Leçon 1 18 novembre 1953







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distance, un monde parcouru entre :

  • le départ, l’ego tel qu’on en parle dans les Studien,

  • et cette dernière théorie de l’ego encore problématique pour nous telle qu’elle a été forgée par FREUD lui-même à partir de 1920.

  • Entre les deux, il y a quelque chose : ce champ central que nous sommes en train d’étudier.


En somme, comment est venue à jour cette théorie de l’ego qui se présente actuellement sous cet aspect complètement

problématique d’être la dernière pointe de l’élaboration théorique de FREUD, une théorie de FREUD jamais vue, ou sinon jamais

vue, une théorie extraordinairement originale et nouvelle. Et en même temps se présenter sous la plume d’HARTMANN

quelque chose qui de toutes ses forces tend à rejoindre le courant psychologique classique.
Les deux choses sont vraies. KRIS l’écrit aussi : « entrée de la psychanalyse dans la psychologie générale ». Or, il apparaît en même temps

quelque chose de complètement nouveau, neuf, original dans la théorie de l’ego, et c’est même inconcevable toute l’élaboration

des années entre 1910 et 1920. Et il y a là quelque chose de paradoxal, que nous serons amenés à mettre ici en valeur, quoi qu’il se passe :

  • soit que nous soyons amenés jusqu’aux vacances avec ces Écrits techniques,

  • soit, une autre façon d’aborder le même problème avec les écrits de SCHREBER.

Il est donc important d’être tout à fait prudent, et malgré vous, vous avez glissé là quelque chose qui n’est pas dans le texte.
[À Anzieu] Poursuivez.
Didier ANZIEU
Il me restait à présenter en conclusion un certain nombre de remarques sur tout ce que j’avais indiqué. Tout d’abord, c’est que

- ainsi que je le disais à l’instant - cette notion de résistance apparaît chez FREUD, est découverte, au cours d’une expérience vécue,

cette expérience vécue, c’est - comme il le dit dans les Études sur l’hystérie - la grande surprise c’est de voir que quand on demande

au sujet de se laisser aller à associer librement, on s’aperçoit que le sujet a tout en lui, en bon ordre : les souvenirs sont rangés

en bon ordre, tout est en bon ordre en lui.

Et si on réussit à accéder à cette somme, on la trouve. Autrement dit, l’étiologie du symptôme et de l’hystérie est dans le sujet lui-même.

Elle est rangée en bon ordre et qui attend qu’on vienne la chercher. Et le sujet donc devrait voir, la trouver tout seul,

puisqu’elle est en lui et en bon ordre. Mais voilà la résistance qui intervient. Le sujet donc peut le savoir, et il ne veut pas,

exactement comme les sujets qui pourraient être hypnotisés, à qui ça ferait le plus grand bien, et qui ne veulent pas.
Par conséquent, la résistance née de cette réaction du psychothérapeute, puisqu’on ne parle pas encore de psychanalyse, une espèce

de réaction, de contre-réaction, de réaction de rage [sic]contre ce refus du sujet de se rendre aux évidences qui sont en lui et de guérir,

finalement de guérir, alors qu’il a toutes les possibilités de guérir en lui, et par conséquent la réaction première du psychothérapeute

qui est de forcer soit ouvertement, soit sous forme insidieuse, en insistant, de forcer le sujet.
Par conséquent, FREUD va donc être amené à voir qu’il y a dans la résistance un phénomène - et je rejoins les conclusions

de MANNONI - un phénomène de relation à deux, inter-individuel.
LACAN
En 1896, on a déjà parlé de psychanalyse. Le terme psychoanalyse existe déjà dans un article de la Revue neurologique. Tout le monde

peut le trouver, écrit en français. C’est peut-être même écrit en français que le mot « psychoanalyse » est apparu pour la première fois.
Didier ANZIEU
Au lieu de voir que la résistance c’est le transfert, et que la résistance de l’analyste est le contre-transfert, FREUD renvoie la résistance

au sujet et dit que si le sujet résiste à l’analyste, c’est parce que le patient résiste à lui-même, c’est qu’il s’est défendu contre

les pulsions qui ont été avivées en lui par une certaine expérience, à un certain moment de son histoire. Par là même la résistance

est renvoyée au sujet, c’est-à-dire les trois formes de résistance : résistance, refoulement et défense, que FREUD s’efforce de classer.
LACAN - FREUD s’efforce de classer où ?

Didier ANZIEU
Il s’efforce de les classer dans le temps, puisque :

  • la défense du moi, c’est qu’il a réagi contre l’impulsion sexuelle,

  • le refoulement, c’est qu’il a aboli le souvenir,

  • et la résistance est ce qu’il oppose à la remémoration actuelle où il s’expose à la découverte de cette notion.


LACAN
C’est comme cela que nous résumons, nous, des notions qui ne sont pas… qui glissent insensiblement au cours du développement

de la pensée vers des acceptions de plus en plus différenciées, qui ensuite se rejoignent certainement. C’est bien de cela qu’il s’agit,

mais cette harmonieuse classification - résistance, défense, refoulement - n’est nulle part, sous sa plume à lui, présentée de cette façon-là.
Didier ANZIEU
À peu près, si, dans les Études sur l’hystérie. Il y aurait, pour cet élément de réaction à la réaction du sujet, il y aurait lieu de faire

intervenir les facteurs personnels chez FREUD. Ce serait nous entraîner bien loin. On sait toutefois, d’après ce que FREUD a dit

dans la Science des rêves - dont BERNFELD a retrouvé l’unicité - qu’il y avait une tendance à la domination extrêmement forte,

puisqu’il s’est identifié à MASSÉNA, à HANNIBAL. Il avait ensuite envisagé de faire du droit et de la politique, donc exercer

un pouvoir sur les personnes, et sa vocation, son orientation vers les études de médecine, il l’attribue à la suite de cette audition

de conférences sur GŒTHE, un texte de GŒTHE sur la nature. Cela semble s’expliquer de la façon suivante au pouvoir direct

sur les êtres humains, FREUD substitue cet exercice du pouvoir beaucoup plus indirect et acceptable du pouvoir que la science

donne sur la nature. Et ce pouvoir se ramenant en dernière forme, on revoit ici le mécanisme de l’intellectualisation, à comprendre

la nature et par là même se la soumettre, formule classique du déterminisme même, par allusion avec ce caractère autoritaire

chez FREUD qui ponctue toute son histoire, et particulièrement ses relations avec les hérétiques aussi bien qu’avec ses disciples.
LACAN - Mais je dois dire que si je parle dans ce sens, je n’ai pas été jusqu’à en faire la clef de la découverte freudienne.
Didier ANZIEU
Je ne pense pas non plus en faire la clef, mais un élément intéressant à mettre en évidence. Dans cette résistance, l’hypersensibilité

de FREUD à la résistance du sujet n’est pas sans se rapporter à son propre caractère.
LACAN - Qu’est-ce qui vous permet de parler de l’« hypersensibilité » de FREUD ?
Didier ANZIEU
Le fait que lui l’ait découverte, et pas BREUER ni CHARCOT, ni les autres, que c’est quand même à lui que c’est arrivé,

parce qu’il l’a senti plus vivement, et il a élucidé ce qu’il avait ressenti.
LACAN
Oui, mais vous croyez… non seulement qu’on puisse mettre en valeur une fonction telle que la résistance est quelque chose

qui signifie chez le sujet une particulière sensibilité à ce qui lui résiste ? Ou au contraire est-ce que ce n’est pas d’avoir su la dominer,

aller bien ailleurs et bien au-delà, qui lui permit justement d’en faire un facteur qu’on peut objectiver, manœuvrer, dénommer,

manier, et faire un des ressorts de la thérapeutique ?
Et vous croyez que FREUD est plus autoritaire que CHARCOT, alors que FREUD renonce tant qu’il peut à la suggestion

pour laisser justement au sujet intégrer ce quelque chose dont il est séparé par des résistances ? En d’autres termes, est-ce de la part

de ceux qui méconnaissent la résistance qu’il y a plus ou moins d’autoritarisme dans l’appréhension du sujet ?
J’aurais plutôt tendance à croire que quelqu’un qui cherche par tous les moyens à faire du sujet son objet, sa chose,

dans l’hypnotisme, ou qui va chercher un sujet qui devient souple comme un gant, pour lui donner la forme qu’on veut, ou en tirer

ce qu’on peut en tirer, c’est tout de même quelqu’un qui est plus poussé par un besoin de domination, d’exercice de sa puissance,

que FREUD qui dans cette occasion paraît finement respectueux de ce qu’on appelle communément aussi bien sous cet angle :

la résistance de l’objet ou de la matière.
Didier ANZIEU - Assurément.
LACAN
Je crois que, pour ce que vous venez de dire, il faut être extrêmement prudent dans ces choses. Nous ne pouvons pas manier

si aisément toute notre technique. Quand je vous parle de l’analyse de l’œuvre de FREUD, c’est justement pour y procéder

avec toute la prudence analytique et ne pas faire d’un trait caractériel quelque chose qui soit une constante de la personnalité,

plus encore une caractéristique du sujet. Je crois même que là-dessus il y a des choses très imprudentes sous la plume de JONES,

mais je crois quand même plus nuancées que ce que vous avez dit.
Penser que la carrière de FREUD a été une compensation de son désir de puissance, voire de sa franche mégalomanie, dont il reste

d’ailleurs des traces dans ses propos, qui restent encore à interpréter, je crois que c’est… Je crois que la question du drame de

FREUD au commencement où il découvre sa voie, c’est quelque chose qui ne peut pas se résumer d’une manière telle que nous

caractérisions tout ce qu’il a apporté dans le contact avec le sujet comme étant la continuation du désir de puissance !
Nous avons tout de même assez appris dans l’analyse, la révolution, voire la conversion dans la personnalité pour ne pas nous sentir

obligés de faire une équivalence entre FREUD rêvant de dominer le monde par les moyens de la volonté de puissance, de commandement,

et FREUD initiateur d’une vérité nouvelle. Cela ne me semble pas relever de la même cupido, si ce n’est de la même libido.
Jean HYPPOLITE
Vous permettez ? Il me semble quand même que dans la domination de CHARCOT, sans accepter intégralement les formules

d’ANZIEU et les conclusions qu’il en tire, dans la domination de CHARCOT par hypnotisme, il s’agit de la domination sur un être

réduit à l’objet…
LACAN - Nous allons peut-être un peu loin, en tout cas à réduire…
Jean HYPPOLITE
C’est la possession d’un être qui n’est plus maître de lui. Tandis que, contrairement, la domination freudienne, c’est vaincre un sujet,

un être qui a encore une conscience de soi. Il y a donc en quelque sorte une domination plus forte dans la domination

de la résistance à vaincre que dans la suppression pure et simple de cette résistance… sans vouloir en tirer la conclusion

que FREUD ait voulu dominer le monde.
LACAN - Oui, il y aurait cela, s’il y avait ce que…
Jean HYPPOLITE - C’est une domination facile, celle de CHARCOT.

LACAN
Il s’agit de savoir si celle de FREUD était une domination tout court. Il semble qu’après ce que nous avons vu de sa façon

de procéder dans les cas cliniques qu’il rapporte - et je réserve toujours bien des choses qui ne sont pas indiquées dans sa façon

de procéder - dans l’ensemble, bien entendu, nous avons vu des choses qui nous surprennent, mais qui nous surprennent

par rapport à certains principes techniques auxquels nous accordons une importance, des choses qui nous surprennent

dans son interventionnisme.
Elles sont peut-être dans un certain sens beaucoup moins cette sorte de victoire sur la conscience du sujet dont parlait

HYPPOLITE que les techniques modernes qui mettent toujours tout l’accent sur la résistance. Bien loin de là, dans FREUD

nous voyons une attitude, on ne peut pas dire plus complexe, peut-être plus indifférenciée, c’est-à-dire humaine.
Il ne définit pas toujours ce qu’on appelle maintenant « interprétation de la défense » ou du contenu, ce qui n’est peut-être pas toujours

la meilleure… Au bout du compte, c’est plus subtil, nous nous apercevons que c’est la même chose. Mais il faut être un peu subtil

pour cela. Et nous voyons qu’en fin de compte chez FREUD l’interprétation du contenu joue le rôle d’interprétation de la défense.
Ce n’est certainement pas cette sorte de technique, dont vous avez raison d’évoquer l’ombre, puisque c’est en somme ça qui est…

J’essaierai de vous montrer par quel biais précisément se présente le danger d’un tel forçage du sujet par les interventions de l’analyste.

Elles sont beaucoup plus actuelles dans les techniques dites « modernes » - comme on dit en parlant de l’analyse comme on parle

des échecs - elles sont beaucoup plus actuelles qu’elles n’ont jamais été manifestées dans FREUD.
Et je ne crois pas que la sortie théorique de la notion de résistance puisse nous servir de prétexte de formuler à l’égard de FREUD

cette sorte d’accusation qui va radicalement en sens contraire de l’effet manifestement libérateur de toute son œuvre

et de son action thérapeutique. Ce n’est pas un procès de tendance que je vous fais. C’est une tendance que vous manifestez

à la conclusion de votre travail, et qui ne peut, je crois, servir qu’à voir les choses sous une forme critique. Il faut avoir un esprit

d’examen, de critique, même vis-à-vis de l’œuvre originale, mais sous cette forme ça ne peut servir qu’à épaissir le mystère,

et pas du tout à le mettre au jour.
Didier ANZIEU
Une dernière chose, qui est du mouvement psychanalytique dans cette même expérience privilégiée dont il s’est efforcé de découvrir

l’explication. FREUD découvre les trois notions : défense, résistance, refoulement. Après un moment de flottement, dans la même année,

il essaie de synthétiser, d’étendre en dehors de l’hystérie, à la névrose obsessionnelle, à la paranoïa, la notion de défense,

et de chercher le type spécifique de défense qu’il y avait à l’œuvre dans ces autres névroses.
FREUD va par la suite centrer la psychologie psychanalytique sur la notion de refoulement, puis plus tard sur la notion de résistance.

Et en 1920 il reviendra à cette notion de défense qui est esquissée ici. En ce sens, je crois que l’on a bien affaire à cette cellule germinale

de la pensée freudienne, dont au cours de l’histoire il va successivement développer les aspects qui chronologiquement

sont les plus essentiels.
LACAN - Quand vous dites « cellule germinale » vous vous référez à qui ?
Didier ANZIEU - À BERGMAN : « germinal cell ».
LACAN
En tout cas dans cet article dont j’ai bien le souvenir, le nom m’avait échappé, ce dont il s’agit tout au long de l’article,

qui est donné comme la cellule germinale de l’observation analytique - ceci est d’autant plus important à souligner que ça touche bien

à cette question du sens de la découverte freudienne - c’est la notion de « retrouvailles » et de « restitution du passé », dont il montre

que c’est de là qu’est partie notre expérience.
Il se réfère au travail avec BREUER, Studien über Hysterie et il montre que jusqu’à la fin de l’œuvre de FREUD, et jusqu’aux dernières

expressions de sa pensée, la notion de « restitution du passé », sous mille formes et enfin sous la forme de la reconstruction,

est maintenue toujours pour lui au premier plan. C’est de cela qu’il s’agit, dans cet article, l’accent n’est nullement mis sur

le groupement par exemple autour de cette expérience fondamentale de la résistance. C’est avant tout…
Didier ANZIEU
Je n’avais pas parlé de la cellule germinale, je me suis efforcé de rattacher le développement de la résistance à tout ce développement.

LACAN
Je voudrais vous dire tout de même quelques mots. Je crois que les exposés qu’ont faits MANNONI et ANZIEU ont l’intérêt

de vous montrer les côtés brûlants de toute cette affaire. Il y a eu dans leurs exposés…

comme il convient à des esprits sans doute formés, mais relativement récemment introduits, sinon à l’application

sur l’analyse, du moins à sa pratique, à sa technique

…quelque chose d’assez acéré, voire polémique, ce qui a toujours son intérêt comme introduction à la vivacité du problème.
Je crois qu’il y a là en effet une question très délicate, d’autant plus délicate que, comme je l’ai indiqué dans mes propos interruptifs,

elle est tout à fait actuelle chez certains d’entre nous. Le reproche tout à l’heure implicitement formulé comme étant quelque chose

de tout à fait inaugural à la méthode de FREUD, ce qui est tout à fait paradoxal, car si quelque chose fait l’originalité du traitement

analytique, c’est justement d’avoir perçu tout à fait à l’origine, et d’emblée, ce quelque chose d’original dans le sujet, qui le met dans

ce rapport vraiment problématique avec lui-même, cette chose qui fait que ce n’est pas tout simple de le guérir, d’avoir mis cela

en conjonction avec ce qui est la trouvaille même, la découverte, au sens où je vous l’ai exposé au début de cette année,

à savoir le sens des symptômes.
Le refus de ce sens, c’est quelque chose qui pose un problème. La nécessité que ce sens soit plus que révélé, soit accepté par le sujet,

c’est quelque chose qui classe au premier chef des techniques pour lesquelles la personne humaine, au sens où nous l’entendons

de nos jours, où nous nous sommes aperçu que ça avait son prix, que la psychanalyse fait partie, est une technique qui non

seulement la respecte, mais fonctionne dans cette dimension, et ne peut pas fonctionner autrement.
Et il serait tout de même paradoxal de mettre au premier plan que la notion de la résistance du sujet est quelque chose qui

en principe est forcé par la technique. Cela me parait évident. Ce qui ne veut pas dire que le problème ne se pose pas.

Le style d’intervention de notre technique analytique : il est tout à fait clair que de nos jours tel ou tel analyste ne fait littéralement

pas un pas dans le traitement sans apprendre à ses élèves à poser la question : « qu’est-ce qu’il a pu encore inventer comme défense ? ».

Cette notion vraiment, non pas policière au sens où il s’agit de trouver quelque chose de caché, c’est plutôt le terme à appliquer

aux phases douteuses de l’analyse dans ses périodes archaïques, mais la phase inquisitoriale, ce qui est assez différent :

il s’agit de savoir quelle posture le sujet a pu bien prendre, quelle attitude, quelle trouvaille a-t-il faite pour se mettre

dans une position telle que tout ce que nous lui dirons sera inopérant ?
Pour tout dire, l’espèce… ce n’est pas juste de dire de mauvaise foi pour ce style qui est celui d’une certaine technique analytique,

mauvaise foi est trop lié à des implications de l’ordre de la connaissance, qui sont tout à fait étrangères à cet état d’esprit, ça serait trop

subtil encore. Il y a tout de même encore l’idée d’une espèce de mauvaise volonté fondamentale, une implication vraiment volontariste :

le sujet non seulement ne veut rien savoir, mais est capable …//…


[La page 22 de la sténotypie est manquante]


…//… la moitié du temps, voire le temps d’une vie humaine. Il ne faut pas trop s’étonner que vous le retrouviez à la fin avec des attitudes

ou des pensées, un contenu tout à fait différent dans le même mot qu’il a employé. Entre deux, ils peuvent s’être mariés,

avoir procréé, et ceci suffit à donner un sens exactement opposé à un dialogue qui, à la fin du voyage, pourrait être considéré

comme reproduisant mot pour mot le dialogue qui s’est ébauché au départ.
Les mots auront un sens nouveau du fait que les personnes seront totalement différentes. Je voudrais tout simplement…

Je vais prendre un exemple avant d’entrer dans mon sujet. Un article d’Annie REICH, qui est paru dans le n°1 de 19517

sur le contre-transfert. Cet article prend sa valeur, ses coordonnées avec une certaine façon d’orienter la technique qui va très loin

dans une certaine école, disons dans une certaine partie de l’école anglaise.
On en vient, vous le savez, à proférer que toute l’analyse doit se passer dans le hic et nunc, c’est-à-dire qu’en fin de compte tout

se passerait dans une sorte d’étreinte toujours présente des intentions du sujet, ici et là, dans la séance, sans aucun doute à travers

lesquelles nous entrevoyons des lambeaux, des fragments, des ébauches, plus ou moins bien rapportés de son passé, mais où en fin

de compte, c’est cette espèce d’épreuve, j’allais presque dire d’épreuve de force psychologique, à l’intérieur du traitement où résiderait

toute l’activité de l’analyse.
Après tout, c’est bien là la question : l’activité de l’analyse. Comment agit-elle ? Qu’est-ce qui porte ? Pour ceux dont il s’agit

- pour Annie REICH - rien n’est important si ce n’est cette espèce de reconnaissance par le sujet hic et nunc, des intentions de son

discours. Et ses intentions sont des intentions qui n’ont jamais de valeur que dans leur portée hic et nunc, dans l’interlocution présente.
Quand il est avec son épicier, ou son coiffeur, en réalité, implicitement, il engueule le personnage à qui il s’adresse. En partie,

chacun sait, il suffit d’avoir la moindre pratique de la vie conjugale, elle vous donne une sensibilité à ces choses, on sait toujours

qu’il y a une part de revendication implicite dans le moindre fait qu’un des conjoints rapporte à l’autre justement

plutôt ce qui l’a embêté dans la journée que le contraire. Mais il y a tout de même aussi quelquefois quelque chose d’autre :

le soin de l’informer de quelque événement important à connaître. Les deux sont vrais. Il s’agit de savoir sur quel point on porte

la lumière et ce qu’on considère comme important.
Les choses vont parfois plus loin. Annie REICH rapporte ceci d’un analyste qui se trouve dans la situation suivante d’avoir eu

- on sent bien qu’elle brouille certains traits. Tout laisse à penser qu’après tout il doit bien s’agir de quelque chose comme

d’une analyse didactique - à savoir en tout cas d’une analyse avec quelqu’un de très proche, dont le champ d’activité est très proche

du champ de la psychanalyse. Ce sujet - je parle de l’analysé - a été amené à faire à la radio une communication sur un sujet

qui intéresse vivement l’analyste lui-même, ce sont des choses qui arrivent, ça !
Il se trouve que cette communication à la radio, il l’a faite à un moment où il vient justement - lui, le sujet analysé -

de perdre sa mère. Tout indique que la mère en question joue un rôle tout à fait important dans ce qu’on appelle les fixations,

voire les subjectivités du patient. C’est quelques jours avant l’émission que le deuil le frappe. Il en est certainement très affecté.

Néanmoins, il n’en tient pas moins ses engagements d’une façon particulièrement brillante. À la séance suivante, le sujet arrive

dans une espèce d’état de stupeur, voisine de la confusion : il n’y a rien à en sortir, non seulement, mais on en sort quelque chose

de surprenant dans son incoordination. L’analyste interprète hardiment en disant :
« Vous êtes dans cet état parce que vous pensez que je vous en veux beaucoup du succès que vous venez d’avoir l’autre jour à la radio,

sur ce sujet qui, vous le savez, m’intéresse moi-même au premier chef. »
Bon... et je vous en passe. La suite de l’observation montre qu’il ne faut pas moins d’un an au sujet pour retrouver ses esprits

à l’endroit de cette interprétation-choc, qui n’avait pas manqué d’avoir un certain effet, car il avait repris instantanément ses esprits.

Le fait que le sujet sorte d’un état d’embrouillement, de brouillard, à la suite d’une intervention de l’analyste, aussi directe que celle-là,

ne prouve absolument pas que l’intervention ait été efficace, au sens à proprement parler thérapeutique, structurant, du mot,

à savoir que dans l’analyse elle eût été vraie. Non ! Elle a ramené le sujet au sens de l’unité de son moi. Il était dans la confusion.

Il en est brusquement ressorti en se disant : « J’ai là quelqu’un qui me rappelle qu’en effet tout est loup au loup. Nous sommes dans la vie. »
Et il repart, il redémarre, l’effet est instantané. Mais ça n’a jamais été considéré dans l’analyse comme la preuve de la justesse

de l’interprétation que le sujet change de style. Je considère à juste titre que quand il apporte un matériel confirmatif, cela prouve

la justesse de l’interprétation, et encore, cela mérite d’être nuancé. Ici, au bout d’un an, le sujet s’aperçoit que ce dont il s’agissait

dans son état confusionnel était lié à un contrecoup de ses réactions de deuil, réactions qu’il n’avait pu surmonter qu’en les inversant

littéralement.
Ceci évidemment suppose que nous entrions dans la psychologie du deuil. Certains d’entre vous la connaissent assez,

avec son aspect dépressif, pour pouvoir concevoir qu’effectivement cette communication faite dans un mode de relation au sujet

très particulier dans la parole à la radio, adressée :

  • à une foule d’auditeurs invisibles,

  • et à la fois cette invisibilité a, on peut même dire, un caractère qui ne s’adresse pas forcément implicitement,

pour l’imagination du sujet, à ceux qui l’écoutent, mais aussi bien à tous : aux vivants comme aux morts.
Le sujet était évidemment dans un rapport extrêmement conflictuel avec le fait qu’il pouvait à la fois regretter que sa mère

ne puisse être témoin de son succès, mais quelque chose dans son discours lui était peut-être adressé, dans ce discours

qui s’adressait à ses invisibles auditeurs.
Quoi qu’il en soit, le caractère nettement inversé pseudomaniaque de l’attitude du sujet, et sa relation étroite avec la perte récente

de cette mère qui représentait pour lui la perte d’un objet privilégié dans ses liens d’amour, est manifestement au ressort de cet état

critique dans lequel il était arrivé à la séance suivante, immédiatement après son exploit : le fait qu’il ait réalisé,

malgré les circonstances contraires, d’une façon brillante, ce qu’il s’était engagé à faire. L’important n’est pas ceci.
L’important est ce qui tout à fait manifeste sous la plume de quelqu’un qui est loin d’avoir une attitude critique vis-à-vis d’un certain

style d’intervention, que le mode d’interprétations sur la base de la signification intentionnelle de l’acte du discours dans le moment

présent de la séance, est quelque chose qui est soumis à toutes les relativités qu’implique l’engagement éventuel de l’ego de l’analyste

dans la situation.
Pour tout dire, ce qui est important, ce n’est pas que l’analyste lui-même se soit trompé. Rien n’indique même qu’on puisse dire

que ce soit le contre-transfert en lui-même qui soit coupable de cette interprétation manifestement réfutée par la suite du traitement.

Que le sujet ait éprouvé lui-même les sentiments que l’analyste imputait à son analysé de lui donner à lui analyste, non seulement

nous pouvons l’admettre, mais c’est excessivement probable.
Qu’il ait été guidé par cela dans l’interprétation qu’il a donnée, c’est une chose qui n’est pas du tout à considérer même

comme dangereuse. Le seul sujet analysant, l’analyste, qu’il ait éprouvé ces sentiments, c’est justement son affaire que de savoir

en tenir compte d’une façon opportune pour s’éclairer comme d’une aiguille indicatrice de plus dans sa technique.

On n’a jamais dit que l’analyste ne doit jamais éprouver de sentiments vis-à-vis de son patient. On doit dire qu’il doit savoir

non seulement les mettre à leur place, ne pas y céder, mais s’en servir d’une façon techniquement bien située.
C’est parce qu’il a cru devoir chercher d’abord dans l’hic et nunc la raison d’une certaine attitude du patient, qu’il a cru devoir

la trouver dans quelque chose qui existait effectivement là, dans le champ intersubjectif des deux personnages.

Il était bien placé pour le connaître, parce qu’il éprouvait en effet que c’est bien ainsi qu’il éprouvait le sentiment d’hostilité,

ou tout au moins d’agacement vis-à-vis du succès de son patient.
Ce qui est grave, c’est qu’il ait cru être autorisé par une certaine technique à en user d’une façon directe, d’emblée.

Qu’est-ce que je veux dire par là ? Qu’est-ce que j’oppose ? Je vais essayer de vous l’indiquer à présent. Je dis qu’il se croit autorisé

à faire ce que j’appellerai une interprétation d’ego à ego, ou d’égal à égal, permettez-moi le jeu de mots, c’est de cela qu’il s’agit.

Autrement dit, une interprétation dont le fondement et le mécanisme ne peuvent en rien être distingués du mécanisme

de la projection. Quand je dis projection, je ne dis pas projection erronée.
Entendez bien ce que je suis en train de vous dire. Il y a une formule qu’avant d’être analyste j’avais, avec mes faibles dons

Psychologiques, mise à la base de la petite boussole dont je me servais pour évaluer certaines situations. Je me disais volontiers :

« Les sentiments sont toujours réciproques ». C’est absolument vrai, malgré l’apparence.
Dès que vous mettez en champ deux sujets - je dis deux, pas trois - les sentiments sont toujours réciproques. Donc l’analyste

était fondé à penser que du moment qu’il avait ces sentiments-là, virtuellement les sentiments correspondants pouvaient être évoqués

chez l’autre. Et la preuve est que justement il les a parfaitement acceptés. Quand on lui a dit : « Vous êtes hostile, parce que vous pensez

que je suis irrité contre vous. » il suffisait de le lui dire pour que ce sentiment soit établi. Le sentiment était donc valablement déjà là,

puisqu’il suffisait d’y mettre la petite étincelle pour qu’il existe.
Donc ce qui est important est que si le sujet a accepté cette interprétation, c’est d’une façon tout à fait fondée, pour cette simple

raison que, selon toute apparence, dans une relation aussi intime que celle qui existe entre analysé et analyste, il était assez averti

des sentiments de l’analyste pour être induit à quelque chose de symétrique. La question est de savoir si une certaine façon

de comprendre l’analyse des défenses ne nous mène pas à une technique je dirais presque obligatoirement générative d’une certaine

sorte d’erreurs, une erreur qui n’en est pas une. Je veux dire quelque chose qui est avant le vrai et le faux, quelque chose qui est

tellement obligatoirement juste et vrai qu’on ne peut pas dire si elle répond ou non à une vérité : De toute façon elle sera vérifiée.
Il s’agit donc de savoir pourquoi un tel danger existe. Je crois pouvoir vous dire pourquoi. C’est que dans cette sorte d’interprétation

de la défense, que j’appelle d’ego à ego, il convient - quelle que soit sa valeur éventuelle - de s’en abstenir. Il faut même dans ces sortes

d’interprétations de la défense qu’il y ait toujours au moins - et ça veut dire que ça ne suffit pas - un troisième terme.

Et en réalité il en faut plus, comme j’espère pouvoir vous le démontrer. Mais je ne suis en train - pour aujourd’hui - que d’ouvrir

le problème avec quelques mots qui sont importants, à savoir précisément ces fonctions réciproques de l’ego des sujets.
Il est tard. Cela ne nous permet pas d’entrer aussi loin que je l’aurais voulu dans le problème des rapports de la résistance

et des défenses. Je voudrais néanmoins vous donner quelques indications dans ce sens. Après vous avoir montré les problèmes

et les dangers que comporte une certaine technique de l’analyse des défenses, je crois nécessaire, après les exposés de MANNONI

et ANZIEU, de poser certains principes.
Il y a une chose tout à fait claire, qui mérite qu’on s’y réfère comme départ d’une définition tout à fait coordonnée, en fonction

de l’analyse, de la notion de résistance. FREUD a donné la première définition, je crois, dans la Science des rêves.

Ceux qui peuvent lire l’allemand et qui ont des textes de l’édition d’Imago, édition anglaise, trouveront ceci à la page 521.

Je vous signale que c’est dans le chapitre VII, « Psychologie des processus du rêve », première section qui concerne « L’oubli des rêves ».

Nous avons une phrase décisive qui est celle-ci :
« Was immer die Fortsetzung der Arbeit stört, ist ein Widerstand » [Traumdeutung : 7, A]
Ce qui veut dire :
« Tout ce qui peut détruire, suspendre, altérer la continuation - Fortsetzung - du travail… »
Et il s’agit du travail analytique. Il s’agit, là où nous sommes, dans l’analyse des rêves, il ne s’agit pas de symptômes,

il s’agit de traitement, de Behandlung, quand on dit qu’on traite un objet, qu’on traite quelque chose qui passe dans certains processus.
« Tout ce qui suspend, détruit - stört - la continuation du travail est une résistance. »
Ce qui malheureusement a été traduit en français par : « Tout obstacle à l’interprétation provient de la résistance psychique. »

Je vous signale ce point, parce qu’évidemment ça ne rend pas facile la vie à ceux qui n’ont que la traduction très sympathique

du courageux M. MEYERSON. Cela doit vous inspirer une salutaire méfiance à l’égard d’un certain nombre de traductions

de FREUD. Et tout le paragraphe précédent est traduit dans ce style.
La note en bas de page, dans l’édition allemande, et qui discute tout de suite après : « Est-ce que nous allons dire que si le père du patient

meurt, est-ce que c’est une résistance ? » - Je ne vous dis pas comment il conclut, mais vous voyez dans quelle ampleur est posée

la question de la résistance - cette note est supprimée dans l’édition française.
[Fußnote] « Der hier so peremptorisch aufgestellte Satz: “Was immer die Fortsetzung der Arbeit stört, ist ein Widerstand”, könnte leicht mißverstanden werden. Er hat natürlich nur die Bedeutung einer technischen Regel, einer Mahnung für den Analytiker. Es soll nicht in Abrede gestellt werden, daß sich während einer Analyse verschiedene Vorfälle ereignen können, die man der Absicht des Analysierten nicht zur Last legen kann. Es kann der Vater des Patienten sterben, ohne daß dieser ihn umgebracht hätte, es kann auch ein Krieg ausbrechen, der der Analyse ein Ende macht. Aber hinter der offenkundigen Übertreibung jenes Satzes steckt doch ein neuer und guter Sinn. Wenn auch das störende Ereignis real und vom Patienten unabhängig ist, so hängt es doch oftmals nur von diesem ab, wieviel störende Wirkung ihm eingeräumt wird, und der Widerstand zeigt sich unverkennbar in der bereitwilligen und übermäßigen Ausnützung einer solchen Gelegenheit. »]
En effet, c’est de cela qu’il s’agit :
« Tout ce qui suspend, détruit, la continuité du traitement est une résistance. »
Je crois qu’il faut partir de textes comme ceux-là, et les suspendre un peu dans notre esprit, les tamiser et voir ce que ça donne.

De quoi s’agit-il, en somme ? Il s’agit de la poursuite du traitement, du travail. Pour mettre bien les points sur les i, il n’y a pas mis

Behandlung, ce qui pourrait faire dire « la guérison », non, il s’agit du « travail », Arbeit. Ça consiste en un certain nombre de choses :

ça peut être défini par sa forme, par ce qui s’y passe, l’association verbale déterminée par une règle, celle dont il vient de parler,

cette règle fondamentale de l’association libre.
Tout ceci nous mène à la fameuse question : il y a tout de même ce travail, il ne s’agit même que de cela, puisque nous sommes dans

l’analyse des rêves, c’est évidemment de la révélation de l’inconscient, et point d’autre chose qu’il s’agit au niveau de l’élaboration

du rêve. C’est là que nous en sommes, à la révélation de l’inconscient.
Ceci déjà va nous permettre d’évoquer un certain nombre de problèmes, en particulier celui-ci, car tout à l’heure ANZIEU

l’a évoqué, à savoir : cette résistance précisément, d’où vient-elle ? Il y a là-dessus beaucoup de choses à dire. D’où vient-elle ?

Nous avons vu qu’il n’y a pas de texte dans les Studien über Hysterie qui nous permette de considérer qu’elle vienne comme telle

du moi. Que d’autre part rien n’indique non plus dans l’élaboration qui est faite dans L’interprétation des rêves qu’elle vienne

d’aucune façon, ni d’une façon exclusive encore bien moins, de ce qu’on appelle le processus secondaire qui est une étape tellement

importante de la pensée de FREUD.
Même quand nous arrivons dans les années 1916, où FREUD fait paraître son premier article proprement métapsychologique :

die Entfernung. Le refoulement que nous voyons poindre - première indication - existe : Der Widerstand [...] . C’est-à-dire qu’à ce moment-là, la résistance est conçue comme quelque chose qui se produit en effet du côté du conscient, mais dont l’identité

est essentiellement réglée par sa distance Entfernung, de ce qui a été originellement refoulé. Le lien donc de la résistance avec

le contenu de l’inconscient lui-même est encore là extrêmement sensible. Ceci à une époque tout à fait tardive je crois, je retrouverai

la date exacte. C’est la première étude qui a été ultérieurement groupée dans les écrits métapsychologiques. Cet article fait partie

de la période intermédiaire, moyenne, de l’évolution.
En fin de compte, ce qui a été originalement refoulé, qu’est-ce que c’est ? À cette étape et jusqu’à cette période que je qualifie

d’intermédiaire, c’est encore et toujours le passé. Un passé qui doit être restitué et dont nous ne pouvons pas faire autrement

que de réévoquer une fois de plus les problèmes et l’ambiguïté, les problèmes qu’il soulève quant à sa définition, sa nature,

sa fonction, si nous voulons partir de quelque chose de solide pour concevoir, évoquer, définir ce que FREUD appelle

une « résistance ».
Disons que tout ce qui se passe pendant cette période - qui est la période de « L’Homme aux loups », pour la caractériser -

période où FREUD pose la question de ce que c’est que le trauma et où tout le problème pour lui est lié à ceci qu’il s’aperçoit :


  • que le trauma est une notion extrêmement ambiguë,

  • que la notion événementielle du trauma est une chose qui de toute façon ne peut être mise en question, puisqu’il apparaît selon toute évidence clinique que la face fantasmatique du trauma est infiniment plus importante, et que dès lors l’événement passe au second plan dans l’ordre des références subjectives.

  • Mais que par contre, la datation du trauma est quelque chose qu’il convient de conserver, si je puis dire, mordicus, et c’est cela aussi.


Ceux qui ont suivi mon enseignement sur le sujet de « L’Homme aux loups » doivent le savoir, il ne s’agit que de cela dans

« L’Homme aux loups ». Après tout, qui saura jamais ce qu’il a vu ? Mais il est certain que ce que nous ne savons pas, s’il l’a vu ou

s’il ne l’a pas vu, il ne peut l’avoir vu qu’à telle date, et il ne peut pas l’avoir vu même une année plus tard. Et il ne s’agit que de cela.

Je ne crois pas trahir la pensée de FREUD. Il suffit de savoir le lire, c’est écrit noir sur blanc, de montrer que l’important

ne peut être défini que dans la perspective de l’histoire et de la reconnaissance.
Je voudrais encore, pour ceux qui ne sont pas familiers avec toute cette dialectique que j’ai abondamment développée, tâcher

de vous donner un certain nombre de notions. Il faut toujours être au niveau de l’alphabet, je m’excuse pour ceux à qui ça paraîtra

des redites. Je vais vous donner un exemple pour bien vous faire comprendre :

  • ce que pose le problème de la reconnaissance, les questions qu’elle pose,

  • combien vous ne pouvez pas noyer cela dans des notions aussi confuses que celles de mémoire, de souvenir : si en allemand ça peut encore avoir un sens, Erlebnis, la notion française de souvenir, vécu ou pas vécu, prête à toutes les ambiguïtés.


Je vais vous donner une petite histoire : je me réveille le matin dans mon rideau, comme SÉMIRAMIS. J’ouvre l’œil…

c’est un rideau que je ne vois pas tous les jours, parce que c’est le rideau de ma maison de campagne, je ne le vois

que tous les huit ou quinze jours

…et je remarque dans les traits que fomente la frange du rideau une fois de plus - je dis une fois de plus, je ne l’ai jamais vu

qu’une fois dans le passé comme ça - le profil disons d’une espèce de visage, à la fois aigu, caricatural et vieillot, de ce qui pour moi

représente vaguement le style d’une figure de marquis XVIIIème siècle, pour donner les fabulations toutes niaises auxquelles

se livre l’esprit au réveil.
Eh bien, c’est à cause de cela, de cette cristallisation gestaltiste comme on dirait de nos jours, de cette reconnaissance d’une figure

que l’on connaît depuis longtemps, ç’aurait été une tache sur le mur, ç’aurait été la même chose, c’est à cause de cela que je puis dire

que le rideau n’a pas bougé d’une ligne, car exactement huit jours avant, au réveil, j’avais vu la même chose. Je l’avais, bien entendu,

complètement oublié. Mais c’est à cause de cela que je sais que le rideau n’a pas bougé. Il est toujours là, exactement à la même place.

Ceci est un apologue, ça se passe sur le plan imaginaire, encore qu’il ne serait pas difficile... et que toutes les coordonnées symboliques

qui représentent autour de cela des niaiseries : marquis du XVIIIème siècle, etc., jouent un rôle très important, car si je n’avais pas

un certain nombre de fantasmes sur le sujet de ce que représente le profil, je ne l’aurais pas non plus reconnu dans la frange

de mon rideau. Mais, laissons cela…
Ce que cela comporte sur le plan de la reconnaissance, à savoir que c’était bien comme ça huit jours auparavant,

est lié à un phénomène de reconnaissance dans le présent. C’est exactement ce que FREUD, dans les Studien über Hysterie, emploie.

Je dis emploie, quand il dit qu’il y avait quelques études sur la mémoire à cette époque, et s’y référait sur les souvenirs évoqués

et sur la reconnaissance, la force actuelle et présente qui lui donne non pas forcément son poids et sa densité, mais tout simplement

sa possibilité. FREUD procède ainsi : quand il ne sait plus à quel saint se vouer pour obtenir la reconstruction du sujet, il la prend

toujours là avec la pression des mains sur le front, et il lui énumère toutes les années, tous les mois, toutes les semaines,

voire tous les jours, les nommant un par un, « le mardi 17, le mercredi 18, etc. ».
C’est-à-dire qu’il fait assez de confiance à ce qui depuis a été défini dans ses analyses qui ont été faites sur le sujet de :

  • ce que c’est que la mémoire,

  • ce qu’on appelle le « temps socialisé »,

  • sur la structuration implicite du sujet par ce temps socialisé,

…pour penser que, quand il va arriver au point où l’aiguille de l’horloge croisera effectivement, à travers cette symbolisation

qu’il en fait, le moment critique du sujet, le sujet dira : « Ah oui, justement ce jour-là, je me souviens de quelque chose. »
Je ne suis pas en train de confirmer si ça a réussi ou non. FREUD nous dit que ça réussissait. Est-ce que vous saisissez bien

la portée de ce que je suis en train de vous dire ? En d’autres termes, le centre de gravité du sujet est supposé par la technique

analytique à son origine. Et dès lors il n’y a aucun lieu de démontrer que ceci soit réfuté à sa fin, car à la vérité, si ça n’est pas

comme cela, on ne voit absolument pas ce qu’a apporté de nouveau l’analyse, le centre de gravité du sujet étant cette synthèse

présente du passé qu’on appelle l’histoire.
Et c’est à cela que nous faisons confiance quand il s’agit de faire progresser le travail. C’est une première phase des choses.

Est-ce que cela suffit ? Non, bien entendu. Cela ne suffit pas. La résistance du sujet s’exerce sur ce plan. Mais cette résistance,

vous allez le voir, se manifeste d’une façon curieuse qui mérite d’être définie, explorée, par des cas absolument particuliers.

Je vais vous en évoquer un. Un cas où FREUD avait toute l’histoire, la mère la lui avait racontée. Alors il l’a communiquée au sujet.

Il lui dit : « Voilà ce qui s’est passé. Voilà ce qu’on vous a fait ». À chaque fois la patiente, l’hystérique, répondait par une petite crise

d’hystérie, reproduction de la crise caractérisée. Elle écoutait et répondait par sa forme de réponse, qui était de répondre

par symptôme. Ce qui pose quelques petits problèmes si nous appelons cela « résistance ».

C’est une question de savoir, que j’ouvre pour aujourd’hui.
Ce que je voudrais simplement, la question sur laquelle je voudrais terminer est ceci : quand FREUD, à la fin des Studien über Hysterie

nous définit la résistance comme cette inflexion que prend le discours à mesure qu’il s’approche du noyau pathogène, à savoir

ce quelque chose qui amène ce qui est cherché et qui repousse le discours, ce quelque chose que fuit le discours, qu’est-ce que c’est ?
Il est bien certain que nous ne pouvons résoudre ces problèmes qu’en approfondissant quel est le sens de ce discours.

Nous l’avons déjà dit, c’est un discours historique. Mais ce que nous n’avons pas résolu, c’est quel est le lien ?

Car n’oublions pas quel est le départ de cette technique : c’est une technique hypnotique. Dans l’hypnotisme, le sujet tient

tout ce discours. Il le tient même d’une façon particulièrement saisissante, en quelque sorte dramatisé, ce qui implique la présence

de l’auditeur, il est essentiel. Et ce discours - il est sorti de son hypnotisme - il ne s’en souvient plus.
Néanmoins, c’est là l’entrée dans la technique, pour autant que ce dont on s’était aperçu est que la reviviscence du trauma était

en soi-même et immédiatement, sinon de façon permanente, thérapeutique. Donc ceci intéresse ce sujet, que ce discours ait été tenu

comme ça, sans réfléchir plus loin, par quelqu’un qui peut dire « moi ». Le moins qu’on puisse dire, et qui ne vous échappe

absolument pas, est que le caractère vécu, revécu apparemment, du traumatisme dans la phase de l’état second hystérique, est une façon

de parler absolument ambiguë, parce que ça n’est pas parce que c’est dramatisé, parce que cela se présente sous un aspect pathétique,

que le mot « revécu » puisse en soi-même nous satisfaire.
Qu’est-ce que ça veut dire, l’assomption par le sujet de son propre vécu ? Si je porte le problème au point où il est le plus ambigu,

à savoir dans l’état second hypnotique du sujet, c’est parce que là c’est évident que la question se pose. Et c’est exactement la même

chose à tous les niveaux de l’expérience analytique, exactement pour autant que se pose la question : que signifie un discours ?
Que nous forçons le sujet d’établir dans une certaine parenthèse, celle de la règle fondamentale, celle qui lui dit en fin de compte :

« Votre discours n’a pas d’importance » et même bien plus, qui implique que du moment qu’il se livre à cet exercice, déjà il ne croit plus

qu’à moitié à ce discours, car il sait qu’à tout instant il est sous les feux croisés de notre interprétation.
Il s’y attend donc. La question est justement : Quel est le sujet du discours ? C’est là-dessus que nous reprendrons la prochaine fois

et tâcherons de discuter, par rapport à ces problèmes fondamentaux, quelles sont la signification et la portée de la résistance.
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