Littérature comme «maison du jouir»







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Mustapha Benfodil : La littérature comme « maison du jouir »1

Sylvie Brodziak (Université de Cergy –Pontoise)

Communication au colloque international « La littérature maghrébine de langue française au tournant du 21ème siècle : Formes et expressions littéraires dans un monde en mutation » Alger, 20 et 21 avril 2015

Etre stylopositif pour la vie2.

Lire Benfodil n’est pas de tout repos. On sort souvent épuisée. Ravie mais fatiguée non pas tant par la gravité, la drôlerie ou l’aspect subversif du contenu que par l’épreuve physique à laquelle nous soumet l’écriture. Le lecteur doit être en forme pour accomplir le triathlon intellectuel imposé par l’auteur.

Les romans longs et denses sont passionnants mais demandent une certaine endurance. Saturés d’intertextualité, il faut non seulement avoir une bonne mémoire mais aussi une grande agilité d’esprit. La langue explosant à chaque virage, refusant la ligne droite, il faut éviter, courir, sauter les obstacles, plonger, et rouler sur la syntaxe souvent dynamitée pour rejoindre l’arrivée,  à savoir le point final.

Toutefois, parallèlement à l’accomplissement de ce défi sportif, le lecteur est invité par l’auteur à dévorer, tordre, savourer les mots et, par l’écriture, à exulter avec lui.

C’est donc ce goût immodéré pour la langue, ce plaisir quasi orgasmique pour les mots que je voudrais vous faire partager dans l’œuvre de Benfodil, cette jouissance qui permet de soulager l’existence.

Le virus de l’écriture.

La métaphore médicale est signifiante pour expliquer la venue à l’écriture et à la littérature de Mustapha Benfodil. En effet, un virus est quelque chose qu’un individu «  attrape  » Il n’y a au départ ni volonté ni consentement. Il y a même prise de précaution pour ne pas partager avec l’autre, pour ne pas transmettre la maladie. Ainsi, contrairement à la fameuse assertion «  on écrit toujours pour quelqu’un » de Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ? Mustapha Benfodil ne privilégie pas l’acte de communication mais l’acte de création. Il revendique sans détour l’onanisme de l’écriture.

Le 20 février 2010, à la question « Pour qui écrivez-vous ? » de Ghania Khelifi, sur Bal Med, le site des Cultures méditerranéennes, il répond :

Pour dire les choses en vrac, je n’écris pas pour un public particulier. Pour moi, la littérature n’est pas « un acte de communication » mais de création. En ce sens, c’est quelque chose qui aspire plutôt à tirer le meilleur d’un projet narratif » sans s’embarrasser par avance de la sempiternelle question de la réception. A moins de ne s’installer dans une démarche «  marketing » en voulant toucher le grand public par une production sciemment destinée à «  vendre » un maximum. Personnellement, je ne me situe guère dans cette démarche éditoriale. Pour moi, «  écrire » est un verbe intransitif. 

Ainsi, l’entrée de Benfodil en littérature se fait par le genre introspectif et narcissique de la poésie parce que devenir écrivain :

Cela relève avant tout d’un cheminement intérieur. Cela part d’un besoin profond de dire le monde et de mettre l’univers en métaphore par le truchement d’un langage particulier qui est celui de la littérature. 

Pour cela, dit l’auteur «  il ne suffit pas de posséder la langue pour faire sens avec les mots. Il faudrait encore être… « possédé par la langue » et être à même de transcender le sens commun des mots pour les hisser à un niveau de perception qui est «  la sphère poétique » des choses ».

Cet état involontaire de possession par la langue  rejoint la démesure dionysiaque, l’hubris des aèdes grecs ou du créateur nietzschéen3 et se réalise chez l’auteur par le choix originel et immédiat de la forme poétique, honorée par le prix spécial du Jury aux Poésiades de la ville de Béjaïa dès 1993. La poésie est également le genre qui répond le mieux à l’urgence de l’évènement. Ainsi, le premier poème remarqué en 1993, intitulé «  A la santé de la République ! » est écrit en hommage à l’écrivain Tahar Djaout, assassiné le 26 mai de la même année.

En conséquence, choisir le poème est choisir la voix, le son, le cri de douleur ou de plaisir. Par là même, Benfodil, né en 1968, s’inscrit à la fois dans la grande tradition de l’oralité mais aussi dans le sillage des révoltés, des voix singulières et solitaires qu’ont été les précurseurs de la poésie algérienne francophone.4 Très tôt, et plus exactement à partir de 1992, début de la publication de son œuvre, Mustapha Benfodil rejoint ses illustres prédécesseurs : Amrouche, Greki, Amrani et plus particulièrement Jean Sénac pour lequel il éprouve une grande admiration.

Mais ce scientifique devenu journaliste de l’Algérie contemporaine n’est pas nostalgique des formes anciennes. Il crée « sa sphère poétique » en harmonie avec les pratiques et les techniques d’écriture actuelles. Ainsi, lisant les poèmes de Cocktail Kafkaïne et de je me suis roulé un juillet levantin, heureusement publiés en partie sur la toile lors de sa résidence en Limousin pour le festival des Francophonies, en 2008, trois formes d’écriture, toutes liées au rythme et à la torsion des mots, sont aisément repérables. D’une part le RAI et le RAP et d’autre part, le SLAM. Avant de justifier ces rapprochements, cette hypothèse de lecture semble avoir non seulement un sens pour un auteur né en Oranie, patrie du RAÏ, pour un écrivain dont les personnages baignent dans la musique, mais également parce que ces deux musiques, le RAI et le RAP, ont une revendication commune : l’émancipation par l’acte esthétique. RAP et RAÏ sont des musiques engagées. Contre-pouvoirs, ces pratiques artistiques naissent dans le peuple, la domination, la marge, l’exclusion et la rébellion.

La « RAP attitude » est née aux Etats-Unis, berceau du RAP. Le mot "attitude" fait référence à la société esclavagiste de la plantation. Les esclaves qui prenaient une attitude – to have an attitude – étaient considérés comme insolents par les planteurs et méritaient une punition. Ainsi, dans les archives des plantations américaines, bon nombre de châtiments corporels sont justifiés par le fait que les esclaves ont eu la mauvaise idée « d’avoir une attitude », comportement condamnable qui leur a fait transgresser leur statut « naturel » de bien meuble, d’objet, de bois d’ébène. Devenu sujet par cet acte de liberté, leur geste était vu par le maître comme un véritable acte de rébellion. Après l’abolition de l’esclavage, le Blanc continue à considérer le Noir « qui a une attitude » comme un révolté. Sortant de sa situation d’infériorité, le Noir est un individu subversif dont les actes altèrent l’organisation sociale bâtie par les Blancs. En conséquence, le mot « attitude » devient dans l’argot américain le synonyme d’agressivité et le hip hop issu de la culture afro-américaine de la colonisation reprend symboliquement, par un cérémoniel minutieusement pensé, l’audace et l’insolence de l’ancêtre dominé qui a refusé de baisser les yeux ou de s’écarter : importance et répétition parfois à outrance du « blaze » (le nom) pour mieux affirmer son existence, pratique de la surenchère verbale et vestimentaire pour bien se distinguer et appartenir à la communauté artistique, gestuelle codée et volontairement stylisée, violence et obscénité des gestes et des paroles pour choquer, goût ostensible de la provocation, hypertrophie du "je" et glorification du moi dans la pratique de l’ego trip ou mise en valeur ostensible dans le texte de sa propre personne.

Le RAÏ, qui signifie «  opinion », «  conseil » et « vulgarité5 » lui aussi apparait, selon les spécialistes, dans la rupture et l’opposition. Dans l’article « Dis-moi mon sort » dans Algérie-Actualité du 10 août 1980, le tout premier observateur du genre, Mohamed Balhi rappelle qu’il serait issu des poésies almohades du Moyen-Age, poèmes prodiguant des sagesses et des conseils revisités à partir de 1920 par les musiciens et les chanteurs du melhoun traditionnel de l’Ouest algérien. Son répertoire est à double face. Moral et bien pensant lors des mariages et autres fêtes traditionnelles, provocateur et irrévérencieux vis-à-vis de la religion et de la colonisation. En conséquence, la « RAI attitude » est aussi celle de l’écart et de la libération. Très à la mode pendant l’adolescence de Benfodil, son insolence imprègne souvent son discours poétique.

Le rapprochement avec le SLAM, art oratoire où sont déclamées des poésies moins conventionnelles et moins académiques, insiste sur le rythme et la musicalité du poème.

Comme le RAP, le RAÏ et le SLAM, la poésie de Benfodil6 joue avec les mots et les sons. Musicale, elle s’accorde sur le flow ou technique de vocalisation du texte qui donne aux mots scandés une dimension signifiante.

Dernier voyage à Arafatland
pour Abou Ammar

le Père des Palestiniens

Géographe de l’exil

Tu avais une Palestine dans chaque port

Avec Jérusalem comme boussole

Je collectionne tous tes passeports

Comme toi les bannissements

Mur des Décantations

Tout un peuple venait essuyer ses larmes

Sur ta vareuse, Abou Ammar

Et les Arabes leur morve

Et leur félonie encroûtée

Sur mon coeur, cette pancarte

Ecrite par Yigal Amir

« El-Qods: Eternité kilomètres »

Paix des braves

Paix des glaives

Paix des pierres et des catapultes

Je pète sur vos pets

Et crache sur vos bombes

Nous n’irons pas à Camp David

Nous n’irons pas à Oslo

Nous n’irons pas à Charam Echeikh

Nous resterons à Ramallah

Dans ta prison présidentielle de la Mouqataâ

Nous oublierons les check-points

Nous oublierons Jénine

Nous oublierons Sharon

Nous oublierons Bush

Nous oublierons Yigal Amir

Nous oublierons la « Nekba »

Nous oublierons la « Nekssa »

Nous oublierons « Septembre Noir »

242

1948

1956

1967

Nous rirons un bon coup en regardant « Intervention divine »

Nous boirons quelques vers de Mahmoud Darwiche

Sous les « bah! » moqueurs de Jean Genêt

Nous ne songerons qu’à l’invention du retour

En écoutant Barenboïm

Joué par Edward Saïd

Au bon souvenir de l’Intifada

Sacré Abou Ammar

Ta disparition a un parfum de canular

Toi qui narguais tes bourreaux

Avec la jubilation d’un vieux renard

Et qui draguais la mort

Au point de l’inviter à dîner

Votre dernier rendez-vous s’est voulu parisien

Vous avez mangé un grec

Piquant comme ta tragédie

Et vous avez fait l’amour

Sans préservatifs ni retenue

jusqu’au dernier métro

Sans check-points ni barbelés

Du parc Monceau à Saint-Germain

C’était ta première nuit sans générateur électrique

La dernière aussi

Je m’en vais de ce pas

Déposer mon bout de liberté

D’un geste katébien

Sur ta tombe assiégée
Maladie incurable, le virus de l’écriture a été vraisemblablement acquis par contamination livresque. Titulaire d’un bac Maths en 1987 et d’un Bac Lettres en 1990, Mustapha Benfodil a dévoré les livres. Sa connaissance de la littérature est immense et diverse. Son œuvre déborde cependant de références occidentales même si les grands mythes évoqués appartiennent à la fois à l’Orient et à l’Occident. De même, les emprunts récurrents aux Livres (Coran et Bible) confortent l’idée de culture universelle.

Cependant, tout en révélant la passion de l’auteur pour la culture, l’intertextualité pratiquée parfois à outrance déstabilise quelque peu le lecteur lassé de faire inconsciemment ou consciemment les rapprochements, les convergences, de reconnaître les allusions et les emprunts à Jarry, Genet, Artaud, Platon, Nabokov et tant d’autres, … appuyés, dans le texte par une infinité de citations, comme le prouve l’inventaire suivant fait dans le livre, modèle du genre, Archélogie du chaos ( amoureux), repérage forcément incomplet mais bel extrait de la bibliothèque du Chkoupisme, :
Kant, Critique de la Raison pure. Nabokov, La Bible, Le Coran, le poète Adonis, Pandore, Chaos, Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Platon, Ulysse, Michel Foucault, Claude Bernard, Gaston Bachelard, Cioran, Forster, Borges, Sabato, Al-Khawarismi, l’Etre et le Néant , Jean-Paul Sartre, Kérouac, Burroughs, Bukowski, le Festin nu, Schopenhauer, Sur la route, Sénac, Derrida, Artaud, Rimbaud, Kateb Yacine, Nedjma, Hans Werner Richter, Tzara, Picabia, Maldoror, Mephisto, Hegel, Phénoménologie de l’’Esprit, Burroughs, Char, Lautréamont, rainer Maria Rilke, Benfodil, Des hommes dans le soleil, Ghassan Kanafani, Guy Debord, Sacha Guitry, Gavroche, Epicure, Conan Doyle, Matinale de mon peuple, La Rose et l’Ortie, Poésie sur tous les fronts, Camus, Derrida ;, Genet, Notre dame des Fleurs, etc… etc..
Il est vrai qu’Archéologie du Chaos amoureux est un exercice de style, un exercice de Pop Littérature. Calquée sur le Pop Art, elle est collage de culture savante et de culture populaire mélange, imitation, emprunt, accumulation, redondance, répétition… De fait, Mustapha Benfodil pratique avec délectation l’art de la citation et des références. Cette technique n’est pas sans rappeler celle de Linda Lê, autre écrivaine francophone qui entend ainsi affirmer sa légitimité à entrer dans la littérature française.

En fait, la véritable originalité de l’écriture benfodilienne réside avant tout dans la dislocation de la langue, dans la juxtaposition et le jeu effréné avec les langues française, anglaise, arabe et kabyle. Ce détonnant salad-bowl polyglotte, mélange linguistique, ancre résolument l’œuvre dans la modernité post-coloniale. En travaillant sans cesse sur la langue avec gourmandise, Mustapha Benfodil réalise magistralement le programme du Chkoupisme7 énoncé dans Archélogie du chaos  par ce slogan : DECONSTRUIRE L’ORDRE NARRATIF NATIONAL.

Variant les graphies, usant du calligramme, mêlant discours direct et indirect de façon souvent abrupte, orchestrant la ponctuation avec une prédilection pour les points d’exclamation, les interjections, les points de suspension et les courts silences, se délectant d’onomatopées improbables, Benfodil excelle dans quelques figures de style et certaines constructions sonores : les jeux de mots, et plus particulièrement les jeux sur «  les blazes » ou noms , les anaphores, les calembours et la concaténation. Sens et jeux linguistiques sont indissociables. L’auteur utilise plusieurs langues et les revendique :
J’écris en français, je parle l'arabe, et le kabyle est ma langue maternelle. Je suis à un carrefour linguistique. Chaque roman est pour moi une façon nouvelle d'apprendre à parler. Dans Les Bavardages du seul, roman bicéphale, je passe d'une langue ancienne, précieuse, à un langage très rock'n'roll. L'arabe recèle des potentialités très riches et c'est une langue que je ne veux pas perdre8. 
Quelques exemples 

Jeux sur les noms : Nazim Bukowski - V’Laîd Navokov- K-MUS (homophonie), Kateb Nassim (la paronymie9)- Rafik Kafka. Edmond Habès. Amine Brook. Amine Nada.

Mots valises : politiconneries. Aminautore. Mélacoolique. Clandestinopolis.

Jeux sur les sons  (effet de connivence) : qui sème le vin récolte la trompette10 ! Dieu soit cloué ! Dieu soit cloué !

Concaténation hybride ( arabe, anglais et français se mêlent) : «  beatnik, bite-nique, habbbbite ennik, je veux niquer, forniquer, folle nication, juste une petite bite, just a little bite, to bite or not to bite,faire avec tes seins sféééériques un pique-nique sans tmenyik avec ma trique, un nique-sans-pique-la-panique-te-faire-une-piqure-de-nickel-tout-va-bien-ça-baigne-ça-gazouille-ça-gazouze-mercilabass-yetckek-el-vez-ça-baise-intik ! ».

Jouir pour placer sa parole…en Algérie.

L’état de jouissance linguistique consubtantiel à l’écriture fonde celle-ci. Ecrire pour Benfodil c’est exprimer les vibes, les vibrations. L’écriture est bien un « ego trip », elle n’est pas désincarnée, elle est manifestation du corps. En conséquence, l’écriture journalistique soumise à l’impératif de la communication claire et objective n’est pas satisfaisante et, même si Benfodil est toujours journaliste, le reportage est insuffisant puisqu’il ne peut s’égarer vers la sensualité, l’humour noir ou la rage, surtout quand il est de guerre comme Les six derniers jours de Bagdad, journal d’un voyage de guerre, publié en 2003. Ce récit est peu passionnant car il se veut détaché et retenu en accord avec la gravité du sujet.

De fait, l’écrivain Benfodil a besoin de jouir par la pratique de l’écriture pour placer sa parole. Lorsque cette jouissance est intime, elle devient poésie ou roman. Lorsqu’elle souhaite la relation et aspire à l’universel, elle est théâtre.

Zarta, le premier roman, incarne parfaitement ce passage du reportage de guerre à la nécessité de la fiction pour dé-réaliser la souffrance immédiate en la faisant partager par l’imaginaire. Dans son post-scriptum intitulé « La petite histoire de Zarta », Benfodil, sous les drapeaux, dans la caserne à Sidi Belabbes, explique.

 J’écrivais dans des conditions proches du reportage de guerre. (…) Je voulais entrer dans la gueule de la Grande Muette et essayer de comprendre certains trucs. (…) J’ai mis donc quatre mois entiers pour planter le décor de ma table de travail imaginaire. Entre temps, quelques tentatives de poécide. Caserne Algérie et Candide sous les Rangers verront peut-être le jour un jour, si la liberté d’expression sera en forme. […]

Ecrire devenait vital pour moi. Un moyen de résistance passive. Je ne devais pas m’abêtir. Et le journaliste qui sommeillait en moi avaiet des fourmillements de main qui le pressaient de reprendre du service. Je remplissais des carnets de journal intime, édition très personnelle. C’est comme ça qu’est né Zarta. J’écrivais comme je respirais, par instinct11, au gré des mots qui me grisaient, sans relire, sans ruminer, avec la frénésie de celui qui veut survivre ou l’énergie du fugitif à bout de forces qui continue à courir quand même12.

L’écriture soulage non seulement l’esprit mais aussi le corps souffrant. Cet effet apaisant est provoqué par la cohabitation de deux grands types de voix narratives et de deux temporalités. Une énonciation heurtée, déstructurée qui permet l’expulsion de la colère et de la souffrance dans l’instant, et une énonciation plus académique, plus sereine, moins désarticulée qui permet le récit appuyé sur les souvenirs. En effet, lorsque Benfodil exprime l’amour, la tendresse, le roman familial, son style s’apaise. Ainsi, dans Zarta qui affirme l’écriture comme un sport de combat, le retour à la maison natale du héros Z. est un moment de grande douceur. La mémoire familiale, et surtout le souvenir de Yaya, la grand-mère, adoucit les vestiges de la colonisation. Et si comme le répète Benfodil, écrire c’est créer du temps littéraire, ce chapitre là est «  son temps retrouvé ».

Il emprunta un sentier qui montait jusqu’au haut d’une colline où il avait des terres. C’est Thighilt Ath Ouahioune. On pouvait y voir une guérite délabrée de l’époque coloniale, un cimetière familial où étaient enterrés son père, sa mère et Yaya et quelques oliviers, quelques chênes et autres figuiers de barbarie. Il se recueillit à leur mémoire et se surprit à prononcer des bribes de citations coraniques juste pour leur faire plaisir. Ils ne connaissaient pas d’autre religion que l’islam et l’agnosticisme, c’était du chinois pour Yaya.

Au théâtre, la jouissance se veut politique parce qu’elle a lieu dans la relation. Dans Clandestinopolis, paraphrasant une citation d’Antonin Artaud donnée en note, le personnage du Fou/Artaud définit ainsi l’art de la scène :

Bande d’enfoirés ! Tout ce que vous voulez, c’est du divertissement. Hein ? Allez, avoueeeez ! Putain quand je pense que la longue habitude des spectacles de distraction nous a fait oublier l’idée d’un théâtre grave qui, bousculant toutes nos représentations, nous insuffle le magnétisme ardent des images et agit finalement sur nous à l’instar d’une thérapeutique de l’âme dont le passage ne se laissera plus oublier. Alleluia ! et puis merde alors ! Merde merde merde merde merde merde merde merde merde merde merde Public je t’aime et je t’emmmmmerde ! !

Thérapie et catharsis. Mais que dire en jouant, vociférant, hurlant, criant, chantant, déclamant, jouissant sur scène ? Les thèmes récurrents de l’œuvre théâtrale de Benfodil ont tous une seule colonne vertébrale : l’expression de la liberté, sous toutes ses formes. Liberté de se déplacer, liberté de conscience, liberté d’expression, liberté sexuelle, liberté de jurer, de maudire, de blasphémer, d’aimer … puisque «  chacun de ses romans s’attaque à un phallus », à un symbole d’oppression et de domination.

L’engagement du citoyen Benfodil, jeune étudiant kabyle d’octobre 1988, est bien connu. Son œuvre peut aussi être considérée comme une œuvre «  post-traumatique » écrite «  les doigts dans la plaie » dit la journaliste du Monde Diplomatique du 30 octobre 200913. Imprégnée du traumatisme des années 90, et des drames plus récents, sa littérature est riposte et fait partie de ce que Salah Ameziane nomme littérature de refondation14. Porte-parole du mouvement Barakat, les dénonciations du journaliste sont relayées par «  l’Intifada artistique » à laquelle se consacre l’écrivain. Ses textes dérangent ici et ailleurs. Les critiques sont partagés. Sur le web, les polémiques vont bon train. Les éditeurs hésitent … ou s’engagent pour les écritures contemporaines et indociles, les proses de résistance, à l’instar des éditions Al Dante, nées en 1994 qui ont publié en 2013 la pièce Le point de vue de la mort, véritable fresque mortifère de la société algérienne, où le désir d’insurrection se dilue dans le choix du suicide.

En conséquence, à plus d’un titre, l’écrivain Mustapha Benfodil se révèle bien malgré lui sartrien et par son art in vivo, par les cycles itinérants de ses «  lectures sauvages », son «  théâtre commando », ses performances ou «  reading actions », « l’anartiste » pratique la propagande par le fait pour faire flipper les imaginaires et « mettre sur pied une Algérie parallèle et engagée, qui aura toujours assez d’imagination pour se réinventer ».

Conclusion :

Nul besoin de paradis artificiel, de cocaïne, de bière ou de caféine, dans son « Maquis littéraire » Mustapha Benfodil se roule des joints avec les sons et les mots. Il se dope à l’ordinateur et à l’Ipod pour, dans son délire chkoupiste, inventer une littérature « qui n’aura pas pour mission de changer le monde mais de le singer15 ». La littérature n’est pas une caserne ou un bureau de fonctionnaire, elle est la Maison du Jouir où Benfodil peut prendre son pied.

1 Emprunt à La Maison du Jouir de Gauguin à Altuona, aux iles Marquises.

2 Benfodil, Mustapha, Zarta, Alger, éditions Barzakh, p. 35

3 Référence incontournable de Benfodil.

4 La littérature maghrébine de langue française dirigé par direction de Charles Bonn, Naget Khadda & Abdallah Mdarhri-Alaoui, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996.


5 Le Petit Fûté, Algérie 2011, par Jean-Paul Labourdette, Dominique Auzias, Paris, Nouvelles éditions de l’Université, p. 119

6 Dont un des personnages dit ne pas aimer le rap. Archélogie du chaos amoureux, p. 50

7 Choupki : truc mal fichu, mauvaise reproduction de document.

8 Jeune Afrique, 13 décembre 2004.

9 Même voyelle-même consonne.

10 Benfodil, Mustapha, Archéologie du chaos ( amoureux), Alger, Barzakh, 2007, p. 138.

11 Souligné par mes soins.

12 Benfodil, Mustapha, Zarta, Alger, éditions Barzakh, p. 138.

13 Delphine Gourlay, les Blogs du Monde Diplomatique, vendredi 30 octobre 2009.

14 Salah Ameziane, Romans algériens au présent, Le tournant du XXème et XXIème siècles. Thèse obtenue à l’université de Cergy Pontoise, sous la direction de Christiane Chaulet Achour.

15 Benfodil, Mustapha, Archéologie du chaos ( amoureux), Alger, Barzakh, 2007, p. 250.


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