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III




Organisation sociale


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Les Blancs créoles de la Martinique


Par Édith Beaudoux-Kovats et Jean Benoist


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Parmi les nombreuses ruptures qui caractérisent l'histoire sociale des Antilles, la fin de l'esclavage a été l'une des plus radicales. Ébranlant dans ses fondements la société sur laquelle s'appuyaient la vie économique et l'organisation sociale des îles, elle a remis en cause les relations entre les groupes humains qui participaient à cette société. Cependant, avec un recul d'un siècle et demi, on est frappé de voir combien les conséquences de ce remaniement sont différentes selon les îles. Dans certaines, telle Haïti, l'éclatement s'est accompagné de soubresauts politiques et s'est parachevé dans une indépendance politique et dans la disparition presque totale des structures antérieures, tandis que dans d'autres, à l'opposé, il semble que ce grand bouleversement ait été en quelque sorte amorti, voire annulé et que, par-delà des aménagements qui sont plus les corollaires des changements techniques que de vrais mouvements sociaux, la structure ancienne se soit remise en place. Mais cela s'est fait le plus souvent par-delà une rupture dans la continuité des groupes humains en présence, et ce sont rarement les descendants des anciens planteurs de l'époque esclavagiste qui détiennent de nos jours le pouvoir économique ; la place qu'ils avaient perdue au XIXe siècle a été occupée par d'autres, venus avec des capitaux extérieurs devant lesquels ils ont dû s'incliner, tandis que leur main-d'œuvre, malgré diverses contraintes légales destinées à la stabiliser, a connu elle aussi un certain renouvellement.
À la Martinique, cependant, plus que la rupture, c'est la continuité qui frappe l'observateur. Continuité des structures agraires et des modes de faire-valoir, continuité du petit groupe humain qui maintient ces structures et auquel est consacré ce chapitre. Les Blancs créoles qui possédaient et géraient les exploitations sucrières aux XVIIe et XVIIIe siècles conservent en effet largement de nos jours le contrôle des terres et des usines à sucre. La part minime du capital étranger à l'île, et au sein de l'île du capital étranger à leur groupe, dans la grande propriété sucrière et dans les usines, est l'un des signes majeurs de cette continuité. La comparaison de la Martinique avec la Guadeloupe met bien en relief cette particularité de la Martinique et le rôle ambigu des Blancs créoles qui dépasse largement leurs fonctions économiques.
Deux points essentiels de son évolution sociale et de son histoire distinguent en effet la Martinique de la Guadeloupe : au moment de la Révolution française, la Guadeloupe n'a pas été longuement occupée par les Anglais ; aussi le mouvement révolutionnaire de l'époque a-t-il eu une emprise plus profonde et l'élite sociale blanche en a été en grande partie éliminée. Plus tard, en 1848, à la libération des esclaves, les planteurs blancs, déjà fort affaiblis, n'ont pas montré la même cohésion que leurs homologues de la Martinique et leurs propriétés ont donc été morcelées ou vendues à des sociétés métropolitaines.
Simultanément le développement social et économique plus rapide de la Martinique a permis l'expansion d'une bourgeoisie de couleur assez importante, alors qu'à la Guadeloupe la bourgeoisie mulâtre traditionnelle demeurait réduite ; la bourgeoisie de couleur guadeloupéenne est récente, peu nombreuse et formée essentiellement de membres des professions libérales.
Les Métropolitains, quant à eux, sont nombreux dans l'une et l'autre île. Ils n'entretiennent pas avec la population de couleur les rapports de type personnalisé qui subsistent à la Martinique du fait des Créoles. Face à eux la population peut donc mieux prendre conscience de sa condition et préciser des revendications qui sont souvent orientées contre le pouvoir de la métropole. Mais à la Guadeloupe, où n'existe pas le groupe des Blancs créoles, personne ne joue le rôle de tampon qu'ils exercent entre le peuple martiniquais et la métropole.
Les capitaux et les terres, détenus à la Martinique par les Blancs créoles, appartiennent, en Guadeloupe, à des sociétés étrangères à l’île ou à des individus, Blancs d'origine européenne ou martiniquaise, récemment fixés dans l'île et perçus comme étrangers à elle. Une véritable situation coloniale est ainsi créée, alors qu’à la Martinique, bien qu'on sache que les Créoles incarnent un régime économique qu'on désire changer, on ne peut pas les renier entièrement car les Créoles aussi sont des Martiniquais et sont perçus comme tels. Le contraste est frappant entre les positions de ceux qui, à la Guadeloupe, veulent remettre en question un régime économique colonial et ceux qui, par des réformes ou par des voies plus radicales, veulent transformer la Martinique. Les premiers tendent à adopter les schèmes d'analyse des mouvements révolutionnaires du tiers monde, alors que, ainsi que nous le disait l'un des représentants actifs des seconds : « Nous ne voulons pas chasser les Békés, car ils sont ici chez eux. Mais nous voulons les remettre à leur place. »
Minorité économiquement dominante, les Blancs créoles sont donc par leur rôle et leur pouvoir une véritable majorité sociologique. Cependant il ne s'agit pas d'un groupe figé qui, d'ailleurs, aurait payé sa rigidité en disparaissant lors des transformations économiques et techniques du siècle qui vient de s'écouler. Cette survie n'est pas due non plus qu'à des facteurs extérieurs ; le groupe a fait preuve d'un double souci qui a assuré sa permanence : maintenir ce qui pouvait demeurer stable et s'adapter aux changements qu'il ne pouvait contrôler.
Selon le point de vue de l'observateur, le groupe blanc créole apparaît comme unitaire ou stratifié, cohérent ou diversifié, et cela traduit cet équilibre dynamique entre les tendances centrifuges inhérentes à toute société et une cohésion fonctionnelle nécessaire face au monde environnant. Ses tensions internes n'ont jamais abouti à l'éclatement du groupe, tandis que plus la menace extérieure est devenue forte, plus les mécanismes compensateurs sociaux, symboliques ou même rituels, sont devenus actifs.
Les mécanismes qui ont ainsi permis à un nombre réduit de familles de maintenir leur contrôle et de conserver une cohésion telle que ne puisse s'ouvrir aucune brèche suffisante pour le détruire méritent une attention toute particulière. Car c'est largement en référence ou en opposition à ce groupe que s'est construite la société martiniquaise et que s'expliquent nombre de ses tensions, de ses succès et de ses incertitudes.
***
Le groupe des Blancs créoles se compose d'individus de race blanche dont la famille a habité la Martinique depuis plusieurs générations ou bien appartiennent à la première génération d'émigrés de l'île. Telle est la définition classique du groupe, celle que ses membres donnent eux-mêmes, en mettant plus ou moins l'accent sur l'ancienneté de la famille : certaines familles installées à la Martinique depuis déjà deux ou trois générations sont encore considérées comme « nouvelles venues ». Presque en totalité d'origine française, les Créoles comptent néanmoins quelques familles originaires d'autres pays européens mais, si la famille est ancienne, cette distinction est à peine consciente et n'a pas de conséquences.
Le terme « famille » mérite quelques précisions. On désigne sous ce nom, chez les Blancs créoles, le groupe de descendance unilatérale par lequel se transmet le patronyme. Il s'agit donc en fait d'un lignage, défini généralement par une bonne connaissance généalogique ; le patronyme, transmis par voie patrilinéaire est le signe d'appartenance à ce lignage. L'importance du patronyme est bien marquée par le fait que si, comme ce fut le cas aux XVIIe et XVIIIe siècles, plusieurs enfants prennent des noms différents (« noms de branche »), ils se placent automatiquement à l'origine d'un nouveau lignage. C'est donc au sens de lignage que nous emploierons par la suite le terme de famille, en suivant l'usage local.
Il existe actuellement 150 patronymes chez les Créoles de l'île, certains représentés seulement par une ou deux familles nucléaires, alors que d'autres comptent plus de cent individus répartis en un grand nombre de branches familiales de fortune inégale, 16 patronymes rassemblant 50 % de la population créole de l'île. De ces 150 familles patronymiques : a) 28 sont arrivées avant 1713 et représentent 39 % de la population créole totale ; b) 37 sont arrivées entre 1713 et 1789 et représentent 22 % de la population créole totale ; c) les familles arrivées au XIXe siècle représentent 35 % de cette population ; d) et les familles de première ou deuxième génération, 4 % seulement.
Recensée directement lors de cette étude, la population blanche créole de l'île (y compris les individus qui font leurs études en France ou ailleurs mais n’y sont pas définitivement fixés) totalise 2 339 individus, se répartissant ainsi : a) moins de 25 ans : 1212 (643 garçons et 569 filles) ; b) de 25 à 50 ans : 758 (396 hommes et 362 femmes) ; c) plus de 50 ans 369 (173 hommes et 196 femmes).
Elle se distribue comme suit : Fort-de-France : 1309 communes rurales : 913 ; étudiants en France : 117.
Les émigrants, fixés principalement en France et à la Guadeloupe mais aussi en Guyane française, à Porto Rico, aux États-Unis et au Canada, sont approximativement au nombre de 1560 si l'on ne tient compte que des plus de 25 ans, nombre qui double si on y ajoute leurs enfants.
Il est intéressant de noter que les Blancs créoles auxquels on demande d'estimer le nombre d'individus de leur propre groupe donnent des réponses assez variables, oscillant entre des extrêmes de 2000 et de 5000, le nombre le plus fréquemment avancé étant 3500. Il y a donc de leur part une nette surestimation de leur importance numérique, ce qui pourrait traduire leur conception de leur valeur et du rôle qu'ils jouent.
Il est difficile d'établir la répartition professionnelle des Blancs créoles de la Martinique car un même individu peut mener de front plusieurs activités dans différents secteurs. Les chiffres suivants ne représentent donc qu'une indication : a) secteur primaire 142 ; b) secteur secondaire : 73 ; c) secteur tertiaire : 374 d) professions libérales, religieux : 47. Cent cinquante-trois individus sont patrons et propriétaires ; 217 appartiennent aux cadres supérieurs et moyens et 88 occupent des postes subalternes.
La définition que les membres du groupe donnent d'eux-mêmes, l'acceptation très lente des apports nouveaux qui contraste avec le processus observé dans d'autres pays du Nouveau Monde 1, sont peut-être consécutives à la situation insulaire. Enserrés depuis des générations dans une île exiguë, souvent assez isolés du monde extérieur, luttant contre les exigences économiques de la métropole, contre les pouvoirs de ses représentants, observant avec méfiance la « montée » d'une bourgeoisie de couleur, les Blancs créoles ont facilement développé un fort sentiment d'identification à leur groupe et un mode de vie autarcique. Exiguïté de l'île favorisant le rapprochement des individus et facilitant un fort contrôle social, isolement relatif freinant une évolution rapide et rendant aisée la conservation de valeurs traditionnelles, ce sont là des facteurs écologiques qui ont une importance capitale pour la vie du groupe et dont nous retrouvons l'influence à tous les niveaux. Les Créoles se définissent eux-mêmes comme les descendants des propriétaires esclavagistes et se situent un peu au-dessus des autres puisqu'ils ont été les maîtres. Ils ont le sentiment d'appartenir à une caste fermée qui a toujours eu la direction économique de l'île. « C'est nous qui avons créé ce pays, qui en avons fait ce qu'il est. Même maintenant, c'est nous qui faisons marcher l'industrie, qui nous occupons des terres 2, même si c'est souvent peu rentable. Les Noirs n'en veulent pas, ils ne pensent qu'à être fonctionnaires. Si nous devions quitter l'île, elle régresserait de cinquante ans, du point de vue économique. »
Cette situation à part est illustrée par la façon dont les Créoles décrivent avec une remarquable identité de vue la structure sociale martiniquaise. Selon eux le principal critère de différenciation sociale est la race qui sépare la société en deux : d'un côté, il y a les Blancs, de l'autre, les Mulâtres et les Noirs. Ce sont deux groupes bien distincts qui ne se fréquentent pas, sauf pour des relations d'affaires ou parfois des relations de camaraderie, mais entre hommes seulement.
Cette division est ensuite nuancée par la fortune. On distingue donc les classes suivantes : d'abord les Créoles, puis une « aristocratie » mulâtre composée de gens riches ou instruits qui ne se fréquentent qu'entre eux, une troisième classe, celle des gens de couleur aisés, la petite bourgeoisie, enfin la masse de la population formée d'ouvriers urbains et agricoles.
La plupart des informateurs ont insisté sur le fait que bien que les Créoles forment encore une catégorie à part, cette division était beaucoup plus rigoureuse dix ou vingt ans auparavant. Actuellement, disent-ils, il est fréquent que de « grands Mulâtres » côtoient des familles créoles ; ils sont même invités aux enterrements 1. Un petit nombre de nos informateurs a songé au groupe des Métropolitains qui représente quelques milliers de personnes. On s'y intéresse en général assez peu mais les fonctionnaires les plus haut placés fréquentent couramment l'élite créole de l'île.
L'étranger qui arrive à la Martinique est immédiatement sensible à cet aspect d'entité presque impénétrable des Créoles et aussi au fait qu'on peut soit rester indéfiniment et totalement en dehors du groupe, soit, au contraire, être complètement happé par lui.

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