Répertoire numérique détaillé réalisé par Fanny Coirard, assistant de conservation du patrimoine, et Marc Sagayaradje, agent du patrimoine







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LA TUNISIE



1917

  • Sans avoir revu les siens, Loutreuil débarque finalement à Tunis le 1er janvier, après 2 jours de traversée mouvementée, avec sous le bras une peinture de son amie Marthe, achetée 115 f. dans une galerie marseillaise.

  • Maurice restera un an en Tunisie ; dans la capitale d'abord (sans manquer de visiter Carthage), d’où, logé pour 16 puis 10 f. par mois à l'hôtel Siena, 3, rue Sidi el Mourdjani, il écrit à Marthe Lepeytre : – L’ambiance dont j’ai besoin m’est fournie par votre tableauc’est le seul luxe de ma chambre, il est pour moi un ami. Il convient d’ajouter qu’à la même époque, il déclarait à son frère, au sujet de son amie : – Si toutes sortes de conventions (que je trouve pour ma part absurdes) ne l’empêchaient, une compagne comme celle-là décuplerait mon travail…

  • Dans l’attente d’être installé pour pouvoir travailler comme il l’entend, il vivote, jusqu’aux premiers jours d’août, en exécutant dans une échoppe, louée 15 f. dans la ville arabe, des commandes de portraits au crayon à 1f. ou à l’aquarelle à 2f50.

  • Peu soucieux de rencontrer des français, il constate qu’en règle générale, les arabes sont épatants de politesse élégante et distinguée, en un mot de réservesauf que l’on ne peut rentrer chez eux , ce dont achèvera de le dissuader un léger incident à ce sujet à Gabès en août suivant.

  • La ville arabe, restée très orientale, l’attire aussi par les types très curieux de juives, de bohémiennes et de nègres qu’il y côtoie : – J’ai préféré, précise-t-il, garder quelque discrétion vis-à-vis des femmes arabesmais j’ai eu quelques accointances avec des juives

  • Il est aussi charmé par les espagnoles épatantes de gaieté qui viennent poser pour lui, et qui ne se font jamais prier pour danser le Jalio, la Grenadaia, etc…

  • Tout est pour lui sujet d’observation : la variété des types et des costumes, la musique, les bruits, la cuisine, les odeurs, les mœurs, qu’on retrouve dans ses évocations, aussi bien du Ramadan que de la Pâque juive, d’une séance au hammam, des vieilles histoires arabes d’un marabout dans l’arrière boutique d’un chiffonnier, ou bien même, des aventures du Général Karagouz au théâtre d’ombre !

Partisan de voir la France rendre ce que nous détenons et qui ne nous appartient pas – les colonies pour ne citer qu'un exemple, Maurice n‘est pas fâché, de rappeler, à cette occasion, que dans les premiers temps que les français étaient à Tunis, c’était - plutôt qu’un juif - le Résident Général qui, à la fin du spectacle se voyait administrer une volée et subissait les caprices… et autre chose aussi… de Karagouz, reconnaissable au membre énorme qui lui sort tout droit du pantalon !

  • Quant aux sujets de réflexion, c’est la lecture de l’ouvrage de Max Stirner “ l’Unique et sa propriété ”, emprunté à la bibliothèque de Tunis, qui paraît lui en apporter la base principale, comme le prouvent les commentaires qu’il en fait à plusieurs de ses correspondants.

  • La poésie ne cesse pas pour autant d’avoir ses faveurs, - celle de Paul Fort en particulier, figure intimement liée au mouvement du quartier Montparnasse - avec cependant le sentiment affirmé, qui est le sien, qu’en général tout ce qui est littérature sauf de rares exceptions a toujours le tort de l'outrance subjective et qu’il lui préfère la musique qui s'adresse directement aux sens, et surtout la danse. Faute d’avoir trouvé, dans ce domaine, un spectacle qui le séduise, c’est dans le quartier juif qu’il est le plus frappé, par la nostalgie terrible évoquant l’ancienne Palestine, émanant d’une musique semblant surgir d’un harmonium, qui donnerait des sons de cornemuse avec des airs traînants.

  • La solitude continue à peser cruellement sur sa vie et sur son travail : – Je n'ai jamais été plus profondément tourmenté car je n'ai point la ressource de m'en remettre à une autre Volonté – et le temps passe souvent sans décisions vécues – c'est une grave faute qui en entraîne une autre, celle de ne pas travailler autant que je le pourrais.

A défaut de voir Masson - récemment blessé à la guerre - pouvoir être réformé sur le champ et venir le rejoindre, il échafaude le projet d'un grand voyage qui du Caire, le conduirait à Djibouti, Ceylan, Java, Tahiti, Panama, Dakar, avec retour par l’Espagne.

  • L’été venu, et bien qu’il ait obtenu les autorisations nécessaires, tout au moins pour aller en Egypte et à Java à travers l’Océan Indien, Loutreuil doit renoncer à son rêve, par manque de moyens de transport, sans doute lié à la guerre.

  • Il choisit de partir vers le sud ; Gabès d'abord, début août ; puis Gafsa où il est le 15 septembre.

  • Arrivé enfin à Nefta, dernière oasis sur la route de Touggourt, il y loue un premier étage d’une maison très bien placée et travaille 3 bons mois, jusqu’au 13 décembre – beaucoup et dans de bonnes conditions, précise-t-il - avant d’ajouter – il est grand temps que je sache enfin si je puis donner autre chose que des projets, des promesses ou des choses à moitié faites.

  • Nefta est très pittoresque, note Maurice ; pourtant je ne crois pas qu'il soit nécessaire de lieux spéciaux pour en tirer une expression artistique et à ce point de vue, les futuristes ont grandement raison – mais ayant commencé très tard, je suis obligé de mettre les bouchées doubles, c'est-à-dire que j'ai besoin d'aliments très substantiels pour mon travail, quitte à chercher plus tard des choses plus subtiles – et il m'était en outre utile de voyager pour me donner des idées vraies. je suis pris en ce moment par cette idée “ d'épuiser ” complètement le sujet ou l'effet traité – j'entends ainsi la façon dont Cézanne par exemple, ou Breughel arrivaient à déterminer au maximum le caractère essentiel de chacun de leurs tableaux.

  • Revenu à Tunis le 20 décembre, (16, rue Jean Le Vacher), Loutreuil embarque pour la France le 10 janvier 1918.

  • De ce séjour de un an en Afrique du nord datent de nombreuses esquisses au crayon, ainsi que des études à l’aquarelle, à la gouache et quelques huiles sur papier Canson ; très peu de toiles en revanche, et dont les couleurs, broyées par lui-même dans un souci d’économie, se sont mal conservées.


  • UN GRAND ESPOIR DECU


1918

  • Après avoir débarqué à Marseille, Loutreuil séjourne du 13 janvier au 25 mars à Théoule, puis à Cagnes avec André Masson et sa famille.

Bien qu’aucun document ne l’établisse formellement, il est assez probable que ce séjour leur donna l’occasion de croiser certains des peintres de l’Ecole de Paris qui se trouvaient dans le midi à la même époque, Léopold Survage notamment, dont on sait qu’il eut des liens d’amitié à la fois avec Loutreuil, Soutine et Modigliani. En décembre venait d’avoir lieu à la galerie Berthe Weill, à Paris, la première des deux expositions que ce dernier a connues de son vivant, avec celle de Londres en 1919.

  • Maurice s’installe ensuite seul à Martigues où l’impossibilité persistante de trouver la femme dont il puisse se faire comprendre lui pèse. – Ce n’est pas une marraine que je désire, déclare-t-il d’ailleurs, pour justifier la distance qu’il décide alors de prendre avec Marthe Lepeytre, en dépit de toute l’amitié qu’elle lui avait témoignée lors de sa détention et de sa libération.

  • A Paris, qu’il rejoint brièvement depuis Marseille fin avril, et où il ne peut retrouver la trace de Claudine Roland, le peintre loue 34, rue du Texel - après avoir définitivement libéré la rue Guénégaud - une chambre (dont, semble-t-il, il donnera congé dès la fin de l’automne) et un débarras qu’il conservera à titre de rangement et d’adresse officielle, jusqu’à son installation rue du Pré-Saint-Gervais.

  • Peu après son retour à Martigues à la mi-mai, - à l’issue de quelques jours dans la Sarthe - le miracle tant souhaité paraît vouloir se produire et rompre la solitude dont il souffre :

- Maurice fait tout d’abord la connaissance du compositeur Gabriel Fabre, fixé là 2 ans plus tôt, qui le complimente sur sa peinture et l’accueille pour lui jouer ses œuvres et celles de différents auteurs ; – Un homme d’une rare distinction ; extraordinairement fascinateur, précise-t-il.

Fabre s’était notamment distingué par les accompagnements musicaux d’œuvres d’écrivains, parmi lesquelles des poèmes de Maurice Maeterlinck, Camille Mauclair, Jean Moréas, Paul Fort… dont il dédicaça certains à l’écrivain Henri Barbusse.

- Sans trop connaître la nature de leurs rapports, le peintre se lie peu après avec Suzanne Dinkespiler, une amie de Fabre.

De 10 ans la cadette de Maurice - comme lui - Suzanne est peintre, après être devenue à son tour élève de Ferdinand Humbert en 1914. – J’ai commencé à travailler avec une artiste peintre qui se montre très aimable pour moi, écrit-il à son frère le 31 mai, à son sujet.

  • C’est pour lui à nouveau le début d'un grand espoir de vie à deux : – Depuis aujourd’hui, je crois que ma vie est en train de changer, déclare-t-il le 8 juin.

  • Et d’ajouter le 30 juin : – Pour moi je suis en plein travail et en sérieux progrès. Il m'était devenu impossible de travailler à fond à cause de cette affolante et vertigineuse situation d’étranger aux femmes, mais depuis l’événement nocturne dont je t’ai parlé – il me semble que je vois maintenant le jour, que j'existe réellement pour la première fois. Et tout de suite le travail s'en est ressenti – et je suis en ce moment plein de confiance et d'espoirs.

  • Espoirs vite déçus, puisqu’il écrit à son frère, moins de 2 mois après l’embellie annoncée le 31 mai: – Après tant de joies et tant d'espoirs tout est écroulé...

L’évidence est apparue; cruelle : – Elle s’est remise avec Fabre. Et Maurice de se convaincre aussitôt, en faisant référence à Nietzsche, qu’il est de l’espèce d’homme que les femmes haïssent le plus : celui qui les attire à lui et qui n’est pas assez fort pour les retenir...

  • Ce nouvel échec sentimental pèsera de façon déterminante sur les dernières années du peintre, après que Suzanne Dinkes lui ait écrit, fin décembre 1918 : “ – Il ne faut pas compter sur moi autrement que comme “ un supplément ”, un “ entre autre chose ”, sans cela on souffre et je ne suis pas responsable de ce que je suis ” ; plaie souvent ravivée d'ailleurs - même après le mariage en 1923 et la maternité de S. Dinkes - par leurs rencontres intermittentes, et les projets sans lendemain qui s'ensuivent , sources répétées pour Loutreuil d'espoir puis d'abattement.

  • Dominé par un sentiment de solitude et de vide, Maurice voudrait pouvoir parler d’autre chose que de sa peine - de ses lectures récentes, par exemple, qu’il s’efforce d’évoquer dans une lettre à son frère : “ Quo Vadis ” - “ La Sagesse et la Destinée ” de Maeterlinck, - “ Les Pensées ” de Marc Aurèle - “ Les chansons de Bilitis ” de Pierre Louÿs, dont on lui a dit beaucoup de bien. Mais même la lecture m’est pénible, doit-il avouer douloureusement.

  • L’année se poursuivra dans l'instabilité :

- tantôt à Martigues, où Loutreuil a aussi lié connaissance avec les peintres Wladimir de Terlikowski, qui lui témoigne un vif intérêt, et Mania Mavro, (amie de Suzanne Dinkes). André Masson l’y rejoint en août et septembre et cohabite avec lui dans un cabanon abandonné, loué 20 francs par mois à 3 km. au bord de l'étang de Berre, (cabanon qui abrite aussi les maquettes de Constantinople ayant servi à Ziem à peindre là ses paysages du Bosphore). A court de modèles, Maurice fera poser les vieillards de l’hospice en octobre…

- tantôt à Marseille où il se remet à rêver d'un nouveau grand départ, et où - faute d’avoir reçu 2 mandats attendus de son frère - il se voit contraint, de coucher au chauffoir municipal plein de pouilleux, où, précise-t-il, les poux me couraient sur la figure et j'en ai gardé sur moi pendant plus de 2 mois !

  • Au moment de regagner Paris, d’où il est pratiquement absent depuis près de 4 ans, se pose à Loutreuil - comme à Masson d’ailleurs - la question de savoir que faire de la formation académique de “ peintres-décorateurs ” qui est en fait la leur.

  • C’est plus de peintres de chevalet que de fresquistes qu’il est question dans la lettre qu’écrit André à Maurice en octobre, où seul est cité Ferdinand Hodler, qui avait eu son heure de gloire avec sa fresque de “ la nuit ”, présentée au Salon du Champs-de-Mars en 1891 et appréciée par Puvis de Chavannes.

  • Loutreuil décide en définitive de renoncer à la fresque, après avoir hésité à accepter au côté de Masson une mission de décorations à fresque à Toulon.

  • Il n’y reviendra plus, en dépit des propositions insistantes que lui fera Paul Baudouin un an plus tard à ce sujet.

  • Il se confirmera dans les années qui suivront que la fresque a perdu une grande partie de son importance dans une architecture en crise à la suite des années de guerre ; la mutation qui en résultera, laissera peu de place, au moins pour un temps, au développement du métier de fresquiste. Questionnée à ce sujet deux ans plus tard, dans le cadre d’une enquête du Bulletin de la vie artistique, Suzanne Valadon répondra d’ailleurs que “ La peinture décorative n’ayant jamais été sans architecture, il est normal que la peinture pour murailles soit délaissée, parce que sans destination ”. Luc Albert Moreau ajoutera, de son côté, que “ la peinture de chevalet, est la conséquence d’une époque où il n’y a plus d’architecture, excepté le théâtre des Champs Elysées de Perret ”. Paul Signac conclura, qu’à son sens, “ un pot de fleurs de Monet, une demi-pomme de Cézanne, un panneau de boîte-à-pouce de Seurat, c’est beaucoup plus de la peinture décorative que les plafonds de Besnard et les grands panneaux de Cormon ”…

  • Bien que grand amateur de danse et de théâtre, Loutreuil ne paraît pas avoir songé à se tourner vers l’art du décor, qui fleurit, par contre, sous l’impulsion de Jacques Rouché, dont il avait applaudi la nomination à la tête de l’Opéra. A côté des décors de Picasso pour “ Parades ” et “ Le Tricorne ”, de Derain pour “ la boutique fantastique ” de Rossini, le succès rencontré dans ce domaine par des peintres qu’il appréciait particulièrement aurait pu l’y inciter – décor de Matisse, pour le Rossignol de Stravinsky, dont Diaghilew avait réservé la primeur à Paris – décor aussi de Raoul Dufy pour “ Frivolant ” de Hortala et Poueigh… Mais il est vrai que l’intérêt de ces réalisations éphémères a pu lui échapper en bonne part, compte tenu de son éloignement entre décembre 1914 et novembre 1918.

  • De retour dans la capitale le 18 novembre, Maurice doit recourir en premier lieu à un emploi de manœuvre à 10 f. la nuit, qu’il tient jusqu’au 20 décembre aux Chemins de fer d'Orléans.

  • Ne s’accordant que de brefs repos, il reprend en même temps pendant le jour son travail en académie – à la Grande Chaumière notamment, au risque d’y rencontrer S. Dinkes…

  • Ses premières tentatives pour placer ses travaux sont alors couronnées de succès ; chez Devambez ; puis chez Sauvage, où il aura toutefois l’amertume de trouver aussi en vitrine, en janvier suivant , un portrait de Fabre peint par Suzanne Dinkes, puis une autre peinture d’elle chez Devambez.

  • Fin décembre, il est quelques jours dans la Sarthe parmi les siens tout à l'idée d'exécuter le portrait de “ la grand-mère ” Loutreuil.


1919

  • La période de réinstallation de Maurice à Paris, en ce début d’année 1919, est vécue par lui dans l’incertitude et sous le poids de l’expectative cruelle entretenue par Suzanne Dinkes, avec le sentiment de pressentir un avenir douloureux.

  • Soucieux de tout faire pour ne pas manquer de courage, il poursuit cependant son travail - souvent en compagnie de Mania Mavro -, ou bien avec Masson, après son retour de Toulon.

  • Il est aussi reçu chez Raymond Duncan ; les danses de sa sœur Isadora sont pour lui le motif de nombreux dessins et projets d'affiches, faisant suite à ceux qu’avaient inspiré la beauté plastique de ses attitudes aux plus grands artistes, Rodin, Bourdelle, Denis, Dunoyer de Segonzac…

  • Avec André Masson, Suzanne Dinkes et leurs parents, Maurice est convié chez Jeanne Ronsay la danseuse, qui doit prochainement créer des danses cubistes - précise-t-il - (elle devait notamment interpréter un programme de ces danses dans le cadre de soirées organisées à l’occasion du Salon d’Automne qui suivit).




  • CERET – L’ESPAGNE




  • A l’approche du printemps, Loutreuil quitte Paris le 11 mars, en compagnie d'André Masson, pour Collioure et Céret où Krémègne racontera les avoir accueillis pieds nus à la descente du train, avant qu’ils s’installent sur des balles de paille, chez Monsieur De Vèze, route de Maureillas.

  • Maurice écrit à son frère 4 jours plus tard : – Nous avons trouvé ici plusieurs peintres très modernes (c’est ici le séjour préféré des Cubistes) et un très bon musicien Déodat de Séverac.

Bien que Loutreuil n’ait pas parlé nommément des artistes qu’ils a rencontrés, différents témoignages s’accordent pour confirmer la présence à Céret, à la même époque, de Auguste Herbin, Franck Burty Haviland, Pierre Brune, Manolo Hugué, joan Maragall, ainsi que du poète Pierre Camo et Juan Gris dont les dessins voisinaient quelques années plus tôt avec ceux de Loutreuil dans les pages du Charivari.

Par contre, bien que certains récits laissent supposer que Soutine a pu également résider à Céret dès le printemps 1919, les études à ce sujet sont parfois contradictoires, et les documents probants paraissent manquer.

En tout cas, ses rencontres lors de son séjour à Céret ne suffiront pas à convertir Loutreuil à toutes ces recherches modernes cubistes et autres qui, face aux choses, ne sont que des moyens pour exprimer ce que nos yeux et nos esprits perçoivent, et aboutissent selon lui, - plutôt qu’à interroger avec toute la ferveur possible – à faire des réponses quand il s’agit de faire des demandes.

  • Séjour quelque peu mouvementé par ailleurs, puisque plus ou moins pris pour des espions, Loutreuil et Masson sont arrêtés le 8 avril au poste de Palalda, à l’occasion d’une promenade à Amélie-Les-Bains, pour être libérés 24 heures plus tard, après que leur bon droit ait été reconnu à Arles-sur-Tech où on les avait transférés.

  • Séjour quelque peu tourmenté également. Maurice s’ouvre largement de ses préoccupations matérielles à son frère mais surtout de son trouble moral intense face à la vie qu’il a choisi de s’imposer, dans sa volonté de remplir les mille devoirs du peintre, dans sa seule fonction de peintre pour que vraiment il ait quelque utilité dans une société :

Pour réussir, je dois vivre dangereusement et de toutes les manières – je ne dois craindre ni maladie, ni accident, et faire rendre au moment présent tout ce qu’il peut rendre – C’est ainsi que je vis seulement de pain et de quelques légumes, oignon, poireau, salade, que je dépense pour plus de 100 f. de couleurs par mois et que je me passe de lait, beurre, fromage, linge blanc, matelas, café, tabac, coiffeur, etc ...... et de femme ! tout cela pour couvrir à grand peine avec mille difficultés, dépenses d’attention, de réflexion, de volonté, d’audace, des carrés de toile, dont plus des ¾ me resteront pour compte, et dont le reste me demandera encore beaucoup de soins et de tracas et de démarches, d’insuccès, de déboires pour les placer, et dont enfin 1 ou 2 seulement trouveront enfin acquéreurs à des prix d’ailleurs très bas et écornés par les frais de présentation.

Voilà succinctement quelle est notre vie de forçat, pire que celle des forçats, et nous n’en voudrions pas d’une autre, tellement toutes les autres formes actuelles de vie nous semblent fourvoyées dans l’erreur.

Mais une société qui comprenne qu’on puisse “ tenir la peinture pour une des valeurs suprêmes du monde, sans pour autant savoir pourquoi ” et que le rôle magique de l’artiste est de “ communiquer l’inexplicable ” est-elle concevable ? André Malraux posait la question en ces termes, bien des années plus tard.

  • Face au tourment de Loutreuil, le docteur Blanchard ne peut que le mettre en garde et lui écrit “Force vous sera…de vivre avec un entourage tel qu’il est et non tel que vous le voudriez. Sans rien abandonner des grandes lignes de votre idéal, vous devriez tenir davantage compte des contingences inéluctables, si vous voulez ne pas trop souffrir, et ne pas adultérer par des déceptions répétées, votre puissance de travail. ”

  • Certes, à Céret, dont il peint, comme Soutine, les toits depuis le Castellas de Pierre Brune, ainsi que la plaça del castell, et les “ casots ”, Maurice travaille avec ardeur ; mais le rêve d'un grand voyage en Orient, si possible avec Suzanne Dinkes qu'il voit à l’occasion du séjour qu’elle fait à Collioure à la même époque, le tient à nouveau.

  • Son départ du Vallespir le 23 mai suivant, l’éloignera définitivement de Masson.

Marié à Odette Caballé le 13 février 1920, à Céret où il était resté, ce dernier déclarera plus tard, en évoquant les 6 années pendant lesquelles ils avaient été très proches, avoir eu pour Loutreuil “ une amitié passionnée ”.

  • Dans l’espoir de trouver un bateau, Maurice fait un rapide voyage à Barcelone, où il passe 3 nuits dont 2 dehors, séduit par la vie nocturne et la gaieté ambiante.

  • Toujours dans le même but, il gagne alors Marseille.

  • Sauf pendant un court séjour à l’hôpital, en raison de troubles intestinaux, il y réside en juin et juillet là où il y avait le travail le plus intéressant à faire, c'est-à-dire dans le quartier des filles, dans un des bars-hôtels où elles sontJe n'avais avec elles, - raconte-t-il - aucune relation et quoiqu'il y ait eu des choses merveilleuses à y faire, je n'y ai fait que des choses peu importantes parce que je voulais conserver l'argent pour le voyage projeté – mais je n'ai eu qu'à me louer de la bonne camaraderie de tout le monde – je n'y ai éprouvé aucun ennui.

Le peintre en rapportera en fait une série exceptionnelle d’aquarelles et de dessins esquissés sur le vif, qui ne sont pas sans rappeler certaines études faites dans des maisons closes, à Marseille aussi, par Henri Epstein, un autre artiste de l’Ecole de Paris, avec lequel il devait accrocher un peu plus tard, aux cimaises du café du Parnasse et de Devambez.

  • En août, après qu’il a été successivement question, au fil des lettres échangées entre Suzanne Dinkes et lui, de Hongkong, Djibouti, du Maroc et de la Corse, le projet d'un grand voyage fait place à un départ pour l'Espagne. Depuis Barcelone, Loutreuil retrouve Suzanne Dinkes à Soller de Majorque et, avec elle... de nouvelles déconvenues, que ne fait qu’accroître la présence auprès d’elle d’un peintre danois séjournant dans le même hôtel…

  • A la jalousie évidente de Maurice s’oppose la soif d’indépendance affirmée de Suzanne.

Une “ accalmie ” dans leurs rapports difficiles leur permettra tout de même de travailler de concert quelques jours en septembre avant que S. Dinkès quitte Soller pour aller séjourner à Pollensa, et de choisir les mêmes sujets d’étude : ainsi cette “ femme allaitant son enfant ” peinte par l’un et l’autre, et cette “ éplucheuse de légumes ” avec ce rapide portrait de Maurice esquissé par S. Dinkès, au dos de l’ébauche qu’elle en a laissée.

  • En partie soutenu par l’amitié que lui porte Pinto, un jeune peintre argentin connu sur place, Maurice réunit cependant assez d'énergie pour rapporter à l’automne, de ce séjour aux Baléares, des travaux - dessins et peintures - dont il éprouve quelque satisfaction.




  • PARIS, A NOUVEAU




  • De retour à Paris sous la neige, le 11 novembre, et bien qu’ayant déclaré inhabitable le débarras qu’il avait conservé 34 rue du Texel, Loutreuil y campe, semble-t-il, - avant, et après un nouveau séjour qu’il doit faire à l'hôpital Saint Joseph (pour les mêmes troubles qu’au début de l’été) - sans qu’on lui connaisse d’autre habitacle jusqu’au printemps de l’année suivante.

  • On le revoit à Montparnasse, en académie ; chez Raymond Duncan aussi, dont il partage alors les idées.

  • La fin de l'année arrive ; plutôt encourageante, puisque des galeries confirment leur intérêt pour lui : chez Sauvage et chez Devambez - à nouveau - (où 2 dessins sont achetés par le collectionneur Alfred Beurdeley), puis chez Louis Chéron, on lui prend quelques dessins et peintures; chez Marcel Bernheim même (sur la recommandation de S. Dinkes), où il récupère d’ailleurs rapidement les deux toiles qu'il y a déposées - les jugeant incomprises - pour les vendre, l’une à Chéron, et l’autre, par l’intermédiaire de Sauvage, à un marchand américain, en vue d’une exposition itinérante aux Etats Unis.


1920

  • La présentation de six toiles au 31éme Salon des Artistes Indépendants en janvier - au lendemain même de la mort à 35 ans de Amedeo Modigliani - et l'exposition de quelques œuvres par la Galerie Devambez en mars, marquent le début de l'année.

  • Mais les ventes restent insuffisantes - au point qu’il envisage un moment de revenir à la fresque - et les difficultés financières aussi bien que morales subsistent.

Je n'ai plus le sou. – Toutes mes dépenses, écrit Loutreuil, sont pour la peinture... sauf celles pour m’abrutir pendant les heures de non travail....

  • Les modèles à domicile sont chers ; il est d'ailleurs trop mal logé pour les recevoir. Aussi doit-il, pour travailler, passer ses journées dans les académies, en attendant que les beaux jours lui permettent de faire également du paysage dans Paris. On le croise à la Grande Chaumière, où professe Antoine Bourdelle; à l’Académie Moderne aussi, où Fernand Léger donne alors des cours, et où Maurice (suivant les termes de cette dernière) fait “ grande amitié ” avec Chantal Quenneville, qui avait été liée à Modigliani et à Jeanne Hébuterne, dont elle avait veillé le corps après son suicide.

  • Sans doute est-ce alors, qu’il vient parfois peindre dans l’atelier de Krémègne à la Ruche, où chevalet contre chevalet, ils partagent les mêmes modèles, ainsi que attestent plusieurs nus dans des poses identiques exécutés par les 2 artistes, comme le “ nu couché, jambes repliées ” et le “ nu assis coude sur le genou ”.

  • Loutreuil côtoie à cette époque des anarchistes ; découvre auprès d'eux les vertus du végétarisme puis du végétalisme, et croit pour la troisième fois trouver une compagne, en la personne de Marion Metzger, libertaire et mère de 2 enfants, rencontrée chez Duncan.

  • Après que W. de Terlikowski, connu à Martigues en 1918, lui a offert, au début de l’année, l’hospitalité de son atelier pour y travailler, Maurice trouve, semble-t-il, à entreposer une partie de ses effets 9 carrefour de l’Odéon, chez Marion Metzger, - alors employée à la Caisse des Dépôts et Consignations - près de chez qui il dit occuper en mars une toute petite pièce à l’hôtel, en attendant de trouver un logement plus grand pour elle et lui.

  • Nouvel échec : Après une rupture brutale avec Marion Metzger, (il doit même songer à porter plainte contre ses agissements) c'est seul qu'il s'installe courant mai, - brièvement d’ailleurs - 11, rue de l'Ecole de Médecine, dans le grand atelier qu’il vient de louer.

  • Quelques semaines plus tôt, le 7 avril, était morte Claudine Roland, tuberculeuse (devenue opiomane), trois mois à peine après avoir pu retrouver Maurice par l’intermédiaire de Paul Baudouin.

  • Son nouvel atelier ne lui profite guère et les contradictions répétées de la vie le troublent : – Je suis comme dans une trappe dont je ne peux arriver à sortir. J'avais trouvé trois modèles d'un seul coup, mais je n'avais qu'une chambre d'hôtel où il m'était impossible de faire quelque chose d'important ; à présent, j'ai un grand atelier mais je n'ai plus de modèles.

  • Assidu, auprès de Raymond Duncan au cours de l’hiver, au point, écrivait-il en décembre, d’aller aider tous les soirs aux travaux qu’il entreprend, il s’éloigne de lui dès février, en raison de leur conception différente  de la peinture, et déclare en mai : – Duncan fait en ce moment beaucoup de Fla Fla pour son exposition de tableaux. Et de rapporter à son sujet l’opinion d’Ambroise Vollard, le marchand de tableaux : “ C’est un homme charmant mais c’est un cul ”.



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