Manuela







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date de publication20.02.2017
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MANUELA




Il était plus de vingt et une heures, il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu'on ne montre pas d'étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu'il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l'une de ces cravates en skai comme il s'en faisait il y a 20 ans et qu'on trouve encore dans les solderies.

Cela l'étonnait d'autant plus que sa tenue était des plus inhabituelles, sa préference se portait sur des vêtements très décontractés qui lui assuraient une grande aisance dans son quotidien d'artiste sculpteur sur bois. Il courait souvent les bois à la recherche d'arbres aux courbes arrondies qui deviendraient, sous ses doigts agiles, statues de femme aux formes généreuses.

Lui ne se sentait pas très à l'aise ainsi habillé, il avait peur du regard des gens qui l'avaient invité, il aurait aimé fuir et pourtant !!!

Pourtant cette invitation tant redoutée et pour laquelle il avait tant soigné sa tenue était une nouvelle chance de rencontrer Manuela, la femme aux grands yeux verts, objet de ses rêves, qui ressemblait tellement à son oeuvre.

Nidor avait espéré, en arrivant un peu en retard, qu’elle viendrait vers lui...

Les lumières tamisées du grand salon où se tenait la réception ne lui permettaient pas de voir de manière distincte tous les convives déjà nombreux. Il décida de se faire servir une coupe de champagne pour se donner une contenance, et d’aller saluer au moins les personnes qu'il connaissait.
Les conversations étaient déjà très engagées. On y parlait du dernier marché d'art contemporain à la Bastille, auquel une bonne partie de ces artistes peintres avaient participé. Il était l'homme "du bois" mais aussi l'homme "des bois" parmi tous ces citadins.
Les femmes étaient très élégantes, avec souvent de grands décolletés parfois même provocants.
Il allait d'un groupe à l'autre assez rapidement en faisant un simple petit signe de la main à chacune de ses connaissances.
Son allure s'accélérait au fur et à mesure sans qu'il en prît conscience, mais toujours pas l'ombre de Manuela.
Quand il eut l'impression d'avoir fait le tour, alors que montait en lui l'angoisse qui remplaçait l'excitation qu'il avait pu ressentir à l'idée même de la revoir, il se précipita vers Josépha la maîtresse de maison.
Josépha était la voisine et amie de Manuela. Elle était plus jeune mais beaucoup moins belle.
Il fallait bien sûr avant tout remercier Josépha de son invitation, avant d'aborder la question qu'il brûlait de lui poser. Mais Josépha le devança et lui dit aussitôt combien elle regrettait l'absence de Manuela, contrainte de partir précipitamment à New-York rejoindre sa sœur, victime d'un infarctus. 

Mais que faisait-il alors ici, dans cet accoutrement dans lequel il se sentait si mal à l'aise ???

Il n'avait cédé à toutes ces conventions que dans un seul objectif : revoir Manuela. Or Manuela était absente et il ne pouvait en aucun cas montrer que son seul intérêt pour cette soirée était d'au moins l'apercevoir, la croiser et bien sûr dans son imaginaire peut-être même la prendre dans ses bras...

Il fallait maintenant trouver un moyen de quitter les lieux sans froisser Josépha, mais après avoir au moins obtenu une information sur la date du retour de Manuela.

Manuela avait été son modèle. Un petit bout de femme discrète, aux yeux pétillants. Elle avait les rondeurs qui convenaient à sa sculpture et correspondait également tout à fait au genre de femmes qu'il aimait.

Elle s'était prêtée docilement à tout ce qu'il lui demandait pour exécuter cette oeuvre et était revenue autant de fois que nécessaire, même si le prix avait dès le départ été fixé forfaitairement.

Ils avaient pu échanger de longs moments avant qu'elle ne reparte de chaque séance. Il n'était pas tombé amoureux d'elle au début. Leur timidité respective avait contenu cette émotion. Mais peu à peu il avait succombé à toute la grâce de sa gestuelle et à son visage qu’illuminait son sourire. Ses grands yeux vert amande et son teint clair lui donnaient parfois un visage d'ange. Elle faisait apparaître une telle fragilité qu'il avait eu soudain envie de la protéger, lui l'homme costaud rompu à travailler avec une force physique importante nécessaire aux sculptures qu'il réalisait.

Il ne travaillait pas souvent avec un modèle, mais avait eu cette fois une commande spécifique d'un client qui l'avait nécessité.

Il vivait seul depuis de nombreuses années, souvent solitaire dans son atelier, et n'avait pas eu de présence féminine sous son toit depuis longtemps. Il avait certes des amis, mais chez qui il se faisait inviter, ne recevant quasiment jamais. Ses amis étaient en majorité des artistes, des gens décontractés comme lui.

Manuela semblait être, par son apparence vestimentaire, plus classique, mais toujours de très bon goût, avec une extrême simplicité.

C'est bien sûr par Josépha qu'il avait pu la contacter …

 D’ascendance péruvienne et française, les parents de Manuela avaient émigré aux Etats- Unis où le père avait eu des responsabilités importantes dans le domaine bancaire.

Elle y avait passé son enfance et une grande partie de sa jeunesse, puis ses parents étaient revenus en France avec elle. Elle avait alors entamé tardivement des études aux Beaux Arts. Sa sœur, s'étant mariée à New- York, était restée vivre là-bas.

Manuela avait confié à Nidor, notre sculpteur, avoir vécu une belle histoire d'amour qui avait duré près de dix ans mais qui s'était achevée quelques mois avant qu'elle ne soit son modèle. Elle en était encore très perturbée et se disait incapable d'imaginer un nouvel amour....

C'est sans doute ce qui l'avait obligé, lui, à rester si discret lorsqu'il avait ressenti son attirance pour elle.

Mais après tous ces mois de confiance établie, il espérait enfin pouvoir se dévoiler.

Comme il ne l'avait pas fait au cours de cette longue période où elle venait à son atelier, il avait décidé d'enfin lui parler lors de ce cocktail organisé par Josépha, une peintre connue et reconnue qui recevait régulièrement pour des soirées plutôt mondaines, mais auxquelles Nidor en général ne participait pas.

Josépha était très proche de son ami Bertrand, mais Nidor ne la rencontrait que très rarement.

Il avait finalement bavardé longuement avec Bertrand avant de prétexter une violente migraine pour pouvoir quitter assez rapidement les lieux, non sans s’excuser auprès de Josépha.

Manuela rentrerait sans doute pour reprendre ses cours dès que sa soeur sortirait de l'hôpital?

Il partit totalement déçu et triste et tenta de se rassurer par le retour de Manuela qu'il imaginait proche.

Il s'était  depuis un moment déjà  confié à son ami Bertrand, celui -ci s'était d'ailleurs engagé à le tenir informé dès qu'il saurait quoi que ce soit par Josépha. 

La vie reprit son cours... Pas une journée sans pensées pour Manuela...

Les jours passèrent... plusieurs semaines passèrent... Le mois de Juillet commençait alors. Les cours aux Beaux Arts étaient interrompus, mais Manuela n'était toujours  pas revenue.

Il brûlait de la revoir, il avait des difficultés à se concentrer la journée sur son travail, il  perdait l'appétit.

Lorsqu'il travaillait, il la voyait là dans son atelier, debout près de la fenêtre, sa silhouette apparaissait comme une ombre... cette ombre l'empêchait d'avancer dans sa nouvelle oeuvre en cours.

Il avait même du mal à trouver le sommeil...

Puis un jeudi matin il reçut un appel de Bertrand qui avait des nouvelles précises à lui donner.

Il prit alors un siège, avec impatience écouta attentivement.

Manuela allait revenir dans une semaine, pour quelques jours... le temps d'organiser son déménagement...

Elle avait retrouvé un ami d'enfance, John, qui venait lui même de se séparer de sa compagne, ils étaient tous les deux dans un grand moment de solitude et avaient craqué l'un pour l'autre.

Manuela avait décidé de retourner vivre à New- York pour tenter de recommencer une nouvelle vie....

Il resta sans voix... un long moment immobile… décomposé. Il ne sentait plus ses jambes, il entendait les battements de son cœur…

Il rassembla le peu de force qui lui restait pour atteindre son lit sur lequel il s’écroula… Il se sentit soudain au bord d’un vide immense.

Seule restait alors en France la sculpture de Manuela.


Arriverait-il à appeler son client et à le persuader de la lui racheter ?







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