualité temporelle
L’organisation de la pièce est un compromis entre l’arbitraire de la tragi-comédie choisi par Villiers et Dorimon et la rigueur de la règle classique. Molière crée un modèle original avec sa logique sous-jacente.

J1 : Il est organisé selon les maximes de l’art de vivre du libertin DJ : liberté, épicurisme, temps sans influence (refus des contraintes du passé ou des craintes de l’avenir).

Les péripéties s’y succèdent sur un rythme incertain et discontinu dans une sorte d’agitation où tout semble conspirer en faveur du protagoniste. Il n’y a pas de progression : le héros revient toujours à son point de départ. Le débat récurrent entre Sganarelle et lui sur la possibilité de continuer une vie si dissolue (I.2, II.2, II.5, IV.1, et V.3) montre bien qu’ils ne changent pas.

J2 : Le temps des échéances où les évènements s’enchaînent avec une rigueur implacable jusqu’au dénouement.

- La vengeance des frères d’Elvire, que Don Carlos avait suspendu pour un jour, arrive à son terme.

- La fausse conversion de Don Juan est symptomatique d’un souci de ménager l’avenir, de trouver une solution pour échapper au passé, même si cette velléité de compromission aboutit à un échec.(V.3) Il commet le dernier de ses outrages, le pire celui de l’hypocrisie et se coupe ainsi de toute chance de salut.

- La grâce lui est envoyée par trois fois par l’intermédiaire d’Elvire (IV.7), de la statue et du spectre (une femme voilée) échoyant lugubre d’Elvire, qui l’avertit une dernière fois(V.3).La statue finira par l’emmener dans les flammes de l’enfer.

Le temps qui compte est celui du châtiment que la providence envoie à celui qui refuse toute grâce. Don Juan est maître de son destin, c’est lui qui précipité sa chute.

La dualité de la pièce reflète son ambiguïté. Malgré sa fin, celle-ci n’est pas totalement édifiante parce que le dénouement surnaturel apparaît un peu artificiel et représente la partie la plus congrue de la pièce alors que les 4/5 restant sont occupés par le libertinage et la remise en causes des institutions humaines et divines.
3) La place du rire dans cette comédie édifiante
Un rire ambigu qui oscille entre le rire trivial de la farce et le rire fin, critique de la comédie de caractères. Un rire qui tourne à vide dans un univers où disparaît tout système de valeur.
3.1) Une comédie de caractères qui met en scène un monomaniaque libertin obsédé par la conquête des femmes.
Au XVIIe siècle le libertinage est avant tout un libertinage de pensée, la licence sexuelle ne dominera qu’au XVIIIe . Il se caractérise par :

- un esprit rationaliste et critique qui remet en cause les institutions religieuses et politiques

  • une revendication d’une certaine liberté de penser

  • un épicurisme proche de la nature qui va recherché des plaisirs modérés.


Molière en présente un portrait caricatural en le poussant à outrance : hédonisme dépravé, impiété, plus de respect pour qui que ce soit ou pour quoi que ce soit, etc. Cependant, ce libertinage choque plus qu’il ne fait rire car ses excès font souffrir les autres.

Ce héros devient ridicule à force d’accumuler les excès et les contradictions. Il est le type du héros baroque qui n’arrive pas à s’adapter à la complexité et à l’instabilité du monde qui l’entoure, d’où sans doute toutes se contradictions (Maillard).

- Dans le monologue sur sa conception de l’amour (I, 2), Dom Juan crée son propre mythe :
Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. (…) Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour pouvoir y étendre mes conquêtes amoureuses. ( v.46-80)


  • Mais ce séducteur à l’ « ambition des conquérants » se révèle dans les faits n’avoir que de piètres résultats. Lors de sa confrontation avec les paysannes (II.4), les seules femmes qu’il séduira effectivement sur scène, il va de l’une à l’autre (verbalement et physiquement) dans un mouvement ridicule d’oscillation créant un comique visuel de farce. Cette stylisation du donjuanisme en montre toute l’absurdité. Par ailleurs, s’il arrive à les séduire, il semble que ce soit plus par son allure que par son charme intérieur. Toute sa beauté, son assurance ne semble résider que dans ses vêtements qui plaisent tant au petites paysannes. A un tel point, qu’après le naufrage (II.1), il perd toute son assurance et devient pitoyable avec ses vêtements, devenus des objets hétéroclites, bizarres et superflus, qui entravent ses mouvements.

  • Il bafoue sans cesse le ciel et toutes les valeurs sacrées (sacrement du mariage, obéissance filiale, charité, fidélité,…) comme pour prouver qu’il n’existe pas de Dieu (si tel était le cas il serait absurde d ‘essayer de le prouver). Son obstination à ne pas croire devient-elle aussi ridicule d’autant plus qu’il est sans cesse confronté à cette réalité surnaturelle qu’il nie. Il refusera de croire jusqu’au feu : « Non, non, il ne sera pas dit que quoiqu’il arrive, je sois capable de me repentir . » (V.5)


Don Juan est un monomaniaque au pouvoir comique limité car il n’y a pas de raisonneur qui pourrait incarner la norme et permettrait ainsi le décalage comique. De plus, malgré l’illusion de son incroyance, il reste très lucide sur le monde qui l’entoure dont il sait très bien manipuler les codes.
3.2) La dimension sémiologique des personnages
En dehors du couple valet-maître, les personnages sont très conventionnels. Ils sont certes nuancés mais n’ont pas de véritable dimension par rapport à Don Juan. Ils participent tous à son encerclement progressif. Les remontrances humaines et célestes se succèdent dans un long défilé de fâcheux

- Gusman (I.1) présence inquisitoriale envoyé par sa maîtresse Elvire, apprend par Sganarelle plus qu’il ne l’aurait voulu sur la fourberie de Don Juan. Sa naïveté apparaît comique.

- Done Elvire, épouse bafouée, rappelle à son ancien amant sa promesse et ses devoirs en tant que gentilhomme. Encore amoureuse, elle essayera une dernière fois avant de rentrer à nouveau dans le couvent, de le convaincre de mener une vie plus honnête pour le salut de son âme (IV.5) C’est le type même de l’héroïne tragique.

- Charlotte, Pierrot et Mathurin servent de faire valoir à Don Juan. Leur naïveté campagnarde donne lieu à des situations proches de l’univers de la farce.(acte II)

Le pauvre apparaît ridicule car il n’arrive pas à défendre ses convictions. Ne reniera pas Dieu mais ne pourra pas contredire les paroles blasphématoires de Don Juan.(III.2)

- Don Carlos et Don Alonse, héritiers d ‘une aristocratie restée attachés aux valeurs médiévales telles que l’honneur et la générosité, représente la justice humaine.(III.4) Eux aussi, appartiennent à l’univers tragique.

- M. Dimanche, bourgeois un peu naïf, qui sera roulé comme le marchand de la farce.(IV.4)

- Don Louis, grand seigneur et courtisan, montre la perte de pouvoir de l’aristocratie face à la monarchie absolue. Il fera à son fils un vibrant plaidoyer sur la noblesse qui doit mériter son rang et son sang.(IV.4) Univers tragique.

- Le dédoublement du personnage surnaturel traditionnel permet de clarifier le processus de châtiment : le spectre, messager du ciel, est porteur de la grâce ; la statue, messager de l’enfer, apporte la damnation. La solennité des ces apparitions pour le public croyant de l’époque, rendent l’incrédulité et l’insolence de Don Juan moins comique.
La dynamique comique repose essentiellement sur le couple maître-valet : un jeu comique de miroirs déformants entre l’impie obsédé par l’ordre moral, social et divin qu’il refuse et l’apologiste croyant qui lui renvoie l’image de son refus. Le maître et son valet sont lié par une sorte de fascination mutuelle :

  • Don Juan ne peut se passer de son valet qu’il méprise

  • Sganarelle ne peut s’empêcher de servir voire d’admirer celui dont il réprouve la conduite.

Ce contraste crée un paradoxe comique en même temps qu’une résonance tragique car ils sont condamnés à rester ensemble.

Sganarelle ne peut-être considéré comme un raisonneur crédible à cause de cette fascination et d’un conformisme absolu. En effet, il n’a pas suffisamment d’esprit critique pour défendre ses idées. Dans sa bouche, les grandes idées philosophiques et morales deviennent ridicules. L’absence de raisonneur crédible, rend difficile de savoir de quoi on doit rire. Par exemple, les impertinences de Don Juan sont trop graves pour être risibles, de la même manière les bouffonneries de Sganarelle sont drôles mais sont censés défendre la cause de Dieu et de la morale. Ce n’est seulement qu’à la fin que les interventions divines rétablissent l’ordre : paradoxe ironique de l’illusion théâtrale qui disqualifie la réalité la plus tangible « 2+2=4 ».
Des dialogues contrastés forment un contrepoint solide à l’action. Il y a deux interlocuteurs inégaux :

  • le maître libertin virtuose du verbe ;

  • le serviteur balourd qui pérore jusqu’à ce que son maître se lasse de l’écouter (voir TABARIN)

Les dialogues drus se finissent souvent par une pirouette finale (III.1). Les échanges sont sur des sujets élevés moraux ou comme ici métaphysiques, mais dans un style relâché voire naïf pour Sganarelle.

Les réactions de dégoût et les réprimandes du maître devant la vulgarité de son valet sont similaires dans les œuvres tabariniques et chez Molière :
SGANARELLE : - Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter.

DOM JUAN: - Peste soit de l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête.

(Dom Juan, III, V.)

LE MAITRE : - Est-il possible que tu ! m'importunes toujours de demandes si impertinentes ? Ne saurais-tu t'évertuer à rechercher quelque chose de plus haut ?

(Tabarin, Question VIII », p. 23-24. « Question XVII», p. 35. « Question 1 XX », p. 38)
Le couple du maître et du valet crée une dynamique comique qui s’exprime dans de nombreux affrontements verbaux comme par exemple acte 3, scène 1 :
SGANARELLE : - Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

DOM JUAN : - Eh bien !

SGANARELLE. - Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?

DOM JUAN : - Laissons cela.

SGANARELLE : - C'est-à-dire que non. Et à l'Enfer ?

DOM JUAN : - Eh !

SGANARELLE : - Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît ?

DOM JUAN : - Oui, oui.

SGANARELLE : - Aussi peu. Ne croyez-vous point l'autre vie ?

DOM JUAN : - Ah ! ah ! ah !

SGANARELLE : - Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, le Moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !

DOM JUAN : - La peste soit du fat !

SGANARELLE : - Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde: qu'est-ce donc que vous croyez ?

DOM JUAN : - Ce que je crois ?

SGANARELLE : - Oui.

DOM JUAN : - Je crois que deux et deux sont quatre, Sgana­relIe, et que quatre et quatre sont huit.

SGANARELLE : - La belle croyance que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? (…) Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...

(Il se laisse tomber en tournant.)

DOM JUAN : - Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. (v.57-115)
C) Rhétorique moqueuse des éloges paradoxaux

Les éloges paradoxaux viennent de la tradition antique des pseudo-encodium ( parodie farcique) et de la farce française avec par exemple Buscambille, contemporain de Molière dont il dut consulter le recueil d’éloges dérisoires et incongrus de 1610 ou au moins entendre quelques-uns uns d’entre eux.
Les textes sont riches en raisons et raisonnements qui sont paradoxaux à cause de l’ambiguïté de ceux qui les prononcent. On distingue deux types d’éloge :

  • l’accent sur la dérision et l’incongruité des arguments : le boniment de Sganarelle en faveur du tabac considéré comme un art de vivre (I,1) ou l’apologie de l’inconstance de Don Juan (I,2);

  • le cynisme par fausses louanges qui rabaissent leurs objets : l’éloge de l’hypocrisie de Don Juan qui met en avant la gravité de ce dernier outrage (V,1), ou le blâme paradoxal de Don Louis par Sganarelle qui se contraint à devenir cynique par peur de son maître.(V.1)


Sous la contrainte, Sganarelle devient cynique et fait le blâme paradoxal de la noble attitude de Dom Louis (V.1) :
SGANARELLE. - Ah ! Monsieur, vous avez tort.

DOM JUAN. - J'ai tort ?

SGANARELLE, tremblant. - Monsieur...

DOM JUAN, se lève de son siège. - J'ai tort ?

SGANARELLE. - Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père venir faire des remontrances à son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille nature ! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre ? J'admire votre patience; et si j'avais été en votre place, je l'aurais envoyé promener. (A part.) Ô complaisance maudite ! à quoi me réduis-tu ? (v.5-18)
La difficulté à dégager une tonalité certaine crée une ambiguïté où le rire prend une dimension critique qui permet d’échapper à la censure.


Molière semble avoir réussi son double pari. D’une part, il renouvelle le mythe de Don Juan en lui donnant une unité qui manquait peut-être à ses prédécesseurs. Il fait une comédie au rire riche et ambigu répondant en plus au goût du spectaculaire de son époque. D’autre part il poursuit la critique de l’hypocrisie et notamment de l’hypocrisie religieuse, qu’il avait commencée avec Tartuffe.

Cette pièce contraste avec les premières comédies de Molière et est révélatrice d’une crise comique qu’on retrouvera dans le Misanthrope. Le rire est devenu grinçant, ambigu parce qu’il ne peut plus être rapporté à un système de valeurs.

Molière peint le portrait d’un Don Juan aristocrate et cynique qui n’arrive pas à s’adapter à un monde instable, en pleine évolution et qui choisit de le refuser en le défiant jusqu’à sa mort.

Depuis le mythe de Don Juan a connu de nombreuses adaptations. Il fut repris par Mozart, Mérimée, Pouchkine, Byron… Petit à petit, il perdit sa morgue aristocratique pour incarner la figure du rebelle désespéré qu’on aimerait sauver de lui-même.


Le mythe de Dom Juan, toujours vivace, a connu de très nombreuses adaptations :



- Theodor Hoffmann, Don Juan. Aventures d'un Voya­geur enthousiaste, 1813

Le romantisme fut séduit par la figure de Don Juan qui devient pour lui celle du rebelle désespéré. C’est pourquoi, Hoffmann n'en fait pas un monstre incompréhensi­ble et cherche au contraire à montrer la logique d'un par­cours.

Sans cesse courant d'une belle femme à une autre plus belle; jouissant de chacune d'elles avec une folle passion, jusqu'à satiété, jusqu'à l'ivresse destructrice; toujours croyant s'être trompé dans son choix, et espérant toujours découvrir quelque part la satisfac­tion définitive, comment Don Juan n'eût-il pas à la fin trouvé la vie terrestre plate et insipide ? Parvenu au souverain mépris de toute l'humanité, il se révolta plus violemment encore contre la créature en laquelle il avait vu le bien suprême et qui l'avait amèrement déçu.

Dès lors Don Juan ne chercha plus dans la posses­sion de la femme l'assouvissement de sa sensualité mais un défi ironique lancé à la nature et au Créateur. Sa rébellion, je le répète, fut dirigée surtout contre les femmes, d'abord par un profond dédain qui le poussait à braver l'opinion, et ensuite par amère dérision envers tous ceux qui attendent d'un amour heureux et de l'union bourgeoise qui lui suc­cède la satisfaction, même incomplète, des hautes aspirations que la nature ennemie a déposées en nous. Il en vint donc à la révolte et se dressa, pour le détruire, face à l'Être inconnu, arbitre de nos destins, qui n'était plus à ses yeux qu'un monstre pervers, se jouant cruellement des pitoyables créatures nées de son caprice. Il brava chaque fois que se nouait une liaison amoureuse. Séduire une fiancée chérie, détruire irrémédiablement l'amour heureux d'un cou­ple n'est plus désormais pour Don Juan qu'autant de victoires remportées sur ce Maître détesté. Il a le sentiment de s'élever ainsi au-dessus de son étroite condition terrestre, au-dessus de la nature et de Dieu lui-même ! Et, vraiment, il n'aspire plus qu'à s'évader de cette vie, mais c'est pour se précipiter en enfer.
- Prosper Mérimée, les Âmes du purgatoire, 1834.

Après les femmes, le père et le pauvre, après le valet, voici enfin Dieu, le seul et vrai interlocuteur que se reconnaît Don Juan : la vie de Don Juan s'accomplit alors dans un affront suprême à la puissance divine.

Pendant sa convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. La liste était divisée méthodiquement en deux colonnes. Dans l'une étaient les noms des femmes et leur signalement sommaire; à côté, le nom de leurs maris et leur profession. Il eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire les noms de toutes ces malheureuses, et il est à croire que ce catalogue était loin d'être complet. Un jour, il le montra à un de ses amis qui était venu lui rendre visite; et comme en Italie il avait eu les faveurs d'une femme qui osait se vanter d'avoir été la maîtresse d'un pape, la liste commençait par son nom, et celui du pape figurait dans la liste des maris. Venait ensuite un prince régnant, puis des ducs, des marquis, enfin jusqu'à des artisans.

« Vois, mon cher, dit-il à son ami; vois, nul n'a pu m'échapper, depuis le pape jusqu'au cordonnier: il n'y a pas une classe qui ne m'ait fourni sa quote-part. » Don Torribio, c'était le nom de cet ami, examina le catalogue, et le lui rendit en disant d'un ton de triomphe:

« - Il n'est pas complet !

- Comment ! pas complet ? Qui manque donc à ma liste de maris ?

- DIEU, répondit Don Torribio.

- Dieu ? c'est vrai, il n'y a pas de religieuse. Morbleu ! je te remercie de m'avoir averti. Eh bien ! je te jure ma foi de gentilhomme qu'avant qu'il soit un mois il sera sur ma liste, avant Mgr le pape, et que je te ferai souper ici avec une religieuse. Dans quel couvent de Séville y a-t-il de jolies nonnes ? ».
- Edmond Rostand, La dernière nuit de Don Juan, posth., 1921

Ce Dom Juan commence où s'achèvent les autres… à la mort du héros. Après avoir obtenu de Satan un sursis de dix ans, voilà Dom Juan définitivement jugé pour ses crimes…

LE DIABLE :

Tu vas voir­

Quel drôle de petit enfer tu vas avoir !

DON JUAN :

L'enfer des monstres... de Néron... d'Héliogabale ?

LE DIABLE :

Non ! un petit enfer de toile qu'on trimbale.

DON JUAN :

Le guignol ?.. Je veux être un damné !

LE DIABLE :

Tu seras

Une marionnette, et tu ressasseras

L'adultère éternel dans un carré bleuâtre.

DON JUAN :

Grâce ! l'éternel feu !

LE DIABLE :

Non ! l'éternel théâtre !

Bibliographie



- Claude Bourqui, Les sources de Molière, Répertoire critique des sources littéraires et dramatiques, éd. SEDES, 1999

- Patrick Dandrey, Molière ou l’esthétique du ridicule, éd. Klincksied, 1992

- Pierre Ronzeaud Molière\Dom Juan, collection « Parcours critique », éd. Klincksied, 1993

- Lectures de Dom Juan de Molière, « Thème le défi », collection DIA, éd. Belin, 1921

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