Recherche du temps libre Tome 1







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2. L’attrait du terrain

Je le dis tout net : ma conception de la sociologie, tout en s’inspirant bien entendu des auteurs étudiés, s’est largement construite autour de l’enquête de terrain, marque de fabrique nantaise il est vrai puisque les enseignements de méthode qualitative et quantitative y sont en bonne place : « leurs mémoires (à l’université de Nantes) donnaient des exemples de petites enquêtes reposant sur des statistiques, des entretiens, parfois sur un peu d’observation. Plusieurs de ces maîtrises nous semblèrent très intéressantes »27. Cette approche est en conformité avec mes compétences et attirances pour le rôle d’enquêteur proche, confident qui pense approcher la réalité sociologique en accordant la priorité aux investigations. J’opte en priorité pour le terrain, dans son sens à la fois spatial et sociologique, celui du terrain à défricher, celui de la méthode à mettre en oeuvre (telle enquête, tel dispositif d’investigation) et celui de la thématique retenue (l’étude de telle fête, de tel jeu….). On ne peut dissocier les résultats de la recherche et les démarches organisant leur production, les conclusions des travaux et les protocoles méthodologiques y menant. Les procédures de description doivent être examinées autant que les procédures d’analyses des phénomènes sociaux. J’adhère à l’idée mentionnée par Jean-Claude Passeron que la sociologie se distingue du sens commun en étant une science empirique définie par l’enquête, ce qui implique d’associer investigation concrète et investissement théorique28.

Cette posture renvoie à mon goût du concret, d’un concret multiple réunissant le témoignage, la distribution statistique, le comportement observé, l’image, l’archive, avec la préoccupation constante de la critique des sources, celles de première main qui ne sont pas pour autant irréfutables ou celles de seconde main (la donnée statistique est une construction). Cette vigilance a pour effet de nuancer le propos sociologique que je préfère considérer, même après vérification, comme plausible plutôt que vrai. Cette démarche n’est pas singulière, si l’on en croit les propos de Daniel Bizeul sur les objectifs des sociologues : « aboutir à une information sûre et vérifiée et à une compréhension acceptable, en recourant aux témoignages, aux preuves matérielles, à leurs propres observations, en exerçant un doute méthodique sur ce qui est déclaré ou montré, en diversifiant les sources et en recoupant les informations, en opérant une reconstitution qui soit étayée par des preuves et apparaisse plausible »29.  

Bien qu’elle soit longue, fastidieuse, perturbante, académiquement moins rentable, j’ai préféré mettre l’investigation de type ethnographique en bonne place, deux traditions fondatrices se conjuguant sur ce plan : celle des premiers ethnologues de terrain (Franz Boas notamment) et celle des sociologues de l’école de Chicago. Daniel Cifaï rappelle que la recherche pionnière qui fait le lien entre l’une et l’autre est celle de W.B. Dubois, The Philadelphia Negro, publiée en 1899, qui conjugue entretiens, cartographies, questionnaires, observations, comparaison historique, bien avant Middletown, des époux Lynd, publié 30 ans plus tard et qui reposera sur une méthodologie similaire, et même The Polish Peasant, souvent cité sur ce plan, bien que cela soit plus contestable car surtout issu de correspondances, publié à partir de 1918. L’histoire des méthodes de terrain en sociologie qui se concentre souvent sur l’observation participante pratiquée à Chicago dans les années 50 - par Becker, Goffman et Hughes notamment - est quelque peu à réviser puisque des investigations réalisées ailleurs sont aussi à considérer, ne serait-ce qu’en France à la même époque, dans le domaine du travail, avec Jacques Dofny, Jacqueline Frisch-Gautier, Renaud Sainsaulieu, Alain Touraine par exemple30. Ceci dit, malgré ses mérites indéniables, l’enquête de terrain est un mode parmi d’autres de production des données en sciences sociales, l’enquête dite qualitative ayant des procédures moins formalisables - elle requiert intuition, improvisation, bricolage des approches - que l’enquête dite quantitative.

On entend souvent dire que l’enquête de terrain ne s’apprend pas dans les livres : certes, elle s’acquiert mieux par l’expérience même, en se confrontant soi-même à ses réalités, mais la connaissance de la tradition, y compris française, avec il est vrai du retard par rapport à l’anglo-saxonne, ne doit pas cependant être négligée31. Elle m’a été précieuse pour concevoir la notion d’inventaire et l’opportunité de recenser les objets de la vie quotidienne, avant de considérer la culture de leurs propriétaires. L’inforjetable, article de Yvette Delsaut32, est une illustration brillante de cette posture, les objets de la vie domestique étant révélateurs de goûts et dégoûts, de cultures du corps, de styles de vie. Alors que dans la plupart des travaux publiés et des enseignements que j’ai reçus, les dimensions personnelles du travail de terrain sont tenues pour négligeables, j’y accorde beaucoup d’importance, d’où la nécessité d’un journal intime de terrain pour réfléchir à son rôle, son implication, sa motivation. Le terrain est une expérience scientifique mais c’est également une expérience humaine au cours de laquelle nos valeurs sont bousculées, l’impression fréquente étant en effet de succomber au voyeurisme et de déposséder les observés de leur intimité. L’expérience de Janine Favret-Saada33 est à cet égard très instructive.

Toutefois, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette assertion empiriste qui laisse entendre qu’on peut se contenter de l’apprentissage sur le tas et des seules vertus de l’expérience. Je crois que toutes les manières de s’approprier les procédures, les conditions, les problèmes du terrain sont bonnes : étudier les manuels ; recevoir les enseignements des professeurs à ce sujet et ceux de Jean Peneff furent, pour moi, précieux ; lire les expériences des autres qui nous instruisent et nous livrent des indications sur la démarche à adopter, à l’instar du Journal d’ethnographe de Bronislaw Malinowski ou de Tristes tropiques de Claude Levi-Strauss ; enseigner la méthodologie aux étudiants, ce qui nous fait progresser dans notre compréhension de l’enquête, en la communiquant, sans compter ce qu’ils nous apportent en réalisant eux-mêmes des dossiers et en nous les présentant. Bref, toutes les manières peuvent être efficaces et complémentaires pour maîtriser du mieux possible l’enquête de terrain, y compris d’ailleurs les expériences biographiques que l’on réinvestit dans la recherche : j’étais un familier du jeu de boules avant d’en entreprendre l’ethnographie et l’analyse. La connaissance, explicite et surtout diffuse, des règlements, des façons de jouer, des normes de constitution des équipes, des codes de sociabilité (« la tournée » du gagnant par exemple), m’a permis de m’adapter plus facilement au terrain, de trouver une place, d’évoquer mon statut de joueur de pétanque, de faire comprendre aux boulistes étudiés que j’étais l’un des leurs sans dissimuler le rôle distinct que j’endossais, celui de « chercheur ». C’est une sorte de familiarité à distance, de dispositions pratiques pour neutraliser du mieux possible les risques éventuels de violence symbolique ou de distance sociale, qu’il faut introduire. Je ne crois pas cependant qu’il faut s’illusionner en pensant que notre connaissance des rapports sociaux permet facilement d’accéder à cette posture. Les qualités personnelles, socialement constituées il est vrai, pour établir et entretenir les relations, sont cruciales et je rejoins en cela Jean-Pierre Olivier de Sardan : « il faut surtout maîtriser les codes locaux de politesse et de bienséance pour se sentir à l’aise dans les bavardages et conversations impromptues, souvent les plus riches en informations »34.

Il y a donc des conditions pratiques et relationnelles à respecter pour accéder à la validité anthropologique. S’établit « un pacte ethnographique », à l’instar du « pacte autobiographique » défini par Philippe Lejeune35, qui engage le chercheur sur la fiabilité de ses données. Sans être des fragments de réel et conservées comme tels (illusion positiviste), celles-ci ne sont pas pour autant de simples constructions issues de la sensibilité du chercheur (illusion subjectiviste). Les données sont des « traces objectivées » par le chercheur, elles sont des produits de connaissance. L’expérience concrète est certes irremplaçable mais elle ne condamne pas l’aide apportée par les lectures. Si je n’avais pas lu Asiles, je n’aurai pas adopté la même façon d’être et d’observer à l’hôpital psychiatrique. L’expérience ethnographique de Goffman m’a guidé : s’installer incognito, participer à la vie collective selon les opportunités qui se présentent (se mêler aux discussions, ne pas poser de questions exagérément directives, accepter les activités proposées…), noter ce qui relève des relations soignant/malade, de la vie clandestine, des cérémonies rituelles, de l’occupation du temps, des transactions matérielles…

À mon sens, on ne saurait donc trop souligner les vertus du journal d’enquête pour consigner des remarques à propos de la place de l’observateur, de son influence, de ses compétences, de ses choix, le tout pris dans les conditions sociales de la production scientifique qui orientent la pratique. Le recueil des témoignages en fait partie. Il autorise la rencontre et instruit durablement : les psychiatrisés, les retraités, les boulistes que j’ai rencontrés m’ont donné des leçons de vie en évoquant certes les joies mais aussi les duretés de la vie. Bonheur et richesse de la rencontre, avec l’impression d’être un confident, « un étranger sympathisant ». Côtoyer durablement la culture populaire, y compris une certaine forme de sagesse populaire, transforme le sociologue. Je ne voudrais pas abuser d’expressions triviales mais la sociologie de terrain est me semble-t-il une école de la vie : les souvenirs, rapportés par les interviewés, des deux guerres mondiales par exemple, avec leur cortège de souffrances, de disparitions, de déracinements, amènent à reconsidérer nos propres difficultés et nos états d’âme, quitte à mieux apprécier la douceur apparente de notre propre vie.

L’étude d’un groupe social exige de se rendre sur les lieux qu’il fréquente. Mon premier véritable travail de terrain, à l’Hôpital psychiatrique de Nantes, me marquera durablement. La question de l’enfermement et du traitement psychiatrique en tant que traitement social des déviants est alors au cœur des débats intellectuels. Une affaire ancienne, qui fera aussi l’objet d’un film, celle de Pierre Rivière, ce jeune paysan qui assassine, en 1835, une partie de sa famille, fait avancer mes réflexions. Pierre Rivière, considéré comme idiot ou imbécile, sachant à peine lire et écrire, bien qu’ayant été scolarisé quelques années, rédige lors de sa détention et en dix jours, un mémoire pour tenter d’expliquer son geste. Michel Foucault et l’équipe réunie autour de lui étudient tous les documents disponibles, outre le texte de Pierre Rivière, les rapports de psychiatres, les témoignages, les articles de presse36. Cette étude est non seulement un modèle sur le plan des méthodes mais aussi sur le plan des interprétations, des grilles de lecture puisque s’entrecroisent les analyses historiques (le contexte de l’après Révolution, des suites des campagnes napoléoniennes, de la pénétration des idées républicaines), juridiques (la question de la responsabilité pénale, des circonstances atténuantes), psychanalytiques (l’identification au père, le désir d’inceste, la naissance non désirée), sociologiques (les conflits familiaux, les rapports sociaux, la lutte pour la propriété). Le texte de Pierre Rivière, et c’est évidemment très surprenant venant d’un jeune paysan de 20 ans quasiment illettré, est non seulement un véritable document ethnographique sur les mœurs paysannes de l’époque mais aussi une chronique précise des événements, le crime lui-même mais aussi les pérégrinations de Pierre à travers les campagnes normandes pendant un mois. L’ouvrage dirigé par Michel Foucault, publié en1973, permet de mettre en perspective la lutte des discours, celui d’un dominé qui, habituellement, en est dépossédé face aux discours des spécialistes, ici médecins, juges, notables. Il permet aussi de dépasser l’explication liée à l’aliénation mentale pour envisager une définition sociale de la folie : crime pour venger le père et le libérer de ses tourments mais aussi résultat d’un jeu social autour de l’argent, du contrat matrimonial, de la propriété. Cette lecture attentive de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur, mon frère…, au tout début de mes études puis pendant la réalisation de ma recherche en Maîtrise, me fit réfléchir à la place de l’individu dans sa communauté locale et sociale, place à la fois contrainte et modifiable, grâce au crime dans ce cas. J’essaierais de me souvenir de cette ambivalence lorsque j’étudierai la retraite ouvrière, celle-ci étant à la fois expression des conditions d’existence et réaménagement familial du temps libre. Je m’en inspirerai également pour envisager le style de vie comme expression à la fois matérielle et symbolique des rapports sociaux.

Pendant plusieurs mois de l’année 1977, j’observais donc les fonctionnements d’une institution psychiatrique à Nantes, en songeant aux réalités de l’enfermement rapportés par d’autres, et les conditions d’existence de publics aux vies chaotiques, traumatisantes, mouvementées, bref la condition des opprimés, en grande souffrance morale et matérielle, de ceux qui, avec les détenus, sont sans doute le plus à l’écart des conditions de vie ordinaires. Je commençais donc mes recherches en sociologie avec une population des plus démunies et des plus éloignés de mon propre univers social et culturel, population sur laquelle je ne pouvais m’empêcher de m’apitoyer, dont j’avais envie de défendre la cause et d’améliorer le sort. Les mécanismes de la domination et de l’exclusion, au sens de mise à l’écart37, propres à l’asile renvoient finalement à la violence généralisée de notre système social mais, centré sur ma théorie de la société en termes d’exploitation, j’en viens à négliger les autres dimensions : la prise en charge matérielle, le soutien médical, les tentatives réelles de réinsertion. Dans mes analyses, je donnais la priorité aux causes sociales (origine défavorisée, échec scolaire, famille dispersée, déracinement…) de la maladie mentale, désignée par folie, qu’on peut aussi assimiler à l’incapacité de s’aligner sur les normes sociales. Mes conclusions s’inspiraient largement des analyses de Marx sur l’aliénation – la folie résulte de l’asservissement des plus exploités au mode de production capitaliste ; de Durkheim sur l’anomie – l’état qui conduit à la relégation psychiatrique résulte d’un affaiblissement de la solidarité familiale et sociale ; de Bourdieu sur la domination – les moins pourvus en capital (économique, social, culturel, symbolique) ne maîtrisent pas les règles du jeu social et sont éliminés de celui-ci.

Lorsque j’ai entrepris l’étude des jeux de boules, c’est bien sûr l’objet lui-même qui m’intéressait – le jeu et ses dimensions sociales – mais c’était aussi et surtout l’immersion dans les amicales nantaises, ces réunions d’amis fondées pour la plupart entre les deux guerres mondiales, qui m’attirait. J’allais y partager la passion du jeu, les rites, les sociabilités des joueurs de boules pendant de longs mois, découvrir des manières d’être ensemble insolites. J’appliquais les mêmes principes que lors de mes investigations précédentes : négocier son entrée, se faire discret, être à l’écoute, répondre aux sollicitations, s’adapter aux circonstances, saisir les opportunités de recueillir des informations, se dévoiler si nécessaire, réfléchir à la relation d’enquête. J’essayais d’adopter la démarche qui me paraissait la plus appropriée, selon les circonstances, entre déambulation nonchalante et investigation explicite, à base de questionnements et d’observations.
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