Manifestations discursives et régime d’acceptabilité







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1.3. Évaluation de l’argument d’autorité par les théoriciens de l’argumentation


La plupart des descriptions de l’argument d’autorité relèvent d’une approche normative de l’argumentation. Le plus souvent, l’argument d’autorité est associé à une démission intellectuelle : il suppose en effet que l’on renonce à son propre jugement pour subordonner son opinion à celle d’autrui. Quant à ses effets, l’argument d’autorité est rejeté comme “terroriste” lorsqu’il vise à annuler le discours de l’adversaire, contraint au silence par le poids de l’autorité (Grize 1990 : 45, Kerbrat-Orecchioni 1978 : 69).

Mais la condamnation globale de l’argument d’autorité n’est guère tenable. Le caractère nécessairement limité du domaine de compétence de chacun rend son utilisation inévitable dès que l’on cherche à se faire une idée sur un sujet qui sort de notre champ de savoir :

Comme tout le monde n’est pas spécialiste de tout, il est rationnel d’accepter de prendre tel médicament “sur la foi” d’une prescription médicale, ou d’acheter une voiture en espérant qu’elle va rouler. L’acceptation de l’autorité conditionne ici le bon fonctionnement des objets techniques complexes, que tout un chacun traite comme des “boîtes noires”, acceptant la fonction sans demander la raison. (Plantin 1990 : 45)

Ce constat de la nécessaire délégation des savoirs (Blackburn, 1992 : 16, Fogelin 1982 : 395-6) conduit à nuancer la condamnation de l’argument d’autorité. Deux positions sont alors possibles :
1. On considère que faire dépendre l’acceptabilité d’une proposition d’une autorité correspond à deux procédés argumentatifs distincts :

• le recours à une autorité obéit à des intentions pures du locuteur : il est imposé par la nécessaire limitation des connaissances de tout locuteur, mais ne ressort en rien d’une tentative d’intimidation : on dira qu’il y a ici appel à l’expertise ;

• le recours à une autorité témoigne des intentions impures du locuteur, qui cherche à réduire au silence son interlocuteur par une manoeuvre d’intimidation : on réservera le terme d’argument d’autorité à ces recours fallacieux à l’autorité.
2. On considère que l’argument d’autorité est le terme générique recouvrant des formes acceptables et des formes fallacieuses de recours à l’autorité.
Le problème posé par cette distinction entre appel à l’expertise et argument d’autorité, ou entre argument d’autorité valide et argument d’autorité fallacieux, est qu’elle ne correspond pas à des manifestations discursives distinctes ; il n’existe probablement pas d’indice strictement langagier permettant de les départager.

Sous leur forme explicite, les énoncés d’autorité sont ambigus entre l’indication factuelle d’une source P, C’est X qui le dit, sur laquelle le locuteur s’engage comme sur n’importe laquelle de ses assertions factuelles, et l’assertion polyphonique (autoritaire) de P. (Plantin 1990 : 213)

L’analyste (ou le destinataire de l’argumentation) en est alors réduit à faire des suppositions sur les intentions du locuteur7, ou à prendre en compte certaines données contextuelles (ce que l’on sait du locuteur, de ses intérêts, de l’autorité invoquée, du champ dans lequel s’inscrit la discussion, etc.), afin de décider de l’acceptabilité de l’argument.

Afin de systématiser l’interrogation du contexte, de nombreux théoriciens de l’argumentation (en particulier dans le monde anglo-saxon), acceptant l’utilisation d’un appel à l’autorité dans le cas où le sujet débattu excède les compétences des personnes en présence, ont défini un certain nombre de conditions auxquelles l’argu­mentation doit satisfaire afin d’être considérée sinon comme valide, du moins comme acceptable ou rationnelle8.

1. Le premier type de conditions d’adéquation tient aux méca­nismes de discours rapporté que l’argument d’autorité met en oeuvre. D’où un certain nombre de questions portant sur la citation elle-même : si elle relève du style direct, reprend-elle exactement les propos de l’autorité citée ? Si elle est faite au style indirect, la reformulation est-elle fidèle ? Dans les cas où l’expert invoqué s’exprime en termes techniques, une opération de vulgarisation est nécessaire, puisque l’argument d’autorité s’adresse à des profanes9. Cette opération ne déforme-t-elle pas les propos du spécialiste ?

Pour pouvoir répondre à ces questions, une condition supplémentaire doit être remplie : la référence à l’autorité doit être suffisamment précise pour permettre de retrouver les sources (Walton 1992 : 49).

2. Le deuxième type de conditions d’adéquation porte sur la qualité de l’expert. Le principe de base est que « l’argument d’autorité a la valeur de l’autorité qu’on invoque » (Plantin 1988 : 335)10. Or, dans de nombreux domaines, il est difficile d’établir les critères permettant d’évaluer la compétence d’un expert. Différents facteurs peuvent participer à une telle évaluation :

— évaluation des prédictions antérieures de l’expert ;

— mise au point de tests permettant d’évaluer certaines compé­tences précises ;

— diverses informations sur l’expert : qualifications profession­nelles, diplômes, témoignages de collègues... (Woods & Walton 1992 : 43)

L’évaluation de la qualité de l’expert est, en pratique, souvent impossible à réaliser, dans la mesure où l’argument d’autorité dans les discours quotidiens ne spécifie pas clairement l’identité de l’expert invoqué (Walton 1997 : 137) : les formulations vagues comme « j’ai entendu un expert qui disait… », « l’autre jour, un spécialiste affirmait… » sont monnaie courante.

3. La proposition P dont l’autorité est présentée comme garant, doit relever de son domaine de compétence ; dans le cas contraire, il y a erreur de pertinence.

4. Toutes les contraintes qui pèsent sur la recevabilité d’un témoignage pèsent aussi sur l’évaluation d’un argument d’autorité (Govier 1985 : 84-85). En particulier, il convient de se demander si l’autorité a un intérêt personnel à affirmer ce qu’elle dit : une expertise financée par un fabricant de tabac prouvant, par ses expé­riences, que la cigarette ne cause pas le cancer serait irrecevable.

5. Enfin, certaines conditions sont liées à la nature même du sujet débattu. S’agit-il réellement d’un sujet qui puisse être tranché par un jugement d’expert ? (Fogelin 1982 : 98, Walton 1997 : 224). Pour cela, il faut qu’il relève d’un corps de savoir constitué, qui fasse l’objet d’un minimum de consensus, et non d’un domaine de connaissance encore mouvant et controversé (Govier 1985 : 52)11. De plus, l’argument d’autorité doit préserver, en principe, la possibilité d’un accès direct à la preuve. Si un désaccord se fait jour, l’expert doit pouvoir prouver que son jugement repose sur une base objective, et expliciter les critères qu’il a utilisés pour juger (Woods & Walton 1992 : 43-44 ; Walton 1997 : 223). De ce point de vue, la forme prototypique d’un appel à l’autorité acceptable serait :

“P est vrai.

La bibliothèque est ouverte, vous avez les moyens de refaire les calculs.” (Plantin 1988 : 333)

Les conditions d’adéquation de l’argument d’autorité (et en particulier les conditions 2, 3 et 4) font apparaître que, bien souvent, la critique de sa validité passe par une argumentation ad hominem – ce qui suppose que l’on admette ce type d’argumentation comme non fallacieux12.

Dans la suite de cet article, nous confronterons ces conditions d’acceptabilité de l’argument d’autorité, telles qu’identifiées par les théoriciens normatifs de l’argumentation, avec ce que les réfutations de l’argument d’autorité dans des échanges ordinaires nous révèlent des normes mobilisées par les locuteurs engagés dans des pratiques argumentatives.13


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