Recherche du temps libre Tome 1







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CHAPITRE I :
UNE TRAJECTOIRE SOUS INFLUENCES


1. L’héritage

La société dans laquelle s’inscrit notre histoire est peuplée de vivants et de morts qui nous ont légué des idées, des réflexions. Un certain nombre de figures tutélaires m’ont guidé, j’ai hérité de leurs enseignements, de leurs travaux et des échanges entretenus avec elles.

Michel Verret qui fut un de mes principaux enseignants à partir de la maîtrise et mon directeur de mémoire – j’allais dire de conscience – m’a sensibilisé à la complexité de la sociologie mais aussi à sa richesse. Il m’a transmis son attirance pour les méthodologies croisées et l’interdisciplinarité. À travers ses enseignements et ses séminaires d’abord car Michel Verret fut un pédagogue hors pair. Comme il le déclara dans la presse, à l’occasion d’une émission que France Culture lui consacra, « il n’y a pas de plus beau métier que celui de pédagogue : on aide un enfant à devenir un homme. Mon but a été de former des gens qui pensent leur propre vie »1.

Le professeur Verret, nous invita, moi et mes congénères, à penser, sur le registre de la sociologie bien sûr, j’y reviendrai, mais aussi de la philosophie à laquelle il fut d’abord formé, comme la plupart des sociologues de sa génération, et de l’anthropologie, celle de Malinowski et de Mauss en particulier. Il nous fit bénéficier de ses réflexions inépuisables sur Les jardins de corail et L’essai sur le don2, textes qu’il tenait pour fondamentaux, incontournables, de portée universelle et qui, selon lui, permettaient de saisir la profondeur du lien social dans nos propres sociétés. Pour Michel Verret, sans doute le concevait-il socratique, et je retiendrai la leçon, l’enseignement est de statut équivalent à la recherche, le premier alimente la seconde : « j’ai appris la socio de la meilleure manière, en l’enseignant », avoua-t-il dans le même entretien.

Néanmoins, mon apprentissage scientifique, sous la tutelle du Professeur Verret, se comprend également en fonction d’un univers collectif. Le rôle du Laboratoire d’Etudes et de Recherches Sociologiques sur la Classe ouvrière (Lersco, 1972-1995) qu’il fonda avec Jean-Claude Passeron, auquel j’ai appartenu à partir de 1982, sur plus de dix ans donc, est incontestablement central pour moi. Le projet du Lersco, défini par son directeur, est « d’aborder, sur temps long de recherche, par approches méthodologiques conjointes (statistiques, historiques, ethnologiques, linguistiques, etc.), les différentes échelles d’existence des classes concernées (biographiques, locales, régionales, nationales, internationales), saisies elles-mêmes dans la diversité de leurs pratiques (économiques, politiques, juridiques, culturelles) et dans la diversité de leurs rapports avec les autres classes »3.

L’étude des classes sociales se résume en fait à celle de la classe ouvrière. Cela a pour avantage de donner une bonne visibilité à la sociologie nantaise, au point même de parler d’une école nantaise de sociologie, autour d’un objet singulier et d’une posture commune. Les nombreuses thèses soutenues – plus de 50 en une quinzaine d’années, à partir de 1980 - et les nombreux travaux menés dans le laboratoire donnent l’impression que les objectifs ont été atteints. Le colloque de 1992 organisé par les sociologues nantais, avec près d’une centaine de communications4, constitue une sorte de bilan de cette intense activité, répartie en de nombreux domaines étudiés. La trilogie publiée par Michel Verret5 fournira une synthèse révélatrice de cet apport nantais à la connaissance des ouvriers. Comme il le souligne lui-même, l’objectif est de dresser « le tableau le plus varié possible de ce qu’ont été les ouvriers français d’une certaine époque ». Ces trois volumes m’instruiront pour penser des catégories sociologiques que j’exploiterai dans mes propres travaux : L’espace ouvrier (1979) m’ouvrira la voie pour examiner, notamment avec l’étude des ouvriers en retraite, la place centrale de l’espace domestique, l’attachement au quartier et au territoire local, l’investissement dans le jardinage et les relations qu’il suscite ; Le travail ouvrier (1982) m’a sensibilisé au lien ténu à l’usine, à la coopération ouvrière retraduite en sociabilité, à l’engagement militant et à l’esprit des luttes, à l’usure dans le travail ; enfin, La culture ouvrière (1988) m’invitera à approfondir, notamment dans mes recherches sur les jeux sportifs, l’idéal festif, les plaisirs du temps à soi, les résistances aux dominations culturelles, l’affirmation des goûts.

Le projet scientifique défini par les fondateurs du Lersco semble, malgré tout, avec le recul, particulièrement ambitieux, notamment pour l’exhaustivité qu’il préconise. Pour l’essentiel, l’étude de la classe ouvrière dans ses rapports aux autres classes ne se réalisera pas et la plupart des travaux menés pendant l’existence du Laboratoire (1972-1995) autonomiseront la dite classe. À quelques exceptions près, les données comparatives avec les autres classes et les autres pays feront défaut. Cette difficulté à explorer d’autres réalités que celles de la classe ouvrière française, certes ce n’est déjà pas si mal, rendra difficile l’adaptation des travaux aux transformations sociales et aux métamorphoses du monde ouvrier. C’est ce que souligne Christian Baudelot, en 1993, dans le rapport d’activité : « Il était original et audacieux de spécialiser en 1972 un laboratoire dans l’étude de la classe ouvrière dans toutes ses dimensions sociales et culturelles. Le pari a été magnifiquement tenu par Michel Verret qui a réussi à susciter, organiser et mener à terme un immense travail collectif sur la classe ouvrière avec ses collègues et ses étudiants. (…) Fortement associée à la tradition et à l’image de la sociologie nantaise, l’étude de la classe ouvrière et, de façon plus large, des classes populaires a été poursuivie, sous des aspects divers. (…) Les formes de décomposition et de recomposition des classes populaires liées à la mondialisation de l’économie, aux métamorphoses actuelles de la société française, à l’extension du chômage et de la précarité, à la dépression économique et à la difficile construction de l’Europe rendent indispensable d’approfondir encore, dans le cadre du Lersco, la connaissance de cette réalité sociale. (…) Il est exclu d’exiger de tous qu’ils se spécialisent dans l’étude de la classe ouvrière. Ainsi le laboratoire doit-il s’ouvrir régulièrement à des renouvellements de problématiques et d’objets »6

Finalement, le Lersco ne résistera pas à la contradiction entre la continuité et l’ouverture et se transformera, en 1995, en Lestamp, Laboratoire d’études sociologiques sur les transformations et acculturations des milieux populaires. On passe ainsi de la classe aux milieux, de l’ouvrier au populaire. Joëlle Deniot, la directrice, en définit le projet : « Continuités, ruptures, rebonds par rapport aux thématiques initiales, il s’agit bien dans l’esprit de l’actuelle équipe réunie autour d’une problématique renouvelée, d’un acte de création. En effet, notre bilan réflexif montre que nous sommes à la recherche d’un nouveau style théorique impliquant plus de questionnements sur la pluralité ouvrière, plus de questionnements sur les groupes frontaliers, plus de sensibilité à la dimension symbolique, à l’approche socio-anthropologique des pratiques »7.

Le départ en retraite de Michel Verret et le bilan implicite du colloque de 1992 sur les crises et les métamorphoses ouvrières, conçu comme un bilan définitif des recherches sur la classe ouvrière, ont eu raison du Lersco. L’objet, et ce n’est pas pour me déplaire, j’y adhère avec conviction, est désormais celui des milieux populaires ou des cultures populaires. C’est désormais une notion plurielle et diversifiée mais aussi ambiguë puisque les expressions de groupes, milieux, mondes, cultures, accolées à l’adjectif populaires, seront employées indifféremment. Cette nouvelle orientation signe la disparition de la problématique de la lutte des classes, c’est-à-dire d’une confusion possible entre l’analyse sociologique et l’action politique ou encore de l’identification exclusive des pratiques en terme de classe sociale. Sans doute peut-on conclure que, désormais, la sociologie des rapports de classe et, par voie de conséquence, la sociologie du travail, jusque là au cœur de la discipline, s’effacent quelque peu8. Malgré les imperfections conceptuelles autour du populaire, l’idée d’ouvrir la sociologie à d’autres optiques théoriques me séduit.

La configuration idéologique liée au contexte social des années 70 qui avait exercé une influence sur les travaux du Lersco et donc sur mes propres travaux, dans une version qu’on dirait populiste, propre à défendre le peuple voire à le sauver, est désormais remise en cause. La sociologie, la nantaise en tout cas, avait été conçue comme un combat, pour mettre en évidence les logiques d’exploitation et de domination de la classe ouvrière et pour comprendre, et il n’y a qu’un pas pour les dénoncer, les causes sociales des injustices et des inégalités. Grâce à une sociologie supposée montrer le fonctionnement social réel et les mécanismes d’organisation sociale, les apprentis sociologues de ma génération pensaient améliorer la société, ou tout au moins y contribuer. Force est malheureusement de constater qu’il a fallu revoir ces ambitions premières à la baisse. La connaissance scientifique de la société a progressé, je le crois plutôt, sans que la société elle-même suive et c’est, il me faut l’avouer, une sérieuse désillusion.

Je suis bien sûr sensible à la perspective réformiste de la science sociale, rejoignant en cela la démarche durkheimienne, mais je n’adhère pas totalement au mélange des genres. Je souhaite surtout contenir la sociologie à sa vocation scientifique qui consiste à fournir des données valides, fiables et plausibles. Comme nous y invite Claude Javeau, le sociologue bricole à partir de ses sources, ses enquêtes, ses théories pour produire des vérités possibles9. La question est néanmoins de savoir jusqu’à quel point le sociologue endosse aussi une vocation d’intellectuel ou de citoyen qui s’exprime publiquement et prend position. Si Richard Hoggart, et cela lui a été reproché, évoque assez peu l’usine comme matrice du style de vie populaire à Leeds10, les sociologues nantais de ma génération en ont parlé abondamment, à travers les réalités qui lui sont associées : luttes, grèves, ambiances, solidarités, au détriment des autres dimensions fondamentales de la vie sociale. L’usine est au centre des préoccupations, de manière en partie justifiée mais aussi usurpée car l’impression désagréable de se substituer aux intéressés fait son chemin. Pour aller au bout de la logique, j’en viens à penser, comme d’autres, qu’il faudrait être « établi »11, ce qui est l’exception. Comme le rappelle un peu cruellement Jean-Claude Passeron, « si l’univers du peuple était aussi gai et authentique que d’aucuns veulent le dire, chaque intellectuel ne devrait avoir rien de plus pressé que de se précipiter pour aller y vivre »12.

Je me souviens avoir quelquefois interpellé certains de mes professeurs à ce sujet : « faut-il être ouvrier pour parler des ouvriers ou pour les étudier ? ». Question indélicate, provocatrice, puisque aucun de mes interlocuteurs, par référence à lui-même, n’était en mesure de répondre par l’affirmative ! Question de méthode malgré tout : l’observateur doit-il passer inaperçu au milieu des « siens » en endossant leur statut ou bien marquer sa différence et se tenir à distance. Finalement, je ne cesserai d’être habité par cette ambiguïté, ce qui expliquera peut-être mon engagement prononcé en faveur de l’enquête de terrain dont je reparlerai.

L’époque de ma formation, les années 70 donc, fut en outre marquée par la conscience plus ou moins diffuse d’être victimes d’un ostracisme académique voire scientifique, l’étiquette de sociologie marxiste nous étant, selon beaucoup d’entre nous, de par la notoriété sur ce plan de notre chef de file, attribuée par nos pairs. Nous intériorisions une certaine mauvaise conscience qu’il faudrait largement relativiser aujourd’hui : d’une part parce que les sociologues dits marxistes étaient loin d’être cantonnés à Nantes, d’autre part parce que cette étiquette supposée ne nous était certainement pas systématiquement attribuée et que nous n’étions pas forcément assimilés à notre mentor. Quoi qu’il en soit, il est certain que beaucoup de sociologues de ma génération formés à Nantes prendront leurs distances, plus ou moins explicitement, avec cette identité, les divisions apparues lors du mouvement de 68 ayant eu leur influence mais aussi l’intérêt de plus ou en plus marqué pour d’autres sociologies, celles d’Erving Goffman et de Pierre Bourdieu notamment. Avec le recul, la désignation « sociologie marxiste » laisse d’ailleurs perplexe comme si la discipline pouvait se diviser en courants idéologiques. Sans d’ailleurs rejeter les apports effectifs du marxisme, cette expression m’a toujours paru saugrenue, s’agissant plutôt de défendre une sociologie scientifiquement construite, avec des concepts, des méthodes, des analyses appropriées. L’important est de rendre intelligible les rapports sociaux et d’envisager la connaissance exacte, le plus possible en tout cas.

Pendant cette période du Lersco, l’apport de chercheurs extérieurs, par le biais des séminaires et des soutenances de thèse, fut également capital pour moi. En effet, à ces occasions, Michel Verret réussit à faire venir à Nantes des noms prestigieux des sciences sociales, aux orientations théoriques et aux perspectives méthodologiques parfois proches, parfois moins. Je m’y rendais à chaque fois avec un vif intérêt car j’y découvrais de multiples sensibilités scientifiques, j’y appréhendais la diversité des objets. La liste n’est sans doute pas exhaustive, ma mémoire étant probablement sélective, mais parmi ceux qui ont répondu à l’invitation figurent Maurice Agulhon, Marc Augé, Raymond Boudon, Alain Girard, Claude Javeau, Annie Kriegel, Françoise Lautman, Henri Mendras, Robert Muchembled, Michèle Perrot, Madeleine Rébérioux, Jean Rouch, Renaud Sainsaulieu, Martine Segalen, Jean-René Tréanton, Jean-Pierre Vernant…. Les Cahiers du Lersco, certes à faible diffusion, constitueront une référence scientifique et symbolique indéniable et exerceront une influence certaine sur les chercheurs nantais, depuis le numéro 1 proposant des autobiographies de militants de la CGT rassemblées par Jean Peneff (1979) jusqu’au dernier numéro, le n° 15, en 1994, présenté par Gilles Moreau sur les élèves des lycées professionnels. J’ai l’honneur, en 1983, de prendre en charge le numéro 5 sur la vieillesse ouvrière, dans lequel furent exposés les résultats de mes investigations qualitatives auprès de retraités du bâtiment et de retraités de la métallurgie.

Il faut noter, par ailleurs, les effets, sur ma démarche scientifique, de la position institutionnelle de Michel Verret qui devint président de la Société Française de Sociologie et qui encouragea les rapprochements avec la Société d’Ethnologie Française. Un indice de ce rapprochement fut la tenue à Nantes, en 1983, à son initiative, d’un colloque sur les cultures populaires organisé conjointement par les deux sociétés, marquant ainsi les esprits, les miens en particulier : Françoise Dubost, Colette Petonnet, Martine Segalen, Marc Abeles, Guy Barbichon sont alors venus à Nantes et cette complicité avec les ethnologues ne se démentira plus. Outre les connaissances qu’il m’a transmises, Michel Verret m’a communiqué le penchant humaniste qu’il introduisait dans les relations pédagogiques et m’a permis de penser ma sociologie, à la fois dépendante des autres et indépendante des systèmes d’analyse imposés.

Mon apprentissage a bénéficié de l’influence déterminante de quelques autres figures marquantes. Celle de Guy Jumel, un collègue cette fois, historien dans le Département des Carrières sociales de l’IUT de Rennes, dans l’équipe pédagogique que je rejoins en 1987, en fait incontestablement partie. Je n’ignorais pas, bien entendu, la contribution décisive des historiens à l’étude de la société donc à la sociologie mais, avec Guy Jumel, je vais passer de la conception un peu abstraite de la proximité entre l’histoire et la sociologie à une véritable expérimentation. En 1990, il nous a fallu au préalable nous connaître et nous apprécier, nous décidons d’unir nos forces et, en partant de mon nouveau domaine de recherche, de concevoir un enseignement commun, en binôme, intitulé Histoire et sociologie des pratiques ludiques et sportives. Pendant 5 heures hebdomadaires, nous rassemblerons toute la promotion de Seconde année, pour une intervention divisée en plusieurs séquences : cours magistral d’Histoire des jeux et des sports, en priorité ceux de l’Antiquité et du Moyen âge, bien sûr assuré par Guy Jumel ; cours de Sociologie traitant notamment de la naissance des sports, de leur dimension sociale, des goûts sportifs et de la sociabilité sportive, que je prends bien évidemment en charge ; travaux dirigés sur les méthodes d’enquête que nous encadrerons tous les deux, en privilégiant le dialogue, avec l’objectif de parfaire la formation des étudiants à l’archivistique et à la recherche documentaire, à l’enquête par questionnaires, aux techniques de l’entretien et de l’observation, au traitement de l’image. En fin de séance, nous échangions sur l’avancement des travaux, une autre demi-journée par semaine étant accordée aux étudiants pour se rendre sur le terrain et réaliser leurs investigations, par groupe de 4 ou 5, à partir d’un thème choisi. Les étudiants, ravis de réaliser des choses par eux-mêmes et séduits par la formule pédagogique inédite, plus dynamique et plus diversifiée, furent particulièrement fiers de présenter, devant toute la promotion, en fin d’année universitaire, le produit de leurs travaux combinant compte rendu écrit, photographies, enquêtes, films… C’est ainsi que nous disposerons de petites recherches, certes imparfaites mais riches d’informations sur des thèmes souvent méconnus : le baby foot, le bridge, les jeux de comptoir, le palet, le cyclisme régional, la boule bretonne, les fléchettes, la lutte, les échecs, le billard, la gymnastique… L’objectif de sensibiliser nos étudiants, non spécialistes, aux sciences sociales mais aussi d’acquérir des connaissances sur des milieux qu’ils auront à fréquenter, en tant qu’animateurs socioculturels, présentait, pour nous enseignants, l’énorme avantage d’introduire une pédagogie stimulante, à deux voix, et un dialogue entre les représentants de deux spécialités, certes voisines mais néanmoins distinctes, car nous prenions la parole soit pour conforter celle de l’autre, soit pour la compléter, soit pour la nuancer. Ainsi, le débat fut permanent, y compris avec les étudiants, à propos de la validité des sources, de la périodisation, de l’instauration de la preuve, du statut de l’enquêteur. Guy Jumel m’invitait de temps à autre à expliciter des notions que nous avons parfois tendance, en sociologie, à utiliser sans précaution : société, groupe, représentation, rapport social, domination… Cela permit à l’un et à l’autre de réfléchir à sa spécialité et à sa propre pratique tout en s’enrichissant mutuellement. Cette expérience nous incitera directement à concevoir un ouvrage exposant les méthodes croisées de recueil, de traitement et de restitution de l’information qui sera publié en 1997 sous le titre Méthodologie des pratiques de terrain en sciences humaines et sociales. Nous entendions ainsi livrer des indications, dans une perspective exhaustive sans doute un peu ambitieuse, à la fois sur l’enquête quantitative, le travail documentaire, le diagnostic, le stage, la monographie, l’exploitation iconographique, l’analyse de contenu, le traitement statistique, la production écrite…

Nos activités communes furent nombreuses puisque nous avons en outre participé à des colloques pour présenter l’état de nos réflexions. C’est ainsi que nous irons au Festival d’Histoire de Montbrison, en 1998, dont l’intitulé, cette année-là, nous avait séduit : « À quoi joue-t-on ? Pratiques et usages des jeux et jouets à travers les âges ». Nous y avons présenté une communication commune sur Pouvoirs et sociabilités dans les jeux sportifs. En passant en revue certains jeux d’hier et d’aujourd’hui – papegault, paume, palet, boule – nous avons essayé de montrer les enjeux sociaux (rassemblements sélectifs, sociabilités différenciées, mises en scène festives) et les enjeux politiques (célébration municipale, réglementation étatique, contrôle des institutions) qu’ils suscitent. Notre collaboration scientifique, dans la perspective d’une lecture sociologique des situations historiques et d’un éclairage historique des réalités sociologiques, débouchera sur la publication, en 2002, d’un ouvrage intitulé tout simplement La socio-histoire. Notre ambition était de montrer en quoi, en certaines circonstances et sur certains objets, la conjugaison de sources, de méthodes, d’analyses habituellement rattachées à l’une ou l’autre des deux disciplines est fructueuse.

Notre coopération se concrétisa enfin dans le domaine de la formation professionnelle et continue. Sachant que j’avais étudié les réalités du travail à l’usine Thomson puis à EDF/GDF et que j’avais, dans cette dernière entreprise, au niveau régional, procédé à l’évaluation d’un stage expérimental sur la Conduite de réunion, Guy Jumel me proposa, en 1991, de faire des interventions en binôme sur l’animation d’équipe et la résolution de problèmes. Mon collègue avait déjà expérimenté ce type d’interventions pour un Cabinet de consultants dans les secteurs de la banque et de l’artisanat. Non sans appréhension, je me lançais alors dans l’aventure d’une nouvelle pédagogie à deux, en y découvrant les spécificités de la formation professionnelle. En effet, avec des effectifs réduits et des moyens appropriés, celle-ci autorise, de manière dynamique, des postures pédagogiques inhabituelles, entre les apports théoriques, les tours de table, les exercices pratiques, les mises en situation, les références aux expériences des uns et des autres. J’ignorais que je me lançais dans une activité qui allait durer plus de quinze ans, à Angers, à Nantes et à Rennes, que ce soit dans les Diplômes d’Université devenus Licences Professionnelles ou les Maîtrises Appliquées et les DESS devenus Masters Professionnels. Ce type d’intervention duale, au cours de laquelle on est alternativement formateur et observateur, m’a permis de réfléchir à ma pratique pédagogique et, je crois, de progresser dans le métier, que ce soit pour ma capacité à communiquer, ma prise d’initiative, mes réactions à l’imprévu, ma volonté d’adapter les contenus aux différents publics. Si j’ai des compétences en matière de transmission des savoirs, je le dois pour une part à Guy Jumel.

Une autre relation durable a été, et est encore, capitale pour moi : celle que j’entretiens avec Christophe Lamoureux. Nos parcours respectifs présentent de fortes analogies puisque nous avons d’abord été recrutés en IUT, lui à Angers en 1988, moi à Rennes, en 1987, avant de revenir sur nos terres estudiantines, à Nantes, où nous sommes devenus collègues après y avoir été étudiants, dans des promotions différentes il est vrai, le privilège de l’âge m’étant accordé. Nous nous sommes connus au milieu des années 80 et nous nous sommes d’abord côtoyés dans les séminaires de doctorat. Nos discussions sur le statut pédagogique et scientifique de la sociologie n’ont jamais cessé, d’autant que nos objets de recherche sont proches, Christophe Lamoureux ayant mené des travaux sur la sociabilité ouvrière, l’identité locale, le sport populaire avant de se tourner vers le cinéma. De ceux-ci, je retiens deux analyses fondamentales que j’exploiterai dans mes propres recherches : d’une part, que les différentes formes de sociabilité s’entrecroisent, s’inscrivent dans un tissu de relations mêlant le professionnel, le résidentiel, le familial, le divertissement en fonction d’un territoire propre à chaque groupe social
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