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Les Marie-Galantais à Pointe-à-Pitre. Quelques

problèmes posés par l'étude de la migration urbaine


Par Jean-Marc Philibert

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La migration est un lent processus qui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, commence longtemps avant le départ du migrant et finit longtemps après son arrivée. Le migrant participe en effet à deux champs sociaux, celui de son lieu d'origine et celui de son lieu de destination. C'est ainsi qu'une spécialisation professionnelle peut conduire un individu à devenir inadapté à la vie rurale. Inversement le migrant peut être freiné par les relations sociales qui le lient à son île et dont il demeure incapable de s'affranchir.
Une longue période de temps s'écoule donc entre le moment où un individu se prépare au rôle de migrant et celui où, après transplantation, il l'abandonne.
L'étude qui fait l'objet de ce chapitre a eu pour objectif d'apporter quelque lumière sur un cas particulièrement intéressant de migration campagne-ville aux Antilles : l'émigration des Marie-Galantais vers Pointe-à-Pitre. Il s'agit tout à la fois d'une migration de ruraux vers une ville et d'une migration interinsulaire, au sein d'un même ensemble politique et administratif (le département de la Guadeloupe) et entre entités nettement contrastées (la campagne de l'île de Marie-Galante et la plus grande ville de l'île voisine).
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Le Marie-Galantais débarquant à Pointe-à-Pitre n'arrive pas en terre inconnue : il demeure apparemment dans la même société, dans un univers semblable au point de vue racial, linguistique, religieux et économique.
Toutefois par-delà ces similarités les Marie-Galantais se disent différents des Guadeloupéens qui eux aussi soulignent fréquemment cette différence.
Or, si diversité il y a, ce n'est, contrairement à ce qu'on observe dans la plupart des confrontations entre des immigrants et la population où ils arrivent, que sur des points mineurs. Seul le lieu d'origine marque vraiment la coupure entre Marie-Galantais et Guadeloupéens. C'est un fait général dans les populations insulaires que l'île est un élément majeur de la formation du groupe de référence. Cela est particulièrement vrai aux Antilles où l'entité insulaire recoupe largement toutes les autres stratifications. Mais dans le cas de Marie-Galante ce facteur se présente en quelque sorte à l'état pur, souligné par la quasi-identité des autres traits (langue, race, etc.) qui souvent ailleurs interfèrent avec lui et en perturbent l'influence.
Cette migration sans changement culturel met donc en relief de façon nette ce qui tient uniquement au changement de réseau de relations et au passage de la campagne à la ville.
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Deux sortes de difficultés ont surgi au cours de cette étude : la première est l'absence de données statistiques sur la distribution et la composition des migrants en Guadeloupe. La seconde tient à ce que les différences entre urbains et ruraux ne sont pas du même ordre que celles qu'on retrouve dans la plupart des sociétés. Les agriculteurs aux Antilles ne quittent pas un milieu social fortement intégré. Au contraire, les communautés paysannes, au sein d'une économie de marché, sont généralement très floues ; il n'existe pas de groupe de descendance ; la prolétarisation d'une partie importante de la main-d’œuvre agricole et la mobilité professionnelle distinguent nettement la campagne antillaise des régions rurales traditionnelles, et cela d'autant plus que l'influence des grandes plantations est plus forte. La coupure entre la ville et la campagne est donc peu nette. Les stades d'urbanisation des migrants sont donc difficiles à saisir.

i. une région rurale de marie-galante



La population de Marie-Galante n’augmente que très lentement, malgré une très forte natalité (40 ‰ et une faible mortalité (15 ‰). De 1954 à 1962 la population non agglomérée de l'île a diminué de 9 %. Cependant, durant la même période les bourgs ont vu leur population croître de 37 %. On se trouve donc en face d'un important mouvement d'abandon des campagnes, en partie au profit des agglomérations de l'île, en partie à celui de l'émigration. En 1962, la S. O. D. E. G. évaluait à 15 ‰ le taux d'émigration annuel, ce qui est considérable.
Afin d'étudier d'un point de vue anthropologique ces émigrants, il a paru bon de choisir une région rurale, de faible dimension, région déjà étudiée quant à son organisation sociale par un autre chercheur (N. Pariseau), et de retrouver à Pointe-à-Pitre les individus qui en étaient originaires. On disposerait ainsi des tenants et des aboutissants de ces migrants, ce qui rendrait possible une certaine saisie de leurs « réseaux » d'insertion sociale.

L'étude a porté sur les migrants originaires de la zone d'Étang-Noir, dans la commune de Capesterre. Cette région représente assez bien les secteurs agricoles traditionnels de l'île. Elle n'a été que peu touchée par la réforme agraire et tous les statuts fonciers y sont représentés. Elle est aisée à cerner en raison de son exiguïté relative (89 maisonnées et 412 habitants), des caractéristiques qui l'individualisent et de ses activités sociales.
Cette région se distingue par la variété des activités et services collectifs : routes, écoles, églises, marchés du dimanche, boutiques et fêtes de section et par l'existence d'associations (équipe de football et corps de clairon). Elle semble donc posséder la plupart des éléments qui lui permettraient de retenir sa population.
Or, sur cette faible population, il y a eu au cours des quinze dernières années 117 migrants qui se sont rendus en France métropolitaine (17), dans d'autres îles antillaises (4), et surtout en Guadeloupe (60 hommes et 36 femmes). Le fait le plus notable est que cette émigration touche à peu près toutes les maisonnées. Si l'on fait abstraction de celles où ne vivent qu'un individu ou un couple âgé, l'émigration a en effet affecté 39 maisonnées sur 44, soit plus de 88 %.
À Étang-Noir les foyers abritent en général une famille nucléaire (50 % des cas), ou une famille nucléaire et quelques-uns des petits-enfants du couple (23,3 % ). Le mariage légitime est pratiquement de règle ; les chefs de maisonnée sont à peu près toujours des hommes. L'âge moyen de ceux-ci est élevé (59 ans) : le plus jeune a 39 ans et le plus âgé 77 ans. Cela reflète l'érosion considérable que l'émigration pratique sur le groupe des hommes plus jeunes.
43,4 % de ces chefs de maisonnée sont uniquement agriculteurs alors que 34,7 % unissent un métier secondaire à celui d'agriculteur. Le nombre moyen d'enfants par maisonnée est considérable (8,4 %).
85,4 % des émigrants masculins quittent l'île entre 16 et 25 ans. Les femmes tendent à émigrer plus jeunes – il existe trois fois plus de migrants féminins dans le groupe de 6 à 15 ans – ou plus âgées : il y a deux fois moins d'hommes que de femmes qui émigrent de Marie-Galante entre 25 et 35 ans.
Les émigrants possèdent tout au plus une instruction primaire. Plus de 40 % ont quitté l'école à l'âge de 13 ou 14 ans. L'absence d'école de métiers à Marie-Galante les contraint à s'engager comme apprentis chez de petits entrepreneurs. Après une année ou deux de travail intermittent vers l'âge de 16 ans ou peu après, ils partent pour Pointe-à-Pitre exercer des métiers qui n'exigent que peu de spécialisation. Toutefois, à l'arrivée, ils trouvent généralement à s'employer (85,8 %) dans le même secteur qu'à Marie-Galante. Ceci révèle leur préparation relativement bonne au type de milieu urbain dans lequel ils viennent se fixer.


ii. types de migration et types d’émigrants



Il est difficile de distinguer avec précision des types de migration nettement contrastés, tant les modalités de la migration sont variées ; on peut cependant assez aisément caractériser des cas limites entre lesquels s'établit toute une gradation.
À l'un des pôles se place la migration saisonnière. C'est le cas par exemple des agriculteurs qui vont chaque année travailler durant l'hivernage sur les plantations guadeloupéennes. À l'autre extrême, sont les lycéens qui vont achever leurs études en Guadeloupe et qui savent que leur retour à Marie-Galante est fort improbable faute de débouchés à leur niveau. Mais la majorité des migrants se situe entre ces limites. Les possibilités de travail, les relations sociales qui se font et se défont, inclinent la balance d'un côté ou de l'autre. Les deux îles sont proches ; le voyage est facile et peu onéreux. Aussi la migration prend-elle souvent la figure d'un lent processus, le va-et-vient des migrants durant parfois plusieurs années avant qu'ils ne se fixent définitivement à la Guadeloupe ou qu'ils ne réintègrent tout à fait le milieu d'origine. La description de quelques cas types permet de clarifier ce processus. Mais il faut se souvenir que, tout en ne s'affranchissant pas tout à fait d'une connotation temporelle, ces types d’émigrants ne correspondent pas réellement à autant d'étapes : le temps est, parmi d'autres facteurs, l'un des éléments (avec la préparation professionnelle, la possession de terres à Marie-Galante, le réseau familial à Pointe-à-Pitre, etc.) qui décident l'appartenance de l'immigrant à tel ou tel groupe.

A. Le nouvel arrivant


Il a quitté son île depuis peu ; il y a laissé ses parents, ses amis, ses compagnons de travail et les obligations qui accompagnaient ces relations sont encore très vivantes. Célibataire, il loge chez un frère, chez une tante ou chez un cousin. Il travaille comme maçon depuis quelques mois déjà et il a dû changer le rythme de travail souple de la campagne pour celui, plus rigide, de la ville. Il est déjà familier avec la multiplicité des services offerts par celle-ci et connaît toutes les boutiques du quartier où il habite. Après s'être trouvé pendant quelque temps devant le vide causé par l'éloignement de ses parents et de ses amis, il a finalement retrouvé quelques jeunes de son âge en provenance d'Étang-Noir et les rencontre tous les soirs. Il se sent étranger aux Guadeloupéens qui l'entourent et qui peuvent le reconnaître à sa démarche, à sa façon de s'habiller et de parler. Il en connaît peu d'ailleurs, si ce n'est des compagnons de travail et des voisins qu'il ne fréquente pas. Il retourne à Marie-Galante une ou deux fois par mois et dans certains cas il peut même demeurer membre de l'équipe de football d'Étang-Noir et continuer de participer aux matches du week-end. Il ne manque pas une occasion d'y aller, que ce soit aux jours fériés, aux fêtes de section ou aux vacances d'été. Les voyages à Marie-Galante sont un sujet longtemps débattu dans les conversations avec les amis et on commence à parler des fêtes trois mois avant qu'elles n'arrivent. Si au début, il écrivait à ses parents toutes les semaines, peu à peu le courrier se raréfie et il n'écrit plus à sa mère qu'une fois tous les quinze jours. On lui envoie presque toutes les semaines un colis de fruits et de légumes, destiné à défrayer sa pension. Il envoie lui-même de l'argent ou des vêtements à sa mère tous les mois. Pour lui, la vie à la ville est une nécessité, et il n'attend qu'une bonne occasion pour retourner chez lui. Son séjour à la ville est habituellement entrecoupé de retours de quelques mois à Marie-Galante et c'est seulement après plusieurs années qu'il aura opté pour un mode de vie urbain ou rural.

B. L'ancien arrivant


Il est en général établi à la ville depuis plus longtemps que le nouvel arrivant. Même s'il est installé de façon définitive à Pointe-à-Pitre, il a conservé des relations sociales avec sa région d'origine. Mais le plus souvent il est marié ou en concubinage avec une Marie-Galantaise ou une Guadeloupéenne. Parfois il vit seul. À Marie-Galante, ses parents sont encore vivants et bien que certains de ses frères et sœurs soient eux aussi à la Guadeloupe, la majorité de sa famille habite encore la campagne marie-galantaise. Ses amis sont surtout des Marie-Galantais, mais pas nécessairement de la même commune que lui. Il en a rencontré un certain nombre qu'il ne connaissait pas à Marie-Galante. Rien ne le distingue apparemment des Guadeloupéens mais il vit surtout parmi les Marie-Galantais de la Guadeloupe qu'il retrouve fréquemment. Après avoir changé plusieurs fois de patron il a trouvé un emploi stable depuis quelques années. Il se rend à Marie-Galante trois ou quatre fois par an à des occasions spéciales telles que la Noël, la Toussaint ou les fêtes communales. Il n’y passe plus de week-ends parce qu'il s'y ennuie trop. S'il a des enfants, il les envoie avec sa femme passer quelques semaines chez ses parents durant l'été. On lui écrit parfois et il répond volontiers. Il reçoit des colis six ou sept fois par an et de son côté il envoie à ses parents ce qu'ils lui demandent. Il les loge chez lui lorsqu’ils doivent venir à Pointe-à-Pitre et il est prêt à accueillir un de ses frères qui viendrait s'y établir. Il reconnaît les avantages de la ville mais il n'a pas oublié Marie-Galante même s'il sait qu'il n'y retournera pas.

C. Le migrant urbanisé


C’est celui qui a plus ou moins renoncé aux relations sociales qui l'unissaient à Marie-Galante. Tout son champ social étant maintenant situé à la ville, il n'est plus un immigrant. Il est marié à une Marie-Galantaise ou à une Guadeloupéenne, il a quelques enfants et il habite sa propre maison. À Marie-Galante ses parents sont morts ; plusieurs frères habitent maintenant Pointe-à-Pitre tandis que la plupart de ses sœurs sont fixées à Marie-Galante. Ses amis sont autant des Guadeloupéens que des Marie-Galantais, et d'ailleurs il ne fait plus de distinction entre les deux. Il a perdu contact avec le groupe d'âge avec lequel il avait grandi à Marie-Galante. Il possède un emploi stable, ou même il est à son compte, petit entrepreneur, artisan ou maçon. Il ne se rend plus à Marie-Galante où plus rien ne l'attache, il n'y écrit pas et il n'envoie pas de colis, pas plus qu'il n'en reçoit. Il a fait siens les modes de vie urbains et considère qu'il a amélioré son sort en venant à la ville. Toutefois, il n'a pas coupé tous ses liens avec Marie-Galante. Les liens parentaux traduisent souvent des obligations qui ne s'effacent pas facilement et les contacts avec l'île peuvent être assurés par le canal d'autres migrants de Pointe-à-Pitre : bien des oncles et des tantes partis de Marie-Galante depuis une génération acceptent d'héberger chez eux un neveu ou une nièce qu'ils connaissent à peine. Les relations sociales ainsi mises en veilleuse peuvent être ravivées et fonctionnent à nouveau lorsque le besoin s'en fait sentir.
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Les immigrants qui traversent ces diverses étapes connaissent des sorts assez différents selon leur préparation professionnelle à un travail en milieu urbain.
Les paysans forment le groupe dont le mode d'adaptation urbaine est le plus difficile à saisir, celui dont le comportement est le plus susceptible de variations parce que, selon les cas, leur manque de préparation peut être un atout ou un handicap. Venant de terminer ses études primaires, sans spécialisation aucune, le jeune de 15 à 17 ans travaille avec son père au champ paternel. Manquant d'argent liquide il décide de partir travailler à Pointe-à-Pitre. Il est prêt à accepter n'importe quel genre de travail pour demeurer à la ville, mais il est fortement soumis aux fluctuations de l'emploi et il est souvent le premier renvoyé. Encore intégré à la vie de son île, il se tient au courant de ce qui s'y passe et des emplois qui s'y créent : si une occasion se présente, il peut y retourner. C'est donc parmi ce groupe de migrants qu'on a le plus tendance à faire des va-et-vient entre la section d'origine et Pointe-à-Pitre.
Une autre orientation s'offre au jeune agriculteur : il peut devenir ouvrier agricole pour une usine de canne à sucre de la Guadeloupe. Le facteur déterminant le choix semble bien être l'âge. Les plus jeunes préfèrent consacrer du temps à l'apprentissage d'un métier et devenir ouvriers, alors que les plus âgés se dirigent plus volontiers vers les usines.
Les ouvriers sont légèrement plus âgés que les paysans, étant demeurés à Marie-Galante au moins le temps d'apprendre et de pratiquer un métier. Il ne faut toutefois pas exagérer leur spécialisation professionnelle : la plupart d'entre eux n'ont jamais été que des manœuvres travaillant pour un entrepreneur du bourg. Cela implique du moins une certaine familiarité avec le travail urbain grâce à l'apprentissage des rythmes du travail et d'un minimum de technique. Poussé à quitter l'île par le caractère saisonnier de l'emploi, ce type d'individu est plus susceptible de s'intégrer au milieu urbain que celui qui vient directement du milieu rural. Son séjour se révèle plus stable que celui du jeune agriculteur : après avoir expérimenté les conditions d'emploi à Marie-Galante, il sait que la ville demeure sa seule chance de mobilité sociale.
Les fils de pêcheurs continuent rarement de pratiquer le métier de leur père. Comme aucun patrimoine transmissible ne les attache à leur maisonnée d'origine (contrairement à la terre qui retient les paysans), ce sont des individus qui possèdent une grande mobilité. Ayant, semble-t-il, un niveau d'instruction supérieur à celui des fils d'agriculteurs, ils migrent presque tous et se dirigent vers la France où ils deviennent fonctionnaires ou ouvriers spécialisés.

iii. les causes de la migration urbaine



Plus de la moitié des émigrants attribuent leur départ à des raisons économiques : manque de travail, salaires insuffisants et irréguliers, absence de sécurité sociale. Les autres se répartissent à égalité entre ceux qui partent poursuivre leurs études secondaires au-delà de ce qui est offert à Marie-Galante, et ceux qui le font pour des raisons familiales.
Cependant le phénomène migratoire touche les maisonnées d'Étang-Noir indépendamment, semble-t-il, de leur statut économique. On assiste en fait à une désaffection généralisée des jeunes gens envers l'agriculture au profit d'un travail qui assure des rentrées régulières d'argent liquide. Plus que leurs aînés les jeunes d'Étang-Noir adoptent des schèmes de consommation qui s'accommodent mal d'une économie de subsistance.
L'influence accrue de la métropole et les changements qui en découlent dévalorisent les comportements traditionnels au profit d'un nouveau mode de vie. Les biens de consommation, la voiture, la maison, la façon de se vêtir, tout autant que le langage et l'aspiration à l'instruction reflètent largement cette influence. L'urbanisation de la société, et surtout son pôle principal, Pointe-à-Pitre, fait espérer la satisfaction de ces nouveaux besoins. Le mode de vie qu'assurait aux Marie-Galantais une économie de subsistance complétée par quelques salaires agricoles ne suffit plus.
Au-delà d'un fond de surpression démographique, l'émigration trouve donc ses causes dans le changement général d'une société. C'est cette transformation qui pousse à l'abandon de la vie rurale. Ce n'est, par contre, que l'absence de débouchés urbains à Marie-Galante qui conduit à l'abandon de l'île.

iv. le processus de migration



Le lieu de résidence à l'arrivée en ville n'est pas laissé au hasard. Tous les migrants interviewés savaient avant leur départ où ils logeraient. L’histoire du domicile du migrant peut se décrire en trois étapes. La première, l'arrivée à la ville, est celle de la dépendance. La personne qui accueille le migrant doit en quelque sorte le socialiser, l'adapter au milieu urbain, et ceci se fait habituellement à travers le réseau des liens de parenté. Le premier domicile est donc généralement celui d'un parent ou d'un ami assez proche auquel on a écrit avant de venir. C'est seulement dans 12,8 % des cas que le migrant a vécu seul dans une case. Si l'on ne tient pas compte de ceux (20 %) qui se sont fixés définitivement à leur première adresse, la résidence initiale dure en moyenne deux ans.
Le deuxième temps est celui de l'indépendance. Les migrants tendent à vivre seuls ou avec un ami, une épouse ou une concubine. La durée de cette seconde résidence a été de 21,5 mois dans l'échantillon d'Étang-Noir.
Le troisième temps est celui de la stabilisation. On habite alors surtout avec un de ses frères et sœurs ou avec un conjoint (30,7 % des cas). 15,3 % des migrants vont changer d'adresse une quatrième fois et cette fois-ci ils résident avec un conjoint dans 66,6 % des cas.
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L'histoire de l'évolution de l'emploi des migrants donne elle aussi l'image d'un mouvement migratoire très intégré : la très grande majorité des travailleurs était déjà assurée d'un emploi avant de quitter Marie-Galante. Cet emploi leur avait été procuré par un parent (frère, oncle, cousin), ou par un ami de leur famille.
La durée moyenne des emplois parmi les individus du groupe étudié a été 38,6 mois. La durée moyenne du premier emploi, celle qui importe pour juger de la qualité de leur adaptation économique à l'arrivée, a été de 45,5 mois. Toutefois ces données, tirées d'un échantillon d'individus assez jeunes, demandent quelques ajustements. D'une part, la jeunesse des immigrants implique une certaine mobilité mais d'autre part, la moyenne est rehaussée par le fait que 20 % des migrants sont toujours demeurés dans le premier emploi qu'ils ont occupé. Si on fait abstraction de ces individus, la moyenne tombe à 14,8 mois, ce qui reflète mieux une certaine instabilité de l'embauche dans les métiers du bâtiment et le caractère saisonnier de l'emploi agricole.
Le second emploi est plus stable et a duré en moyenne 42,8 mois. Cette stabilisation apparaît également de façon fort nette dans le fait que seulement 30 % des individus de l'échantillon ont connu un troisième emploi et 12,5 %, un quatrième.

v. migration et relations interpersonnelles




A. Les parents


Le cercle de fréquentation s'appuie largement sur la famille et en particulier sur les frères et sœurs. C'est à ces derniers que sont consacrées les visites les plus nombreuses (40,7 %), comme partout ailleurs aux Antilles. Viennent ensuite les cousins (33,3 % des visites enregistrées). Les consanguins appartenant à la même génération que le sujet dominent donc largement dans son cercle de fréquentation.
B. Les amis


Les voisins marie-galantais d'un immigrant sont souvent ses amis et vice versa. Les Marie-Galantais provenant de sections avoisinantes de la campagne et qui se retrouvent en ville pratiquent entre eux un type de relations de voisinage qu'ils n'ont pas avec leur entourage guadeloupéen. Les hommes s'assemblent le soir dans la maison ou devant l'atelier de l'un d'entre eux et causent pendant plusieurs heures. Les femmes se rendent des visites durant la journée et pratiquent certaines formes d'entraide : on se prête de la glace, on garde les enfants de la voisine, on lui rapporte quelque chose du marché. Les immigrants qui n'habitent pas un quartier où sont réunis beaucoup d'originaires d'Étang-Noir sont beaucoup plus isolés.
Les nouveaux venus recrutent essentiellement leurs amis parmi les gens qu'ils connaissaient avant leur départ, ce qui se ramène dans la plupart des cas aux individus de leur section ou des sections avoisinantes. Au début du séjour on se sent trop différent des Guadeloupéens, on se méfie trop d'eux pour s'associer librement avec eux ; on a peur d'être volé ou de se faire jeter un sort et pendant quelques semaines on refuse même de parler aux voisins. C'est durant cette période qu'on prend contact avec les individus de son groupe d'âge, y compris ceux qu'on ne fréquentait pas à Marie-Galante. Après quelque temps le cercle s'élargit, il est moins dominé par les amitiés et les relations de voisinage contractées à Marie-Galante. La distance face aux Guadeloupéens s'estompe.
C'est alors qu'on commence à élargir son cercle de fréquentation. Jusque-là les nouveaux venus se retrouvaient surtout dans les rues. Maintenant on va chez l'un ou l'autre prendre un verre, jouer à la belote ou aux dominos. On adopte une boutique qu'on fréquentera, et peu à peu des groupes, des cliques au sens sociologique du terme, se constituent. Des relations privilégiées se nouent entre quelques individus qui, chacun pour son compte, développent ainsi un cercle plus large de relations parmi les Marie-Galantais, comme parmi les Guadeloupéens.

C. Les associations


Il n'existe aucune organisation marie-galantaise à Pointe-à-Pitre. La migration n'a pas donné lieu à la formation d'associations ou d'amicales. Le sentiment d'appartenance à un groupement au sein de la population de Pointe-à-Pitre n'est ressenti que de façon vague et diffuse, par opposition aux Guadeloupéens ou aux autres groupes sans révéler une communauté d'intérêts suffisante pour déboucher sur la formation d'associations. On peut dire que c'est à l'arrivée du bateau en provenance de Marie-Galante, trois fois par semaine, que s'offre la seule occasion de rencontre entre immigrants qui ne sont ni parents ni amis. On retrouve ainsi au niveau des émigrants la même atomisation que celle qui a été notée dans plusieurs autres enquêtes.


D. Relations personnelles avec Marie-Galante


Les contacts que les migrants marie-galantais ont conservés avec leur île d'origine sont nombreux : en 1967, 22 000 personnes firent le voyage entre Marie-Galante et la Guadeloupe par le bateau Delgres et 12 000 par avion.
La majorité des émigrants retourne à Marie-Galante de une à quatre fois par année. 21,4 % y vont tous les mois et un même pourcentage tous les trois mois. La fréquence des voyages à Marie-Galante est à peu près inversement proportionnelle à l'ancienneté de la première arrivée à Pointe-à-Pitre. La corrélation n'est pourtant pas très forte car la durée de la résidence en ville n'est qu'un indice d'urbanisation parmi d'autres. Certains migrants seront plus intégrés à la ville après deux ans que d'autres qui ont passé toute leur vie à Pointe-à-Pitre. Certains vivent en effet une véritable « encapsulation » telle qu'a pu la décrire P. Mayer (1963) : toujours entourés de Marie-Galantais, conservant des liens sociaux importants à Marie-Galante (possession de terres, parents élevés par leur mère, enfants envoyés en vacances chez leurs grands-parents, visites fréquentes d'un côté comme de l'autre, échanges économiques), demeurant en ville dans un milieu marie-galantais, ils ne sont pas prêts à abandonner ce qui les lie socialement et culturellement à Marie-Galante et ils demeurent des immigrants.
Même en dehors de ces cas les occasions de voyage à Marie-Galante sont multiples. Nombreux sont ceux qui vont y passer un week-end ou quelques jours durant la semaine ; d'autres ne s'y rendent que pour des circonstances spécifiques. La Noël, les fêtes de section ou de commune et la période des vacances d'été constituent les principales raisons d'entreprendre le voyage. Si on assiste peu en général aux baptêmes et aux renonces, le mariage d'un frère ou d'une sœur, d'un cousin ou d'un ami représente une occasion de voyager. Il en va de même pour les décès, obligation à laquelle on ne peut se soustraire sans s'attirer la rancœur de la famille.
Le séjour à Marie-Galante varie selon la raison du voyage. On y passe quelques jours à la Noël et de deux à quatre semaines pour les vacances d'été, mais seulement un jour ou deux pour un mariage ou un décès. Les émigrants habitent alors chez leurs parents, ou sinon chez un de leurs frères et sœurs.
De leur côté, les Marie-Galantais sont également nombreux à se rendre à Pointe-à-Pitre, et pour de multiples raisons. La mère, les frères et sœurs et les amis sont les visiteurs les plus assidus. Dans 90 % des cas, les visites ne durent que quelques jours. On échange également des lettres entre les deux îles : 20,6 % des migrants disent écrire toutes les semaines à Marie-Galante et 17,2 % tous les quinze jours.
Aux visites et aux lettres s'ajoutent divers échanges économiques. Lorsque les émigrants se rendent à Marie-Galante pour la Noël et pour la Fête des mères, ils apportent avec eux un réveille-matin, une robe, une paire de chaussures... Par ailleurs, lorsqu'on « monte à Marie-Galante » pour quelque raison que ce soit, on offre généralement quelque chose dont la valeur dépend de la durée du séjour et des frais que l'on occasionne. Ce sont en général des vêtements, de la nourriture, faute de quoi on donne un peu d'argent. Les émigrants qui ont laissé des enfants à la charge de leurs parents paient souvent une pension mensuelle de 30 francs environ : les enfants, en vacances chez leurs grands-parents, apportent de la nourriture et de quoi couvrir leurs frais de subsistance. Lorsque les parents viennent à Pointe-à-Pitre, on leur offre également quelque chose si un peu d'argent est disponible.
Il existe aussi un échange plus systématique de produits entre les deux îles, par lequel les migrants envoient à Marie-Galante des produits alimentaires ou manufacturés qui coûtent moins cher à la ville pour recevoir en retour des produits vivriers en provenance du jardin de leurs parents (farine de manioc, divers pois, canne à sucre, patates douces, ignames, aubergines, cives, concombres... ). Les nombreuses personnes qui voyagent par bateau entre les deux îles transportent sans frais les colis que l'on veut envoyer. Du côté du migrant, il s'agit de connaître une personne de confiance partant pour Marie-Galante qui ira porter le colis au destinataire le jour même et lui transmettre en même temps les vœux de l'envoyeur et ses dernières nouvelles. À Pointe-à-Pitre, au sein des groupes, des cliques, des immigrants, chacun sait qui doit partir, quand, et pour peu qu'on connaisse suffisamment la personne, on lui remet la veille de son départ ce qu'elle devra transporter. Ceci est à charge de revanche et personne ne refuse d'emporter un colis de plus. Il en va de même dans l'autre sens. On écrit à Pointe-à-Pitre pour dire au migrant qu'on lui enverra un paquet à telle date et celui-ci se présente à l'arrivée du Delgres pour le recevoir de la main d'un autre migrant, d'un membre de sa famille ou d'un voisin de ses parents qui vient en visite à Pointe-à-Pitre. Tous ces contacts créent un tissu serré de relations sociales entre les deux îles auxquelles il n'est pas facile de se soustraire. Cela se manifeste dans les nombreuses obligations que les migrants ont conservées envers les gens demeurés à Marie-Galante.
La densité du tissu social est telle qu'elle permet aux individus demeurés à Étang-Noir d'exercer un certain contrôle sur ceux des leurs qui ont émigré vers Pointe-à-Pitre.
Par le truchement des commérages de la campagne, on saura si un individu n'envoie pas d'argent à sa mère qui en a besoin, s'il a refusé d'accueillir son frère chez lui ou s'il vient de se brouiller avec un de ses parents. Lui-même apprendra par un ami qui revient de Marie-Galante ce que l'on raconte sur son compte. Les migrants établis à la ville n'échappent donc pas à cette forme importante de contrôle social de la campagne qu'est le commérage.

vi. regards sur l’organisation sociale

de la migration



Au terme d'une étude aussi parcellaire, il serait vain de prétendre dégager des conclusions absolues. Mais on peut dès maintenant saisir un certain nombre de particularités de cette migration, qui tiennent aux conditions propres au départ et à l'accueil des émigrants.
Par rapport à ce que connaissent bien d'autres migrants, et notamment les Africains qui migrent des campagnes vers les villes, l'effort d'adaptation requis des Marie-Galantais à Pointe-à-Pitre est mineur. Le continuum rural-urbain est ici tellement progressif que, sous bien des rapports, une véritable transition est assurée et la transformation devient fort peu traumatisante.
Toutefois, cette aisance relative ne tient pas uniquement à la proximité géographique et culturelle des points de départ et d'arrivée. Même alors, l'émigration se traduit par un certain nombre de ruptures et par des modifications de rôles. Et la transition peut se faire d'une façon plus ou moins onéreuse, selon les moyens qui s'offrent à l'immigrant de passer d'un champ social, celui de son lieu d'origine, à un autre, celui de son lieu d'arrivée.
Pour analyser ce passage et les mécanismes qui assurent la transition, il ne semblerait pas approprié d'utiliser ici des modèles qui ont été proposés à partir des cas africains pour concilier la dualité des rôles des migrants (modèle alternatif, modèle situationnel) ; envisager un continuum semble plus proche de la réalité. On sait que, selon l'activité sociale envisagée, les différences entre ruraux et urbains ont des ampleurs fort variables : l'écart que l'immigrant doit combler n'est pas le même en tous domaines. C'est dans les relations « structurées », comme celles qui interviennent dans le travail, que la marge entre les diverses façons possibles d'agir est la plus réduite. Par contre une des différences essentielles entre vie rurale et vie urbaine est la possibilité, au moins théorique, qu'a le migrant de s'associer avec qui il veut et de se donner un nouveau champ social, à l'intérieur des nouvelles limitations imposées par la race, la religion, l'âge, la classe sociale, etc. Mais ce changement est difficile à saisir, une des difficultés présentées par l'étude des Marie-Galantais à la ville étant justement l'absence d'organisations : il n'existe pas d'associations générales des Marie-Galantais à Pointe-à-Pitre, non plus que d'associations religieuses ou sportives ou de caisses d'entraide. On note bien une multitude de groupes, de cliques, mais ils demeurent d'une activité assez limitée et très localisée. Cette absence est elle-même un signe : sans doute les Marie-Galantais, pris dans leur ensemble, n'ont-ils aucun intérêt à défendre en commun, donc aucune opposition globale face à la société guadeloupéenne. Et cela prélude de façon positive à leur intégration.
Mais cette carence apparente de groupes organisés ne doit pas nous masquer qu'il existe un dispositif d'accueil qui n'est pas simplement une poussière de parents ou d'amis immédiats. Difficile à définir, fluide par sa nature même, ce dispositif correspond à ce qu'on peut nommer un « groupe transitoire de référence ». Véritable « sas » dans le passage d'un milieu à un autre, le groupe transitoire de référence n’est pas un groupe au sens sociologique du terme, puisqu'il ne possède pas de frontières bien définies ; il s'agit plutôt d'une catégorie d'individus, formée par ceux des Marie-Galantais qui, établis à Pointe-à-Pitre, acceptent de fournir aux nouveaux arrivants un foyer d'identification et qui leur apportent support moral et aide technique. Chaque immigrant ne possède que quelques parents, amis et connaissances propres, et il est difficile d'additionner tous ces champs sociaux pour en découvrir l'étendue. Mais la notion d'un « ensemble », presque au sens mathématique du terme, permet de les regrouper et de montrer leur fonction de tampon entre les deux univers sociaux. Ne sont pas inclus dans cet ensemble tous les Marie-Galantais de Pointe-à-Pitre, mais seulement ceux qui sont en relations actives à la fois dans le champ social de la ville et dans celui de Marie-Galante, ce qui exclut la plupart des migrants urbanisés et des nouveaux arrivants qui ne participent les uns et les autres qu'à un seul champ social. Seuls les anciens arrivants possèdent suffisamment de liens avec Marie-Galante pour se trouver dans l'obligation d'aider les nouveaux venus tout en étant implantés dans le système urbain d'une manière qui leur permet de le faire efficacement.
Poussant plus loin l'analyse on s'aperçoit que cet ensemble peut être fragmenté en sous-ensembles qui varient selon les caractéristiques de leurs participants : âge, quartier d'origine, durée de résidence à la Guadeloupe, strate sociale, métier, etc. Mais, faisant éclater le groupe transitoire de référence, ces sous-ensembles sont à leur tour autant de sous-ensembles sociaux qui dépassent le groupe marie-galantais pour s'étendre à toute la société urbaine. En effet, les migrants établis à la ville depuis quelque temps sont reliés, au sein de ces sous-ensembles, à des individus appartenant à d'autres groupes ethniques (Guadeloupéens, Blancs métropolitains ou créoles, Martiniquais, Désiradiens, etc.) et à d'autres strates sociales.
C'est ainsi, à travers une série de relations qui en se modifiant traduisent les changements de son statut, que l'immigrant est conduit peu à peu vers la place qu'il occupera dans la société guadeloupéenne.
JEAN-MARC PHILIBERT
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