Analyse critique du champ socio-politique des risques techniques et sociaux







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Analyse critique du champ socio-politique des risques techniques et sociaux




(Augmentée d’une bibliographie commentée)




par Denis Duclos
sociologue,
Directeur de recherche au CNRS

Mars 2005


A Emmanuel Desmares, sans qui ce livre ne se serait pas fait

A Mary Douglas, à qui je dois le courage de tenter l’ethnologie de nos peurs modernes




Préambule



Le présent travail se compose de deux parties principales :

-l’étude socio-historique de la mise en place du champ dramatugique sociétal du risque depuis deux décennies, jusqu’à son actuelle exaltation des “menaces pesant sur la civilisation”;

-un guide de références bibliographiques thématisées établies sur le thème “sciences sociales et risques technologiques”.
La première partie établit une problématique permettant de mettre en perspective ce domaine foisonnant : dans notre optique, le risque ne doit jamais être considéré comme “une chose en soi” (parfaitement inaccessible), mais comme l’objet -labile et souvent paradoxal- d’une mise en scène sociale et politique du “risquologique”1, enjeu qui est devenu non négligeable dans les luttes ardentes pour le monopole des représentations de notre destinée collective, désormais consciemment planétaire.
En deuxième partie, le guide bibliographique est lui-même constitué d’une introduction problématique synthétisant lectures et interprétations, qui permettra de situer ouvrages et auteurs dans le champ intellectuel de ladite “risquologie”, et d’une série de fiches de lecture, organisée selon les axes analytiques proposés.
Je souligne qu’il ne s’agit pas de l’étude exhaustive des innombrables productions annuelles dans le domaine (surtout en langue anglaise), mais d’une sélection de références, un peu à la façon d’un “guide des vins” -si la comparaison a du sens-. Le choix des textes commentés est encore moins objectif, de même que le contenu des commentaires, qui ne vise pas tant une information qu’un repérage des positionnements problématiques dans le champ. Tout “spécialiste du risque” peut néanmoins y retrouver une diversité familière, bien que placée sous éclairage. J’espère que la formule -qui met en scène des protagonistes- permettra aux lecteurs plus éloignés des professions campant sur le territoire du risque de ne pas s’ennuyer trop intensément.

Quant à la bibliographie proprement dite -rassemblée en fin d’ouvrage- elle comporte des références plus nombreuses non commentées, mais thématisées de façon plus descriptive, notamment selon les terrains et les événements, en regroupant les diverses contributions d’un même auteur, autant que faire ce peut. Elle est enfin reproduite sous forme simplement alphabétique.
L’outil ainsi forgé devrait servir à tous ceux qui désirent travailler sur un panorama à la fois précis et évocateur d’un domaine... en plein explosion et qui donne désormais lieux à des « traités » !
Denis Duclos

PARTIE I :

LE THEATRE DU RISQUE




I. Puissance et désarroi du concept de risque2




Ainsi que pour tout concept sociologique, il est sans doute impossible de traiter du risque en pure réalité objective. Plus même que tout autre concept, le risque se propose comme acte, engagement performatif plutôt que comme fait brut : un risque -tel “la grosse aventure” tentée autrefois par les capitaines-marchands- se prend, se court, se refuse, après avoir été envisagé, estimé, évalué, calculé, couvert, “nolisé”3. Le risque, c’est un style d’être au monde, un filtre herméneutique des actes, et certainement pas un attribut des choses qui attendraient, passives, leur agent. C’est ce caractère d’engagement moral, idéologique et pratique qui nous intéresse dans le risque.
Mais depuis une trentaine d’années, cet aspect « comportemental » du risque a évolué. Il a été repris en tant que tel dans le vaste secteur des idéologies de masse pour situer moralement et normativement les attitudes de chacun, en tant que professionnel ou comme simple citoyen, notamment dans sa facette de justiciable.
Il n’est, dès lors, plus possible de ramener l’étude du risque à ce que les acteurs sociaux en disaient dans des phrases telles que : « c’est un beau risque », ou « il a joué, il a perdu ». Plus fréquemment, en effet, la notion sera utilisée dans des maximes moralistes (« nous devons tendre au risque zéro »), ou dans des accusations (« vous prenez des risques illégitimes.», « on ne risque pas l’avenir des générations futures » ), etc. Plus encore, le risque se trouve enveloppé –pour ne pas dire englué- dans des expressions comme « gestion du risque », « évaluation », « analyse du risque », à travers lesquelles les disciplines maîtresses de l’époque (gouvernance gestionnaire, contrôle sécuritaire), tentent de le circonvenir. On dit désormais « prise de risque , comme on dirait « taux d’alcoolémie ».
C’est le contexte et l’enjeu sociétal de ces occurences qui doit former l’objet central de tout discours pertinent sur les risques. A ce titre, nous devons les analyser en rapport avec les campagnes d’idées qui en ont tenté la promotion dans le champ social, tout comme d’autres termes demeurent connotés à des usages sociaux datés (tels : « pathologies sociales », ou “problèmes sociaux », « déviance », « violence », « sécurité », « sécurisation » ou, bien sûr, notre centenaire « conscience collective »), termes dont il suffit d’observer l’occurrence temporelle en voyageant dans les rayons d’une bonne bibliothèque universitaire, pour s’apercevoir qu’ils ont connu leurs périodes de gloire puis leurs purgatoires, voire leur mort définitive.
Le risque est-il mort ? On osera poser la question malgré un début de siècle marqué par l’alerte tonitruante, l’inquiétude surexcitée, la dénonciation vigilante. C’’est que ces attitudes s’en prennent aux “menaces” de la délinquance et du terrorisme, à celles, collectives ou corporatives de l’épidémie déclenchée dans tel secteur industrialisé, à celles, incalculables, de la catastrophe climatique, et non au risque : c’est-à-dire, en un sens étroit mais assez stabilisé, à l’aléa imprévu découlant de toute action librement décidée, même la plus bénigne, et dont il serait possible d’évaluer rationnellement les implications adverses, déterministes ou statistiques.

En réalité, ce risque stricto sensu est loin d’avoir disparu de la scène. Il en est plutôt l’armature cachée. Quel que soit par ailleurs le mouvement des représentations concernant les dangers, le terme de risque désigne encore en en effet pratiquement le matériau commun, le carburant normalisé de plusieurs corporations de spécialistes, qu’il s’agisse de catégories particulières d’investisseurs, d’ingénieurs, des métiers de l’assurance, ou enfin d’experts issus de disciplines académiques ad hoc . Par ce biais, le risque demeure un vocable familier, soumis à l'appréciation de tous, par exemple lorsque votre maison d'assurance vous adresse son bulletin trimestriel qui vous interpelle en première page : "vie quotidienne : mesurez vous tous les risques ?", et vous apprend plus loin que "23% des accidents corporels ont lieu au domicile (bricolage, chute dans l'escalier, brûlures, accidents de tondeuse, etc.)"4.
Ce qui, en revanche, est peut-être dépassé pour le risque technique et comptable, c’est l’enthousiasme qui en faisait, au cours des années quatre-vingts, le drapeau rassembleur de tentatives variées, critiques ou positives, d’organiser une vision globale, fortement contrôlée, de l’adversité5. Placé devant l’enjeu de plus en plus ambitieux d’avoir à décrire les comportements collectifs face à l’incertain, le risque semble s’être saturé, bloqué, avouant son impuissance, se laissant dépasser lui-même par des idées plus dramatisantes. Dans le traitement de phénomènes grandioses comme l’accident technologique majeur, la pollution massive, le trou d'ozone, le changement climatique, la multiplication d’épidémies imprévisibles comme le SIDA ou la maladie de la vache folle (si joliment nommée), l’explosion de la spéculation ou la montée des intégrismes, etc., le risque a dû trouver ses limites, tout comme la science que lui avaient confectionné sur mesure des ingénieurs du Corps des Mines : la “cindynique”6.
Ce n’est pas faute d’avoir osé l’aventure globale et planétaire, ni même d'avoir connu des succès inespérés dans les sciences sociales. Ainsi dans son livre -désormais classique- Risiko Gesellschaft,7 le sociologue allemand Ulrich Beck a-t-il tenté une réinterprétation complète de “l’autre modernité” (d’aucuns diraient “post-modernité”, ce dernier vocable semblant lui avoir été préféré pour l’étiquetage de l’époque en général), autour du risque. Pour Beck, le risque est en effet le concept même de l’avenir sociétal planétaire : il rend compte de l’obligation de calcul “civilisateur” qui saisit les sujets d’un monde en proie à l’individuation croissante, tout comme il avait saisi autrefois l’entrepreneur capitaliste s’aventurant au placement dans un univers dangereux et instable. La notion de risque, associée au calcul, rend compte assez bien, selon Beck, de la disposition d’esprit que doit prendre tout un chacun, entrant aujourd’hui en société-monde comme on affrontait naguère la fortune de mer, et devant être prêt à faire face aux divorces, au paiement de ses études, à la mobilité géographique, au déferlement touristique, au changement prochain et récurrent des emplois, à la décôte rapide des biens meubles et immeubles autant que des investissements de long terme pour la pension de retraite, à l’effondrement de ses actions ou de sa monnaie.
Dans une société où les structures de solidarité familiale ou tribale seraient devenues résiduelles, nul devoir ne tiendrait la génération nouvelle à l’entretien des vieux parents, nul sacrifice ne serait programmé pour marier frères et soeurs avant l’aîné. A peine se devrait-on encore d’assister à l’enterrement d’un proche. Les structures élémentaires de la corporation ou de l’Etat-providence venant elles-aussi à s’effriter (ou à se recomposer dans le management), afin de permettre à chaque unité de service d’obtenir indépendamment un rendement maximal, l’idéal travailliste autour duquel s’est forgée notre sociologie serait lui aussi devenu caduc.
Bref, en un temps où le premier ministre britannique Margaret Thatcher, doctrinaire ultralibérale, pouvait affirmer que “la société n’existe pas”, il semblait logique à des sociologues comme Ulrich Beck de fixer la ligne de résistance des sciences sociales sur le terrain même de l’individualisme intégral8. Il fallait alors recourir au calcul prévisionnel pour pallier ce que Durkheim aurait désigné sans hésitation comme une anomie (un état de non-société) radicale et généralisée, bien qu’atteinte par le détour d’une résorption du champ des valeurs autour de l’égoïsme.

Pour faire bonne mesure dans la légitimation du recours au risque comme concept sociétal, Beck ajoutait au motif -désormais inévitable- de l’individuation poussée, celui des limites de maîtrise des effet de l’activité organisée. Le risque reconnu interviendrait désormais pour modérer nos élans technologiques, nous contraindre à prendre en compte le résidu non traité, à considérer d’avance l’impact sanitaire d’un abus consommatoire, à envisager la fragilité d’un site industriel, à admettre la difficulté de prévoir un “mode commun” catastrophique entre éléments d’un système complexe, etc. Sa conceptualisation dans le double registre de la gravité et de la probabilité d’occurrence aurait pour effet de “nous rendre intelligents” face à l’hypercomplexité, tout comme face à la variabilité de la valeur sociale de l’événement néfaste. Le risque technologique nous obligerait à nous apercevoir qu’une société entoure de ses questions chaque acte productif ou de consommation, tout comme le risque individuel nous oblige à voir qu’aucune structure sociale ne nous exempte définitivement de l’aventure personnelle.
Comme constat partiel, la proposition d’Ulrich Beck sur la “société du risque” fut sans nul doute intéressante. Elle n’échappa pourtant pas aux apories de sa contradiction interne : comment le risque peut-il être à la fois ce qui nous aide à symboliser, voire à “chiffrer” notre déréliction singulière dans le chaos social, et le point de vue qui permet d’estimer les catastrophes globales ? Comment peut-il évoquer l’angoisse de ce qui nous arrive, en être le signe, er en même temps servir à la pallier, à, la réduire ? S’agit-il bien du même concept de risque ? N’est-il pas question au contraire d’acceptions parfaitement opposées du même mot ? Si l’on s’efforce de les fusionner, n’obtient-on pas un effet idéologique paradoxal consistant à envisager notre salut... dans cela même que nous considérons nous conduire au bord du gouffre ? Notre civilisation dans cela même qui nous rend plus périlleux envers nous même et la vie ?

N’est-ce pas là une conception douloureuse, voire masochiste, du progrès technique et moral ? L’appel à une sorte de névrose permanente, au lieu et place du “droit au bonheur” attendu de la puissance collective de l’Espèce?
Mais revenons à la notion de risque pour observer plus précisément ce qu’elle tend à recouvrir au cours de son inflation sociétale et idéologique. Quand nous souhaitons définir, puis réduire ou éliminer les contingences non souhaitées qui rendent une activité organisée moins efficace, nous parlons de types d’événements surgissant de l'extérieur d'un ordre fonctionnel, considérés par hypothèse comme assez rares (stochastiques) pour laisser, par leur absence habituelle, la possibilité d’une survie durable et régulière de cette activité. C’est la démarche de l’acteur rationaliste que se veulent l’ingénieur ou l’investisseur, qui ont d’abord éliminé leur propre engagement de l’affaire comme sujets personnels. Au contraire, lorsque nous évoquons le bombardement d’événements qui font de la vie au jour le jour d’un individu contemporain un navigation hasardeuse "à vue", la maîtrise heuristique du risque devient si improbable que la notion même s’en trouve fortement concurrencée par d’autres métaphores utiles, ou seulement psychologiquement protectrices. comme  : “la fortune du pot”, “les dés sont jetés”, “c’est le destin”, “la malchance”, ou encore : “une affaire de choix personnel”, “le goût de l’aventure“, “le sens des responsabilités”; ou enfin : “l’attrait du danger”, “le sentiment d’insécurité”, “la passion du jeu”, “la peur de l’avion”, “l’héroïsme du sauveteur”, “le fanatisme du kamikase”, etc. Ces symbolismes passeraient pour irrationnels s’ils n’étaient pas, au contraire, les seules constructions imaginaires compatibles avec des situations bien trop conjecturales, mais aussi trop impliquantes, pour être réduites à des modes linéaires de calcul.
L’histoire récente du concept de risque peut être comprise à partir de cette difficulté d’absorption de champs variés de la vie sociale, politique, psychique. . Au cours de son déploiement volontariste par des milieux d’ingénieurs et d’économistes, le risque a, en effet, rencontré à plusieurs reprises et dans divers domaines, différentes limites de sa validité exploitable. En un sens, l’histoire de cette extension et de la rencontre de ses limites n’est que l’une des nombreuses manifestations d'une histoire plus large : celle de la tentative de dépasser par la technique et la gestion le “désespoir de la science” dans le champ politique traditionnel, à savoir l’impuissance de celle-ci à clore définitivement ses propres controverses par une axiomatique absolument autofondée, et donc automatisable.

Depuis les travaux de Gödel, Frege et Russell, aussi bien que depuis les équations tentant d’évacuer les paradoxes de la physique fondamentale, nous savons en effet que la science ne nous donnera pas la clef d’une fusion définitive entre symbole et réel, entre logos et être. Même l’affirmation de Jean-Pierre Changeux en tant que président du comité national d’éthique, selon qui : “nul ne saurait ignorer la science”9 ne saurait nous convaincre désormais que le sujet moral et politique, et celui de la cognition puissent se confondre par la médiation d’une autorité de l’incontestable.

Malgré cela, la dernière moitié du XXe siècle a été largement consacrée à tenter de déplacer l'idéal de certitude et de maîtrise vers l’empire de la technique. L’acte technique aurait, selon les irréductibles optimistes que sont les thuriféraires de l’art de l’ingénieur10, la vertu de pouvoir marier, fondre dans son propre mystère empirique la rigueur du logos scientifique et la non déterminabilité des processus matériels ou vivants réels. Le recours à la statistique sous toutes ses formes a permis un moment de retrouver l’espoir d’une consistance du verbe avec la chose, et c’est dans le monde de l’activité industrielle qu’elle a été sans doute mise le plus à contribution, afin de fonder strictement les procédures disciplinées, et de justifier -réciproquement- sous forme réglementaire ou juridique les aspects non parfaitement prévisibles du réel. La réaffirmation de l’idéal d’une société à la fois démocratique et scientifique, et l’un grâche à l’autre et réciproquement est encore une véritable constante de l’idéologie des milieux techniciens, et désormais, plus largement des milieux de la gestion. Sans science triomphante, en effet, comment fonder l’autoritarisme des gouvernances, la transcendance des décisions collectives difficiles ? Comment intimider et obliger ? Comment diriger des organisations ?
Cependant, toute l’histoire du concept de risque technologique montre qu’il ne suffit pas de déplacer vers l’heuristique technicienne la question "désespérée" de la science (à propos de l’infondabilité radicale du logos rationnel) sur la maîtrise pratique des choses : aussi précis qu’on le veuille, le calcul d’événements néfastes achoppe sur l’arbitraire de toute définition. A commencer par celle qui cherche à isoler un événement comme une entité : l’accident d’une essence, par exemple l’essence : “centrale nucléaire”. Car une centrale n’est jamais réductible à son concept, pour la raison que tantôt nous y désignons un “système” quasi-fermé et tantôt et tantôt un site en relation avec un environnement éventuellement “infini” (comme la mer, ou le contexte climatique), tantôt un type et tantôt une longue suite de dérives, tantôt un dispositif matériel et tantôt une organisation, tantôt un groupe de travail et tantôt un statut social,etc.

Le risque est donc également sujet, de façon déplacée et différée, au “désespoir de la science” et son histoire peut être lue dans le fil d'une désillusion de l’idéal de maîtrise-par-la-pensée. Du même coup, on peut encore y voir comment cet idéal, probablement indestructible chez les êtres humains autrefois dans la magie, aujourd’hui par le rationnel), et plus particulièrement chez les hommes soumis -par opposition aux femmes- au devoir anthropologique d’incarner l’ordre culturel, tente aujourd’hui de se déplacer à nouveau, de susciter d’autres concepts-véhicules pour en transporter l’énergie.
Dans cette optique et sans nous confiner à une description historiciste, nous voudrions rappeler ici quelques points forts de la montée en puissance puis de la retombée –et du déplacement gestionnaire- de la notion de risque au cours des dernières décennies. Nous pourrions en ce sens distinguer six étapes significatives dans le “travail social” du concept depuis une quinzaine d’années :
1. Au début des années soixante-dix, le risque fut introduit parmi les outils d’une tentative de “techniciser” l’inquiétude sociétale diffuse, agrégée autour de l’idée de “crise”. Cette dernière notion (introduite vers 1971 et jamais abandonnée depuis comme outil de production et de réception de l’angoisse collective) est alors aussi bien affectée à la description de difficultés économiques (hausse du prix du pétrole, premières grandes montées du chômage) qu’à celle de questions écologiques (boom démographique, émergence de la notion de pollution, etc.) En utilisant la notion de risque pour anticiper et cerner les développements critiques, on s’est situés d’emblée dans un dépassement de son acception originelle, limitée aux jeux de hasard. Il s’agissait d’une réponse, en partie réitérée, au surgissement de phénomènes à vocation globale, réponse qui prétendait traiter rationnellement du négatif (le fait néfaste, non désiré), pour en mieux fonder le positif (la sécurité).

2. Dans la première moitié des années quatre-vingts, on assiste à une phase d’inflation du concept de risque, au cours d’une mise à l’épreuve de ses capacités heuristiques. Dans cette période conquérante, les sociétés savantes “d’analyse du risque” (risk analysis) cherchent à récupérer par des colloques oecuméniques une multitude d’expertises spécialisées, afin de les arbitrer à partir de la sémantique du risque. Peu à peu, les médias sont approchés ainsi que d’autres objectifs d’un lobbying intellectuel actif. De proche en proche, des domaines aussi variés que la sûreté policière, la surveillance stratégique, la protection des laboratoires, la prévision des crises politiques, la sécurité environnementale, sont alors en instance de tomber dans l’escarcelle des “cindynistes”, pour y rejoindre les domaines classiques du danger des installations industrielles, et du risque actuariel ou capitaliste.

3. Mais, dans la deuxième moitié de la même décennie, alors même qu’une compétition se dessine dans la convoitise pour dominer ce nouveau champ d‘intellectualité et d’influence auprès du Prince, se distingue une période de limitation puis d’effritement du concept de risque, dans sa rencontre avec des questions qui en dépassent la portée et l’obligent à faire la place à d’autres concepts concurrents dans le même champ : menace, danger, imprévisibilité, situation de crise, etc. Ou encore aux antonymes se voulant “positifs” (comme sûreté, sécurité, prévention, contrôle, etc.) Des contre-feux conceptuels sont alors érigés par d’autres professions et d’autres intérêts intellectuels, prévenant la victoire idéologique d’un appareil sémantique au détriment d’autres métaphores. Dans cette élaboration proprement sociale apparaît aussi un “manque de concept”, un défaut de signifiant dont le progrès -aussi bien que l’échec partiel- des thèmes du risque témoignent de façon symptômatique : à savoir que l’inquiétude sociétale vise peut-être tout à fait autre chose que ce dont les “risquologues” suggèrent le traitement. De grandes inquiétudes établissent alors leur camp sur des désastres “canoniques” : Sida et Vache folle dans le registre de la contamination possible sur des échelles de masse; Tchernobyl, Bhopal, ou Exxon Valdez, dans celui des grands accidents à potentiel catastrophique durable. Ces événements ne cesseront jamais d’alimenter d’interminables procès mettant en cause en profondeur les choix technologiques ou industriels, aussi bien que la conception étroite ou unilatérale de la sûreté.

4. L'étape des années quatre-vingt-dix -qui connaît moins d’accidents grandioses- semble être caractérisée par la résorbtion et l’ajustement fonctionnel du risque au sein d’un champ plus global qu’on peut nommer celui de la gestion. Le recul de la terminologie technique du risque inapte à traiter des formes moins contrôlables d’inquiétude ont conduit les idéologues à opérer une retraite protectrice. C’est désormais au sein d’une théorie de la gestion, dûment réarmée de concepts systémiques, que le risque a pu trouver abri. Cette fois encore, c’est l’institution de l’ingénieur qui s’emploie à protéger de la tourmente l’idéal du calcul opératoire, d’une part en rapatriant la cindynique ("science du danger") au sein des enseignements des écoles techniques, et d’autre part en tentant de faire reculer dans le monde académique et de la recherche les références disciplinaires qui permettaient la mise en perspective critique des concepts technocratiques (prévention, “défense en profondeur”, etc.).

5. A partir de la fin des années 90 -et dans un contexte de gouvernance financière croissante- la crise portée ou symptômatisée par le risque déborde la gestion11 et impose le remaniement complet du champ des inquiétudes sociétales sous l’instance de la “menace”. On passe alors du registre de la “maîtrise” (encore revendiquée par des sophistications du risque) à celui d’une “vigilance” de type militaire ou policier, établie à l’encontre de toute intention suspecte d’hostilité (avec toute sa sémantique annexe, comme “sécurisation”, “verrouillage”, etc.). Le caractère obsidional voire paranoïde, de cette attitude “tous azimuts” (de “tolérance zéro”) proposée ainsi par la puissance, motive une recherche de contrôle panoptique (voire périoptique12) reconstruit en version électronique (et dont participe l’idéal du “web” reconsidéré sous l’angle stratégique. Ce passage du risque à la menace (et à la gestion comme véritable antonyme de cette menace) est accéléré par l’événement du II septembre 2001, qui manifeste à la face du monde, que la logique de “l’intifada” (avec pierres ou cutter) peut l’emporter sur les technologies “de la grande hauteur”.

6. A un objectif, proposé en réponce faciale, d’hypercentralisation militarisée du contrôle sociétal , s’oppose, en germe, une attitude nécessairement plus ouverte, fondée sur la reconnaissance de l’aléa inévacuable associé à toute action humaine, et portant à tolérer la différence, la souveraineté multiple ainsi que le potentiel évenementiel (et donc accidentel) de cette pluralité. Dans une telle logique de rencontres des pouvoirs, ou, pour reprendre l’expression de Michael Walzer (mieux inspiré dans ses idées philosophiques que dans ses prises de positions politiques guerrières), d’une division des “sphères de justice”13, l'équilibre négocié entre plusieurs termes pourrait peut-être limiter les excès qu'une seule métaphore (risque ou menace) est impuissante à enrayer (voire qu’elle entretient par sa propre unilatéralité).

La gestion elle-même, pour englobante voire impériale qu’elle se soit voulue (notamment dans la prise de pouvoir sur le monde de la santé publique) de par l’idéal de communication et de compromis qu’elle se targue d’accomplir, aurait ici à envisager son retrait au rang de raison partielle, et à admettre de partager politiquement l’universel avec d’autres principes (comme la prudence ou l’esprit d’aventure). Le concept de risque la suivrait sans doute dans cette intention plus modeste, comme aspect partiel et partial de la nomination précise des objets de peur, et serait invité à limiter la portée de ses étiquetages. Comme le rappelle le philosophe Patrick Rödel dans l’interview accordée à l’une des principales revues de risquologie : « Il est complètement idiot d’imaginer que nous pourrions vivre une vie qui serait entièrement calculée et calculable ».14

Il existe cependant un compromis –peut-être involontaire- passé par Patrick Rödel avec la risquologie, habituée à se voir contestée sa prétention au calcul, et qui peut facilement accorder qu’il existe toujours un résidus non claculable. Il aurait sans doute été plus avisé pour défendre sa position avec plus de chance d’égatigner la bonnne conscience risquologique (aspect particulier de l’arrogance générale des « sciences dures » vis à vis des « sciences molles ») de proposer une formulation plus nette, du genre : «il est complètement idiot d’imaginer que soit calculable l’essentiel de notre vie et que le calcul attrape autre chose en matière de futur qu’un peu d’illusion –parfois utile- de contrôle ».

Ce n’est évidemment pas sur le calcul du risque ni sur toute les habiletés machiavéliques de la prévention que nous devons appréhender notre avenir, mais sur une retenue générale de nos possibilités, sur une éthique du non-agir et de la prudence. Celle-ci a son but, non dans le souci et la peur (selon Jonas ou Dupuy, et aussi Beck), mais dans le bonheur d’une liberté vis à vis de l’impératif de puissance, de production et de consommation. Dans une joie propre à la contemplation du vivant « en vie », et non dans l’activisme propre aux névroses de masse.
Parcourons maintenant ces six moments possibles d'une épopée du risque, afin d’en éprouver la consistance et l’intérêt heuristique pour une visée sociologique plus large.
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