Recherche du temps libre Tome 1







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13 ; d’autre part, que la culture populaire est aussi, en partie, une culture de l’entre soi, autour de relations, de pratiques, de représentations, d’émotions à la fois communes et distinctes, dans une perspective contradictoirement identitaire et concurrentielle14. Je retiendrai aussi de Christophe Lamoureux qu’une des façons appropriées d’examiner ces réalités sociales complexes, est de recourir à l’investigation ethnographique, approfondie, prolongée. Ces apports à la fois méthodologiques et analytiques m’inspireront pour mener à bien mon étude des milieux boulistes et montrer des réalités ambivalentes telles que l’identité locale et la rivalité entre quartiers, la volonté égalitariste et le prestige du champion, le refus du formalisme et l’attrait pour le rassemblement, le goût du spectacle et la préférence pour la participation15.

Il me faut enfin citer un autre collègue nantais pour ce qu’il m’a apporté en matière d’ouverture internationale. Il s’agit de Yves Tertrais qui, en me proposant, il y a moins de dix ans, de travailler avec lui au développement de l’activité internationale dont il avait la charge, allait transformer ma vision de l’université et de la sociologie. Certes, j’étais convaincu, depuis longtemps, du bienfait des séjours étudiants à l’étranger mais, en participant directement à l’organisation des échanges, j’en suis progressivement arrivé à constater leur richesse et leur impact sur nos pratiques, pédagogiques et scientifiques. L’accueil d’étudiants étrangers dans mes cours, la visite de collègues d’universités partenaires, la lecture de travaux étudiants expatriés m’ont persuadé qu’il fallait essayer de comprendre les autres systèmes de formation et de prendre en compte des conceptions sociologiques distinctes.

Chaque pays a sa propre tradition sociologique. Chaque discipline s’inscrit en effet dans une histoire scientifique et sociale particulière et répond aux intérêts spécifiques du pays considéré. Dans le monde arabe par exemple, l’Egypte, et c’est bien sûr assez logique, considère l’archéologie comme la science sociale par excellence ; l’Algérie accorde une priorité à l’économie et à ses promesses de développement ; le Liban multiconfessionnel attache une importance essentielle à la philosophie16. En Europe, la sociologie obéit également à des principes différents selon les pays. Par exemple, la sociologie allemande se constitue autour de ses fondateurs (Max Weber, Georg Simmel, Ferdinand Tönnies, Karl Mannheim et Werner Sombart) et introduit un lien plus fort qu’ailleurs avec l’économie et l’histoire. Elle sera en outre influencée ultérieurement par plusieurs courants : la théorie critique de l’École de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer), la théorie de la connaissance incarnée notamment par Alfred Schütz, la théorie du processus de civilisation développée par Norbert Elias. La sociologie allemande connaît une période d’effacement sous le nazisme, ce qui explique sa proximité, lors de sa reconstruction, avec la science politique et son ouverture aux recherches anglo-saxonnes. Signalons enfin que le développement de la sociologie allemande repose largement sur le financement de fondations, ce qui peut expliquer les priorités accordées à la sociologie urbaine, à la sociologie de l’intégration européenne, à la sociologie des migrations.

Malgré des difficultés liées aux soubresauts politiques et à la jeunesse de la nation, la sociologie italienne est désormais bien implantée dans l’espace académique. L’oeuvre de Vilfredo Pareto (1848-1923) en constitue une référence essentielle. Elle introduit notamment une nette séparation entre la sociologie et l’économie. Son influence reste actuelle et explique notamment l’attachement des chercheurs italiens à l’étude des idéologies. Il faut noter, dans cette perspective, l’impact non négligeable soit de la pensée catholique, soit de la problématique marxiste pour imposer une science de la société très liée à la science politique.

La Grande-Bretagne, pour mentionner un dernier contexte, s’est constituée autour de grandes enquêtes sociales de la fin du XIXe siècle, d’où la forte considération encore actuelle pour les méthodes empiriques, et a subi l’influence déterminante du fonctionnalisme incarné notamment par des anthropologues de renom tels que Bronislaw Malinowski et Alfred Radcliffe-Brown. La sociologie britannique reste très influencée par les autres sciences sociales – anthropologie et histoire surtout - et se tourne en priorité vers l’étude du statut des femmes, de l’identité raciale, des médias. S’il fallait les définir, on pourrait sans doute affirmer que les sociologues britanniques sont plus que les autres ouverts à l’interdisciplinarité et au pluralisme méthodologique (traitement quantitatif, enquête de terrain, récits de vie, archives…).

Sur le plan de l’enseignement, la comparaison internationale permet de constater rapidement que les différentes façons d’enseigner sont l’héritage d’une tradition nationale. L’Université française laisse notamment moins de place aux initiatives étudiantes que la plupart des autres pays, elles reposent sur des modalités d’examen privilégiant beaucoup plus que les autres l’excellence rédactionnelle, elle adopte des systèmes d’évaluation – la note sur 20 qui peut comprendre une décimale et la sacro sainte moyenne arithmétique – à la prétention universelle alors qu’ils sont très atypiques, comme si la vérité de l’évaluation se trouvait dans une note incontestable. Les étudiants venus d’autres pays, le plus souvent formés différemment, transforment le déroulement et le contenu des cours qu’ils fréquentent. La plupart des étudiants étrangers, pour des raisons qui tiennent à l’histoire de la sociologie dans leur propre pays, combinent très souvent un savoir livresque plus conséquent que les étudiants français mais, en contrepartie, une expérience de l’enquête plus limitée. Dans de nombreux pays, notons en outre qu’on accorde plus d’importance que chez nous au débat et à la controverse entre étudiants.

L’activité internationale initiée par Yves Tertrais est devenue essentielle au sein de notre UFR puisque nous sommes en mesure de proposer aujourd’hui plus de 30 destinations, en Europe surtout mais aussi hors Europe. Les étudiants expatriés sont en quelque sorte les ambassadeurs de la sociologie nantaise. Certains réalisent des mémoires de Master, soit professionnels, soit de recherche, lors de leur séjour à l’étranger, ce qui favorise l’accumulation de données sociologiques sur des pays parfois méconnus. Une autre conséquence de cette orientation internationale a été la mise en place d’un séminaire de recherche sur la comparaison internationale. Depuis trois ans, enseignants et étudiants intéressés par cette démarche communiquent leurs résultats d’enquête ou leurs réflexions méthodologiques. Des séances ont porté par exemple sur le rapport au temps des études en France et en Italie, la laïcité ainsi que l’accueil des immigrés dans ces deux mêmes pays, la lecture publique en France et en Allemagne, les politiques publiques France/Québec, les sciences dans le monde arabe. Quelques intervenants ont plus insisté sur la posture comparative elle-même avec des thèmes comme la comparaison à l’échelle régionale, la comparaison des pratiques culturelles ou encore la comparaison monographique. L’intérêt majeur, sur un domaine finalement peu expérimenté, est de défricher, d’explorer, de progresser ensemble. Pour ma part, influencé en priorité par l’histoire de la sociologie en France, j’avais quelque réticence à envisager spontanément la perspective comparative. Ma participation au séminaire et la préparation de mes communications m’ont progressivement amené à considérer, tout en examinant les limites et les obstacles de la méthode, comme opératoire l’hypothèse émise par Yves Tertrais, selon laquelle la variable nationale devait être introduite pour mesurer son poids sur les pratiques et les mentalités. L’appartenance à un pays donc à une culture, en sus des variables sociales, culturelles, symboliques systématiquement privilégiées, exerce ses effets propres. J’en reparlerai en fin de mémoire lorsque j’exposerai mes travaux actuels et mes projets.

Avec le recul, je me rends compte que ces sociologues avec qui j’ai eu des affinités sont, pour moi, des personnes références qui ont, chacune à leur niveau, profondément influencé mes pratiques d’enseignement et de recherche. C’est largement grâce à elles que j’ai compris le lien entre la pratique scientifique et les expériences personnelles. Dans le cadre de l’enseignement, j’applique ce présupposé, non exclusivement bien sûr, en sollicitant celles des étudiants. Je leur demande de se confronter aux réalités de leur phratrie, de leur parcours, de leur vie quotidienne, pour penser la société, pour poser les bonnes questions, pour adopter la posture appropriée, faite de rigueur mais aussi de doute, de prise en compte des résultats mais aussi de leur critique. Il y a malgré tout un inconvénient que de nombreux sociologues ont intériorisé, celui de renvoyer des étudiants à leur condition de classe, de dominé, d’immigré, et à la souffrance à laquelle elle est associée, ou à des moments de vie douloureux. Je n’oublierai jamais, au début de ma carrière, alors que je mettais en évidence, en référence à l’ouvrage de Durkheim, les mécanismes sociaux du suicide, la réaction indignée d’une étudiante qui m’apprend que sa jeune sœur vient de se suicider et qui m’accuse de rapporter cet événement tragique à une simple logique sociale. Par la suite, j’évoquerai toujours les statistiques du suicide avec parcimonie et extrême prudence, en commençant par évoquer les limites de la démonstration quantitative.

La sociologie m’a toujours semblé une aventure intellectuelle, à l’inverse de la rigidité et de l’application mécanique de formules toutes faites, au cours de laquelle on choisit des objets, des terrains, des temporalités et on produit des résultats. Mon parcours, et il faut y inclure mes expériences et mes rencontres, m’incite à penser la question de manière épistémologique, celle qui renvoie à la définition scientifique de la sociologie : postures, contenus, procédures, par rapport aux autres sciences. Depuis mes années d’apprentissage, il est vrai aussi que la certitude d’une sociologie comme science s’est partiellement émoussée au profit d’une discipline spécifique, intermédiaire entre philosophie et science dite dure, « à la fois comme une pensée spéculative de type philosophique et comme une discipline positive enracinée dans les faits »17

Ma sociologie résulte bien sûr de l’acquisition académique mais elle porte aussi, me semble-t-il, la marque d’autres expériences biographiques : mes différents contrats d’étude avec des partenaires de l’activité économique, sociale et culturelle entre 1982, année de soutenance, et 1987, année du recrutement à l’université ; mes interventions en formation continue qui m’exposent aux interrogations de professionnels ; mes conférences sur les méthodes d’enquête, sur le rôle social des jeux et des loisirs, destinées à un public non spécialisé ; mes engagements aux côtés de militants des loisirs et des jeux populaires dans le cadre de l’Institut culturel de Bretagne. Tout ceci construit ma réflexion sur le statut, la production et l’usage des connaissances, entre sociologie fondamentale, science pure et désintéressée d’une part, et sociologie appliquée, utile, pragmatique, enseignée d’autre part. Sans doute aurais-je essayé de contribuer aux deux, de réunir les inconciliables, avec hésitations, sans parvenir à choisir et à revendiquer pleinement l’une ou l’autre. J’ai toujours été dérouté par les reproches auxquels on s’exposait : le public non spécialisé considère la sociologie comme trop abstraite, désincarnée, inutile, obscure tandis que le public initié est prompt à rejeter ses aspects pratiques, concrets, empiriques. La satisfaction des uns et des autres semble impossible. Cette lutte généralement feutrée se retrouve sur un plan pédagogique, les orientations entre une sociologie professionnelle, plus concrète, c’est-à-dire conçue, au moins en partie, en lien au marché du travail et celles d’une sociologie basée sur des connaissances fondamentales, plus abstraites, semblant inconciliables. Cette dualité se retrouve dans les Masters, Masters professionnels d’un côté et Masters recherche de l’autre. La grande peur, certes en partie justifiée, avec les premiers, étant pour les chercheurs de se retrouver pieds et poings liés aux entreprises donc de perdre leur indépendance. Je me demande néanmoins si de telles craintes ne sont pas excessives, la recherche financée étant dépendante de toute manière d’organismes de tutelle, en France, le plus souvent, l’Etat ou les collectivités territoriales.

Les contrats d’étude que j’ai réalisés entre 1982 et 1987 m’ont imposé indéniablement des obligations à l’égard du commanditaire, peut-être des autocensures, mais elles existent aussi dans la recherche strictement universitaire, d’un autre ordre probablement, le jugement de l’entreprise étant remplacé par celui des pairs. On rédige donc toujours pour des destinataires. Ces contrats m’ont aussi imposé des règles de travail : rédaction synthétique et claire, respect d’un calendrier, restitution résumée et orale, déontologie rigoureuse, investigations judicieuses. Finalement, ces exigences propres au statut de chercheur sur commande, avec un engagement participatif fort, des grilles d’analyse spécifiques, relèvent d’une nécessaire rigueur, bien utile dans toutes les autres sphères du métier de sociologue pour le contrôle des sources, l’analyse prudente des données, le croisement des investigations, la vigilance rédactionnelle. Cette expérience des contrats d’étude, ajoutée à mon passage comme enseignant à l’IUT de Rennes où je dus montrer, pour ne pas dire démontrer, le lien entre réflexion sociologique et pratique de l’animation socioculturelle18, mes interventions en Formation continue, mes enseignements méthodologiques, mes cours théoriques sur la culture et les loisirs, mes publications, mes conférences et mes participations à de nombreux colloques font sans doute que j’ai opté pour une vision plurielle de la sociologie.

Il faut dire aussi, depuis mes débuts, que j’ai observé des évolutions heureuses puisque la sociologie est aujourd’hui moins confidentielle et n’est plus considérée comme une spécialité réservée à quelques intellectuels politisés et idéalistes, aux publications peu diffusées, limitées aux initiés. L’idée dominante, me semble-t-il, était aussi que c’était une spécialité aux contours relativement définis, entre les fondateurs (Durkheim, Weber), les anthropologues (Mauss, Levi-Strauss, Malinowski) et les penseurs marxistes (Marx, Engels, Althusser), avec des méthodes d’investigation, notamment l’enquête statistique, non contestées et des analyses en termes de classes sociales plutôt bien considérées. Je n’en avais pas conscience au début de mes études mais je découvre progressivement que la sociologie – et donc ma sociologie – n’est pas totalement indépendante d’un contexte social et intellectuel, ce que témoignerait par exemple l’intérêt très vif dans les années 70 pour l’étude de la mobilité sociale – il faudrait plutôt dire l’immobilité sociale puisque c’était elle qui était mise en avant - avec l’idée sous-jacente que la société est injuste puisque basée sur la reproduction sociale, en termes scolaire, matrimonial, professionnel. Quelques voix se font entendre, il est vrai, pour contrebalancer cette théorie générale omniprésente. L’ouvrage de Raymond Boudon, L’inégalité des chances, publié en 1973 en est un exemple célèbre. Tout en ne niant pas le poids de la stratification sociale, celui-ci se démarquait des théories de la reproduction sociale et donnait priorité au choix rationnel des formations par les individus. Il concluait à une diminution de l’inégalité des chances donc à une démocratisation de l’enseignement, quoique lente. Il faut le reconnaître, pour des raisons théoriques évidentes, les enseignants nantais incarnant d’autres sensibilités furent peu attentifs aux transformations des mécanismes de sélection sociale issues de l’augmentation des taux de scolarisation. Une telle argumentation, sans être dissimulée, fut assez négligée dans l’enseignement dispensé et m’affectera assez peu. Il aurait été pourtant bien utile de saisir la transformation plus rapide de la structure scolaire par rapport à la structure sociale qui mènera par exemple des publics nouveaux à l’université. Le fait que les catégories populaires soient moins favorisées que les autres est une chose, qu’elles le soient toujours autant en est une autre. Sans revendiquer une certitude statistique, je suis frappé de constater la proportion non négligeable, en sociologie, d’enseignants du supérieur d’origine populaire – Laurence Viry livre de beaux témoignages recueillis auprès d’eux19 - ce qui va à l’encontre de la simple reproduction des élites intellectuelles. Certes, il faudrait, pour être plus juste, scinder cette catégorie en plusieurs fractions et sans doute constater que la fraction la plus haute est de haute origine.

L’un des rôles essentiels attribué à la sociologie, en tout cas c’est ce que je crois comprendre, est donc d’observer la composition sociale, de mesurer statistiquement le poids de la reproduction sociale et d’en révéler les mécanismes. Là encore, avec le recul, cette vocation ne me paraît pas complètement fausse mais elle me paraît très réductrice, d’abord parce que, cette reproduction n’étant pas totale, il faudrait donc s’intéresser à ceux qui y échappent, ensuite parce que la sociologie doit se préoccuper de bien d’autres sujets. C’est ce que je ferai !

Il m’a fallu aussi me départir d’une sociologie française longtemps centrée sur elle-même et largement ignorante des autres sociologies. L’illusion est que la sociologie est relativement unifiée autour de l’étude des classes sociales, mais c’est oublier que la sociologie pratiquée à Nantes n’est pas généralisée, illusion d’autant plus forte que les enseignants nantais sont recrutés, au moins à ses débuts, fin des années 60/début des années 70, sur des bases à la fois scientifiques et idéologiques. Cette forte affirmation d’une sociologie enracinée dans l’analyse des classes sociales renvoie à une conception univoque de l’histoire, celle de Karl Marx indiquant que la classe est rattachée à une étape du mode de production capitaliste débouchant sur la dictature du prolétariat puis, dans une phase ultime, sur l’apparition d’une société sans classes. Dans l’enseignement sociologique qu’on nous dispense, le paradigme historique à visée scientifique rejoint le projet de transformation sociale. Les rapports de classe sont l’objet central de la sociologie, notamment de la sociologie du travail, avec l’idée que le travail structure l’ensemble de la vie sociale, notamment pour les ouvriers dont la conscience de classe est la plus affirmée. Le postulat étroitement déterministe adopté est que la position sociale de classe, concrètement identifiée par la CSP, entretient une relation de dépendance directe avec le mode de vie qui lui-même génère et explique les représentations, les conceptions, les goûts. Pierre Bourdieu révisera quelque peu ce schéma en distinguant position et situation de classe20 puis en introduisant, par une relecture de la nomenclature des CSP, les notions de capital économique, capital culturel, capital social, capital symbolique pour classer les individus. De fortes inégalités subsistent et les attitudes restent déterminées par la détention de ces différentes formes de capitaux mais la correspondance apparaît aujourd’hui moins systématique, les styles de vie deviennent brouillés, la condition de classe ne constituant plus un principe unificateur des pratiques, notamment culturelles. Suite à la déstructuration de la classe ouvrière, au démantèlement industriel, aux révisions idéologiques, « le discours de classe, au sens marxiste, disparaît pratiquement de la littérature sociologique, en France, au cours des années 1980 »21. Ce renoncement quasi général s’accompagne d’une révision du paradigme déterministe dans la mesure où la possibilité de rendre le système social scientifiquement intelligible est désormais discutée. Le travail, et sa sociologie, perdent une partie de leur hégémonie, on s’intéresse aux trajectoires individuelles, on accorde plus d’intérêt aux méthodes qualitatives, on assiste à un éclatement des formes d’identification. Ces transformations du champ sociologique m’inciteront indirectement à affirmer ultérieurement l’importance des loisirs.

Aujourd’hui, à la différence des années 70 de ma formation, la discipline est encombrée de publications, colloques, interventions télévisées mais avec de fortes interrogations sur sa réelle utilité, sa contribution au combat politique étant moins décisive et son éclairage sur les projets politiques étant devenu accessoire. Peut-être est-elle sur ce plan détrônée par les sciences politiques proprement dites. Il reste cependant vocation à la sociologie, ce n’est déjà pas si mal, à proposer des vérités sur la vie en société. Cela pose aussi la question de sa véritable scientificité – une science dite « molle » peut-elle énoncer des lois générales ? -, ce qui incite à examiner le principe de réfutabilité. Mais les sociologues ne disposent pas d’une grande théorie à laquelle se rattacher : « ils en sont souvent réduits à improviser des discours improbables de conceptualisations bigarrées, d’observations empiriques au petit bonheur la chance et de rationalisations méthodologico-épistémologiques obscures »22.

Comme le souligne François Dubet, « à l’aube des années 1990, la topographie de la sociologie s’est profondément transformée. Peut-être parce que les équipes, les laboratoires et les chercheurs sont beaucoup plus nombreux, parce que la sociologie est enseignée dans les lycées et parce qu’elle est plus présente dans l’expertise et les débats publics, on voit se former un archipel complexe de tendances, d’écoles et de groupes dont aucun n’est vraiment hégémonique. D’une part, la division du travail sociologique s’est accentuée en fonction des objets étudiés (…). D’autre part, les paradigmes aussi se sont multipliés (théorie de l’action, interactionnisme, ethnométhodologie) »23. Apparaissent de nombreuses hybridations possibles dont mes travaux les plus récents portent peut-être la marque : confrontation interdisciplinaire, comparaison internationale, méthodologies croisées, analyses conjuguées. L’idée que la société serait un ensemble cohérent et un système totalement déterminant – idée peu contestée lors de mes études – est une idée qui a fort décliné, même si les partisans de Bourdieu l’ont quelque peu pérennisée.

Pour ma génération, la croyance répandue est que la sociologie, par ses études théoriques et scientifiques, propose des solutions en vue de réformes sociales. La croyance (durkheimienne) est que la sociologie participe à l’amélioration de la société, idée peut-être confortée en 68. Ses ambitions inaugurales de rassembler sous sa bannière, de manière hégémonique, toutes les sciences sociales, ayant échoué, la sociologie se retrouve désormais en concurrence directe avec d’autres spécialités pour proposer, ni plus ni moins, des systèmes de compréhension de la vie en société : histoire, anthropologie, communication, science politique, démographie, chacune contribuant à comprendre les mécanismes cachés du fonctionnement social.

Les objectifs de la sociologie sont désormais devenus multiples : la sociologie peut avoir pour objectif de dire comment les gens vivent ensemble24 ; de traiter les grands problèmes sociaux ; de dire ce que l’individuel doit au collectif ; d’aider à la décision politique ou managériale ; de résoudre des problèmes concrets (« la banlieue », « la délinquance », « l’immigration », « le chômage »…). En outre, le travail sociologique s’effectue de manière éclectique – à l’université, dans les institutions de recherche, dans les instituts de sondage et de statistique, dans les entreprises et administrations, dans les médias…- ce qui introduit une vision brouillée et confuse de la discipline. Ceci est à rapporter à l’hyper spécialisation croissante de la discipline : « Dans la confrontation généralisée des disciplines aux objets, la sociologie fait chaque jour davantage figure de parent pauvre. Elle ne peut en effet asseoir son identité sur le monopole d’une technique spécifique et reconnue (tout le monde fait des enquêtes) comme le fait l’économie politique avec l’économétrie, elle ne peut se prévaloir du contrôle des sources comme le font les historiens, ni des voyages au long cours, et encore moins de techniques d’écoute et des tests de psychologues et autres psychanalystes. Au moins pensait-elle disposer d’un objet plus général et plus noble que les autres, l’interrogation du rapport social en tant que tel ou mieux la réflexion sur la société, ensemble des sous-ensembles. Aux sciences sociales spécialisées les sous-ensembles, au sociologue la parole globalisante sur l’ensemble le plus général »25. Ce constat désabusé est sans doute excessif mais il est vrai que l’objet de la sociologie est peu différencié - « la société » - et que ses méthodes résultent d’emprunts à d’autres labels. Le métier de sociologue est mal identifié – nous avons tous été confrontés à la confusion récurrente avec le psychologue ou le travailleur social - ou, pour le dire autrement, l’identité professionnelle du sociologue est mal définie. La méthode classique ou canonique de la spécialité – l’enquête statistique – rend finalement mal compte des changements sociaux, la photographie sociale qu’elle délivre est vite dépassée, sans parler du fait que le quantitatif est beaucoup moins qu’avant en odeur de sainteté chez les nouveaux sociologues. La rupture ne passe plus obligatoirement par l’objectivation statistique ; la recherche relève, comme le soulignait Michel de Certeau, du bricolage intellectuel ; la micro-sociologie a acquis ses lettres de noblesse, ce qui fait dire à Jacques Lautman que, loin de la prophétie sociale, la sociologie est « la science des petits faits vrais »26, d’où la nécessité, pour moi en tout cas, d’observer ceux-ci sur le terrain.
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