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Vida. Les Antilles françaises pourraient, elles aussi, produire de telles chroniques en profondeur du quotidien, qui, plus encore qu'un roman comme la Rue Cases-Nègres de Zobel, traduiraient ce réseau familial, bain de relations humaines, à la fois lâche et accueillant.
Devant la mobilité et le faible rôle économique ou rituel des liens de parenté, les observateurs ont abordé l'étude de la famille antillaise à partir de la seule unité fonctionnelle aisément accessible, la « maisonnée », c'est-à-dire le groupe d'individus qui vivent régulièrement sous un même toit et constituent le plus souvent une seule unité économique. Il s'est avéré par la suite qu'il s'agissait là de l'unité fonctionnelle la plus significative. Les travaux de recherche ont été conduits en relevant le contenu de ces maisonnées, les liens de parenté entre leurs membres, les sources de revenus et la répartition des charges, le partage de l'autorité et des relations avec l'extérieur, tout en tenant compte du groupe social des membres de la maisonnée, de leur métier, de leurs biens, de leur éducation et d'une façon générale de tout ce qui les insérait dans le monde environnant.
L'analyse à un moment donné de toutes les maisonnées d'un village est une sorte de coupe qui saisit les familles à des stades différents de leur évolution. On doit donc s'attendre à trouver des maisonnées dont la forme s'explique si elles sont autant de stades d'un même cycle de développement, ou de plusieurs cycles compatibles au sein d'une même société. Or, parmi les types de maisonnées relevés aux Antilles se présentait une situation, rare ailleurs, qui atteignait une fréquence et surtout une diffusion suffisantes pour impliquer un schéma original de formation et d'évolution des foyers. On a nommé « matrifocale » cette cellule, assez caractéristique de toutes les sociétés afro-américaines. Autour de la femme, qui en est l'élément principal, gravitent d'autres personnes qui s'intègrent plus ou moins durablement à la maisonnée (sœurs, frères, filleuls, mère, etc.) et qui assurent une partie des soins envers les enfants, quitte à les emmener parfois dans un autre foyer. Un concubin peut aussi résider au foyer, tout en y demeurant marginal en ce qui a trait aux responsabilités et à l'autorité. Cette marginalité est d'ailleurs souvent le fait du mari dans des familles nucléaires, réalisant ainsi une matrifocalité fonctionnelle malgré les apparences structurelles (Vallée, 1965). Simultanément, alors que les relations avec la famille du père des enfants sont trop faibles, un réseau de liens étroits se noue avec la famille de la mère et avec la marraine de chaque enfant.
Instable, « en état de modulation constante » (Dubreuil, 1965), plus souvent subi que désiré, ce foyer est le siège d'une relation intense et privilégiée entre la mère et l'enfant dont les traces se retrouvent dans de nombreux aspects des cultures antillaises. On a souvent souligné combien ce trait s'inscrit dans la suite des comportements imposés par un esclavage qui brisait tous les liens familiaux autres que ceux de la mère avec ses enfants en bas âge. La présence presque générale de la matrifocalité dans les sociétés qui ont connu l'esclavage, la structure différente de la famille chez les Noirs réfugiés dans la forêt guyanaise et qui y ont échappé, donnent à cette interprétation un certain poids (voir M. G. Smith, 1962). Par contre il semble que les explications d'Herskovits, qui voyait dans la matrifocalité la réinterprétation d'une structure polygénique africaine, se heurtent aux réalités sociales africaines (Frazier, 1937).
Mais la fréquence relative de la matrifocalité varie selon les lieux, selon les professions, selon les sources de revenus. Le rôle des facteurs purement économiques dans sa genèse a parfois été considéré comme déterminant, ou au moins comme prépondérant. R. T. Smith (1956) a souligné combien, chez les ouvriers des plantations, les bases économiques de la structuration de la famille autour du père sont fragiles. L'instabilité du revenu, la marginalité sociale et l'impossibilité d'assumer ses responsabilités économiques empêchent l'homme de conserver ou d'acquérir le leadership familial. Situation qui ne se trouve pas qu'aux Antilles mais aussi dans d'autres prolétariats. Les variantes de la famille antillaise seraient alors explicables avant tout par les relations structurelles et fonctionnelles du foyer avec tous les autres éléments de la société et non par l'héritage du passé ou par les valeurs propres à cette société. Même si cette assertion paraît trop absolue, elle correspond néanmoins à une constatation assez générale : l'incidence de la matrifocalité varie selon le niveau de vie et la structure des revenus. Le déterminisme des comportements siège peut-être ailleurs mais son expression semble avant tout modulée par des facteurs économiques.
Le souci de démêler la part de la réaction à une situation immédiate et celle d'une série d'enchaînements historiques risque de faire oublier que des faits vécus sont nécessairement filtrés à travers les valeurs dont les individus sont porteurs ; ils reflètent au niveau de la famille la cohérence ou les conflits de l'ensemble des valeurs qui imprègnent la société. Or la dualité de modèles, qui s'affrontent ou se combinent, semble une caractéristique générale de l'aire afro-américaine, qu'il s'agisse de religion, de morale, de langue, d'économie, de travail, de race ou de politique. Aux Antilles françaises où les modèles en conflit sont les uns et les autres intensément avivés par l'influence contradictoire d'une métropole omniprésente et d'un besoin croissant d'identité, ce phénomène prend une grande importance psychologique et politique.
Les tensions et les polémiques qui entourent l'usage du créole illustrent bien les effets de cette dualité. Langage profondément vécu et cependant marginal, langage omniprésent et sociologiquement minoritaire, le créole reflète les contradictions d'une culture en voie de synthèse et à la recherche de son authenticité dans une double participation.
Selon l'environnement social, la place du créole et l'attitude que prend chaque individu face à lui varient. Largement répandu à travers les Antilles (Stewart, 1962 ; Valdman, 1969), le créole français ne peut être étudié uniquement du point de vue de son analyse descriptive et de ses traits structuraux. Soumis aux tractions divergentes de valeurs qui s'affrontent, il évolue sous le jeu de ces tractions plus que de sa dynamique propre : on verra dans ce livre un bref exemple de cette évolution. Mais au-delà des analyses de cas, c'est un mouvement général qui apparaît à l'observateur. En Haïti, le créole a pris de façon croissante valeur de langue nationale 1 ; sa place au côté du français ne subit que de façon atténuée les contestations passées et tend à être entièrement reconnue. Dans les îles où le créole français est affronté à la langue anglaise (Dominique, Sainte-Lucie), le créole se trouve dans une position défensive (Verin, 1958), mais il n'est pas au centre de tensions aussi complexes qu'aux Antilles françaises. Il affronte là l'image ambiguë qu'il donne de soi-même à celui qui le parle : signe d'intégration à la culture locale mais signe aussi de non-identification à la culture au sens noble, il est écartelé entre une élite qui le rejette et une autre élite qui le revendique, cependant que sa pratique s'amenuise sous la double action de ses transformations internes et d'un certain recul au profit du français.
Les faits religieux eux aussi présentent un éventail de situations qui tiennent autant à l'effet de l'environnement social qu'à la multiplicité contradictoire de leurs origines. Les conditions sont diverses. Si le vaudou haïtien est une création syncrétique solide, religion vivante et en évolution (Métraux, 1958), à laquelle adhèrent presque toutes les couches de la société haïtienne (voir par exemple, Rigaud, 1953), d'autres syncrétismes religieux sont plus figés, placés plus à distance du reste de la vie sociale, religions « en conserve », selon le mot de Bastide (1967). Et dans bien des cas notamment aux Antilles françaises, ce ne sont que morceaux apparemment épars, difficiles à classer, difficiles à vivre, qui cherchent leur place face aux religions ou en elles. À la fois nécessaires et importuns, ils sont rejetés ou exigés selon les circonstances et l'individu, aux prises avec des valeurs contradictoires, concilie, douloureusement parfois, des voies qui semblent s'exclure.
Ces confrontations se font aussi au niveau des formes d'organisation de la famille, confrontées à deux schèmes de comportement. L'un, clairement énoncé, s'attache au foyer simple et stable issu du mariage ; l'autre, plus diffus, moins conscient et moins organisé, oriente vers la famille matrifocale ou plus exactement bloque le chemin vers une famille nucléaire stable. Mais, ainsi que l'écrit Dubreuil (1965, p. 116-117) : « Si ces deux réseaux de valeurs se contredisent, ce n'est que par rapport à eux-mêmes, c'est-à-dire dans leur logique interne. Dans la pratique de l'organisation sociale, ils se complètent au sein d'un système global... Dans la plupart des cas, il s'agit vraisemblablement d'une hiérarchie de modèles, mais d'une hiérarchie souple et polyvalente en ce qu'elle permet à l'individu de choisir, selon sa situation, une alternative qui n'est jamais dévalorisée par rapport à cette situation, mais dont la valorisation demeure quand même soumise aux autres modèles. » L'emploi, le statut social, l'instruction de la femme et en général les pressions sociales et les possibilités économiques ont un effet régulateur sur la fréquence des choix mais ils laissent subsister plusieurs voies parallèles où l'individu peut alternativement s'engager sans devenir socialement marginal.
On connaît mal le retentissement de ces choix sur le développement psychologique de l'enfant. Bien des travaux restent à faire dans ce domaine, malgré quelques premiers essais (Dubreuil et Boisclair, 1966) ; sans un sérieux approfondissement de nos connaissances psychologiques et sans méthodes spécifiques aux diverses sociétés antillaises, une part capitale de la culture et de la société demeure dans l'ombre. Il ne s'agit pas seulement d'un problème théorique mais d'un besoin quotidien, car trop souvent le placage de techniques construites ou étalonnées ailleurs aboutit à une grave distorsion de la réalité.
Ce jeu de modèles, créateur de contradictions et de tensions intérieures qui prennent parfois une allure névrotique, nous introduit au cœur de la vie culturelle antillaise. Le titre de Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs, nous en donne un saisissant raccourci. Et ce n'est pas par hasard que ce titre et cet ouvrage sont l'œuvre d'un médecin psychiatre. La pratique quotidienne de la psychologie pathologique, l'écoute des thèmes délirants de certains malades et une observation aiguë de soi-même mettent à nu la tension qui résulte de cette dualité non encore résolue. Dualité où le conflit est aggravé par une hiérarchisation qui attribue les positions les plus hautes à ce qui est affectivement le plus étranger et qui dévalorise les identifications les plus chères. Et là, le conflit, à la manière de l'image qui se reconstruit au fond d'un appareil d'optique, retrace au cœur de l'individu la structure hiérarchique d'une société où le masque blanc, collé au visage, le dévore.
Si nous laissons ce vaste et troublant problème au-delà des marges de cet ouvrage, peut-être pouvons-nous proposer à ceux qui s'y consacrent une investigation en commun ? Les mécanismes de développement de cette ambiguïté des valeurs et les forces socio-économiques qui œuvrent en faveur du maintien des situations conflictuelles sont trop liés à ce que nous avons vu précédemment à propos de la société de plantation pour que nous puissions les comprendre sans référence à celle-ci et aux structures qui lui succèdent. Aussi serait-il passionnant de lancer un pont entre les formes que prend cette société dans ses diverses variantes et les images intériorisées des valeurs qu'elle impose. Or, il n'est pas de réforme économique, pas de développement matériel qui puissent être sains s'ils perpétuent certaines situations actuelles. Une société qui porte en son sein une telle zone de fracture ne peut pas se développer harmonieusement si on ne tient compte que des urgences économiques.
Certains pensent que les intellectuels seuls sont vulnérables à ces conflits intérieurs, à ces tensions névrogènes. Eux seuls certes les proclament, en les analysant et en remontant à leurs causes, sans parvenir cependant à s'en libérer. Mais, ce que les intellectuels diagnostiquent, d'autres le vivent sans comprendre la source de leur malaise. Dans certaines crises seulement, collectives ou individuelles, sociales ou pathologiques, surgissent des comportements révélateurs de cette véritable maladie de l'homme et de la société. Dans le quotidien, entre ces crises aiguës, disproportionnées à leurs causes apparentes, c'est au contraire un mélange d'indifférence, de courtoisie, de passivité, de « jeu » avec la vie, qui trahit une agressivité détournée de son objet.
Aussi la lecture de la littérature antillaise est-elle d'une importance égale à celle des travaux scientifiques. Son langage somptueux lui donne souvent une profonde beauté et elle revient de plongées au-delà des limites de la conscience, avec des matériaux qui nous révèlent le côté d'ombre des choses. Tentant de briser le moule qui les contraignait, ses écrivains n'ont pas suivi seulement le mouvement général de leur époque : ce qui n'était pour d'autres qu'un jeu intellectuel était pour eux une nécessité vitale. Car ceux-là même qui expriment avant tout leurs propres problèmes sont les porte-parole d'une collectivité rivée aux mêmes inquiétudes. Plus qu'ailleurs le collectif est inséré dans chaque individu, au niveau justement de cette hiérarchie de choix contradictoires. Le cas d'Aimé Césaire est le plus éloquent, celui qui a poussé le plus loin aussi la transformation esthétique. Mais le même mouvement se retrouve chez beaucoup d'écrivains de valeur, aux Antilles françaises comme dans une littérature de langue anglaise particulièrement riche. Haïti adopte par contre un ton assez différent, comme si l'indépendance ancienne avait, malgré la misère, débloqué la route de l'authenticité.
Et c'est sans doute cet engagement, non choisi mais consubstantiel à toute œuvre, qui fait la vitalité de la littérature antillaise. L'esthétique y est action, car elle rend acceptable ce qui était réprimé, et les moins politisés eux-mêmes y sont engagés en devenant créateurs de culture à partir de mépris.
Rôle qui est aussi celui des ethnologues.
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Gravitant autour de cette société créole, inégalement intégrés à elle, d'autres groupes ethniques sont venus par des greffes successives diversifier un tableau pourtant déjà bien complexe. Leur présence souligne de délicats problèmes d'intégration. Au long des clivages ethniques courent de larges fissures, et la multiplication des groupes en présence donne à ce « pluralisme » une grande importance pratique et théorique (voir Social and Cultural Pluralism in the Caribbean, V. Rubin, éd., ainsi que M. G. Smith, 1965) : menacées de dissociation, ces sociétés tendent à fonctionner en regroupant une série de systèmes sociaux parallèles et relativement autonomes. Mais, ce pluralisme plus ou moins accompli peut aussi n'être qu'un stade vers une intégration plus complète, comme le montre la comparaison d'îles où se retrouvent plusieurs degrés de cette évolution. Dans l'océan Indien, l'évolution récente de l'île Maurice est à cet égard très éloquente : type d'une société pluraliste (Benedict, 1965) dont les groupes ethniques (franco-mauricien, indien, chinois, « population générale » de couleur) sont très contrastés sur les plans politique, linguistique, religieux, géographique et économique, fonctionnant dans un système de plantation rigide, cette île a connu jusqu’à une date récente une organisation politique à base ethnique. Or depuis peu, on assiste à l'émergence de forces qui transcendent les entités ethniques et qui opèrent des regroupements sur la base des classes sociales (Dupon, 1969).
Cette apparition de nouveaux niveaux d'intégration marque une phase essentielle dans le remaniement de la société postcoloniale. Aux Antilles françaises, ces questions sont moins aiguës qu'ailleurs, peut-être en raison du statut actuel des îles, mais plus probablement en raison de caractéristiques culturelles et d'un système législatif qui poussent à l'acculturation et à l'insertion dans la société créole plutôt qu'aux découpages ethniques. La comparaison de la Guyane française avec Surinam comme celle de la Réunion avec l'île Maurice montrent les mêmes tendances.
Le nombre relatif des membres des groupes ethniques hétérogènes est d'ailleurs fort variable et joue tout autant que la nature de la société d'accueil un rôle important dans le maintien du pluralisme. Venus en général sur les plantations après l'abolition de l'esclavage, n'ayant pas subi une déstructuration aussi intense que celle qu'avaient vécue les esclaves, ces groupes ont toutefois connu une coupure radicale avec les cadres de leur société d'origine, et ils n'ont pu conserver une organisation sociale fonctionnelle que lorsque leur densité était assez élevée. Leurs descendants sont parfois fort nombreux, atteignant le tiers ou plus de la moitié de la population dans certains territoires (Guyane, Trinidad et aussi la Réunion et Maurice). Il s'agit essentiellement d'Asiatiques : Indiens dans les îles qui furent sous domination anglaise ou française, Javanais à Surinam, Chinois à Cuba. Les Indiens du Sud sont nombreux dans les territoires français : quelques survivances des cultes de villages dravidiens, fortement mêlés au christianisme, traduisent leurs origines. Dans les îles du Commonwealth, le recrutement a surtout amené des originaires du Nord de l'Inde, hindous ou musulmans (Klass, 1961) ; leur densité, leurs organisations scolaires, religieuses et politiques, le fonctionnement de leurs communautés comme des subcultures relativement indépendantes de la société insulaire créent une situation hautement instable.
Des commerçants du Proche-Orient, syriens ou libanais, se sont regroupés dans les principales villes des îles et leurs activités s'étendent aux zones rurales ; peu nombreux, ils ne jouent qu'un faible rôle politique. Mais il est intéressant de constater que pour eux aussi la fusion dans la société créole atteint des degrés divers selon les îles et qu'elle semble plus avancée qu'ailleurs dans les îles françaises dont la caractéristique générale pourrait bien être que le « pluralisme » des sociétés antillaises ne s'y pose pas en termes aussi nets que dans les îles de tradition britannique.
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Il est intéressant de noter que ces groupes ethniques, aux yeux du biologiste, représentent autant de « pools géniques », c'est-à-dire d'ensembles de caractéristiques génétiques particulières. Leur introduction dans la population des îles donne au métissage, déjà si intense, une dimension nouvelle, en mettant en jeu un nombre bien plus considérable de groupes formateurs. Ce n'est pas mon propos de donner ici des détails sur la biologie du métissage aux Antilles. D'autres travaux y ont été consacrés (Thieme, 1959 ; Benoist, 1963, 1971). Mais dans ces sociétés où les caractères ethniques ont une valeur sociologique, le métissage est à la fois porteur et conséquence de messages sociaux. Il est réglé par la forme des relations interethniques qui le canalisent, dressent des barrières, donnent le sens des courants d'échange, déterminent le groupe d'appartenance des métis. Il peut être une érosion de groupes auparavant nettement identifiés (c'est le cas des Chinois aux Antilles françaises), l'agent de formation d'un groupe nouveau ou, par son absence, le signe d'un évitement strict.
Aussi, la relation entre l'organisation sociale, qui détermine la forme des rapports entre les hommes, et les faits biologiques dont chacun est porteur, est-elle rarement aussi nette qu'aux Antilles où ces derniers, devenus symboles, traduisent les comportements et reflètent les valeurs. Contrairement à un préjugé courant, dans cette relation c'est le fait social qui prime. En un sens les traits physiques sont aux Antilles avant tout des faits sociaux, par les valeurs qui leur sont attachées, par leur rôle dans la stratification sociale, par leur place à la base d'une « taxonomie sociale » qui à son tour retentit sur l'intensité et la nature des métissages. La dénomination des groupes sociaux aux Antilles (Mulâtres, Noirs, Blancs), la subdivision très nuancée de la population de couleur en Haïti où sont utilisés de nombreux termes tels que griffe, quarteron, marabout, etc., résument bien cette utilisation sociale des traits physiques et les voies par lesquelles sont ainsi sélectionnées les unions en fonction de caractères biologiques. Tout cela est d'ailleurs remanié par la coexistence d'une double échelle de choix, selon que l'union est légitime ou illégitime, permanente ou temporaire.
Mais les migrations ne sont pas seulement faites d'apports massifs et lointains. Parfois isolément, parfois à la suite d'appels de main-d'œuvre ou sous la pression de la misère, les Antillais ont aussi migré d'île en île. Si le cas de Marie-Galante, examiné plus loin, est l'un des rares qui puissent être observés aux Antilles françaises, bien d'autres ont laissé des traces en créant des minorités plus ou moins fondues dans leur île d'accueil : Haïtiens et Jamaïcains à Cuba, à Nassau et en République dominicaine, Saint-Barts à Saint-Thomas, Martiniquais à Trinidad, Sainte-Luciens à la Guyane, travailleurs de toutes les Leeward Islands à Trinidad, gens de Saba à Curaçao, etc.
Et ce brassage se complète de mouvements internes, chaque île connaissant un afflux des campagnes vers les villes, et aussi des reflux. On ne dispose sur tous ces faits que de peu de données, malgré leur grande importance sociologique. Ils nous concernent directement car ils conditionnent souvent l'environnement des zones que nous étudions et les anthropologues, mal équipés pour les analyser, en décèlent souvent les traces. Il faudrait d'ailleurs connaître non seulement les grandes lignes de ces mouvements (Besnard et Marieu, 1965 ; Cumper, 1954 ; Roberts, 1955 ; travaux de l'Atelier d'urbanisme Antilles-Guyane), mais leurs implications au niveau des individus et de l'organisation de la société, études dont l'essai sur Marie-Galante donne plus loin une esquisse.
Longtemps à sens unique en direction des Antilles, zone de résorption démographique par leur climat et leurs conditions de vie, la migration a maintenant changé de sens et elle se fait à partir des Antilles. L'essor démographique, que ne suit pas un essor économique suffisant, pousse au départ. Organisée ou sauvage cette émigration est le lot de toutes les îles. Si les plus petites trouvent un exutoire à proximité, dans les grandes îles où la situation est comparativement meilleure, c'est vers des terres lointaines que vont pour la plupart les émigrants antillais. On peut les suivre en accompagnant, dans la Vida, une famille de Portoricains à New York. À quelques nuances près, le même récit pourrait prendre pour héros des originaires de la Barbade ou d'Antigua à Londres, des Martiniquais ou des Guadeloupéens à Paris.
Nous sortons ici des limites que nous nous sommes fixées. Mais les problèmes de l'émigration sont nombreux et leur bilan pour les Antilles est bien difficile à établir : promotion individuelle accrue et chocs psychologiques graves, fuite des élites et accélération de la formation des travailleurs. Les jugements rapides là aussi sont impossibles, et les données manquent pour en établir qui soient plus sûrs.
Cette émigration massive souligne le tourbillon dans lequel sont prises les sociétés antillaises et, tandis que la pression démographique remet en question des structures déjà fragiles, leur insertion dans un cadre plus vaste doit demeurer présente à notre esprit. Si l’ethnologue, dans toute société, fait une erreur grave en ne tenant pas compte des relations du segment qu'il étudie avec ceux qui, de proche en proche, le relient à un réseau social bien plus étendu, aux Antilles plus qu'ailleurs ce dépassement du fait local est constant. Et peut-être est-ce une des raisons de cette faiblesse de l'organisation locale que tous les auteurs ont notée, à quelque niveau qu'on l'examine : rôle réduit de la parenté, des « associations volontaires », des communautés organisées. Le schéma qui convient le mieux à la plupart des faits collectifs est celui d'une série de relations « dyadiques », nouées temporairement entre deux individus pour une fin particulière, brève activation de liens latents. N'est-ce pas là le signe tout autant que le résultat du fait que les Antilles sont profondément liées à des centres extérieurs à elles-mêmes, manipulées de loin, et que toute structuration locale qui dépasse au niveau élémentaire ne résiste pas à cette érosion ?
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S'il nous a été possible, chemin faisant, de situer les Antilles françaises par rapport à l'ensemble caraïbe, je voudrais avant de terminer mettre l'accent sur quelques traits qui leur sont propres et qui n'ont pas été examinés dans les pages qui précèdent.
Il s'agit tout d'abord de l'évolution historique différente de la Martinique et de la Guadeloupe. La première semble avoir le plus constamment maintenu le cap dans la même direction, héritée des plantations du temps des premières concessions. On le verra nettement dans le chapitre 5 consacré aux Blancs créoles de la Martinique. Malgré les assauts qu'il a subis, son système social montre une continuité frappante, amortissant les chocs de façon à maintenir l'essentiel de ses caractères. De nos jours encore, la vie économique est dominée par les Blancs créoles dont la présence se marque dans presque tous ses secteurs. La vie des campagnes s'agence autour des habitations, plus ou moins regroupées, sans que l'évolution récente de la production agricole semble remettre fondamentalement en cause la répartition des pouvoirs. Les grandes plantations abandonnent la culture de la canne à sucre et ont récupéré la presque totalité de la production de bananes, puis d'ananas. Mais il ne s'agit pas de plantations démesurées et anonymes ; dans la plupart des cas, la forme de l'exploitation demeure en deçà des grandes cultures industrielles de la Guadeloupe et cela joue un rôle important sur les relations de travail. L'élevage, les investissements touristiques, le commerce de détail à grande surface viennent à leur tour prendre le relais économique au sein d'une remarquable continuité sociologique.
Simultanément, et les relations entre les deux ordres de faits seraient intéressantes à déceler, la Martinique a vu se développer une classe intellectuelle de valeur dans la population de couleur et depuis peu, une bourgeoisie commerciale. Tout cela contribue à donner à l'île un certain équilibre que l'on peut certes contester pour des raisons idéologiques, ou morales, ou encore si l'on considère qu'il s'agit là d'une forme de blocage social, mais un équilibre bien différent de ce qui se voit à la Guadeloupe.
Celle-ci a au contraire subi le choc de la Révolution française d'une façon brutale qui fut presque fatale à la classe possédante ; mal remise, celle-ci n'a pu affronter les crises de la seconde moitié du XIXe siècle. Ses terres sont allées à de grandes sociétés métropolitaines qui ont bouleversé la structure d'habitation ; d'autres terres ont été morcelées allant à des planteurs de couleur ou à de petits planteurs Blancs (les Blancs-Matignons). Les Martiniquais se rendirent également acquéreurs de nombreux domaines. Si bien que le tableau socioéconomique de la Guadeloupe se rapproche beaucoup plus que celui de la Martinique de ce qui se voit dans une colonie. Il s'est créé un double secteur, celui des vastes unités de monoculture à capital et encadrement extérieurs à l'île, et celui de petits planteurs dont les domaines tendent à se fragmenter au gré des héritages.
Aussi la situation relative des deux îles est-elle marquée de bien des différences qui s'inscrivent profondément dans la structure sociale, dans les relations interethniques, dans les rapports avec la métropole et qui perturbent leurs relations réciproques. Sur le plan politique et économique, il est probable qu'on ne peut appliquer à l'une les schèmes d'analyse ni les mesures qui seraient valables pour l'autre.
Marie-Galante a connu une évolution un peu comparable à celle de la Guadeloupe mais, en rachetant ses principaux domaines et en regroupant sa production de sucre, l'État tente une expérience de promotion d'un petit paysannat à l'échelle de toute une île, expérience à suivre car le soin avec lequel elle est menée lui donne un maximum de chances de succès.
Le contenu de la société de plantation, l'amorce des formes économiques qui lui succéderont, les fonctions des groupes humains en présence sont donc nettement contrastés au sein des Antilles françaises ; tout en nous rendant méfiants devant toute analyse trop simple cela peut nous aider, par le jeu des comparaisons, à mieux comprendre ce qui s'y passe.
Mais surtout, nous ne devons jamais négliger le fait que les Antilles françaises, plus encore que toutes les autres îles à l'exception de Porto Rico, sont des sociétés dépendantes, dont l'évolution interne et les relations avec le monde extérieur ne peuvent être entièrement saisies sans qu'on ne rapporte les faits à cette dépendance. Même si la nature en a changé, même si, Dieu merci, les intentions sont autres, les Antilles françaises sont tout aussi soumises à des initiatives extérieures qu'au temps du pacte colonial.
Il ne s'agit pas ici de discuter des avantages et des inconvénients, du bilan global de cette dépendance, mais de tracer le cadre des faits que nous observons. Et ce cadre, aux Antilles françaises, dépasse la région caraïbe pour inclure la métropole et, dans une certaine mesure, le Marché commun. Les programmes scolaires, les objectifs et les moyens de réalisation du Plan, les débouchés des travailleurs, les circuits économiques, tout cela se situe dans d'autres dimensions, en référence à d'autres réalités que strictement antillaises. Et si ce qui se passe dans les îles indépendantes montre bien qu'une partie de cette relation est probablement inscrite dans la situation antillaise par-delà les choix politiques, ce qui se produit aux Antilles françaises est plus net, plus global, plus systématique.
Le choc de la départementalisation, dans ses bénéfices comme dans ses inconvénients, souligne ce décentrement, ce caractère de société partielle qui s'attache aux Antilles françaises. La départementalisation a impliqué un changement de dimension qui a rompu des sociétés dont les relations humaines étaient conditionnées en partie par l'exiguïté du territoire. Et il y aurait lieu dans bien des affrontements de confronter l'espace social de référence d'un Antillais et celui de son interlocuteur métropolitain ; on trouverait peut-être là la source d'incompréhensions dues à une différence fondamentale au niveau de ces choix implicites.
Mais la départementalisation a surtout été l'occasion de mesures dont les conséquences en chaîne ont affecté toute la vie antillaise. Citons pêle-mêle l'afflux de Métropolitains, la prolifération des activités administratives, la généralisation de l'instruction, l'amélioration des communications, les transformations de l'équipement sanitaire et des lois relatives à la santé, l'expansion des mesures d'assistance aux individus, l'appui officiel à l'émigration, les premiers efforts de diversification économique et de décentralisation, l'essor du secteur tertiaire avec l'afflux monétaire, l'effondrement des cultures vivrières et des activités artisanales. Tout cela, globalement, donne aux Antilles françaises une direction évolutive fort différente des îles voisines où les liens avec les anciennes métropoles se sont au contraire relâchés.
Au sein de ce choc de la départementalisation, on peut reconnaître grossièrement plusieurs composantes :
a) Choc d'une influence culturelle métropolitaine soudain multipliée dont les effets sont frappants sur la langue, les mœurs, l'alimentation, le vêtement, etc. Elle se manifeste aussi dans le regard tourné vers Paris, soit que l'émigration semble le suprême recours, soit que la métropole paraisse la cause de maux dont les racines ne sont cependant pas toutes en elle. La « francité » antillaise n'a jamais été sérieusement mise en cause, même par les leaders les plus extrémistes. Mais la concordance de cet afflux culturel massif avec des remaniements structurels et une dépendance économique et administrative plus sensible entraîne des réactions négatives, des intolérances qui poussent à une revalorisation des biens culturels antillais, expression d'un malaise qui tient peut-être moins à la nature des changements qu'à leur rapidité et à la façon dont ils sont conduits ;
b) Choc du changement économique. Malgré les barrières que dresse un système social rigide, les Antilles pénètrent dans un nouveau circuit où s'effondrent les comportements économiques traditionnels et leur cortège de relations humaines. Tout au long de cet ouvrage nous verrons surgir les effets de ce changement, aux moments les plus inattendus. Or il ne s'agit pas, malheureusement, du choc dû à une transformation interne de la société par l'apparition d'activités qui succéderaient à la monoculture et qui prépareraient le remplacement de la société de plantation. L'inclusion par des artifices légaux dans un grand ensemble développé n'a apporté qu’un substitut à cette forme de développement. Bien plus, cette intégration agit au contraire comme un frein sur ce chemin. Le placage d'un système d'assistance et d'un secteur public de pays développé sur une économie qui ne peut les soutenir agit comme un repoussoir sur un secteur privé qui ne suit qu'artificiellement. Et c'est dans la poussée vers ce secteur public, ou à défaut vers l'émigration, que les Antillais cherchent à réussir l'ascension sociale individuelle à laquelle les incite l'expansion du système scolaire, au détriment d'un essor économique qui dans une première phase au moins pénaliserait les individus.
La faille qui s'élargit reçoit à la fois les laissés-pour-compte de ces changements et les moyens qui, sous forme d'aide et d'assistance, tentent de corriger certains de leurs effets. Le développement de quartiers misérables d'établissement spontané est un phénomène général aux Antilles, et il serait absurde de le mettre sur le compte d'un statut politique. Mais le contraste entre la société d'appartenance qui ignore cette pauvreté et le chômage qui l'accompagne, et la société locale où ils semblent la seule perspective, accroît le sentiment de dépendance, car aucune voie moyenne ne paraît ouverte entre un développement d'assistés et l'abandon à la misère. Et si une aide sociale souvent efficace améliore certainement les conditions individuelles, elle crée elle aussi, en s'infiltrant dans bien des secteurs qu'elle pourrait ne pas toucher, une dépendance accrue génératrice à la fois de passivité et d'une certaine rancœur.
… Mais ces problèmes, tout en le concernant, dépassent l'anthropologue. Ici nous changeons d'échelle, et la nature des faits devient autre, comme les moyens de les examiner. L'anthropologue, comme en biologie le microscope, lorsqu'il pose son regard sur des sociétés complexes est mieux équipé pour saisir les détails les plus ténus et pour dire ce qui d'ordinaire n'est pas visible que pour donner le sens des mouvements de tout l'organisme. Mais, ce que sentent et vivent les hommes se passe justement à l'échelle infime du quotidien.
***
L'anthropologue a donc aux Antilles une tâche assez différente de sa tâche classique. Sociétés complexes, appartenant dès l'origine aux fondements du monde moderne, vaste mine de sucre exploitée avec une rationalité cruelle poussée à l'extrême, les Antilles ne lui offrent en référence ni petites communautés fortement intégrées, ni systèmes de parenté hautement significatifs, ni d'une façon générale tous ces préliminaires qui lui permettent de se servir des clés qu'il a appris à manier dans l'approche d'une société. Face à lui, un tissu social à la fois continu et fragile, des traditions morcelées, une fluidité sociale générale qui emplissent d'incertitude ceux-là même qui y vivent. L'affirmation extrême de l'individu face au groupe, de l'indépendance face à la coopération, de la mobilité face à la stabilité le déconcertent. D'où au début son désarroi et ses angoisses.
L'histoire des travaux anthropologiques sur les Antilles traduit bien cette désorientation, qui fut au début un aveuglement sur ce que les Antilles ont en propre, sur ce qui exige des concepts et des méthodes qui leur soient spécifiquement adaptés. Les travaux les plus anciens abordaient la Caraïbe comme ils l'auraient fait d'autres régions du monde, tout en tenant compte de ses origines complexes. On collectionnait du folklore, on recherchait les « africanismes », on décrivait les cultes et on mesurait les caractéristiques physiques (Beckwith, 1929 ; Parsons, 1933 ; Davenport et Steggerda, 1929). Par la suite on a vu apparaître des points de vue plus adaptés aux particularités structurelles de ces sociétés. Sociétés en genèse, toujours au bord de nouvelles et incertaines synthèses, où coexistent des valeurs ailleurs contradictoires, les Antilles ne peuvent être sérieusement examinées qu'avec un nouveau regard qui ne cherche pas à réduire les contradictions pour accrocher les faits à un système rigide.
On peut sans doute reprocher à certaines des études rassemblées dans cet ouvrage d'avoir manqué de ce sens des nuances. La jeunesse de leurs auteurs, la brièveté de certains séjours, n'ont pas toujours permis de tenir compte de certaines incertitudes inhérentes à une société aussi fluide, et certains schémas devront être assouplis par des travaux ultérieurs.
La mise au point d'une optique adaptée à la Caraïbes a donc requis de l'anthropologue le dépassement de ses techniques classiques et c'est en combinant ses méthodes à celles des autres sciences sociales qu’il a pu faire œuvre efficace ; c'est aussi en tirant partie des travaux des anthropologues que les sociologues, les démographes ou les économistes ont des chances d'échapper au piège inverse d'une réduction des sociétés antillaises à un schéma trop rapidement calqué sur les sociétés paysannes ou industrielles qu’ils connaissent. Et cela offre aux spécialistes des sciences sociales une occasion, bien rare ailleurs, de travailler dans une véritable coopération qui est inscrite aux Antilles dans la nature des problèmes, dans l'exiguïté des territoires et dans les pièges de sociétés faussement familières. Une anthropologie à la fois renouvelée et à l'affût d'innovations s'impose donc. Comme le note M. G. Smith 1, « il est difficile de trouver une autre région de dimension et de diversité équivalente qui offre au développement théorique et méthodologique de l'anthropologie sociale des faits et des problèmes plus importants ».
Une part de notre effort porte d'abord sur la mise au jour des spécificités, des configurations particulières qu'a créées la vaste et tragique expérience involontaire des Antilles, donnant à chaque île, à chaque groupe social ou ethnique son langage, ses valeurs, ses croyances, son mode propre de relations avec le monde. Plus que dans bien des pays, cette tâche est nécessaire : enserrées dans le filet de leurs liens exclusifs avec leurs métropoles, les Antilles, même lors de leur quête d'elles-mêmes, ne parviennent pas toujours à démêler ce qui leur est propre et ce qui n'est que de passage. D'autant plus que ce qui leur est particulier est largement fait de matériaux venus d'ailleurs... Dans les miettes négligées de la vie quotidienne que ramasse l'ethnologue, comme dans les structures ordinairement inaperçues, réside cependant une bonne part de ce qui donne sa valeur à une culture surtout quand la recherche de soi-même se fait aussi ardente. Les écrivains aussi recueillent ces miettes et leur donnent un sens ; mais ils ne s'adressent pas aux mêmes zones de la conscience et nos œuvres se complètent.
Toutefois, notre tâche consiste surtout à essayer de comprendre, à déceler les forces qui orientent les hommes et qui gouvernent, au moins statistiquement, leurs choix. Si la recherche veut être autre chose qu'une collection d'anecdotes, elle tend nécessairement à mettre à nu les fonctions et les structures auxquelles les faits se rattachent. L'élaboration théorique est alors pleine d'embûches. Les unes sont d'ordre intellectuel, et on les rencontre partout, qu'il s'agisse de généralisations prématurées, de transposition de cadres empruntés à d'autres régions ou à d'autres circonstances, ou de la tendance si courante à se servir d'une sélection inconsciente des faits en vue d'illustrer une théorie plutôt que de la renouveler. Mais d'autres embûches tiennent à la situation contemporaine des Antilles. Une pression constante, non systématique ni volontaire, s'exerce sur le chercheur pour lui faire adopter l'un des conformismes de groupe qui s'y affrontent. Son effort d'objectivité est contesté avec la même virulence du côté du pouvoir établi et chez ceux qui s'opposent à lui. Entre les hommes de passion et les techniciens, il se trouve d'abord tiraillé puis bousculé. S'il ne s'inféode pas à l'une des tendances, il est accusé de faire le jeu de l'autre, et d'être au moins son « allié objectif ». Et bien souvent l'ethnologue se décourage devant certains préjugés, certaines accusations a priori et il se heurte au refus du dialogue esquivé derrière de souriantes absences. Certains, usant d'un étrange racisme, dénient même à un homme d'une autre race le pouvoir de comprendre ce qui se passe dans une population principalement d'origine africaine. D'autres, au contraire, voient comme une agression personnelle le fait de trouver aux Antilles d'autres particularités que les simples variations régionales d'une France unitaire, le cadre normatif de leur pensée masquant une réalité à laquelle elle préfère s'imposer. Cet aveuglement, qui devient traumatisme pour la culture qu'il ignore, aboutit lui aussi à l'édification d'interdits.
Et cependant, celui qui observe longuement une société dont il n'est pas originaire et où il n'a pas non plus de fonctions de responsabilité n'est-il pas mieux placé parfois que celui qui y est né ou que celui qui doit y prendre des décisions ? Certes, c'est du dialogue de ces derniers ou de leurs affrontements que naissent les choix, et c'est d'eux seuls que peut procéder la définition des situations. Mais l'observateur qui participe à la vie quotidienne sans agir sur elle et sans être non plus directement conditionné par elle ne peut-il pas percevoir des caractéristiques sociales originales, des corrélations particulières ? Il est en mesure, par le jeu des comparaisons et grâce à son détachement de toute hiérarchie normative de valeurs, de contribuer à mettre à la conscience et à décrire ce qui n'apparaît pas clairement à d'autres. Et n'a-t-il pas un rôle à jouer, en ramenant des faits, en recherchant les régularités qui leur sont sous-jacentes, en les situant dans l'évolution de la société ? Il serait tragique que la recherche en sciences sociales se trouve écrasée dans l'étau de ceux qui veulent lui donner des applications immédiates alors que celles-ci découlent surtout de l'inattendu et de l'imprévisible. Ainsi que le disait Lucien Febvre, « il n'y a pas de sciences appliquées, il n'y a que des applications de la science ». Il serait tragique aussi que ceux vers lesquels se dirige le chercheur interprètent de façon erronée ses intentions et ses propos, et que, le refusant, ils écartent d'eux-mêmes le miroir que souvent ils appellent. Et le chercheur lui-même suivrait une voie sans issue si, transigeant avec les uns ou avec les autres, il perdait l'absolue indépendance qui est la seule caution de sa sincérité.
Qu'il soit bien clair ici que nous avons choisi la position inconfortable qui tient à distance des inféodations. Cela n'a pas toujours été facile. Mais, au-delà des Antilles, il est une autre forme d'engagement, en face d'une vérité aussi honnête que possible, pourchassant tout ce qui risque d'infléchir la recherche. Et sans doute le pouvoir de la connaissance est-il finalement plus corrosif que bien des doctrines et bien des formes d'apparent engagement.
Toutefois nous ne songeons pas à dissimuler qu'un chercheur prend nécessairement ses instruments d'analyse au sein d'un système social et par cela dévie d'une objectivité dont l'absolu est sans doute mythique. Aussi le « calcul d'erreurs » fait-il partie lui aussi de la recherche, et c'est là la contribution du lecteur. Loin de la polémique et de son cortège irrationnel qui seuls sont capables de croyances ou de rejets absolus, le dialogue s'instaure quand chaque partenaire accepte la révision constante de sa position.
JEAN BENOIST
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