Table des matières







télécharger 1.14 Mb.
titreTable des matières
page5/28
date de publication17.12.2016
taille1.14 Mb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > économie > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   28

II




Écologie et modes d’adaptation

socio-économiques



2




Les pêcheurs de Marie-Galante


Par Serge Larose

Retour à la table des matières

La spécialisation professionnelle est généralement peu poussée aux Antilles. L’influence dominante du système de plantation qui emploie une main-d'œuvre saisonnière sans compétence particulière et, d'une façon générale, le sous-développement industriel maintiennent une situation qui trouve ses racines dans les origines de la société antillaise.
Face à cette situation, le secteur de la pêche semble se présenter comme une exception. Le métier de pêcheur, les connaissances qu'il nécessite, sont apparemment bien plus précis, bien plus riches d'adaptations sociales et techniques que les tâches agricoles telles qu'elles se pratiquent dans les campagnes antillaises. Le pêcheur lui-même, conscient de ces différences, les exprime souvent en valorisant son métier, sa liberté et sa compétence professionnelle. Aussi est-il intéressant de se demander comment se présente le groupe des pêcheurs aux divers niveaux de sa vie sociale. S'agit-il véritablement d'un groupe différencié, et ce groupe est-il porteur d'une sous-culture propre ? Comment diffère-t-il de celui des agriculteurs ? Et ces deux catégories apparemment nettes n'ont-elles pas des intermédiaires, des transitions ? Ces dernières ne reflètent-elles pas alors un mouvement dont, en fin de compte, l'analyse devient notre objet principal car c'est en lui que se révèlent à la fois les caractères spécifiques du groupe qui nous intéresse et sa fonction globale dans les changements de la société dont il fait partie ?

i. Marie-galante : la structure professionnelle



Marie-Galante est une petite île circulaire sise à quelque quarante kilomètres au sud-est de la Guadeloupe. La moitié des habitants, ils étaient 18 390 au cours de l'été 1968, est âgée de moins de vingt ans ; ce qui souligne la très forte natalité, associée à une importante migration vers le continent guadeloupéen.
Les possibilités économiques sont peu nombreuses. Soixante pour cent de la population active est engagée dans la culture du sol ; la grande propriété a disparu de l'île ; les anciens domaines usiniers ont été redivisés et alloués à des paysans qui les rachètent à long terme des mains de l'État. La réforme agraire, en atténuant largement l'opposition entre grande et petite propriété, a uniformisé les systèmes d'exploitation ; elle a fortement réduit la classe des travailleurs agricoles en les transformant en petits exploitants indépendants. Cette indépendance s'accompagne toutefois de liens étroits, d'une part avec la seule usine de l'île, qui accepte leurs cannes, et d'autre part avec la Société gouvernementale (S. O. D. E. G.) qui leur cède les terres. À la culture du sol se rattachent une multitude de fonctions traditionnelles dont certaines définissent la catégorie des gens de métier : peintre, maçon, camionneur (l'ancien charron), mécanicien, etc. Mais le travail est peu abondant : sa division en reste floue donnant l'impression d'une pluie d'activités ne demandant aucune qualification et dans lesquelles n'importe qui pourrait s'engager. Le cumul des emplois est pratiquement de règle. Le métier est alors, le plus souvent, « ce que je suis en train de faire en ce moment ». Ces tâcherons forment près de 12 % de la main-d’œuvre active.
Au cours de l'été 1968, les pêcheurs formaient 9 % de la main-d'œuvre active, soit 269 personnes, engagées sur l'un des 107 canots recensés dans l'île. Il n'existe pas de discontinuité marquée entre pêcheurs et agriculteurs ; on ne trouve pas de communauté professionnelle de pêche, aux frontières nettes. Toutefois les pêcheurs se concentrent (72 %) dans les trois bourgs à proximité des marchés qui s'y trouvent. Par contre il est possible de voir assez souvent un cultivateur du centre de l'île transportant, au mois de juillet, quelques nasses qu'il a entassées dans une vieille charrette tirée par deux bœufs. Inversement on constate à Saint-Louis que près de 40 % des pêcheurs quittent les canots au moment de la récolte.

A. Trois villages : un gradient de spécialisation


Notre attention s'est portée sur trois villages de l'île. Vieux-Fort est une agglomération de faible densité, un cordon de cases le long de la route longeant le littoral et se distinguant à peine de la campagne environnante. On y pratique une pêche marginale caractérisée par la prédominance absolue de la nasse tache et du canot à misaine (3,5 à 4 m de longueur).
Saint-Louis prolonge Vieux-Fort par l'importance relative du ti-canot et de la nasse tache ; mais les techniques se différencient peu à peu : senne, 'trimail, folle et pêche sur les bancs jouent un rôle non négligeable.
Grand-Bourg présente le visage le plus diversifié ; tous les engins de pêche y sont utilisés avec une plus grande intensité ; on y compte six maîtres senneurs actifs ; il y a une tendance pour les pêcheurs à se regrouper dans un quartier à proximité de la plage, le « quartier de la marine ».
Marie-Galante apparaît ainsi comme un endroit privilégié où s'opère sous nos yeux le passage du régime mixte de pêche et d'agriculture au régime spécialisé, ce passage s'incarnant dans trois types de communauté : Vieux-Fort, Saint-Louis et Grand-Bourg se répartissent sur un continuum allant vers une autonomie croissante de la pêche.
Ce gradient semble reposer sur une orientation : terre ou mer. Si la spécialisation apparaît comme une certaine quantité de temps et de travail investis dans une activité, on peut se demander s'il n'y aurait pas équilibre entre la superficie de terres exploitées en cultures et le temps consacré aux activités de pêche.

B. Pêche et agriculture


La quantité de terres possédée par un individu joue évidemment un rôle déterminant dans le choix de ses activités. Si l'on regarde la distribution des superficies d'une région typiquement agricole de l'île, Garel-Calebassier, on voit immédiatement que la majorité des exploitants (70 %) a plus d'un hectare, une bonne proportion d'entre eux (34 %) possédant plus de deux hectares. Le profil est symétriquement inverse chez les pêcheurs : la majorité (70 %) a moins d'un hectare et une bonne proportion moins de cinquante ares (34 %). Les pêcheurs semblent donc se recruter au sein d'une population qui ne possède pas les superficies suffisantes pour assurer sa subsistance. Mais cette expulsion de certains individus se fait graduellement.
Tous les pêcheurs de Vieux-Fort sont cultivateurs. Si la canne occupe une place prépondérante, les cultures maraîchères couvrent tout de même le quart des superficies. Les terres sont le plus souvent adjacentes à la résidence ; dans le cas de terres louées (colonat), elles peuvent être plus éloignées mais rarement de plus de deux kilomètres. La superficie moyenne est de 1,3 ha par individu. À Saint-Louis, 61 % des pêcheurs s'adonnent à la culture. Les cultures maraîchères ne couvrent plus que le septième des surfaces cultivées. La plupart des parcelles sont situées en bordure du littoral aux périphéries nord et sud du bourg. La superficie moyenne cultivée n'est que de 79 ares par individu.
À Grand-Bourg enfin, seulement 25 % des pêcheurs sont engagés dans l'agriculture. Ici encore, les cultures maraîchères n'occupent que le septième des surfaces cultivées. Les terres sont plus éloignées du bourg, souvent distantes de quatre et même cinq kilomètres. Jusqu'à la réforme agraire un certain nombre de pêcheurs étaient également travailleurs agricoles sur les terres de l'usine. À mesure qu'ils vieillissent et qu'approche l'âge de la retraite, les pêcheurs tendent à acquérir des terres, ces petites exploitations leur assurant des revenus complémentaires.
Vieux-Fort s'oppose donc nettement aux deux autres bourgs quant à l'engagement des pêcheurs dans l'agriculture, par l'importance des surfaces cultivées, et notamment en cultures maraîchères. Saint-Louis se distingue de Grand-Bourg par un plus grand nombre de pêcheurs possédant des parcelles, mais dans les deux cas les superficies cultivées sont comparables et on constate une nette diminution des cultures maraîchères. Cette baisse nous permet de dégager l'un des premiers effets de la spécialisation : la maisonnée du pêcheur est moins autosuffisante. Plus intégré à l'économie de marché à mesure que croît sa spécialisation, le pêcheur préfère s'orienter vers la culture de la canne ou vers un travail agricole rémunéré.

ii. spécialisation et

perception de l’environnement




La connaissance qu’a le pêcheur du milieu qui l'entoure se transforme à mesure que sa spécialisation technique s'accroît mais le sens de cette évolution n'est pas toujours le même ; c'est principalement autour de trois axes principaux qu'elle peut être notée : la définition des zones de pêche, la définition des saisons et celle des « qualités » de poisson.
1) Le « banc » désigne un endroit de grande profondeur où l'on prend du poisson ; on distingue le grand banc du ti banc (ti tou d’poissons) ; le second, de faibles dimensions et souvent à proximité des côtes, ne sera fréquenté que deux ou trois semaines, l'exploitation du premier pouvant s'étendre sur deux ou trois mois.
La spécialisation ressort à ce niveau. La plupart des pêcheurs de Saint-Louis connaissent le nom des divers bancs : banc chatte, banc bin bin, banc gros piton, etc. Ces noms, donnés par les anciens, correspondent à des repères fixes. Rien de tel chez le pêcheur spécialisé de Grand-Bourg ; pour ce dernier, le banc n'est pas une entité fixe ; il entend par « banc » un endroit poissonneux qu'il doit découvrir par lui-même, le plus souvent en faisant çà et là un peu de pêche à la ligne. Il le repère par tâtonnement, avant d'y mettre ses nasses. Il pourrait dès lors lui donner un nom, le sien ou celui de son canot, mais un tel banc est forcément transitoire et ses limites sont fluctuantes : ces noms n'auraient donc plus aucune signification pour un autre pêcheur, à une autre époque.
Les noms traditionnels des bancs relèvent donc sans doute d'une époque où la pêche n'étant qu’une activité passagère (durant la saison creuse, de juillet à septembre), le cultivateur avait besoin, lorsqu'il allait en mer, de repères fixes traditionnellement transmis. Pour le pêcheur spécialisé, ces repères ne peuvent avoir grande valeur ; il se doit d'assouplir ses techniques de repérage, de manière à répondre plus rapidement aux déplacements réels du poisson.
Deux perceptions différentes de l'environnement marin ressortent donc, l'une liée à la pêche-agriculture et l'autre à la pêche à plein temps. La première, tout orientée vers la terre, se base sur des points de repère fixes qui finissent par ne plus avoir aucun rapport avec la localisation réelle du poisson ; le banc retranspose la notion de territoire aux limites bien définies. Cette perception se perpétue encore à Saint-Louis. La seconde s'affranchit de toute notion de territoire en asservissant les repères aux déplacements objectifs du poisson ; c'est le cas à Grand-Bourg.
2) La définition des saisons de pêche pose un problème analogue. La saison se définit par deux types de facteurs : a) présence ou absence d'un poisson, déterminant l'usage d'une technique spécifique ; b) contraintes sociales limitant ou permettant l'usage de ces techniques.
La pêche à la nasse subit tout au cours de l'année d'importantes fluctuations. Du mois d’octobre au mois de juin de l'année suivante, on voit le nombre de nasses aller en diminuant ; en décembre, une certaine rareté de poissons se fait sentir (ponte, mauvais courants) ; bien des pêcheurs délaissent en janvier la nasse pour la traîne (pêche de la dorade à la ligne) ; mais de février à juin, c'est la récolte qui enlève un bon nombre de travailleurs aux équipages ; cette diminution, faible à Grand-Bourg, atteint 40 % à Saint-Louis. Juillet marque le retour des cultivateurs vers les activités de pêche : on se remet à fabriquer des nasses. Il ressort une différence majeure entre la pêche traditionnelle et la pêche spécialisée ; l’asservissement des saisons de pêche aux rythmes agricoles s'oppose à l'asservissement des saisons à la présence réelle de poissons. L’omniprésence de la monoculture retarde ainsi l'émergence d'une pêche spécialisée.
3) Un troisième effet de la spécialisation porte sur la définition des qualités de poisson. Le terme « qualité » réfère à une classe taxonomique donnant un indice de la valeur alimentaire des poissons qui y sont inclus. Selon la couleur, on opposera les poissons blancs aux poissons rouges. Tous les poissons de rivière, la plupart de ceux qui se trouvent au voisinage immédiat de la côte et dans les z'hèbes sont des espèces blanches (brochet, mulet, orphie...). Les thons et les coulirous sont aussi rangés dans cette catégorie. La chair de ces poissons est fade ; on évite d'en donner aux malades car elle ouvre et infecte les plaies. Quant aux poissons rouges, on les trouve dans les taches, les secs ou les bancs ; leur chair est fine, épicée et recherchée ; on peut s'en nourrir en tout temps. Ces deux catégories sont d'abord classification alimentaire. Elles sont fortement présentes à l'esprit de tout acheteur marie-galantais. S'il veut vendre, le pêcheur devra tenir compte de cette prédilection et s'orienter en fonction de cette demande préférentielle.
Or, le maître senneur 1 préférera souvent la quantité à la qualité, quitte à aller vendre son poisson aux gros marchands de la Guadeloupe ou même à la Dominique. Ouvert à un marché plus vaste et impersonnel, il aura tendance à minimiser les différences de valeur alimentaire entre poissons. On voit ainsi disparaître, ou au moins s'estomper, certaines catégories qui faisaient l'objet d'un consensus général. Avec l'extension du marché où le pêcheur écoule son poisson, la catégorie, lorsqu'elle subsiste, perd son indice de valeur alimentaire.


iii. organisation du travail



L'insertion sociale du pêcheur se distingue avant tout de celle du cultivateur traditionnel par une façon de coopérer qui lui est propre. Les contraintes techniques sont fort différentes et l'exploitation des ressources naturelles ne passe pas par les mêmes exigences quant aux rapports entre les hommes qui les subissent en commun. Se dégageant progressivement de l'emprise agricole, le pêcheur en se spécialisant dans son métier voit corrélativement l'ensemble de la trame sociale qui l'encadre se transformer.

A. Dimensions du groupe de travail


L'unité socio-économique de base est le canot sur lequel est rassemblé l'équipage, en moyenne de trois hommes ; ce nombre suffit pour la plupart des engins utilisés (senne exceptée) et permet aux pêcheurs de diversifier suffisamment leurs techniques selon les saisons.
Les équipages recensés à Vieux-Fort ne dépassent jamais deux hommes. Le plus souvent, le patron armateur amène avec lui l'un de ses voisins pour aller lever quelques nasses sur le bord ou faire un peu de pêche à la ligne. Il est engagé avec lui dans une multitude de relations d'échanges : échanges de travail dans les champs, échanges de produits vivriers, échanges de services. L’équipage apparaît comme le prolongement d'une relation de voisinage à intérêts multiples ; il est le résultat fugitif d'une coopération généralisée entre deux individus, dépassant la seule activité de la pêche ; sa fluidité dépend de la multiplicité et de la diversité des tâches dans lesquelles chacun est individuellement engagé.
À Saint-Louis, les équipages sont composés en général de plus de trois hommes. Les relations au sein de l'équipage tendent à ne se polariser qu'autour d’un intérêt unique. Toutefois le cas n'est pas rare de matelots qui ne s'engagent que pour la morte-saison, comme on l'a déjà souligné, et sur les trente-deux équipages recensés sept sont formés sur une base de relations de voisinage à intérêts multiples.
À Grand-Bourg où 63 % des équipages sont constitués de trois hommes et plus, la relation de travail ne se prolonge pas au-delà du canot. Le canot devient une petite entreprise dirigée par son propriétaire qui engage les hommes dont il a besoin et ne garde que ceux qui lui donnent satisfaction.

B. Les contrats : le « règlement »


L’équipage est régi par un contrat dyadique passé entre le propriétaire d'un canot et chacun de ses matelots : le règlement. Il définit formellement les modes d'investissement et les règles de partage du poisson ou des revenus. Le règlement comporte aussi des aspects tacites fixant les rapports d'autorité à l'intérieur du groupe, les droits et devoirs de chacun de ses membres.
Tous les pêcheurs doivent payer une cotisation annuelle au bureau de l'inscription maritime 1 ; le patron armateur 2 est responsable de l'application de ce règlement comme de tout ce qui concerne la sécurité de son équipage et les techniques employées. Il donne les ordres en mer et dirige toutes les opérations ; il fixe les heures de départ et de rentrée, décide du nombre de nasses à lever et supervise les opérations de vente et de partage. Il attend d'un matelot qu'il soit soumis à ses ordres et les accomplisse avec célérité. Quant au matelot, il se doit de remettre au patron l'argent nécessaire au paiement de sa cotisation. À son entrée dans l'association, il apporte souvent des engins de pêche qui ne cesseront de lui appartenir ; il est entendu que ses nasses seront visitées aussi souvent que celles des autres. Il attend du patron que les sorties en mer soient régulières et lui assurent un revenu suffisant. En cas de maladie ou d'absence motivée, le patron devra mettre de côté le lot de son matelot et s'engager à lever ses nasses.
Il existe deux formes de règlement : au « lot » (dit encore « à la part » ou « séparé ») et « communauté ». Le plus répandu de ces contrats est le lot ou règlement séparé (99 canots sur 107). Les engins de pêche ne sont pas mis en commun ; chacun garde sa propriété individuelle. Le matelot est ainsi libre de fabriquer le nombre de nasses qu'il désire et d'augmenter par là ses profits. La moitié du poisson capturé par chaque engin appartient au propriétaire de cet engin, l'autre moitié faisant l'objet de la répartition par lots. Un patron armateur a généralement une quantité plus élevée de nasses que n'auront ses matelots ; contrôlant la levée des nasses, il vérifie également le nombre de celles que possèdent ses matelots, dont l'accroissement excessif diminuerait appréciablement sa part de bénéfices. Un individu entreprenant ne peut donc espérer pousser ses profits au maximum que s'il devient propriétaire d'une embarcation.
Après soustraction de cette première somme qui rétribue l'investissement que chacun a fait dans ses engins de pêche, l'autre moitié sera divisée en lots égaux. L'un ira au moteur et défraiera le coût de l'essence ; un autre ira au canot et rétribuera le propriétaire de l'embarcation ; enfin tous ceux qui ont participé à la pêche, y compris le patron armateur, s'il est à bord, recevront une part, chacun pour le travail accompli. Le partage se fait à la fin de chaque sortie.
Au règlement séparé s'oppose le règlement communauté dont le plus parfait exemple est la communauté saintoise mais dont nous avons trouvé la présence chez les Marie-Galantais. Les engins de pêche sont propriété commune ; chacun contribue également à leur achat et partage avec tous les autres les bénéfices. La distribution est cependant différée. Après chaque sortie l'argent est mis dans une caisse ; chacun tient un compte des sommes amassées mais la garde de la caisse appartient au patron armateur. Le partage se fait à intervalles plus ou moins longs, le plus souvent tous les mois, parfois toutes les semaines et dans le cas de la communauté saintoise, tous les ans. Ce type de règlement est lié à un certain nombre de facteurs. Le principal semble l'éloignement d'un équipage qui va pêcher assez loin de son port d'attache. Ainsi, la communauté apparaît quand les pêcheurs de Grand-Bourg décident d'aller pêcher intensivement à Vieux-Fort et à la Dominique ; l'équipage se loue une case dans un village et se met à fabriquer intensivement un grand nombre de nasses. La création de la communauté repose également sur le crédit qu'un fournisseur voudra bien accorder à un groupe car, au départ, les pêcheurs ont besoin d'une grande quantité de grillages dont ils ne pourront rembourser le coût que plus tard.
Le règlement est donc un contrat unissant des pêcheurs au propriétaire d'un canot. Séparé, il facilite la mobilité individuelle des travailleurs et leur adaptation spécifique aux contraintes de leur unité domestique. Ce type de règlement s'accorde bien à une pêche non spécialisée où le patron armateur doit compter avec une main-d'œuvre irrégulière dont les investissements en équipements sont faibles et sporadiques. À mesure que le travail se spécialise, des formes plus stables d'organisation apparaissent ; de la communauté restreinte aux membres d'une même maisonnée, on passe à la communauté généralisée réunissant, sur la seule base du travail, des groupes d'hommes apparentés ou non. L'équipage devient moins sédentaire car toute raréfaction du poisson l'amène à s'éloigner des lieux de pêche traditionnels du voisinage. Le groupe de travail se libère alors des contraintes reliées à la prépondérance agricole ; ses effectifs se stabilisent et l'effort de production devient sensiblement égal pour chacun. Mais dans la situation actuelle de Marie-Galante, en l'absence de cadres coopératifs, la pêche franchit rarement le seuil d'une professionnalisation rentable.

C. Parenté et travail


Afin d'évaluer le rôle de la parenté dans la formation des groupes de travail nous avons demandé à 82 pêcheurs les noms de ceux avec lesquels ils avaient travaillé au cours de leur vie, et les liens les unissant aux membres des équipages auxquels ils avaient participé. Un pêcheur passe, en moyenne, sur cinq ou six canots durant ses vingt-cinq années de pratique professionnelle de la pêche.


TABLEAU 1

Parenté et équipages de pêche à Marie-Galante


Village d’origine

Nombre

total

de relations

Parenté primaire

(père, frère)

Autres

relation

de parenté

Travail

Vieux-Fort

49

8

17

24

Saint-Louis

554

33

65

456

Grand-Bourg

461

33

8

420



Le tableau 1 figure, regroupées selon les villages d'origine des pêcheurs, les relations existant entre chacun des pêcheurs interrogés et les divers membres des équipages dont il a fait partie. En raison de son passage sur des canots successifs, chacun des 82 individus questionnés a noué ainsi en moyenne une quinzaine de relations. Ce tableau montre qu'à Vieux-Fort, les relations de travail fondées sur la parenté constituent 52 % du total ; le pourcentage passe à 16 % à Saint-Louis et à 9 % à Grand-Bourg. Avec la spécialisation, la pêche recrute de moins en moins ses adeptes sur une base de parenté. Lorsque décroît le rôle de la parenté, les relations les plus résistantes sont celles qui proviennent du groupe domestique ; elles forment 80 % des liens de parenté en cause à Grand-Bourg contre respectivement 48 % et 47 % à Saint-Louis et Vieux-Fort ; ceci s'explique par la disparition totale du lien affinal comme mobilisateur de travail à Grand-Bourg. En corrélation avec le degré de spécialisation, qui est le principal facteur permettant de différencier les pêcheurs de nos trois villages, on peut noter une réduction fonctionnelle du système bilatéral de parenté à la cellule nucléaire groupant sous un même toit un homme, sa femme et leurs enfants, reconnus ou non. L’organisation de la pêche devient extérieure au système de parenté et ceci se manifeste non seulement dans le fait que les parents secondaires ne sont pas utilisés mais dans la faible proportion de la participation des parents primaires.

1) Collaboration fraternelle


Il existe une nette réticence face à la collaboration fraternelle ; cette réticence freine la formation de coalitions plus stables et plus productives. La relation à intérêts multiples qui existe entre des frères s'accommode mal du règlement. Un patron armateur ne peut commander à son frère ; au moment du partage, il devra tenir compte de ses besoins réels et lui donner suffisamment pour qu'il puisse soutenir sa maisonnée, sans tenir un compte exact des investissements et du travail qu'il aura fournis, et même si la part allouée dépasse le lot qu'aurait eu un simple employé. En ce sens la relation fraternelle brouille la nature des relations établies dans l'équipage par le règlement par lots. Elle devrait s'accompagner de la communauté mais cela exigerait une participation égale de chacun des frères à l'acquisition des équipements et un même degré de spécialisation, idéal rarement atteint.
Lorsqu'ils existent, les liens de coopération fraternelle survivent rarement à l'établissement de chacun des frères dans une maisonnée indépendante : l'association se dissout lorsque chacun s'est établi dans son foyer respectif.

2) Collaboration affinale


La relation de travail entre beaux-frères disparaît progressivement à mesure que s'accroît la spécialisation. Ceci est lié à la modification qui affecte alors le lien de coopération économique entre le pêcheur et sa femme.
Le pêcheur n'est pas tenu directement à ses affinaux par son travail. Le travail de sa femme n’implique pas le sien. Celle-ci continue, après son mariage, à aller aider ses parents dans les champs mais son mari demeure extérieur à cet échange. S'il va aider ses affinaux, le pêcheur ne le fait pas sur la base des liens de parenté mais sur celle d'une réciprocité de services.
Cette dissociation entre le travail accompli par chacun des conjoints est d'autant plus claire que le pêcheur est spécialisé ; or le lien entre beaux-frères marque justement l'insertion du pêcheur dans un réseau parental plus vaste et son rôle de régularisant dans les échanges de travail a essentiellement trait aux activités agricoles et s'efface quand la part de celles-ci se réduit.
On voit ici que la pêche ne fait pas que modifier l'insertion sociale du pêcheur ; elle amène une modification des rôles à l'intérieur même de la maisonnée. La division sexuelle du travail devient beaucoup plus marquée : il n'existe plus cette complémentarité des tâches caractérisant le couple engagé dans des activités agricoles.

3) Unité domestique et travail


L'unité domestique est à la base de la formation de trois équipages à Saint-Louis et de quatre à Grand-Bourg. La constitution de l'équipage est donc généralement extérieure à la maisonnée. L'équipage réunit des individus appartenant à des foyers différents pour une tâche spécifique.
Le travail chez les pêcheurs, tout en étant soumis aux intérêts particuliers du groupe domestique, est cependant tout à fait décentralisé dans son organisation par rapport à celui-ci. La maisonnée tend à devenir une simple unité de consommation.

D. Les relations volontaires


La majorité des relations constituant l'équipage a donc été établie par le pêcheur sur une base volontaire, à l'extérieur de son système de parenté et de son unité domestique. On peut distinguer quatre types de relations : deux sont rituellement sanctionnées et deux autres plus informelles.
Le « compérage » est la relation rituellement sanctionnée, au baptême, entre le père d'un enfant et le parrain de ce dernier. Elle joue cependant un rôle marginal dans la constitution des équipages.
Les fré communion sont des camarades de même âge qui ont fait en même temps leur renonce (communion solennelle) ; selon la tradition ils se doivent amitié jusqu'à la mort. Par extension, le terme désignera les condisciples qu'une personne aura connus à l'école et continuera de fréquenter par la suite.
La relation d'amitié est à la base de la formation de la plupart des équipages ; un pêcheur compte parmi ses amis ceux avec lesquels il se réunit régulièrement au bistrot, ceux avec qui il s'entend le mieux, entente se concrétisant le plus souvent dans des échanges : les amis se paient le rhum entre eux ; si l'un ne va pas en mer, l'autre met de côté quelques poissons qu'il ira porter à sa femme ; ils s'entraideront dans la fabrication des nasses, ils iront ensemble dans les bals et fêtes. Les pêcheurs semblent former un véritable peer group, rassemblement d'égaux pratiquant le même métier et à l'intérieur duquel chacun trouve satisfaction du rôle qu'il remplit. Par cette insertion dans un ensemble plus vaste, le pêcheur facilite sa possibilité de changer de canot ; la grande instabilité des matelots s'explique par l'aisance avec laquelle, en utilisant ces liens d'amitié, ils peuvent trouver une place sur une autre embarcation. Cette mobilité ralentit le processus de différenciation sociale, interne à la strate occupationnelle, entre les propriétaires de canots et les autres. Par une menace de retrait, un matelot peut même forcer son patron à rentrer de la pêche plus tôt qu'il ne le voudrait et, de façon plus générale, à remplir les obligations liées au contrat. Le groupe d’amis est ainsi à la base d'une véritable solidarité unissant tous ceux qui pratiquent le même métier et fixant une limite supérieure au pouvoir de coercition du patron armateur sur son matelot ; en même temps, il forme un réservoir de main-d'œuvre pour les armateurs et sert à la mobilisation de groupes de travail plus étendus (senne), dépassant le simple cadre de l'équipage. On ne trouve rien de tel chez les cultivateurs de l'île.
Le dernier type de relation volontaire est celle d'« engagé » ; l'individu n'est qu'un simple employé. Le terme n'est pratiquement utilisé qu'à Grand-Bourg ; dans la bouche du patron armateur ou du maître senneur, il accentue la distance entre ces derniers et leurs matelots.
Un des effets de la spécialisation dans la pêche est de porter à son maximum la valeur des relations dites volontaires, dans un groupe de travail masculin. Ceci n'est pas sans incidence sur l'évolution du foyer du pêcheur. La genèse de sa maisonnée est plus indépendante des contraintes économiques que celle de l'agriculteur ; le concubinage ne revêt pas pour un pêcheur la même nécessité que pour le premier. Même s'il n'est ni marié, ni en concubinage, le pêcheur fait partie d'un groupe professionnel, aux limites relativement bien définies, qui lui assure du travail et comble la majorité de ses besoins tout en préservant son autonomie. Il n'en est pas de même pour le cultivateur ; ce n'est que par l'union sexuelle que ce dernier pourra accroître les superficies cultivables et augmenter la production nécessaire à la croissance de sa maisonnée ; son travail n'atteindra son plein rendement que dans cette coopération sexuelle qui l'insérera dans un réseau plus vaste de coopération affinale où le travail de l'un des conjoints implique celui de l'autre. Le travail de la pêche n'appelle pas celui de la femme, et ne le requérant pas, rend moins nécessaire l'existence d'une union, libre ou non.


iv. la pêche, fonction de transition :

du pêcheur au « maçon »



On peut, au vu de ce qui précède, parler d'une véritable sous-culture de la pêche aux Antilles françaises affectant à la fois la perception qu'un individu se fait du milieu où il vit et ses attitudes face à un milieu social agricole dont il se différencie peu à peu : modification de l'insertion de la maisonnée dans le système global, modification des rôles à l'intérieur même de la maisonnée. Mais cette spécialisation a des limites.
Ce qui frappe à Marie-Galante, c'est d'abord la faible profondeur généalogique du métier ; il n'existe que deux cas où celui-ci remontait à deux générations. On note également que seulement 14 % des fils de pêcheurs ont opté pour le métier de leur père ; plus de la moitié se sont dirigés vers la pratique de divers métiers manuels, le plus fréquent étant celui de maçon, qualificatif souvent très vague, de celui qui cherche du travail. On note également que plus de la moitié des fils de pêcheurs émigrent vers la Guadeloupe et surtout Pointe-à-Pitre, attirés qu'ils sont par la perspective d'emplois et le caractère attrayant de la ville.
La pêche permet donc en trois générations de transformer des agriculteurs en gens de métier. Elle semble urbaniser leur comportement et faciliter leur passage vers Pointe-à-Pitre ou la France. Au-delà de la simple activité de subsistance, la pêche remplit une fonction sociale beaucoup plus générale. La pêche marie-galantaise résulte des forces centrifuges amenant le cultivateur à quitter des terres trop morcelées ; en cela elle ne semble pas avoir coupé le cordon ombilical qui la relie au faciès essentiellement agricole de l'île ; elle y puise constamment de nouveaux effectifs. On peut la voir alors comme une activité de transition retardant ou facilitant le processus de mobilité sociale ; il serait sans doute intéressant de l'étudier comme mécanisme de transformation de petits cultivateurs en travailleurs salariés et urbanisés ; il faudrait approfondir les conditions objectives et les motivations initiales amenant un individu à se spécialiser dans cette activité et poussant ses enfants à se tourner vers la pratique de métiers. Ainsi apparaîtrait sans doute le rôle effectif de la pêche dans le processus de transformation sociale du paysannat antillais.
SERGE LAROSE
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   28

similaire:

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matieres

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconI. table des matières

Table des matières iconTable des matières
«L'impact du web 0 dans la Production, la Promotion, et la Consommation de Musique Live.»

Table des matières iconTable des matières
«témoignage exceptionnel de la continuité de l'installation urbaine sur plus de deux millénaires»

Table des matières iconCours de 2 heures Table des matières
«La conservation est l’ensemble des processus qui permettent de traiter un lieu ou un bien patrimonial afin de lui maintenir sa valeur...

Table des matières iconTable des matières
«le rôle du maître est de guider l'apprentissage, de fournir à l'élève des occasions d'expérimenter directement et de vérifier des...

Table des matières iconTable des matières
«l’apparence» à la «conception», a marqué le début de l’art «moderne» et celui de l’art «conceptuel». Tout art (après Duchamp) est...







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com