FÊtes et chansons anciennes







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et dans le royaume de Nan Tchao il y avait entre hommes et femmes, dans une réunion printanière, des batailles de fleurs 5. — A l’équinoxe de printemps, Kien-ti et sa sœur luttèrent pour la possession d’un œuf qui avait cinq couleurs, qui était très beau : à King Tch’ou, au deuxième mois, des œufs ornés de dessins et de peintures servaient à des joutes 6.

Ainsi, dans nos fêtes, toute activité rituelle., peu importe la matière sur laquelle elle s’exerçait, prenait la forme d’un concours et à propos de tout se livraient des luttes cérémonielles. Pourquoi donc chaque pratique ne semble-t-elle qu’un moyen nouveau d’opposer face à face les acteurs de la fête ? À quoi tient cette ordonnance régulièrement antithétique ?

Cette ordonnance antithétique, le cérémonial déjà savant des Pa Tcha la maintenait encore 1 : en répartissant sous p.205 deux catégories les hommes et aussi les choses, on faisait dans cette fête jaillir des consciences le sentiment de l’unité du Tout, monde physique et monde humain. C’est, apparemment, parce qu’elles sont, elles aussi, des fêtes de la Concorde, que les fêtes saisonnières des monts et des eaux se passent toutes en luttes et en concours. À leur occasion se réunissaient les membres d’une communauté locale qui, d’ordinaire, vivaient par petits groupes ; ces groupes étaient étroits, homogènes et fermés. Leur horizon était borné au champ domestique qu’ils cultivaient pendant la saison chaude, au hameau familial où ils se retiraient pendant la saison du repos. Tout entier à la vie de famille, chacun se pénétrait alors d’esprit familial 2, et tous les parents, à vivre ensemble dans une intimité complète et permanente, se sentaient d’une même espèce ; une entière communauté de sentiments les rapprochait, par l’effet d’une ressemblance qui paraissait naturelle. Consolidés quotidiennement et pour ainsi dire sans efforts, les liens qui maintenaient proches les gens d’un même groupe, les liens de parenté, semblaient exister de fait et comme par nature. Entre parents il n’y a point de liens qui soient à créer ; inversement, entre gens qui seraient radicalement étrangers, il n’y en aurait pas qu’il soit possible de créer. Mais, si forte qu’ait été l’occlusion des groupes familiaux, ils ne s’enfermaient point toujours dans un isolement absolu : les groupes voisins se réunissaient en des fêtes périodiques. Les membres d’une même communauté locale se trouvaient alors rapprochés en une intimité momentanée : un sentiment de solidarité, qui débordait les groupes trop étroits, venait faire un instant concurrence au particularisme familial. Ce sentiment occasionnel n’était point aussi simple et uni que les sentiments usuels sur quoi repose l’unité domestique ; L’unité plus complexe d’une communauté locale n’est pas p.206 établie sur la conscience toujours présente d’une ressemblance qui paraît absolue, elles ne sont pas d’une communion renouvelée constamment : c’est une unité supérieure qui, en des circonstances exceptionnelles, allie des éléments dont apparaît plus ordinairement l’antagonisme. Le passage de sentiments par lequel les jeunes gens en arrivaient, à la fin d’un duel où ils se mesuraient et s’éprouvaient, à se sentir liés d’une amitié indissoluble et pris d’un impérieux et brusque besoin de communion 1, suppose que, par cette lutte, la conscience d’ordinaire aveuglée de leurs affinités triomphait d’un sentiment plus apparent, plus usuel d’opposition. Une alliance entre groupes distants, d’habitude, et fermés ne se pouvait fonder sans que leur rivalité ne s’éveillât d’abord par leur rapprochement soudain. Ils devaient, au premier contact, se heurter, s’affronter 2. À l’opposé des sentiments familiaux qu’entretenait une continuité d’émotions paisibles et coutumières, c’est par un procédé violent que surgissait brusquement le sentiment exceptionnel de la concorde générale. L’habituelle opposition, le rapprochement solennel, la rivalité, la solidarité des villages voisins se traduisaient par des concours et par des luttes, par une émulation courtoise et pacifique. Réunions saisonnières consolidant aux moments critiques de l’année l’unité sociale, il est naturel que les fêtes des eaux et des monts se soient passées principalement en joutes.

La joute chantée dominait toutes les autres ; sans doute elle en était la contre-partie orale. Or, c’était une joute de chants d’amour : elle n’opposait pas seulement les divers groupes membre à membre, elle les opposait sexe à sexe, et, s’il fallait que le partenaire de chacun fût toujours d’un autre village que lui, c’était aussi toujours à une fille que répondait un garçon. Par la lutte poétique se liaient les cœurs et se concluaient les accordailles ; tous les jeunes gens en âge p.207 d’être mariés prenaient part au tournois ; toutes les unions de l’année s’y décidaient. Fête de la concorde générale, chaque réunion était encore une fête générale des mariages. C’était dans une fête de la jeunesse, dans une fête de l’amour que les divers groupes d’une communauté locale rajeunissaient leur amitié traditionnelle.

La différence paraît insensible entre le contrat de mariage et celui d’amitié ou de fidélité et de compagnonnage militaire. S’adressait-il, en camarade, à un soldat ? ou bien pensait-il à sa femme ? celui qui chantait 3 :
Pour la mort, la vie, la peine,

Avec toi je m’associe !

Je prends ta main dans les miennes,

Avec toi je veux vieillir ! »

p.208 Sans doute, dans une chanson de guerre, c’est à la fidélité de ses compagnons qu’un soldat fait appel 1 ; si, pourtant, on p.209 hésite à l’entendre ainsi 2, c’est que la formule du serment qu’il prononce est celle-là même du serment conjugal 3. Serait-ce donc que le contrat de compagnonnage a pour patron le contrat matrimonial ? La langue ancienne ne distingue pas le compagnon du conjoint, le vassal fidèle de l’époux fidèle, l’ami de l’amant ; le mot le plus usuel qui répond à tous ces sens — et que l’écriture symbolise par deux mains A — désigne chacune des deux moitiés d’un couple ; le plus fréquemment une jeune fille appelle de ce terme celui avec qui elle veut s’unir 4 ; on l’emploie encore, d’ordinaire, pour un oiseau que recherche, pour s’apparier, un autre oiseau. Serait-ce donc que toute association est conçue sur le modèle du couple conjugal ? Les seigneurs de même nom de famille se disent frères 1 ; parmi ceux de nom différent il en est qui se sont liés par des traités ; ceux-là s’appellent entre eux gendres et beaux-pères 2. Serait-ce donc que l’alliance matrimoniale est le principe de toute alliance ?

Les seigneurs féodaux de même nom semblaient unis d’avance par leur génie commun :entre eux nul contrat n’était nécessaire ; il leur était interdit de se donner l’un à l’autre une fille en mariage 3. S’unir par mariages ou se p.210 lier par traités, était au contraire convenable entre seigneurs de nom différent, mais non point entre tous. Certaines races seigneuriales — qui n’appartenaient pas à une même confédération — se considéraient l’une l’autre comme douées d’un génie trop étrange pour que tout rapprochement ne parût pas funeste 4 : un mariage ou une alliance aurait attiré le Malheur. C’eût été aventurer sa Fortune en dehors du système traditionnel de ses relations. Au contraire, les génies spécifiques des races confédérées, bien que différents, avaient pourtant une affinité qui autorisait l’amitié ; entre de telles races, et seulement entre p.211 elles, il y avait assez de proximité pour rendre possible l’échange de relations diplomatiques et de filles envoyées comme épouses. C’était un principe de bonheur, que cet échange toujours pratiqué à l’intérieur d’un même cercle et par lequel chacune des familles associées, ne cessant pas de confier sa fortune aux mêmes relations éprouvées se maintenait près de ses proches. Grâce à lui, l’union confédérale était entretenue dans une cohésion inébranlable.

Envoyés et épouses apportaient régulièrement un témoignage de la solidité de l’union et, de plus, ils la garantissaient. Mais une seigneurie qui vit de guerre et de labourage conserve jalousement tous ses hommes ; les envoyés ne restent qu’un temps en mission ; ils ne demeurent qu’exceptionnellement comme otages. On voudrait bien les retenir : il n’y a point d’otage qu’on ne fasse garder par une femme, point d’hôte qu’on n’essaye d’attacher par un mariage 1. Le mariage établit, en effet, les relations qu’on juge les plus stables ; une fille épousée l’est une fois pour toutes : c’est que sa famille ne la garde point jalousement. Elle est destinée à aller dans une autre famille servir d’otage permanent, cependant qu’elle y représentera sa famille natale.

C’eût été priver les seigneuries confédérées d’un représentant attitré 2 que de prendre une épouse hors de la confédération ou dans sa propre famille, et marier une fille dans sa propre famille ou hors de la confédération eût été les frustrer d’une garantie. La double interdiction du mariage entre parents comme entre gens qui ne font point partie de la p.212 même association traditionnelle apparaît comme un aspect négatif des obligations imposées à des groupes étroits, homogènes et fermés par le système permanent d’alliance qui les unit. Cette alliance exige que les filles de chaque famille soient toutes réservées aux échanges qui viendront, dans chaque groupe particulier, rendre présent le sentiment de la solidarité générale.

L’unité supérieure que composent des groupes traditionnellement associés serait menacée si elle laissait entière l’occlusion des groupes secondaires. On arrive à atténuer celle-ci par des échanges qui affectent la composition des groupes, par des échanges de personnes. Le mariage en est l’occasion principale ; par suite l’alliance matrimoniale apparaît comme un principe d’alliance. Elle sert à lier le contrat social, que l’on désire durable ; aussi conçoit-on que le contrat matrimonial est indissoluble. Il convient de renouveler périodiquement le pacte de société ; on consacre donc une fête à célébrer les mariages de l’année. Tandis que l’exogamie familiale affaiblit le particularisme domestique, une endogamie fédérale manifeste la suprématie de la communauté ; c’est pourquoi dans une cérémonie collective, les familles associées sont tenues d’unir ensemble, sans exception, tous leurs fils et toutes leurs filles. Lorsque une communauté locale, tenant dans ses lieux saints une de ses réunions saisonnières, faisait éclater à nouveau la force de son union, rompant brusquement avec leur particularisme coutumier, les divers groupes exogames, qui avaient alors à échanger leurs filles, rapprochaient d’un seul coup tous les jeunes gens 1 qu’ils p.213 avaient gardé jusqu’à ce jour confinés dans la vie familiale. Ceux-ci, dominés au début par la conscience demeurée intacte de leur opposition native, sentant ensuite s’éveiller le sentiment d’affinités encore secrètes, s’affrontaient puis s’appariaient dans une joute où leurs émotions complexes éclataient en chants et se tournaient en un amour qui, tout aussitôt, les accordait pour la vie.

Parce qu’elle est, en fait, particulièrement favorable aux échanges de personnes qui viennent rompre l’exclusivisme domestique, l’alliance matrimoniale paraît particulièrement puissante pour maintenir et renforcer la cohésion sociale. Mais, est-ce uniquement à ce fait qu’elle doit cette puissance ? et, d’autre part, la joute amoureuse n’a-t-elle point d’autre p.214 fin que de rendre plus étroite l’union des groupes locaux ?

Il n’y a pas que les échanges de personnes qui puissent faire pénétrer dans un groupe fermé le sentiment d’une solidarité plus vaste : il y a les échanges de biens. C’est en usant libéralement des récoltes, en ne les réservant point toutes aux besoins domestiques, c’est en consommant en commun les produits de tous leurs domaines privés, que les gens des hameaux voisins, réunis au canton, réveillaient par la fête des Pa Tcha le sentiment de leurs affinités. Les échanges commerciaux 1, comme les échanges diplomatiques, l’orgie, comme la licence sexuelle, peuvent donc travailler efficacement à la concorde générale. D’autre part, la fête des accordailles, avec ses joutes, garde encore des raisons de se maintenir lorsque s’affaiblit la rivalité ou la solidarité des groupes locaux. Tel est le cas des Lolo chez qui l’une ou l’autre est à ce point réduite que les jeunes gens et les jeunes filles ont acquis, au moins dans certaines tribus, 1e droit de chanter ensemble même s’ils appartiennent à un même village 2 ; rapprocher les groupes locaux n’est donc pas la fonction la plus stable, la fonction première de la joute chantée. Pourtant elle a reçu cet emploi, et même, on. vient de le voir, de préférence à d’autres pratiques qui auraient pu le tenir avec succès.

S’il y a des joutes de chants d’amour à l’automne, elles sont singulièrement plus importantes au printemps ; on venait chercher sa femme à l’automne, mais c’était au printemps qu’on s’appariait. Or, l’étude des Pa Tcha, cette fête automnale d’où les rites sexuels ont pu presque entièrement disparaître, a montré qu’elle préludait à cette partie de l’existence paysanne où les groupes isolés vivent de la vie p.215 familiale : c’est l’époque des travaux d’intérieur et hommes et femmes sont alors réunis. Au contraire, les fêtes, printanières préludent à la saison des travaux rustiques pendant laquelle les groupes locaux vivent sans doute dans l’isolement, mais pendant laquelle aussi hommes et femmes forment des corporations distinctes, adonnées à des travaux différents. Avant que dans la vie domestique ne s’exaltât le particularisme familial, une fête automnale consolidait l’unité des communautés locales ; de même avant que la vie corporative ne vînt rendre plus aiguë l’opposition entre hommes et femmes, une fête printanière, avec sa joute, ne voulait-elle pas rapprocher les sexes par d’universelles accordailles ?

La joute chantée refait d’une double manière l’unité sociale dont elle exprime aussi la complexité : elle rapproche les jeunes gens de village différent, de sexe différent, elle atténue l’antagonisme des groupes secondaire, elle atténue celui des corporations sexuelles. L’opposition des groupes locaux est comme l’opposition des sexes à la base de l’organisation chinoise ; mais tandis que la première ne repose que sur une distribution géographique, l’autre s’appuie à une division technique du travail ; elle est la plus irréductible des deux, elle semble fondamentale. Si la division du groupe social en deux corporations sexuelles est primordiale en effet, une fête qui opposait et rapprochait ces deux moitiés de la société en rétablissait l’unité première : dès lors l’union sexuelle devait sembler le principe de toute alliance. Dans une société plus complexe où, par l’effet d’une segmentation poussée assez loin, se trouvent réunis en une communauté des groupes traditionnellement associés, l’alliance matrimoniale ne pouvait encore manquer d’apparaître comme le plus efficace procédé d’union. C’est pourquoi la joute amoureuse par laquelle se concluaient tous les mariages de l’année, avait droit à la première place dans les fêtes saisonnières de la Concorde paysanne et tout particulièrement dans la grande fête du printemps.

p.216 Par le fait même que l’union sexuelle était, primitivement et par essence, un principe de cohésion sociale, elle ne pouvait manquer d’être réglementée. Les obligations symétriques d’endogamie fédérale et d’exogamie familiale n’étaient, apparemment, que les premières, les plus générales et les plus simples des règles auxquelles devait obéir toute alliance matrimoniale ; ces règles devinrent sans doute plus minutieuses quand la structure sociale se compliqua. Je vois une preuve de cette stricte réglementation dans ce fait que l’amour resta étranger aux fantaisies du désir et aux caprices de la passion. Et, en effet, dans les chansons improvisées, il garde toujours un air d’impersonnalité ; il ne s’exprime pas selon le libre jeu d’une inspiration originale mais par des formules ou des dictons mieux faits pour traduire les sentiments usuels d’une collectivité que les émotions singulières des individus 1. Lorsque, au cours des joutes, dans l’ardeur du concours, des protagonistes s’avançaient qui se défiaient l’un l’autre et face à face improvisaient, leur invention n’avait point sa source dans le fonds particulier de leur âme, le mouvement propre de leur cœur, la fantaisie de leur génie, elle se faisait au contraire sur le patron de thèmes traditionnels, selon un rythme de danse par tous suivi, sous l’impulsion, enfin, d’émotions collectives. Et c’était par proverbes 2 qu’ils se déclaraient leur amour naissant. Mais si cette déclaration d’amour pouvait ainsi recevoir une expression proverbiale, c’est que le sentiment lui-même ne résultait pas d’un attrait particulièrement senti, d’une élection du cœur, d’un choix. S’il en avait été autrement, si les protagonistes avaient été poussés l’un vers l’autre par une vocation spontanée, il ne se pourrait pas que jamais ils n’aient fait entendre un accent personnel ; ils ne se seraient pas toujours adressés à un être vague, anonyme, indéfini ; les couplets nouveaux se seraient p.217 ordinairement signalés par d’autres trouvailles que celles d’auxiliaires descriptifs ; les variantes témoigneraient de quelque originalité : or, bien au contraire, la plus uniforme monotonie caractérise l’invention des chansons d’amour. C’est que, même dans les duels où ils s’affrontaient, individu à individu, les garçons et les filles restaient avant tout les représentants de leur sexe et les délégués de leur groupe familial : c’est que, même alors, ils ne suivaient pas leur fantaisie, mais obéissaient à un devoir. Ce n’est pas, en effet, une beauté qui n’est qu’à lui, une grâce distinctive, qui librement attire vers l’être aimé : c’est ordinairement à son prestige que l’on cède, c’est de sa vertu qu’on subit l’ascendant, ce sont ses qualités patrimoniales et non privées qui, d’autorité, l’imposent comme un époux prédestiné. Puisque les sentiments de l’amour, avec leur air d’impersonnalité ont encore comme une allure obligatoire, on peut croire qu’il n’y avait pas plus de choix véritable dans les accordailles que d’invention libre dans le concours poétique. Aux temps classiques, les fiançailles se firent sans aucune liberté de choix et par l’autorité d’un entremetteur : un tel usage aurait-il pu s’établir si, d’abord, au cours des joutes, les époux s’étaient choisis librement ? et n’est-elle pas significative la tradition qui fait présider les fêtes sexuelles du printemps par un fonctionnaire, nommé, précisément, l’Entremetteur 1 ? Apparemment, les joutes où naissaient l’amour, loin d’être propices aux caprices individuels et à la licence, mettaient seulement en rapport des jeunes gens déjà destinés l’un à l’autre et qui avaient à s’aimer. Ils s’aimaient aussitôt, d’un amour impersonnel et obligatoire, de l’amour qui convient à des gens entre qui l’alliance n’est pas moins nécessaire que l’est, entre parents, la parenté. Les fiançailles par entremetteur ne p.218 respectèrent sans doute pas toutes ces règles positives de choix qui enlevaient jadis la liberté du choix ; elles obéirent, du moins au principe, que les préférences personnelles ne doivent point avoir de part à la conclusion des mariages. Aussi l’amour ne parut-il point, ne devint-il pas un sentiment capricieux, désordonné, fauteur de trouble et d’anarchie.

Il est, en effet, remarquable que ce qui apparut aux Chinois un principe de division et de discorde, ce ne fut pas l’amour, mais spécialement l’affection conjugale, l’amour entre époux ; et il est remarquable encore que ce soit précisément cet amour-là qui ait aussi fourni la première matière de la poésie personnelle. Une règle antique voulait que toutes les épouses d’un homme fussent parentes entre elles et même primitivement, qu’elles fussent sœurs (= cousines 2) : de cette façon elles ne pouvaient pas concevoir de jalousie l’une pour l’autre et les enfants de chacune étaient aimés par toutes comme par leur mère 3. Cette polygynie sororale 4 dérive, vraisemblablement, d’une forme plus ancienne de mariage où chaque groupe familial devait aller chercher dans une famille unique toutes les épouses non seulement d’un mari mais de tous ses frères. Tous les ménages de parents avaient alors une composition identique ; comme leurs maris, toutes les femmes, toutes les belles-sœurs avaient même esprit et mêmes intérêts. Le mariage, tout en servant à consolider p.219 l’unité sociale, tout en atténuant, au profit de cette unité, le particularisme des groupes secondaires, n’introduisait pas dans ceux-ci un principe de division beaucoup plus puissant que celui qui résultait de l’opposition des sexes. Mais il suffit que les alliances matrimoniales ne fussent plus ménagées selon des règles strictes pour que fût permis, non pas le choix de l’époux selon la fantaisie individuelle, mais, selon les intérêts privés de chaque groupe, le choix de l’alliance. Dès lors, toutes les femmes d’un mari, toutes les épouses d’une génération n’étant plus recrutées nécessairement dans la même famille, l’homogénéité cessa d’exister dans la partie féminine de chaque groupe familial et, par les ménages où les couples de composition différente, pénétrèrent dans ce groupe des éléments de division. Des rivalités devinrent ainsi possibles qui portaient atteinte à la cohésion familiale ; la faveur trop marquée pour une femme, une belle-sœur ou une bru, l’affection d’une épouse qui ne souffre pas de rivale, apparurent, principalement l’amour jaloux, comme des causes de discorde 1. Comme, de plus, les querelles intérieures se traduisaient par une instabilité conjugale qui retentissait sur les alliances scellées par le mariage 2, l’amour entre époux put sembler un principe d’anarchie familiale et, par surcroît, d’anarchie sociale. Ces conséquences de l’union matrimoniale sont tout opposées à sa fonction première. Elles tiennent à ce fait nouveau que l’alliance par mariage devenue plus libre, — par suite d’une complication ou d’une instabilité de la structure sociale qui en rendit la réglementation trop compliquée ou mal sanctionnée — fut surtout utilisée pour des coalitions ou des luttes d’influences, après avoir — dans une société plus simple et mieux assise où elle pouvait être réglementée strictement — servi, avant tout, à consolider l’ordre public.

Les joutes printanières se maintinrent à titre d’usages p.220 populaires même après que, par l’avènement du pouvoir seigneurial, fut assuré d’autre manière le rôle qu’elles remplissaient. Le double pouvoir régulateur du prince, le culte officiel des monts et des fleuves, la législation gouvernementale, en mettant de l’ordre dans la nature et parmi les hommes, en réglementant les occupations saisonnières et les rapports sexuels, vinrent relayer les fêtes anciennes dans leurs multiples services. Avec la conscience des fonctions qu’elles avaient tout d’abord, se perdit le respect des règles qui dérivaient de ces fonctions. Aussi est-il possible, que les fêtes champêtres, surtout dans des temps troublés, aient donné lieu à des scènes de débauche, à des licences sexuelles, d’où le mépris où on les tint et ce fait étrange qu’elles semblèrent aux érudits indigènes des témoignages d’anarchie, alors que la cohésion sociale avait été leur fin première.
*

* *
Les fêtes antiques, dont le Che king nous a transmis le souvenir, apparaissent comme des fêtes d’alliance marquant, dans la vie rythmée des paysans chinois, les temps de congrégation des groupes locaux et des corporations sexuelles ; elles rendaient sensible le pacte de société d’où les communautés locales tiraient un principe de force et de durée. Elles réglaient le cours de la vie sociale. Mais parce que leur régularité se trouvait en fait conforme à l’ordre naturel des saisons, on les crut aussi capables d’assurer le cours normal des choses et la prospérité de la nature. Ainsi leur puissance s’étendit et se diversifia. Leur sainteté et toutes leurs vertus passèrent aux lieux traditionnels où elles se tenaient. Puis, quand l’alliance qui d’abord se reformait périodiquement dans les lieux saints, s’établit sous la direction d’une famille seigneuriale, celle-ci fournit aux fidèles des médiateurs humains près des puissances qu’ils avaient, en premier lieu, extériorisés dans les choses et auxquelles le pouvoir seigneurial fut p.221 alors identifié. À la cour du seigneur, chef de culte, se fit, sur le fonds primitif, un travail d’élaboration dont sortit un rituel officiel, assez déformé, pour qu’on n’en puisse voir d’un coup les origines dans les usages qui, sous forme de coutumes populaires, tant bien que mal, se maintenaient.


CONCLUSION

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p.223 J’ai essayé de décrire les faits les plus anciens de l’histoire religieuse de la Chine. Un vieux recueil poétique m’a fourni les éléments d’information. Du texte choisi, je n’ai pas extrait les faits d’emblée, mais d’abord, j’ai voulu étudier le
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