La recherche d’une figuration formelle







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date de publication20.02.2017
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Trois conversations sur l’art avec Pierre Lamalattie
propos recueillis par Isabel Mirandol



  1. Une critique de l’idéologie des « ressources humaines ».




  1. La recherche d’une figuration formelle.




  1. Faces, fiches, suspensions, itinéraires : la construction progressive d’un langage plastique.



Paris, mai 2000

I.
Une critique de l’idéologie des « ressources humaines »



Isabel Mirandol : Notre société ne semble pas accorder une grande place à l’art. Au fond, a-t-on vraiment encore besoin d’art ? En ce qui te concerne, pourquoi en as-tu besoin ?
Pierre Lamalattie : Je crois que le besoin de l’art naît d’un décalage entre la vie réelle et une certaine aspiration au sublime. Qu’il s’agisse d’une blessure, d’une frustration, de l’ennui, de la morosité ou du sentiment de la médiocrité, il y a chez beaucoup de personnes et chez moi en particulier, un déséquilibre qui appelle un mouvement, un départ.

Je crois que la plupart des hommes et des femmes, aussi ordinaires soient-ils, ont un surplus de sensibilité et d’intelligence, tragiquement inutile pour leurs vies quotidiennes. Ce surplus veut davantage de conscience, il veut s’incarner, se réaliser dans des formes, dans une esthétique, en un mot, dans un art.

Cette entrée vers l’art peut paraître négative, à une époque soucieuse d’optimisme et de dynamisme. Pourtant, il me paraît indispensable d’échapper à l’obligation de positivité qui ne débouche que sur la stérilité et sur une angoissante superficialité. La tension entre la vie réelle et l’aspiration au sublime contribue, je crois, à rendre l’homme humain. C’est sans doute ce qui me pousse à peindre.

Aujourd’hui le poids de la vie quotidienne tient surtout à l’hégémonie de l’économie : temps accaparé par un travail censé être épanouissant, préoccupations de carrière et d’image, fascination pour la consommation ou angoisse d’en être exclu, volonté d’avoir dans la vie, la mobilité, le dynamisme et la richesse d’expériences mêmes que ceux prescrites par l’entreprise...

Certes, l’économie nous apporte aussi beaucoup et il serait difficile de s’en passer. Mais à la façon d’une trop bonne mère, elle nous veut tout à elle. Elle nous permet difficilement de connaître autre chose et de devenir ce que nous voudrions être.
Isabel Mirandol : Ton expérience des relations du travail semble avoir été au centre de ta perception de notre époque ?
Pierre Lamalattie : C’est exact. Je suis sensible tout paticulièrement à l’univers des cadres. Beaucoup sont projetés dans une vie pour laquelle ils n’ont pas la « motivation » qui convient, alors que beaucoup d’organisations attendent un engagement total, j’insiste sur ce mot : total. Le temps, évidemment, appartienit à l’organisation et il n’est pas question d’horaires. Au contraire, perdre son temps sans compter était un élément de démonstration indispensable. Il faut parfois surtout se convaincre que l’organisation était la chose principale dans la vie, qu’elle me permettait de se « réaliser », que tout ce qui la concerne vous intéresse. Les activités extérieures ne pouvaient qu’être annexes, le sport et le tourisme étant jugés les plus dynamiques. L’humour est apprécié. Dans ce contexte, un jeune cadre peut trouver une raison de vivre, de briller et d’être « bien dans sa peau ». Par contre, il est difficile d’avoir autre chose en tête sans se sentir oppressé. Certains ont le sentiment de faire, à petite échelle, l’expérience d’une sorte de totalitarisme.

Cette expérience relativement banale, minime peut-être même vue de l’extérieur, rend humain. Elle fait comprendre à quel point le totalitarisme n’est pas un accident limité à des épisodes historiques exceptionnels, mais qu’il s’agit d’un phénomène plus général dans les sociétés modernes, qu’il est diffus, présent autour de nous à des degrés divers, que nous l’avons souvent subi sans en prendre conscience, que nous avons appris aussi à composer avec lui, voire à en partager l’exercice, à le justifier, qu’il est présent aussi même en nous.

Mon activité d’artiste est marquée, je crois, par une certaine vision de l’individu dans la société économique contemporaine.
Isabel Mirandol : Justement peux-tu préciser en quoi ta démarche artistique est-elle une critique de ce qu’on pourrait appeler l’idéologie de la « gestion des ressources humaines » ? En quoi procède-t-elle d’une aspiration à la liberté ?
Pierre Lamalattie : Et bien, par exemple, il m’a été envoyé à mon atelier-je ne sais pourquoi- un recueil de curriculum vitae (CV) d’une école de commece. Je les ai lus en détail avec beaucoup d’intérêt.

Le CV est, aujourd’hui, un passage obligé pour beaucoup de choses. C’est, d’une certaine façon, la forme littéraire la plus représentative de notre époque. Chacun comprend les qualités standards qu’il convient de mettre en avant : dynamique, autonome, communicant, interactif, ouvert à l’international, etc. Les activités annexes parlent encore davantage du profil du candidat et conjuguent très souvent beaucoup de sport avec un peu d’« humanitaire » et d’associatif. Les singularités de l’individu restent par contre prudemment dans l’ombre, mais on les sent sous-jacentes.

La photo est souvent absente, mais lorsqu’elle y figure, elle me trouble presque toujours. L’individu y est figé, réduit à peu de chose et, pourtant, représenté par l’essentiel.

La photo trahit aussi le désir des individus de faire bonne impression. Il faut paraître crédible et sympathique, conjuguer sourire et sérieux, avoir l’expression qui emportera l’adhésion. Ceci reflète la primauté du regard de la collectivité sur l’individu et l’importance du contrôle social. C’est au fond, une perte d’autonomie et de dignité.

La lecture de ce recueil m’a donné l’idée de réaliser une pemièe suite de 14 CV qui sont, en réalité, des anti-CV.

Sur chaque pièce de cette série, un cartouche en relief met en avant une peinture de la photo du candidat. J’insiste : c’est bien cette photo et non le candidat lui-même qui est représenté. Ou, si l’on veut, le candidat est représenté « au second degré ».

Au pied, une inscription cite un mot clé du CV. Ce mot est barré. Un autre mot est proposé symétriquement ou en dessous de ce dernier. Le premier mot appartient au lexique de la positivité, de l’action et de la vie collective, ce lexique que nous ne cessons de subir comme une sorte de morale moderne. Le second mot, libre et personnel, est de l’ordre des commentaires que l’on se fait à soi-même dans le secret d’un journal intime : constat lucide, maugréation, rêve... L’incompatibilité des deux inscriptions rejoint l’indétermination du visage.
Isabel Mirandol : J’ai le sentiment qu’il y a dans ta démarche une vision de la transformation des relations du travail ?
Pierre Lamalattie : Le travail salarié se définit par le lien de subordination. Cependant les moyens de cette subordination sont en profonde mutation. En effet, les tâches demandées aux salariés évoluent, elles sont plus complexes et moins prévisibles, elles exigent plus de qualification, de responsabilité et d’initiative. Commander, édicter des règles, cela ne sert plus à grand chose. Il faut que le salarié trouve de lui-même les bons comportements, qu’il devienne son propre chef, qu’il s’identifie à son entreprise. On passe de la subordination à l’identification. Cette identification ne va pas toujours de soi, en particulier lorsqu’il n’y a pas une adhésion spontanée et que les salariés sont là simplement pour gagner leur vie, sans plus. D’où l’importance donnée à toutes sortes de discours et d’actions, organisées ou informelles qui concourent à modeler dans ce sens l’individu. J’en veux pour preuve l’importance donnée à la notion de culture d’entreprise, de «team building », etc. On passe d’une ère où la coordination était assurée par l’autorité à une ère où quelque chose qui s’apparente à de l’idéologie prend le relais. Des artistes comme Georges Grosz -et beaucoup d’autres- ont marqué l’âge de l’autorité. J’aimerais quant à moi, contribuer à plus de lucidité sur ces formes nouvelles de perte de liberté.
Isabel Mirandol : Faut-il voir dans cette démarche une dimension politique ?
Pierre Lamalattie : Je m’en défends absolument. Ma démarche est de l’ordre de la sensibilité, elle est plus instinctive, plus immédiate plus locale que l’enrôlement dans un parti en action. C’est la simple aspiration à plus de liberté et à un peu de place pour la singularité des individus. Je crois que des gens de sensibilité politique et d’appartenance sociale très diverses peuvent y retrouver quelque chose de leur vie et de leurs attentes. J’ajoute que je ne critique pas l’entreprise en tant que projet. D’ailleurs mon aventure artistique est aussi une entreprise et un projet. Je critique surtout l’univers des salariés, notamment les cadres, sur les organisations du travail dans ce qu’elles ont souvent de pesant et de stérilisant. En outre, je pense que ce serait malhonnête de tirer profit de ma crédibilité d’artiste, aussi minime soit-elle, pour exercer une influence dans des domaines où mon avis n’a pas plus de légitimité que celui de n’importe qui d’autre. Une certaine séparation des rôles, ici comme souvent, me semble aller dans le sens de la clarté et de la modestie.
Isabel Mirandol : les Amérindiens, leur immersion dans l’immensité et leur artisanat pauvre incarnent-ils le rêve de dépasser la société de consommation ?
Pierre Lamalattie : Je suis très frappé par le contraste entre les photos de CV actuels et les visages des Amérindiens tels qu’ils apparaissent dans les reportages ethnographiques. Ces visages sont impassibles, manifestement indifférents à l’impression produite, ils donnent un sentiment d’indépendance, de liberté, de dignité.

Ceci m’a conduit à m’intéresser beaucoup, en effet, aux Indiens d’Amérique et à diverses ethnies « traditionnelles » du Tiers monde. Non pas par goût de l’orientalisme, de l’exotisme ou du folklore. Mais plutôt en tant qu’utopie d’une société moins hégémoniquement économique que la nôtre. Contempler les visages de ces hommes et de ces femmes invite à prendre du recul, leur beauté étrange introduit un doute, un soupçon. Emerge l’idée qu’une approche différente de la nôtre est possible dans trois domaines essentiels :

  • la relation à la décoration et à l’artisanat ;

  • la place de l’âme dans la société ;

  • le statut de la nature et de notre propre nature.

Il s’agit plus de questions que de réponses. Le spectacle d’autres civilisations, malgré les contresens qu’il génère et peut-être même grâce à ces contresens, est porteur d’une ouverture. Je me garde d’une approche trop exclusivement ethnologique ou sociologique qui permettrait d’accéder à une connaissance rigoureuse de leurs sociétés. Au contraire, un regard, subjectif, poétique, presque ethnocentrique, me paraît porteur d’un désir libérateur.


II.
La recherche d’une figuration formelle





Isabel Mirandol : La figuration en art est-elle possible aujourd’hui ?
Pierre Lamalattie : Toutes les sociétés ne sont pas également réceptives à la figuration. La nôtre me semble particulièrement peu ouverte. Il suffit pour s’en convaincre de se transporter dans d’autres époques ou dans d’autres lieux. Par exemple, comment ne pas être frappé par la boulimie candide de figuration à l’âge baroque ? De même, comment ne pas être étonné par le développement de la peinture d’histoire et de l’illustration au siècle dernier et jusque dans les années 1930 ? Encore aujourd’hui, je suis frappé par la voracité des amateurs de bandes dessinées, à laquelle répond bien la créativité de leurs auteurs.

Dans toutes ces situations, il y a manifestement une réceptivité, un plaisir à avoir des choses à voir, une curiosité pour le monde et une aptitude pour l’imaginaire.

Ce désir est au fond assez simple. Je crois que les jeunes enfants l’ont naturellement. Encore faut-il le respecter et le développer.

J’ai le sentiment que cette faculté est bien souvent censurée, stérilisée par la culture savante. La fascination pour l’image est éclipsée par le respect pour l’ordre intellectuel. Qui dit intellectuel, dit effort d’abstraction, de conceptualisation et, donc, méfiance pour la figuration dans ce qu ‘elle a de primaire, de populaire : la figuration, c’est bon pour les amateurs de chromos, pour celles qui brodent des scènes de sous bois ou ceux qui se rincent l’œil avec des photos de pin up.

La figuration n’est acceptable pour l’intellectuel que si elle est porteuse d’un sens, si elle s’engage « dans la cité », si elle met en scène telle ou telle des sciences humaines.

Nombre des utopistes qui ont jeté les bases de la modernité en art, ont rejeté la figuration, incompatible avec leur idéalisme. Leur langage plastique, souvent géométrique, a été conçu dans le mysticisme. Mais il s’est épanoui dans le design, dans l’industrie et dans la construction. Il a répondu au rationalisme des ingénieurs et à l’utilitarisme de la société économique.

Ces idéalistes ont ainsi paradoxalement concouru à la généralisation d’un matérialisme froid. En fait, il n’y a là, ni paradoxe ni récupération : L’artiste abstrait géométrique n’est en réalité pas très différent, dans son absence d’intérêt pour le monde réel, de l’ingénieur en génie civil. Un esprit désincarné et dominateur semble les habiter également.

La surabondance d’images de toutes sortes dans notre société renforce cette situation défavorable à la figuration : cette pléthore accroît la nécessité de se distinguer des consommateurs d’images, d’échapper à leurs plaisirs primaires, à leur vulgarité. On ne peut décidément pas être intellectuel et prendre plaisir à regarder des images, on ne peut pas être à la fois cérébral et « rétinien ».

Ce n’est pas première fois dans l’histoire de l’art que cet ostracisme se produit. Sans remonter aux religions proscrivant la figuration ou à la querelle des iconoclastes, on peut évoquer la création de l’Académie au XVIIième siècle, où les artistes ont voulu accéder au statut d’art libéral à l’égal des lettrés. Il faudrait dire non pas « à l’égal de », mais « en intégrant de la littérature, de la morale et de la propagande dans leurs productions ». On commentait beaucoup les peintures à Versailles sous l’impulsion de Félibien. Ce commentaire était indispensable à leur bonne réception. Cela n’est pas sans rappeler certains travers de notre époque.

En fin de compte, je crois qu’un esprit trop convaincu de la supériorité des idées, de la nécessité d’un sens, bref, un esprit intellectuel au sens étroit du terme, a peu de chances d’être réceptif à une authentique figuration.

La figuration requiert, au contraire, il me semble, une autre forme d’intelligence, celle des formes. Une certaine naïveté, une ouverture à l’imaginaire, sont nécessaires pour l’accueillir et ne pas rester insensible.
Isabel Mirandol : En ce qui te concerne as-tu encore de la naïveté ?
Pierre Lamalattie : Je suis héritier de mon bonheur d’enfant à regarder des illustrations, telles que les albums du père Castor. J’ai un réel plaisir à feuilleter Edmond Dulac ou Arthur Rackham. Lorsque je parcours du regard les plafonds de Lanfranco ou les fresques de Tiepolo, j’ai aussi une avidité tout à fait enfantine. C’est une attitude qui peut paraître un peu simple. Mais lorsque je m’en écarte, je m’ennuie et j’ai le sentiment de ne pas être authentique.
Isabel Mirandol : Quelles sont les expériences qui ont le plus compté pour former ton goût pour la figuration ?
Pierre Lamalattie : Je citerais surtout mon expérience de la nature.

Etant enfant, puis adolescent, j’ai passé mes vacances, lors des congés scolaires, dans ma famille en Limousin, sur le plateau de Millevaches. C’est une région de moyenne montagne, très rurale et peu touristique. Il y pleut beaucoup. Les ruisseaux et rivières abondent. Tout paraît gorgé d’eau. Les tourbières sont omniprésentes. J’y ai passé de longues périodes, souvent seul, marchant des jours entiers, pêchant aussi dans les torrents. Mon ennui s’est progressivement transformé en une attirance pour cet univers foisonnant et pourrissant, pour ces eaux rougeâtres, ces sols organiques, ces accumulations de mousses. A l’âge où les adolescents commencent à se passionner pour la sexualité et la « culture jeune », il faut bien reconnaître que j’étais vraiment «ailleurs ». Je planais dans un univers plutôt agréable, fait de solitude et de silence, je vivais en dehors de moi-même comme absorbé dans une sorte de torpeur, un état presque contemplatif. Une vague fascination se mêlait à une peur diffuse, au sentiment de participer à quelque chose de sauvage, d’énorme, d’être en danger.

De cette période, j’ai gardé une réelle attirance pour la beauté des végétaux, des sols et des pierres. Par la suite, j’ai étudié la pédologie et la phytosociologie. Surtout, c’est devenu un thème récurrent de ma peinture.
Isabel Mirandol : Cette vision de la nature s’incarne principalement dans le thème des fragments ?
Pierre Lamalattie : Quelques feuilles, une branche, une plante ramassée et mise à plat, mais aussi des cailloux, des déchets oubliés ; ou encore, des détails du corps humain riches de forme, tels que les pieds, les oreilles, etc. Toutes ces petites choses sont souvent le lieu d’une beauté très raffinée et rigoureuse. Une branche d’arbre est l’exemple même d’une esthétique pure qui développe une même forme avec des variations s’inscrivant dans une continuité infaillible. Esthétique pure aussi dans le sens où elle n’a pas de signification sociale. Regarder ces fragments, c’est s’évader de la société, accéder à une forme d’esthétique froide.

Je préfère me cantonner à de petits fragments pour saisir toute leur beauté, les analyser dans toutes leurs nuances. Les vues plus larges, à plus forte raison les paysages, sont trop mélangées à mon goût, il y a une confusion dans laquelle se perdent l’exigence formelle et le plaisir esthétique. Je m’intéresse peu aux paysages car dans le paysage, je ressens une ambiance plus que je ne saisis des formes.

J’ajoute que mon attirance pour les fragments végétaux est aussi un goût pour la pauvreté en art. A certaines époques, en effet, les artistes ont pu mobiliser et ordonner des richesses extraordinaires. C’est le cas, par exemple, des constructions churrigueresques. Je trouve satisfaisant de penser que la capacité organisatrice de l’artiste qui s’est épanouie dans l’infiniment riche, puisse aussi prétendre s’épanouir dans l’infiniment pauvre. L’arte povera et l’earth art sont souvent intéressant de ce point de vue

Dans un contexte où nos vies et nos esprits sont encombrés par toutes sortes de choses inutiles, la pauvreté est une métaphore du « désencombrement ». Ne rien avoir, c’est avoir beaucoup de place pour recevoir, c’est un état de disponibilité à l’égard du monde.
Isabel Mirandol : Ta figuration se réfère souvent au monde et semble animée d’une volonté de l’explorer.
Pierre Lamalattie : Nous avons l’habitude de «décoder » très vite les images qui parviennent à notre œil. Immédiatement, nous voyons de quoi il s’agit, nous avons un sentiment, une opinion, nous ne restons pas indifférents, nous en extrayons très vite ce qu’elles ont d’humain. Beaucoup de gens avec qui j’ai pu parler d’art, se sont exprimés en soulignant l’émotion qu’ils ont ressentie devant telle peinture ou la force expressive de telle autre.

Ce passage de l’image «rétinienne » au sentiment, me paraît souvent trop rapide. Je crois qu’il faut s’attarder plus sur les formes, remarquer telle variation imperceptible de couleur, telle transition insensible des lumières, voir tout ce qui se passe dans cette rupture... Il faut prendre le temps de découvrir la richesse des objets très simples que nous côtoyons tous les jours, les lumières sur ces petits cailloux, la beauté complexe de ces quelques feuilles, etc.

Il ne faut pas laisser s’échapper toute la richesse et la complexité des images qui s’offrent à nous. Il faut accueillir cette richesse formelle, indifférente au sens de l’image, d’une certaine façon inutile et surabondante.

Saisir les formes, c’est, me semble-t-il, le premier pas vers une perception plus riche du monde et surtout moins utilitaire.

La peinture comme d’ailleurs la photo, m’ont beaucoup forcé à regarder les choses en détail. Un lien avec le monde, une certaine façon de l’habiter avec les yeux se construisent inéluctablement. Ma conception de la figuration porte le projet de contribuer à tisser une relation avec le monde.
Isabel Mirandol : Dans cette perspective, pourquoi avoir choisi la peinture ?
Pierre Lamalattie : Quand on parle de peinture, on ne parle pas de quelque chose de précis comme si l’on parlait de violon ou de piano. La peinture n’est pas un instrument préexistant dont il suffirait d’apprendre à jouer. Au contraire, c’est un outil qui s’invente en même temps qu’il sert à produire. Chez moi, comme chez beaucoup d’autres artistes, cet instrument est autant objet de recherches que mes productions elles-mêmes. C’est un instrument qui résulte de tâtonnements et qui reste en devenir. Il est différent d’un artiste à l’autre et, malheureusement, difficilement transférable.

C’est pourquoi, je sursaute toujours un peu lorsqu’on me dit que j’ai choisi la peinture. Pourtant, c’est bien de la peinture dont il s’agit.

Aujourd’hui des formes d’art nouvelles se multiplient. Surtout l’art se dématérialise et devient souvent un acte théorique. Le choix de la peinture, comme technique, non pas unique, mais centrale et fédératrice, peut paraître un peu passéiste. A juste titre d’ailleurs. Mais je crois qu’en art, contrairement peut-être à d’autres domaines, un nouveau départ s’appuie souvent sur la ré-exploration d’une voie délaissée.

Mon choix de la peinture est d’abord celui de la matérialité de la peinture. Je confesse un goût pour les empâtements, les jus, les glacis, les inclusions et les matières de toutes sortes. J’aime la trace des instruments ; j’aime les hasards qui se développent, etc. L’histoire de la peinture est d’abord pour moi celle de la constitution et de l’exploration d’un médium. Je me souviens des glacis du Titien, des empâtements de Crespi ou des matières de Tapiès...

Le choix de la peinture est aussi le désir de renouer avec quelque chose qui est de l’ordre de ce qu’on appelait autrefois « l’imitation ». Les théoriciens de la modernité lui ont opposé le principe de « création », considérant que la photographie, dans sa conception la plus utilitaire, répondait désormais complètement à notre besoin d’information, de documentation et de mémoire. Mais ce n’est pas cela dont il s’agit, lorsqu’on parle d’imitation. Aucun artiste digne de ce nom ne s’est cantonné au rôle de pâle imitateur. L’imitation ne vise pas à reproduire servilement. Au contraire, elle vise à comprendre en recréant, elle vise à accoucher les choses de leur vérité. C’est un état d’esprit, qui consiste, comme le disait Leonardo Cremonini, à « comparer la banalité de ses productions avec la beauté du monde ». Cette humilité radicale est porteuse d’une ambition. C’est une volonté de tisser des liens avec le monde, d’approfondir son habitation. C’est ce que j’appelle la « figuration formelle ».
Isabel Mirandol : Qu’entends-tu exactement par «figuration formelle » ?
Pierre Lamalattie : La référence au formalisme évoque, en règle générale, plutôt l’abstraction, tout particulièrement celle des artistes américains de l’Après-guerre. Beaucoup d’entre eux ont choisi d’évacuer la figuration et le sens qu’elle véhicule inévitablement, pour accéder à une pure contemplation des formes. Leur apport formel est réel. Je suis, comme pour beaucoup d’autres mouvements abstraits, loin d’y être insensible.

Je crois cependant que l’imagination formelle des artistes, aussi talentueux soient-ils, est confinée, limitée, en tout cas plus limitée que celle de la nature qui surprend presque toujours. Le plus intéressant de l’abstraction est, à mes yeux, de l’ordre de l’exploration du médium et beaucoup a déjà été fait. Dans ce contexte, l’ouverture au monde, c’est-à-dire la figuration, me paraît indispensable pour enrichir notre vocabulaire de formes.

En fin de compte, pour moi le premier intérêt de la figuration est de permettre des réponses plus surprenantes à l’exigence de formalisme que je ressens. La figuration est pour moi, d’une certaine façon la poursuite de l’abstraction par d’autres voies.
Isabel Mirandol : Quand tu défends la figuration, tu fais référence à un type de figuration bien particulier ?
Pierre Lamalattie : Oui, en effet. La figuration formelle implique d’abord, pour moi, un authentique réalisme. La référence au réel n’est pas à mes yeux un prétexte pour peindre comme dans la tradition «bonnardienne » ou pour s’exprimer, comme chez les expressionnistes. C’est le désir de voir et de connaître une forme. A cet égard, j’ai de réelles affinités avec la photo, notamment la photo dite plasticienne. Il m’est d’ailleurs arrivé lors de salons d’être classé dans la catégorie photo, bien que je n’utilise jamais d’émulsions sensibles.
Isabel Mirandol : La recherche trop exclusive du sens dans la figuration ne conduit-elle pas souvent à une perte d’intérêt, à une perte d’autonomie de l’art ?
Pierre Lamalattie : Les artistes ont souvent souffert d’une perte d’autonomie. Soumis à des commandes, enrôlés par des régimes autoritaires, ils ont rêvé d’un Etat où ils puissent créer sans contraintes. Pourtant aujourd’hui, le problème principal me semble être d’une autre nature : le problème, c’est l’autonomie de l’art lui-même. En effet, l’art, me semble-t-il, tend souvent à devenir le terrain d’exercice d’autres disciplines ou d’autres pratiques. Il en est de l’art comme de l’amour au temps des précieuses, on en parle plus qu’on ne le fait. Il subit la prégnance des idéologies, de la littérature, des sciences humaines et des théories de toutes sortes. C’est souvent le lieu de restitution de savoirs appris ailleurs de façon peu critique et mobilisés avec conformisme. Cette domination du verbe se manifeste particulièrement dans le préjugé qu’en art, le sens prime sur la forme En témoignent le caractère péjoratif qu’ont pris des mots tels que «métier », «technique », «esthétique »…

Certes, je ne nie pas qu’une bonne articulation de l’art avec les autres champs de la connaissance soit enrichissante. Pas plus que je ne refuse une insertion forte de la création dans la vie sociale ou dans le cours de l’histoire. Bien au contraire… Mais je suis convaincu que l’art ne peut constituer un réel apport que s’il a une marge d’autonomie, que si ses constructions ne sont pas réductibles au discours. C’est pourquoi, je consacre une part importante de mon travail à des recherches formelles, à des tâtonnements formels, devrais-je dire plus modestement.



III.
Faces, fiches, suspensions, itinéraires :

la construction progressive d’un langage plastique


Isabel Mirandol : Ton travail, vu de l’extérieur présente certains caractères récurrents, certains traits manifestement distinctifs : par exemple la place importante du visage, le goût pour les fragments, notamment végétaux, la proximité de la photo, l’usage du thème de la fiche, la présentation en itinéraires ou en suspensions, etc. J’aimerais que tu m’aides à comprendre la cohérence de ce vocabulaire plastique. Je voudrais en particulier commencer en évoquant l’importance pour toi du thème du visage ou plutôt de la « face ».
Pierre Lamalattie : En effet, le visage ou plutôt, comme tu le dis à juste titre, la face, est pour moi un thème central. Je le traite souvent avec un cadrage étroit, réducteur même. Je recherche très souvent des visages ni engagés dans une action, ni animés par une expression éphémère. Ma pose préférée est une vue du visage, de face, immobile et sans expression.

J’aime présenter des visages d’hommes ou de femmes de la vie professionnelle. Cet «arrêt sur image » invite à une certaine conscience de la vacuité du dynamisme qui les absorbe mais aussi il révèle leur sensibilité potentielle. J’aime présenter également des visages dans un état de pure tranquillité, un état d’absence de trouble où l’individu tout entier est absorbé dans une sorte de contemplation. Dans ce cas, j’utilise des modèles dont le visage régulier mais sans caractère ni expression, me paraît approprié à cette situation d’effacement de l’individu. Enfin, le visage est associé pour moi au thème de la mort, de la permanence et du temps. J’ai ainsi représenté les visages des jeunes filles de la promotion 1914 de l’école normale de Tulle sous la forme d’une grande suspension. Je suis fasciné, en effet, par le sentiment contradictoire de présence et de distance qu’elles m’inspirent.

Le visage est, bien sûr, un domaine très sensible où le pinceau ne se promène pas impunément. Tout y a un grand retentissement.
Isabel Mirandol : Tes peintures de visages sont apparemment très proches de la photo ?
En fait, je représente bien souvent, non pas l’individu lui-même, mais sa photo en noir et blanc ou telle qu’elle apparaît sur un écran. C’est une représentation de la représentation, en quelque sorte une figuration au deuxième degré. J’exploite le trouble et la poésie qui résultent de ces images réductrices et biaisées si présentes dans notre univers au point qu’elles nous construisent une identité à notre insu. La froideur des tons vire volontiers à une bleutée cathodique.

Bien que proches de la photo en apparence, je n’ai pas une facture précisionniste ou hyperréaliste. En effet, je n’aime pas les détails. Ce que j’aime, ce sont les nuances, la façon dont la lumière révèle les formes. J’accorde ainsi beaucoup d’importance au fondu – au sfumato – qui fait apparaître la lumière dans toute sa force immatérielle. J’aime ainsi les gradients insensibles que j’oppose volontiers aux ruptures brutales. Les couleurs n’apparaissent pas comme dans la réalité, où des muqueuses affleurent (nez oreilles, lèvres...). Elles apparaissent aux bords de la citation, où une rupture se crée, comme par un effet de diffraction ou de prisme.
Isabel Mirandol : Certains de tes travaux sont consacrés aux fragments : vues partielles du corps humain, présentation de fragments végétaux, de cailloux ou de déchets ?
Pierre Lamalattie : En effet, j’aime particulièrement les lieux de complexité comme les pieds ou les oreilles et les parties molles, comme le ventre ou les genoux. Les formes y sont plus complexes, plus subtiles. Ce sont des lieux secondaires pour lesquels il reste de la poésie à inventer. Ce sont dans de tels lieux que le corps témoigne de sa nature périssable, qu’il cesse d’être un modèle plastique et qu’il devient véritablement humain.

En ce qui concerne, les fragments végétaux ou minéraux, il s’agit de tout un univers, très important pour moi, qui est l’antithèse de la vie sociale. Un univers tout entier fait de pure esthétique. Un univers, aussi, marqué par une idée de pauvreté mystique et de disponibilité.

La fragmentation aide à isoler les formes, aide à les saisir. Elle permet de sortir de la confusion, de l’ambiance, de «l’impression ». Elle libère la forme et lui donne tout son sens.

Je cite souvent des fragments plutôt que des ensembles. Par exemple, je représente un pied, une oreille ou un visage avec un cadrage étroit. Dans le visage, il m’arrive souvent de laisser à l’état d’esquisse floue la plus grande part et de préciser seulement un œil ou une bouche. De la même façon,, j’aime une approche analytique des végétaux : tel le botaniste j’aime observer des fragments de plantes.
Isabel Mirandol : Tu sembles organiser tes productions avec des sortes de cartouches ou d’encarts qui ressemblent à des fiches. Pourquoi cette obsession de la fiche ?
Pierre Lamalattie : Ma perception de notre époque est inséparable du thème de la fiche. Les curriculum vitae, comme je l’ai déjà dit, sont des fiches qui ponctuent la vie professionnelle. Les Etats modernes, eux aussi, fonctionnent avec des fiches et des cartes de toutes sortes. La mise en fiche des personnes a été l’ossature des pires tragédies. L’informatique, c’est encore, avant tout, des fichiers.

La fiche réduit l’homme à quelques données entrant dans un schéma prédéfini, elle le prépare à un traitement standardisé. La fiche a toujours une part de dépouillement et de violence.

Cependant la fiche, et je pense en particulier à la photo d’identité, recueille un noyau d’humanité irréductible, quelque chose de très fort, de libéré des contingences.

J’ajoute que la fiche est une forme plastique simple, minimaliste même, qui a la force de sa simplicité : des aplats sans concessions, des bords qui tranchent durement avec l’extérieur...
Isabel Mirandol : Pourquoi as-tu si souvent recours à la répétition ?
Pierre Lamalattie 

La répétition, quant à elle, est inhérente à la société industrielle. Les ingénieurs répètent, alignent, avec un esprit de géométrie à la fois morne et inflexible. C’est le travail spécialisé et les économies d’échelle. La répétition, c’est la négation de la fantaisie. La répétition est indiscutablement un sujet de souffrance dans notre univers moderne. Pourtant je suis attiré par certaines formes de répétitions. Je suis attiré par la répétition en ce qu’elle a de dureté et d’absence de sentimentalisme. Je présente d’ailleurs souvent mon travail sous la forme de séries dans les quelles les variations s’expriment à l’intérieur d’un cadre assez homogène. Je veille à ce que la place de la répétition domine et encadre les singularités individuelles. C’est une façon de les souligner ces singularités en se souvenant à quel point pèse sur elles l’inscription dans le collectif.
Isabel Mirandol : Cette volonté de soumettre le spectateur à une répétition semble te pousser à réaliser des itinéraires, des suspensions et des installations.
Pierre Lamalattie : La série ou l’itinéraire me permettent de susciter un parcours dans un espace clos. Un parcours dont chaque élément converge avec les autres. Un parcours dans lequel chaque élément quitté est encore en mémoire et résonne dans celui qui s’offre au spectateur.

L’itinéraire est de l’ordre du rituel, le déplacement qu’il impose est une sorte de quête. A la façon des stations des cheminements dévots, ils proposent de revivre une histoire pour mieux en saisir le sens. Pourtant il n’y a pas de progression, l’ordre des pièces est interchangeable, le déplacement n’apporte que la répétition et la confirmation.

Souvent, dans une exposition, le regard passe d’une pièce à l’autre. C’est un « zapping » permanent qui donne le sentiment de ricocher sur la surface des œuvres. L’itinéraire, surtout s’il est circulaire, enferme le regardeur, il martèle un thème et le rend incantatoire.

Mes suspensions, comme mes installations projettent ce goût de la répétition dans un environnement animiste. L’âme de la peinture se marie avec celle de divers matériaux pauvres : cailloux, cordages, plumes, ardoises, bois roulés, vieilles planches, coquillages... La peinture qui résulte d’un travail parfois difficile, y est mise à égalité avec les matériaux et les objets les plus simples.

Dans certaines installations, j’utilise aussi le néon bleu dont la lumière me paraît particulièrement immatérielle. La lumière est, en effet, ce qui révèle les choses. Elle le fait avec hasard et mystère, son ordre est tout à fait étranger à notre rationalisme analytique. Ce sentiment du caractère transcendant de la lumière est aussi ancien que l’art. Le néon semble aller plus loin : en effet, il ne donne pas à voir les effets de la lumière, mais la lumière elle-même. La lumière du néon semble captive comme par magie dans une boucle de l’espace-temps. Sa substance insaisissable est offerte à nous.

J’ai recours souvent également à des grilles, des réseaux. Leur régularité fine, leur géométrie immatérielle s’opposent aux matériaux irréguliers et organiques.

J’en reviens aux suspensions : leur intérêt principal est pour moi de flotter dans l’espace. Elles révèlent l’espace, le vide qu’elles habitent. Chaque élément est comme une île, l’ensemble comme un archipel. Leur légèreté est aérienne, presque gaie, mais le vide est évanescent et froid.

Au fond, une bonne part de mes recherches converge, d’une certaine façon, vers une habitation et une appréciation du vide, vers un effort d’évaluation de sa substance, de sa  «permittivité »...



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