Bilan non exhaustif de la critique proustienne







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LA NON COINCIDENCE DE L’AMOUR

Ou « L’impossible coïncidence »


Il y a une aporie fondamentale de l’amour chez Proust, un érotisme tragique, qui font l’objet de questions, d’approches nouvelles dans la critique proustienne. Il y a une insaisissabilité du féminin dans l’imaginaire proustien. Albertine = « terra incognita ». La femme est une terre inconnue. Deux occurrences dans le texte : P.500 et 505.

Cf. a lecture par Luc Fraisse du personnage d’Albertine, nouvelle lecture qui s’appuie sur les recherches contemporaines (« Psychopathie de la vie amoureuse »).

Il y a dans Sodome et Gomorrhe une proximité de l’amour et de la mort qui apparaît avec les personnage d’Albertine, une difficulté pour le désir érotique de s’affirmer à cause de la culpabilité, de l’interdit que représente la figure de la grand mère morte. Il y a une sorte d’endeuillement du texte, une sorte de motif noir qui vient porter ombrage aux moments les plus beaux.

« Un tel souvenir, comme un coup de baguette, m’avait de nouveau rendu l’âme que j’étais en train de perdre depuis quelque temps ; qu’est-ce que j’aurais pu faire de Rosemonde* quand mes lèvres toutes entières étaient parcourues seulement par le désir désespéré d’embrasser une morte ? qu’aurais-je pu dire aux Cambremer et aux Verdurin quand mon cœur battait si fort parce que s’y réformait à tout moment la douleur que ma grand mère avait soufferte ? Je ne pus rester dans ce wagon. » (P.181 ; *lapsus pour parler d’Albertine)

Le narrateur éprouve un sentiment d’échec tragique, qui le conduit à porter sur lui-même un regard hautement dépréciatif. Le passage est essentiel dans le processus d’auto-analyse, d’introspection cruelle. Le narrateur est dans une difficulté psychologique face au désir, qui le met en porte-à-faux avec l’autre, l’empêche de le rejoindre. La cause du malaise qui caractérise les rapports entre le narrateur et Albertine est à chercher à l’intérieur même du narrateur, plus que dans le comportement d’Albertine, dont au final on ne sait rien que ce que, subjectivement, il en a pensé.

On peut noter néanmoins que s’il y a désir entre Albertine et le narrateur, il est de type nécrophilique, ajouter que la mélancolie du narrateur frappe son jugement, et qu’elle atteint le « monde extérieur », le narrateur envahi par la présence de sa grand mère ne parvient pas à cacher aux autres qu’il n’a rien à leur dire, il fuit.

Pourtant, la fréquentation des mondains, est en temps « normal » source de plaisir, et sujette à exercer sa séduction. Il y a chez Proust constamment une érotisation des rapports humains. Or, l’image de la morte ici creuse un double néant : celui du désir et celui des mondanités.

Dans l’épaisseur étouffante du quotidien, Proust ne cherche-t-il pas à signifier la lenteur, lenteur des mois et des « moi ». Cf. l’expression de Claude Simon, grand lecteur de Proust : « durée romanesque pondérée » (sens étymologique de pesante). Peut-on et doit-on soupçonner le narrateur de vouloir se punir lui-même ?

Noter la récurrence des grands thèmes du roman psychologique : coïncidence impossible (faute de temps, de disponibilité), transparence impossible (mensonge). Mais ici, ce qui rend surtout la coïncidence impossible, c’est le désir même du narrateur, qui comporte quelque chose de perverti, de brisé, d’usé. Finalement, ce que le narrateur proustien nous a raconté jusqu’ici, c’est l’usure du désir.

Idée que dans l’expérience d’autrui et du monde, il y a quelque chose de fondamentalement désaccordé. Le roman est envahie par la subjectivité angoissée et endeuillée du narrateur.

« Il se passait sous des formes diverses la chose suivante (j’entends la chose vue par moi, de mon côté du verre, qui n’était nullement transparent, et sans que je puisse savoir ce qu’il y avait de vrai de l’autre côté). » (P.194)

Nous sommes à l’intérieur même de la pensée du narrateur à plusieurs moments, et notamment dans les grandes scènes qui mettent en scène le désir pour Albertine. Car le narrateur éprouve du désir pour Albertine, qui se transforme en une très sérieuse jalousie.

« Je crois que je mentirais en disant que commença déjà la douloureuse et perpétuelle méfiance que devait m’inspirer Albertine, à plus forte raison le caractère particulier, surtout gomorrhéen, que devait revêtir cette méfiance (…) ». (P.183)

Noter la récurrence des termes liés à l’angoisse, à l’anxiété, signifiant le rapport du moi au monde, à l’amour ; la prolifération des signes de néant, qu’Albertine par ailleurs peut donner l’impression de combler comme le faisaient jadis les baisers de la mère du narrateur, qui désirait jusqu’à mourir pour en recueillir un. Cf. la fin de Sodome et Gomorrhe, le roman est tout entier porté sur la fuite ou la recherche de la rupture avec Albertine, mais dans sa quête, le narrateur éprouve encore malgré tout un désir fou : celui d’embrasser Albertine, qui le fuit, et même de l’emprisonner, il croit le faire par le mariage. Le roman est centré sur la figure d’Albertine, figure centrale, avec celle de la grand mère et de la mère. Il semble que le désir est pris entre deux feux : celui de la mort, et celui de l’amour. Il y a deux possibilités au sublime dans Sodome : le deuil et l’amour. Mais celui-ci se confronte très vite au sentiment de l’impuissance, le narrateur ne parviendra pas à aimer Albertine. Croyant l’aimer, il ne fera que la posséder (cf. La prisonnière).

Albertine, nous l’avons dit, ne peut pas apparaître dans son objectivité. Elle ne peut apparaître qu’au travers d’un regard malade, biaisé donc. C’est l’extrême difficulté de la représentation qui est en cause, la presque impossibilité de montrer le « réel ». Albertine reste un mystère. Elle devient peu à peu semblable aux invertis, ses traits sont romanesques. Elle est nomade, rencontre beaucoup de gens.

Le climat est pascalien. C’est la passion, la jalousie, qui sont par essence trompeuses, qui rendent impossible un regard objectif. Entre Albertine et le narrateur, se dresse un miroir. Le mystère qu’elle provoque n’est que celui conçu par le regard altéré du narrateur proustien. Tout relève du mensonge, de celui du narrateur comme de celui d’Albertine, sans doute. L’insaisissabilité d’Albertine est provoquée, engendrée par la méconnaissance que le narrateur a de son propre désir.

Pour Luc Fraisse, Charlus est le personnage dont l’homosexualité se révèle, et Albertine celui sont l’homosexualité se dérobe.

Crise de la mimésis déjà présente chez Proust. La question est : peut-on saisir Albertine en dehors du désir du narrateur ? Non, à l’évidence Albertine nous échappe comme elle échappe au narrateur, il est impossible de la maîtriser, de la dominer. Le vocabulaire ici renvoie au mythe de l’impuissance. Albertine est un pur objet de désir, façonné sans cesse, faite et refaite, reconstruite sans arrêt par le narrateur.

« Au fond si je veux y penser, l’hypothèse qui me fit peu à peu construire tout le caractère d’Albertine et interpréter douloureusement chaque moment d’une vie que je ne pouvais pas contrôler toute entière, ce fut le souvenir, l’idée fixe du caractère de Mme Swann, tel qu’on m’avait raconté qu’il était. Ces récits contribuèrent à faire que dans l’avenir mon imagination faisait le jeu de supposer qu’Albertine aurait pu, au lieu d’être une jeune fille bonne, avoir la même immoralité, la même faculté de tromperie qu’une ancienne grue, et je pensais à toutes les souffrances qui m’auraient attendu dans ce cas si j’avais jamais dû l’aimer. » (P.200)

Le narrateur cherche à comprendre, à connaître Albertine au travers des figures de femmes qu’il a connues auparavant, mais celle-ci lui échappe. Il la compare à Odette et ainsi creuse un peu plus la distance qui le sépare de l’objectivité d’Albertine. La représentation qu’il a d’Odette elle-même est biaisée, puisque construite à partir du discours des autres… La construction d’Albertine est une construction imaginaire, elle n’a pas de fin, Albertine est un sujet ouvert, prêt à subir toutes les déformations affectives possibles. Albertine a un pur statut esthétique dans le texte proustien, c’est un être d’écriture, fictif.

Notons qu’il y a aussi chez le narrateur la volonté de dominer Albertine, qui sera développée plus tard, dans les épisodes de séquestration et de claustration. L’interprétation de chaque geste mue par une jalousie excessive, pervertissant le rapport au « réel » du narrateur. Le roman proustien est peut-être aussi cela : le récit de la perte de la réalité, de la perte du rapport mimétique.

Pages 222 et suivantes…


Idée que la subjectivité est représentable, le narrateur proustien n’y croit pas non plus. Il se comprend mal lui-même ; c’est ce qui le conduit à s’analyser, à se regarder. La difficulté de doter ses personnages d’une intériorité explique l’atmosphère théâtrale (surtout dans Sodome et Gomorrhe I). Proust cède une place important à la mécanique, et à l’involontaire dans le mouvement. Le narrateur pose sans cesse un regard voyeur sur le monde extérieur. Il y a un désir particulièrement frappant de voir sans être vu, et notamment d’Albertine. La position du narrateur proustien est extérieure , et il est toujours difficile de passer de la scène extérieure à la scène intime, à la représentation de l’affect.

Impression qu’il manque aux personnages proustiens une étoffe, une intériorité, qu’ils font l’objet d’une caricature. La métaphore théâtrale est importante, elle pose le doute, l’incertitude quant à la « réalité », et à la substantialité des personnage.

Le mensonge est vécu comme une attitude de duperie, de comédie qui dégage une certaine perversité. Le regard du narrateur saisit le vif de la cruauté des autres, mais il n’omet pas de rendre compte de la sienne. Lui-même veut faire souffrir Albertine pour qu’en retour elle l’aime. Cf. la mise en scène théâtrale de soi, la feinte. Le narrateur est très proche lui-même de cet « art de la dissimulation » qui caractérise les mondains. Dès qu’interviennent les rapports entre Albertine et lui, il se révèle capable d’une cruauté complexe, racinienne, liée à la jouissance. Cruauté libertine ? (les « libertins » sont les maîtres du jeu du désir). Plaisir de dominer (univers libertin encore).

Mais page 223, le narrateur fait aussi l’aveu d’une faiblesse intime, d’un doute fondamental sur lui-même. Noter l’aspect éventuellement cyclothymique du narrateur proustien, renforcé par un rythme souvent binaire. Cf. les rapports avec la figure de Néron, qui parce qu’il était si peu sûr de lui, usa de sa puissance à outrance, dans le seul but d’affirmer sa virilité. Chez Proust, comme chez Racine, l’expression de la cruauté, de la dureté, suggère une faiblesse intérieure, et peut-être un doute sur l’identité sexuelle.

Dès lors, le narrateur est entré dans un cycle infernal d’auto-représentation dépréciative de soi. Il méprise l’autre pour ne pas se mépriser soi-même. Ne se sentant pas à la hauteur de sa grand mère, il ne l’est pas avec Albertine. Page 229, il donne une définition de l’amour qui exclut tout idée de partage. A l’évocation d’une coïncidence parfaite possible répond le mode de l’irréel, du simulacre. La seule perfection se trouve dans l’illusion. Le passage est très important, il est tragique mais à la fois aussi comique, il relève du Vaudeville, car le comique provient d’un malentendu. Au fond, le narrateur sait qu’il pourrait se satisfaire de l’illusion, du mimétisme de l’amour, mais il ne le peux. Il veut savoir et enclenche le tragique. Il réclame des preuves à l’amour, ne peut se contenter de parier.

La rencontre est possible donc, mais elle le sera toujours dans le simulacre. Dans cette traversée des désirs, tout se passe contrairement aux romans psychologiques, d’initiation, comme si le constat était celui non pas du « réel » mais de l’illusion, du simulacre. La quête d’apprentissage du monde débouche dans Sodome et Gomorrhe à la prise de conscience de l’illusion du « réel ».


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