La conquête de la solitude







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date de publication22.02.2017
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La conquête de la solitude
ART. Dans le cadre du Forum social européen, Sylvie Blocher présente une installation vidéo, « Living Pictures/Je & Nous », réalisée avec le groupe Campement urbain et les habitants de Sevran-Beaudottes. Une œuvre impressionnante, dont l’histoire mêle esthétique et politique.
De Venise pour la Biennale d'art contemporain à Saint-Denis pour le Forum social européen, le chemin n'est pas forcément évident. C'est celui-ci pourtant qu'a emprunté l'installation vidéo Living Pictures/Je & Nous présentée du 12 au 17 novembre au musée d'art et d'histoire de Saint-Denis. Son auteur : Sylvie Blocher, une artiste française reconnue au plan international. Mais cette œuvre, elle l'a signée « Sylvie Blocher pour Campement urbain ». Ce qui mérite explication et nécessite de faire le récit de ce singulier geste artistique, récit passionnant qui mêle étroitement esthétique, éthique et politique.

Avec Sylvie Blocher, la philosophe Aline Caillet, l'architecte paysagiste François Daune, et la sociologue Josette Faidit participent à Campement urbain, groupe à géométrie variable, constitué depuis 1999, qui travaille sur les confins des villes où se généralisent l'urbain mais où la ville traditionnelle n'existe plus, quartiers en difficulté « où s'expérimente l'urbanité de demain ». En 2002, Campement urbain est lauréat du concours international, organisé par la fondation Evens, intitulé : « Community Art Collaboration ». La seule contrainte était de définir l'endroit d'implantation du projet artistique. Ce sera le quartier des Beaudottes à Sevran (Seine-Saint-Denis), pour y créer un lieu de solitude ainsi décrit : « Un lieu singulier à la disposition de tous, et sous la protection de tous. Un lieu inutile, extrêmement fragile et non productif. Un lieu pour soi mais commun à tous. Un lieu ouvert à chacun pour s’abstraire de la communauté sous la protection de la communauté. Un lieu de fréquentation “à 1 place” pour expérimenter les attraits de la solitude. Un lieu du rien, où l’on est avec soi, ou l’on peut penser à soi, en soi. Un lieu spirituel hors du religieux. Le recueillement d’un JE possible dans le NOUS : un nouvel espace public. » Pourquoi Sevran et le quartier des Beaudottes ? Précisément parce que la solitude n'y est jamais désirée mais toujours subie, ou tout simplement impossible. Constamment sous les yeux de ses voisins ou de sa communauté, toujours sous contrôle. Dans cette ville où plus de 80 nationalités coexistent, où la violence sociale est explosive – la dernière entreprise présente, Kodack, est partie en laissant derrière elle des terrains pollués –, où la mairie est construite en matériaux provisoires (quel symbole !), le repli communautaire est très fort. Une situation proche de la ghettoisation.

Toutes les raisons, donc, de choisir les Beaudottes pour proposer à tous et à chacun un lieu de solitude. Parmi elles, celle-ci encore : « Le quartier pose la question de l'espace public de façon aiguë : les lieux sont appropriés ou squattés, ou ce sont des espaces de circulation comme le supermarché Carrefour ou la station RER, explique Aline Caillet. Or, ce lieu de solitude doit faire l'objet d'une reconnaissance et d'une protection de la part des différentes communautés. C'est de l'espace public mis sur la place publique. Il permet le jeu entre Je et Nous. Il articule le lien non seulement entre l'individu et la communauté, mais aussi entre les communautés elles-mêmes : vont-elles l'investir, l'occuper, le respecter, le protéger, sera-t-il l'objet de captation ?… » De fait, l'espace public existe déjà symboliquement depuis près d'un an, depuis que les habitants se réunissent chaque semaine avec Campement urbain, parlent, s'écoutent et s'exposent hors du jugement des autres.

L’opération a commencé par un travail préalable d’exploration des multiples associations. « J'ai tourné dans le quartier pour comprendre comment il fonctionnait, raconte Josette Faidit. Puis j'ai rencontré les associations pour leur présenter le dispositif, en leur disant qu'il s'agissait d'un projet artistique. Ce qui, chez mes interlocuteurs, renvoyait à la beauté. Certains pensaient que nous étions des intellectuels parisiens en quête de frissons. Mais j'entendais surtout cette question : “Qu'est-ce que c'est qu'un lieu pour être seul ? Des toilettes ?” Les femmes noires en particulier me disaient que la solitude n'existait pas pour elles. En tout cas, dès que la proposition était faite, les gens y réfléchissaient. Personne ne m'a dit : “Allez délirer ailleurs”. » La première réunion a lieu en février 2003, dans une salle prêtée par la municipalité, au centre social Marcel Paul. Sylvie Blocher explique le projet au nom de Campement urbain. Elle tenait à le faire elle-même, avec une totale revendication artistique. Son intention n'est pas de faire de l'action sociale. Elle n'a pas changé son apparence ni son vocabulaire. Elle n'a pas cherché à séduire ni à circonvenir. Elle n'était pas non plus la représentante de la mairie ni d'un quelconque pouvoir. « Ils ont vu une sorte d'Ovni, dit-elle. Mais leur réaction a été de nous dire : “Vous venez nous proposer le luxe suprême, la solitude”. »

Depuis, les réunions n'ont pas cessé, toujours hebdomadaires, avec un noyau dur de vingt à trente personnes. Le projet se construit collectivement, dans un climat d'écoute mutuelle très forte et de reconnaissance de la singularité de chacun. Mais en cours de route, une nouvelle a constitué une étape symbolique dans l'élaboration du projet : la sélection à la Biennale de Venise. Est décidé alors de réaliser un montage de 25 minutes des images prises depuis la première réunion. Ainsi, un documentaire faisant le point du processus en cours allait y être montré (ce film est également diffusé à Saint-Denis), non sans avoir été projeté auparavant aux habitants pour qui, soudain, le travail auquel ils participaient depuis des semaines se matérialisait.

Mais Sylvie Blocher convainc ses coéquipiers de Campement urbain que ce documentaire « un peu aride » ne suffit pas pour la Biennale. Elle entreprend une installation vidéo, Living Pictures/Je & Nous. Comme elle l'avait fait pour un précédent travail avec des collégiens d'un établissement scolaire déshérité du Nord de la France, elle passe une annonce sollicitant les habitants du quartier à venir se faire filmer avec un tee-shirt portant une phrase qui leur serait personnelle. Mais elle recueille peu de volontaires. Beaucoup d’habitants sont musulmans. Ils ne veulent pas figurer sur une image ou n'ont pas l'autorisation de leur père. Elle se présente alors aux cours d'alphabétisation, de couture, de cuisine, d'épilation… Un jour, elle est accueillie par une femme qui lui dit : « Vous venez avec vos projets mais ma machine à coudre est en panne depuis deux mois. » Il se trouve que Sylvie Blocher sait réparer les machines à coudre. Et c'est comme si, ce faisant, elle obtenait un sésame.

Finalement, cent personnes (dont une dizaine du groupe hebdomadaire) ont participé au film. Sylvie Blocher a parlé longuement avec chacune d'entre elles, leur expliquant notamment ce qu'était la Biennale, le public qui s'y trouvait…, ayant recours à des traducteurs si nécessaire. Une fois dans l'espace de tournage, chacun pouvait rester le temps qu'il souhaitait. L'artiste leur demandait une seule chose : de projeter dans l'espace derrière la caméra un visage aimé ou détesté.

Le résultat est impressionnant. Comme ce jeune Éthiopien qui a choisi d’inscrire : « Je ne veux pas que l'on m'humilie ». Ou cette femme qui apparaît la tête cachée sous un sac poubelle, avec cette phrase : « Il est parti mais je suis vivante. Et je n'ai plus confiance. » Une jeune fille, qui était entrée comme les autres avec une phrase sur son tee-shirt, a brandi au dernier moment un papier devant la caméra où l’on peut lire : « Suis-je destinée à être perdue ? ». Quand les participants ont accepté que l’œuvre soit montrée dans le quartier, Sylvie Blocher a pris la responsabilité de masquer son visage pour la protéger. « Quand les gens estiment être dans une œuvre d’art, ils transcendent leur réel, commentent-ils. Sans doute, cette jeune fille s’est dit : “Je fais cela parce que je rentre dans un tableau”. Sa parole n’est plus aliénable, personne ne peut la réduire. »

Pour la Biennale, Campement urbain avait également prévu de créer pour la foule des visiteurs un petit espace de solitude, « un instantané d’isolement », et avait demandé à Ikéa de les sponsoriser en leur fournissant quelques milliers de verres. Mais, apprenant que Je & Nous se faisait avec la population des Beaudottes, quartier limitrophe de l’hypermarché Paris-Nord, le PDG en Norvège refusa toute collaboration. « Parce que nous pensons que ce quartier n’est pas porteur, déclara-t-il à Sylvie Blocher, et que ses habitants sont indésirables ». Indésirables ? Qu’à cela ne tienne. Avec l’accord du conservateur général de la Biennale, et le concours d’une petite entreprise qui fabriqua 5000 verres, Campement urbain décida de faire inviter à Venise les habitants participant au groupe hebdomadaire par les visiteurs qui acceptaient d’acquérir un de ces verres pour 1 euro. Une réussite : le voyage a été possible et la municipalité de Venise a même assuré l’hébergement. Parmi les habitants, beaucoup n’avaient jamais pris l’avion, plus encore n’étaient jamais allés à Venise, aucun n’était entré dans une exposition d’art contemporain. « Dans un climat d’amitié, des gens d’origine et de culture si diverses ont voyagé et vécu ensemble, racontent les membres de Campement urbain.

Tout d’un coup, ils étaient regardés et remarqués par des gens qui en leur auraient jamais prêtés attention. Et leur dignité était irréductible. »

Aux Beaudottes, dans les réunions hebdomadaires, le projet de lieu de solitude avance. On réfléchit à ce à quoi il doit ressembler (ça commence à être précis), et à la gestion de cet objet, qui sera exclusivement prise en charge par les habitants. Et si pour eux la solitude est un « luxe », ils s’accordent pour que le bâtiment soit modeste, étrangers qu’ils sont à tout rapport de consommation avec lui. Trois endroits d’implantation sont possibles. Si tout se passe bien, le processus de design devrait être lancé à la fin de l’année, et les travaux s’ouvrir avec le printemps.

Bientôt, à Sevran, existera un lieu correspondant au véritable désir des habitants, sans la médiation d’une institution, et qui ne pourra être récupéré institutionnellement parce qu’il ne correspond à aucune fonction de l’action publique. « Les gens n’ont pas de citoyenneté au sens où pour beaucoup ils n’ont pas le droit de vote, explique François Daune. Mais ils ont une citadinité, et en tant que tels, ils peuvent s’exprimer sur l’évolution de l’espace dans lequel ils vivent. D’ailleurs, les prises de décisions ne se font pas par vote ou par consensus, mais à la persuasion. C’est la capacité de chacun à développer des arguments qui convainc les autres. Il y a un moment où rationnellement tout le monde s’accorde sur la décision à prendre. Et jusqu’à aujourd’hui, personne ne s’est emparé de l’objet pour en faire un instrument de domination sur les autres. » À Sevran-Beaudottes, une utopie est en train de se réaliser.

Christophe Kantcheff

Living Pictures/Je & Nous, Syvie Blocher pour Campement urbain, Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, 22 bis, rue Gabriel Péri 93200 Saint-Denis. Du 12 au 13 novembre, de 9h à 21h. Du 16 au 17, de 14h à 17h. Entrée libre. Tél : 01 42 43 05 10.

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