La théologie islamo-chrétienne du prieur de Tibhirine







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La théologie islamo-chrétienne du prieur de Tibhirine
Conférence donnée par Yves Daoudal le 24 août 2011, à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté-Solidarité.
Le 23 mai 1996, un communiqué laconique du GIA, le Groupe islamique armé, en Algérie, déclarait : « Nous avons tranché la gorge des sept moines, conformément à nos promesses. » Il s’agissait des moines de Tibhirine, qui avaient été enlevés deux mois plus tôt. La promesse était de les tuer s’il n’y avait pas d’échange d’otages. (1)

La cause de béatification de ces trappistes a été introduite, et le film Des hommes et des dieux, qui a eu un immense succès, a attiré de nouveau l’attention sur ces moines, et sur leur prieur le P. Christian de Chergé. (2)

La théologie du P. de Chergé est tout à fait étrange. Ce qui est sûr est que cet homme, dont on fait volontiers un saint et un martyr, n’était plus catholique. Et c’est ce que je vais vous montrer, en m’appuyant sur les textes mêmes qu’il a publiés.

Je précise que je n’ai pas vu le film de Xavier Beauvois, dont tout le monde dit qu’il est très beau, et que je n’ai pas lu le livre du P. Christian de Salenson, qui est le livre de référence sur la vie et la pensée du P. de Chergé. Je ne suis donc influencé ni par la beauté du film et par ses dialogues, ni par le dessein du P. de Salenson qui vise, d’après les quelques extraits que j’ai vus sur internet, à systématiser les réflexions du P. de Chergé dans une idéologie pire encore que ce que disait le prieur de Tibhirine. C’est que le P. de Salenson est président du soi-disant Institut des sciences et théologie des religions, à Marseille, et que la pensée du P. de Chergé est tout indiquée pour nourrir l’idéologie de cet institut. (Le P. de Salenson est aussi membre de Arts Cultures Foi, le « groupe missionné par l’Eglise de France » pour dialoguer avec les artistes contemporains, dont l’un des plus éminents pour cet organisme est l’auteur du trop fameux Piss Christ - il n’y a pas de hasard.)

Donc je m’en tiens aux propos et aux écrits du P. de Chergé.
Pour le P. de Chergé, les martyrs sont des intégristes
Puisqu’il est question de le béatifier comme martyr, commençons donc par là.

Le P. de Chergé était réfractaire à la notion de martyre de la foi. Il n’aimait pas les actes des martyrs, il l’a dit à plusieurs reprises, parce qu’il trouvait que les martyrs confessaient leur foi avec « dureté » face à leurs juges, avec un exclusivisme de la foi qui confinait à ce qu’on appelle aujourd’hui de l’intégrisme, puisqu’ils disaient qu’ils avaient raison et que leurs juges avaient tort. Il est étonnant, disait-il, qu’il ait fallu attendre le « XXe siècle déclinant » pour que l’Eglise reconnaisse le vrai martyre : le martyre de la charité. En la personne de saint Maximilien Kolbe. Ici, le P. de Chergé oublie que le P. Kolbe est mort parce qu’il était prêtre catholique, qu’il est mort pour manifester la charité du Christ, et en manifestant la charité du Christ. Pour le P. de Chergé, « martyr de la charité », cela dépasse le cadre religieux. Ainsi voit-il de nombreux martyrs de la charité chez les Algériens musulmans… En bref, quiconque, quelle que soit sa religion ou son absence de religion, est tué pour ne pas avoir voulu se comporter de façon inhumaine, ou pour avoir accompli un geste de fraternité, est par principe un « martyr de la charité ».

Il y a donc ainsi des martyrs musulmans comme il y a des martyrs chrétiens : des gens qui témoignent de ce que le P. de Chergé appelle la charité. En arabe, martyr se dit chahid, et chahid veut dire témoin, comme le grec martyr. Et le témoignage, en arabe, c’est chahada : la chahada est le témoignage de la foi musulmane, la profession de foi du musulman. Elle commence par Achhadou : Je témoigne. Je témoigne qu’il n’y a pas de dieu sinon Allah et que Mahomet est son prophète…

Le cardinal Barbarin a confié, lors d’une conférence à Versailles, qu’il avait appris par cœur la chahada afin de pouvoir, le cas échéant, la réciter au chevet d’un musulman mourant. Nous avons ici la charité et le témoignage dans le sens que donnait à ces mots le P. de Chergé.

Or la chahada est un cri de guerre antichrétien. Il n’y a pas d’autre religion où la profession de foi soit une négation. A priori c’est absurde de rendre compte de sa foi par une négation. Car la chahada dit « Non ». Non, il n’y a pas de dieu. Il n’y a pas de dieu autre qu’Allah. Cela veut dire : le Christ n’est pas Dieu, car Allah n’a pas de fils : c’est un blasphème, c’est le pire des crimes, de prétendre que le Christ soit Dieu. Voilà ce qu’on dit en récitant la chahada. Voilà ce que dirait le cardinal Barbarin au chevet d’un musulman, voilà ce qu’il considérerait, comme le P. de Chergé, comme un acte de charité. (3)

Le cardinal Barbarin était cette année l’invité vedette du prétendu pèlerinage islamo-chrétien des Sept-Saints, en Bretagne, inventé par Louis Massignon. Et il a dit que le mot de miséricorde devait être un mot clé pour le dialogue interreligieux, avec les juifs et avec les musulmans, puisque ce mot de la Bible se trouve souvent dans le Coran, et en tête de toutes les sourates.

Or il s’agit là d’un des grands thèmes du P. de Chergé. L’un de ses plus longs textes est un commentaire de l’encyclique de Jean-Paul II Dives in misericordia. Et l’on ne peut que frémir en lisant le texte du P. de Chergé : il commente l’encyclique par le Coran !
Une « parole commune »
Le grand leitmotiv du P. de Chergé est le début d’un verset du Coran qui dit : « Dis : ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous ! »

Il commente : « Les musulmans aimeraient faire entendre aux juifs et aux chrétiens cette invitation que Dieu leur a confiée dans le Coran », et il cherche cette parole commune. Or, « s’il y a une parole commune, c’est bien la miséricorde ».

Eh bien non. Bien sûr, l’islam a pris le mot de miséricorde dans la Bible. Mais il ne lui donne pas le même sens que le christianisme. Et cela vient du seul fait que le Dieu de l’islam est un Dieu d’une transcendance absolue, inaccessible. Allah est « al Samad », l’impénétrable. Il fait miséricorde à ceux qui suivent aveuglément ses commandements, s’il le veut. Et personne ne peut savoir pourquoi il va faire miséricorde à tel bon musulman et pas à tel autre. Dans le christianisme, la miséricorde est un fruit de l’amour de Dieu. Elle est relation de Dieu avec sa créature. On le voit tout particulièrement dans les sacrements, de façon éminente dans l’eucharistie, et de façon très précise dans le sacrement de pénitence, où Dieu fait miséricorde, non à qui il veut, mais à qui le demande. « Face à nos faiblesses, qui parfois nous écrasent, comptons sur la miséricorde du Seigneur, qui est toujours prêt à nous tenir de nouveau la main et qui nous offre son pardon à travers le sacrement de la pénitence », rappelait le pape, la semaine dernière, aux jeunes des JMJ. La miséricorde, dans le christianisme, est un instrument divin de communion entre Dieu et les hommes, d’union dans l’amour divin. C’est le filin qu’il nous envoie d’en haut pour nous attirer à lui.

Rien de tel dans l’islam (4). Et les convertis le savent très bien. Ils découvrent dans le christianisme l’amour de Dieu, la vraie miséricorde, qui n’a rien à voir avec celle de l’islam. Le P. de Chergé a beau citer avec insistance les rares versets du Coran qui parlent de l’amour de Dieu, il a beau prétendre dans un de ses textes que « la religion de l’Unique est la religion de l’amour », il sait bien que ce n’est pas vrai si « l’Unique » est le Dieu du Coran. Dans un autre texte il tente d’ailleurs d’expliquer pourquoi. Et c’est pitoyable. Bien entendu c’est la faute des chrétiens. Mahomet vivait en un temps où les chrétiens étaient divisés en diverses sectes. Et, affirme-t-il, « la division des chrétiens ne permettait pas de trouver la religion de l’amour ».

C’est se moquer du monde. Mahomet, selon la tradition musulmane, vivait trois siècles après les conciles de Nicée et de Constantinople, deux siècles après saint Augustin, saint Jean Chrysostome ou le pape saint Léon, il vivait en un temps où des moines d’une parfaite orthodoxie peuplaient les déserts de Palestine et d’Egypte, et c’était un temps où l’on ne pouvait pas trouver la religion de l’amour ? C’est vraiment se moquer du monde.
La division des chrétiens, l’unité des musulmans
Et le P. de Chergé parle longuement de la division des chrétiens, qui s’est poursuivie, qui s’est aggravée, et c’est la faute de tout le monde, car si la réforme protestante était une erreur, la réforme catholique qui a suivi était elle aussi une erreur. Tout ça ce sont des « hérésies », pour le P. de Chergé, parce qu’elles sont exclusives. Comme le martyr de la foi est lui aussi exclusif. « Et il y a vraiment grâce, s’exclame-t-il à la fin d’une homélie en la fête des saints Pierre et Paul, chaque fois que les chrétiens, toutes confessions confondues, se retrouvent pour communier ensemble à l’infinie richesse de ce que “l’Esprit dit aux Eglises”... » Le P. de Chergé détourne le sens de l’expression de l’Apocalypse (« Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Eglises »). Pour lui, les Eglises, ce sont les diverses confessions chrétiennes, auxquelles parle le Saint-Esprit, sans distinction. Rien de plus simple que l’œcuménisme : il suffit que les chrétiens de toutes les confessions constatent que le Saint-Esprit parle à tous. Rien de plus simple que le dialogue interreligieux : il suffit de constater que le Saint Esprit souffle dans toutes les religions, notamment dans l’islam, comme le P. de Chergé le dit souvent : c’est le « même Esprit de Dieu », affirme-t-il, qui s’exprime dans l’Evangile et dans le Coran.

Pour l’heure, si les chrétiens sont divisés, les musulmans quant à eux sont unis. Certes il y a des antagonismes qui peuvent être violents, par exemple entre chiites et sunnites, mais tous les musulmans ont conscience de faire partie d’une seule communauté, l’oumma, et à propos de La Mecque le P. de Chergé s’exclame : « Aucun sanctuaire de la chrétienté n’est encore le lieu béni d’une telle unanimité. »

Les musulmans sont donc en avance sur les chrétiens, et c’est pourquoi nous devons nous mettre à leur école.

Et si les musulmans ont cette unité, c’est parce qu’ils sont inspirés par l’amour divin. Là, on nage en plein surréalisme. Mais le P. de Chergé paraît convaincu de ce qu’il raconte.

« Pour former une communauté digne de l’Unique, il faut l’amour dont lui nous a aimés le premier », dit-il. Et là, il fait une longue citation du Coran, qui est censée illustrer ce qu’il vient d’affirmer, et qu’il a choisie parce que c’est un des rares passages où figure le mot amour (5). Et il conclut en disant : « Ne voit-on pas ici se profiler la litanie des Béatitudes ? » C’est doublement absurde. Le passage qu’il a cité énumère un certain nombre de vertus, cela n’en fait pas un pendant des Béatitudes. Et l’on ne voit certainement pas se profiler les Béatitudes, si l’on doit entendre par là qu’il s’agirait d’une préfiguration des Béatitudes, qui ont été énoncées six siècles plus tôt.
Les soufis d’Al Alawiya
Quand il affirme que « la religion de l’Unique est la religion de l’amour », c’est en se référant aux mystiques musulmans. Mais les mystiques musulmans ne sont en rien représentatifs de l’islam ; bien au contraire, ils ont toujours été persécutés, précisément parce qu’ils disaient que la religion de l’Unique est la religion de l’amour.

Et lorsque le P. de Chergé parle des mystiques musulmans, il pense aux soufis avec lesquels il a constitué un groupe de prière, appelé Ribat es-Salam, le lien de la paix (6). Ce groupe constitué des moines de Tibhirine et de soufis de la région se réunissait tous les six mois, pour prier en commun et méditer sur un thème choisi lors de la réunion précédente.

Les soufis en question étaient ceux de la tarîqa al-Alawiya, fondée par Ahmad al-Alawi (1869-1934). Le Dr Marcel Carret, un médecin français agnostique, qui soigna le cheikh al-Alawi dans ses dernières années, écrit notamment : « Il déclarait que Dieu avait inspiré trois grands prophètes : le premier avait été Moïse, le deuxième Jésus et le troisième Mahomet. Il en concluait logiquement que la religion musulmane était la meilleure puisqu’elle était basée sur le dernier message de Dieu, mais que la religion juive et la religion chrétienne n’en étaient pas moins des religions révélées. Sa conception de la religion musulmane était également très large. Il n’en retenait que l’essentiel… Ce que j’appréciais particulièrement en lui était l’absence complète de tout prosélytisme. »

On est là très loin de l’islam réel. Les soufis, héritiers des sectes néo-platoniciennes, ne sont musulmans qu’en façade. Et tout particulièrement ceux de la tarîqa du cheikh al-Alawi. Cette tarîqa fut la première à s’installer en France, non pas dans les milieux maghrébins, mais dans les milieux intellectuels européens. Elle eut parmi ses premiers adeptes occidentaux Frithjof Schuon, le grand disciple de René Guénon. Car Guénon, devenu musulman en Egypte, où il était le cheikh Abd-al-Wâhid Yahyâ (Jean-Baptiste serviteur de l’Unique), était en contact épistolaire avec le cheikh Ahmad al-Alawi.

Le cheikh actuel, depuis 1975, de la tarîqa al Alawiya, est Khaled Bentounès. Voici ce qu’écrivait, en juin dernier, le cheikh Bentounès :

« Voilà 60 ans que s’est éteint au Caire, dans la discrétion et la simplicité, l’homme, René Guénon, dont l’œuvre continue jusqu’à nos jours d’alimenter la réflexion de nombreux hommes et femmes à travers l’Orient et l’Occident. Beaucoup lui sont redevables d’avoir suscité en eux un élan spirituel afin de renouer avec la Tradition à une époque ou la confusion est grande et ou la quête d’une spiritualité vivante demeure incertaine. Rendons hommage à ce fils d’Occident défenseur véridique de la Tradition universelle par sa plume autant que par son comportement et l’exemple d’une vie à la rigueur exemplaire. »
La différence comme sacrement de l’unité…
Il est donc clair que nous sommes loin de l’islam du Coran (même si par ailleurs les soufis participent activement à l’islamisation : ainsi le cheikh Bentounès est-il en quelque sorte le référent religieux des scouts musulmans en France). Nous sommes dans un au-delà des religions. Ce que Guénon appelait la Tradition, la gnose, ou la métaphysique, et al-Alawi « la doctrine ». Les religions exotériques sont différentes, elles sont inconciliables, il faut les dépasser pour trouver l’unité, par la voie ésotérique de l’initiation. Les soufis d’al-Alawiya ont expliqué au P. de Chergé que la lumière divine est comme le soleil derrière un vitrail. Celui qui est devant le vitrail des diverses religions voit beaucoup de couleurs différentes. Mais celui qui dépasse les vitres ne voit plus de couleurs, il voit seulement la pure lumière du soleil, car les couleurs sont dans les morceaux de verre, non dans le soleil.

Le P. de Chergé en a tiré une espèce de théologie de la différence. Pour lui, la différence est un « sacrement ». Ce qu’il voit dans la parabole du bon Samaritain : « La différence est là : il est "samaritain", reconnu comme étranger, réputé païen. Dans l'enseignement de Jésus, cette différence se fait servante de la vocation commune : “Va, et fait de même”. »

La différence est donc, selon le P. de Chergé, le chemin qui nous mène vers le but unique. Elle est ce qui permet le dialogue, et le dialogue, qui « doit pouvoir trouver un appui solide et inépuisable dans la "bonne nouvelle" qu'à travers ses expressions divergentes, les uns et les autres affirment tenir de Dieu », est nécessaire pour en arriver à avoir une approche plus complète, donc plus vraie, de Dieu. « Nous allons donc quitter ici, peu ou prou, "le paysage familier de nos certitudes religieuses" et le langage dans lequel nous les exprimions, pour scruter – si Dieu le permet, avec sa grâce – la tradition musulmane et, avant tout, la parole coranique. Il nous faudra relire les versets du Livre où la différence est annoncée, parfois sévèrement dénoncée, plus souvent encore offerte comme un "signe" de l'Unique et même comme un "chemin" vers Lui "pour ceux qui comprennent". »

La différence a été créée par Dieu, qui sait ce qu’il fait. Ensuite, en fait, le P. de Chergé dévie, en parlant non plus de la différence mais de la « diversité », de la « variété » de la création, et il cite maints versets du Coran qui montrent que la diversité est un « signe » divin… Il ne craint pas de citer aussi le passage de la Genèse où Dieu donne à Noé l’arc-en-ciel comme signe de son alliance : l’arc-en-ciel de toutes les couleurs… Et de l’arc-en-ciel il passe au vitrail : les diverses couleurs sont des reflets de la lumière unique. Ainsi toutes les religions sont une mosaïque qui, une fois constituée dans son unité, révèle la lumière divine du Dieu Unique…

L’Unique et Impénétrable
La différence de Dieu par rapport à sa création, c’est précisément son Unicité, qu’on trouve « au cœur de la profession de foi musulmane », la chahada, souligne le P. de Chergé. Unicité qui, ici, est une négation de la Trinité.

Le P. de Chergé aime citer ce verset du Coran : « Dis : Lui, Dieu, est Un ('ahad) ! Dieu, l'impénétrable (samad) ! Il n'engendre pas ; Il n'est pas engendré; nul n'est égal à Lui. » Et aussi celui-ci : « O Gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans votre religion. Ne dites pas : "Trois", cessez de le faire, ce sera mieux pour vous. Dieu est Unique (wâhid), Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ? »

Ce qui importe au P. de Chergé, dans ces versets, ce n’est pas le violent réquisitoire antichrétien, c’est l’affirmation de l’unicité de Dieu. Dieu est l’unique, wahid, et le P. de Chergé appelle très souvent Dieu l’Unique, le Dieu unique des chrétiens et des musulmans. Mais l’Unique des musulmans nie la Trinité. Quant à « samad », impénétrable, il nous dit que c’est « un des plus beaux noms » de Dieu. Pour lui aussi, Dieu est samad, impénétrable. Or ce samad aussi est antichrétien. Le christianisme est la religion du Dieu qui se fait homme pour que l’homme devienne Dieu, la religion du Dieu qui se donne à manger, qui prend un corps pour s’unir à l’homme, la religion du Dieu qui ouvre son cœur pour que l’homme y pénètre. C’est tout le symbolisme du coup de lance, qui a ouvert le cœur de Jésus pour que les hommes puissent pénétrer dans l’amour divin. C’est dans l’évangile de saint Jean, et c’est le leitmotiv de la première épître de saint Jean : « Dieu est amour, et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui. » Non seulement l’impénétrable n’est pas un des plus beaux noms de Dieu, mais ce ne peut pas être un nom du Dieu des chrétiens. On se demande comment un héritier des grands mystiques cisterciens, un héritier de saint Bernard et de sainte Gertrude, peut ainsi rejeter Dieu derrière une barrière infranchissable et complètement opaque. (7)

Certes, on peut dire, sous un certain rapport, que Dieu demeure impénétrable, de même qu’il est l’Unique qui se situe au-delà de toutes les négations. Mais il n’y a aucun appel à la théologie apophatique dans les écrits du P. de Chergé, de même qu’il n’y a aucune théologie apophatique dans le Coran : la chahada n’est pas apophatique, elle est simplement antichrétienne. Et s’il tente parfois de donner le change avec un baratin qui se veut poétique, il reste, comme le Coran, au premier degré. On remarquera, du reste, que le P. de Chergé ne fait jamais appel à la tradition chrétienne, de quelque tendance que ce soit. Ses rares références sont à Vatican II. Avant cela, l’Eglise n’existait pas, semble-t-il. De toute façon son discours montre une hyperinflation du je. Tout au long de ses textes, c’est «  je ». Il invente sa propre théologie ex nihilo.

Revenons à nos versets du Coran.

« Dis : Lui, Dieu, est Un ('ahad) ! Dieu, l'impénétrable (samad) ! Il n'engendre pas ; Il n'est pas engendré; nul n'est égal à Lui. »

« O Gens du Livre ! Ne dépassez pas la mesure dans votre religion. Ne dites pas : "Trois", cessez de le faire, ce sera mieux pour vous. Dieu est Unique (wâhid), Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ? »

En ce qui concerne la polémique antichrétienne de ces versets, le P. de Chergé la nie. Ils ne sont pas antichrétiens, dit-il. Car Mahomet réagissait à ce qu’il connaissait du christianisme, à savoir quelques hérésies, comme on l’a déjà vu. Or les chrétiens ne croient pas en trois dieux, mais en un Dieu unique, donc ils disent comme le Coran. Voilà ce qu’affirme le P. de Chergé, avec un aplomb qui laisse pantois.

Mais il fait totalement l’impasse sur l’affirmation : «  Il n'engendre pas ; Il n'est pas engendré; nul n'est égal à Lui. » Ici il n’est pas question de quelque hérésie que ce soit. C’est le christianisme orthodoxe qui affirme que Dieu le Père engendre le Fils, que le Fils est engendré par le Père, et que le Fils est égal au Père.

Il s’agit d’une question évidemment fondamentale. Car la « médiation » du Christ, aussi « universelle » que le voudra le P. de Chergé, ne peut avoir de sens que si le Christ est le Fils de Dieu. Mais cela ne l’effleure même pas, car cette différence-là, elle est… irréductible.
L’unité… par le jihad
Ne craignant pas de s’enfoncer toujours davantage dans l’apostasie, le P. de Chergé développe d’autre part une analogie, ou plutôt une identité, entre le Verbe et le Coran : « Ici, pour nous, le Christ est accueilli comme théophanie du Verbe s'incarnant dans une humanité semblable à la nôtre. Là, dans l'Islam, il y a aussi théophanie du Verbe adoptant une langue humaine dans le Coran. Pour tous, unique est le Verbe. (…) Ainsi, d'un côté, le Fils est unique. De l'autre, le Livre est unique. L'un et l'autre participent de l'unicité divine sans faire nombre avec Dieu. »

Autrement dit, le chrétien doit reconnaître que le Coran est une manifestation du Verbe, de même que le Christ est une manifestation du Verbe, l’une incarnée dans un Livre, l’autre dans une personne. Mais comme il s’agit du même Verbe, cela ne fait pas nombre, on est toujours dans l’unicité de Dieu…

Dieu est un, les hommes doivent donc eux aussi être un, malgré leurs différences, ou plutôt par le « sacrement » de leurs différences. Le P. de Chergé cite évidemment la parole du Christ : « Soyez un, comme le Père et moi sommes un. » Ce que le Christ dit aux disciples, le P. de Chergé l’applique, sans crier gare, à l’humanité entière, et d’abord à l’union entre chrétiens et musulmans.

« Unité entre les hommes et union à Dieu sont requis simultanément par l'Unique lorsqu'il intervient dans l'histoire. » Ce sont là les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, qui n’en font qu’un. Le P. de Chergé prétend le trouver aussi dans le Coran : « Dieu fera venir bientôt d'autres hommes ; Il les aimera et eux aussi l'aimeront. »

Ce verset est le seul du Coran à parler ainsi, et l’un des six où apparaît le mot amour ou aimer, au milieu d’innombrables versets d’appels à la guerre contre les mécréants… dont celui-ci. Car le P. de Chergé censure les versets qui le gênent. Le verset dit : « O les croyants ! Quiconque apostasie de sa religion… Allah va faire venir un peuple qu’il aime et qui l’aime, modeste envers les croyants et fier et puissant envers les mécréants, qui lutte dans le sentier d’Allah… » La lutte dans le sentier d’Allah, c’est le jihad, selon l’expression consacrée, si l’on ose dire :
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