8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire







télécharger 245.66 Kb.
titre8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire
page1/5
date de publication22.10.2016
taille245.66 Kb.
typeBibliographie
a.21-bal.com > histoire > Bibliographie
  1   2   3   4   5
237. Histoire interne du français (Europe): lexique et formation des mots / Interne Sprachgeschichte des Französischen (Europa): Wortschatz und Wortbildung
1. Difficultés de structuration du vocabulaire

2. Nombre et fréquence d’usage des mots français

3. Les origines du vocabulaire français

4. Les mécanismes de transformation lexicale dans l’histoire du français

5. L’interprétation onomasiologique de l’histoire du vocabulaire français

6. Aspects diasystématiques et évaluatifs

7. Perspectives

8. Bibliographie
1. Difficultés de structuration du vocabulaire

Le vocabulaire d’une langue répertorie l’intégralité du savoir partagé d’une communauté de locuteurs. Son évolution montre mieux que toute autre source les transformations mentales et comportementales d’une société, sa différenciation, sa créativité et ses prouesses intellectuelles (cf. infra 4.1.1.). En revanche, il est exceptionnellement difficile sinon impossible de structurer la nature d’un tel vocabulaire d’un point de vue fonctionnel ou typologique. Tous les mots lexicaux d’une même catégorie grammaticale − dans les langues indoeuropéeenes les quatre catégories des noms, verbes, adjectifs et adverbes − partagent essentiellement les mêmes fonctions grammaticales et ne peuvent pas être hiérarchisés les uns par rapport aux autres. Le lexique s’oppose donc radicalement à la phonétique / phonologie et à la grammaire, qui disposent d’un nombre réduit de formes dont les fonctionnalités peuvent être décrites en termes de structure ou d’oppositions fonctionnelles. Seule la formation des mots introduit par la récurrence de ses mécanismes un élément systémique, ce qui la place à mi-chemin entre le lexique et la grammaire; étant donné la forte variabilité de l’inférence sémantique opérée par la dérivation et la composition, il est néanmoins plus cohérent de traiter la formation des mots parmi les mécanismes lexicologiques plutôt que comme élément de la grammaire: chaque dérivé connaît sa propre histoire sémantique et son propre ancrage diasystématique et syntagmatique, même s’il s’inscrit dans un type de formation fréquent et transparent dans le décodage.

La description globale du lexique d’une langue, comme le français, suppose avant tout l’inventaire de dizaines de milliers de formes, chargées de polysémies et de liens valentiels et phraséologiques; l’historique d’un tel lexique demande l’observation de cette quantité de formes à travers mille ou deux mille ans d’histoire; l’identification de particularités typologiques enfin suppose la comparaison du français avec d’autres langues romanes ou non-romanes et des études analogues pour celles-ci (cf. les paramètres d’un traitement typologique du vocabulaire de Koch 2001, dans une optique essentiellement onomasiologique).

Il est vrai que les langues romanes possèdent cette particularité, mise en avant tout au long de ce manuel, de permettre au moins en principe une description générale de leur vocabulaire dans son histoire, grâce aux sources disponibles, doublées de la documentation du lexique latin, excellemment répértorié par le Thesaurus Linguae Latinae (ThLL). Il s’ajoute dans le cas concret du français la qualité exceptionnelle des répertoires lexicographiques, avant tout avec le FEW qui embrasse la diachronie des langues galloromanes dans leur intégralité et dans une optique comparatiste (→ art. 32, 3.); ces ouvrages fournissent au delà de l’existence des simples sources une base descriptive suffisante d’un point de vue épistémologique pour des interprétations lexicologiques globalisantes. Parallèlement à l’italien (→ art. 232), c’est un cas tout-à-fait à part parmi les langues du monde qui ouvre des perspectives uniques pour la recherche future; mais il reste malgré tout la difficulté de gérer des masses de données interprétatives considérables. Etant donné les énergies nécessaires pour de telles opérations et les caractéristiques propres à notre discipline (→ art. 1, 1.2.; 4.), il est possible qu’il s’agisse là d’une difficulté insurmontable, même à terme; dans tous les cas, jusqu’ici toute tentative d’affronter le vocabulaire français d’un point de vue fonctionnel, typologique ou globalisant est restée ponctuelle et limitée dans sa portée.

Sur la base de cette tradition d’études, nous présenterons par la suite une série de vues méthodologiques ou empiriques différentes dont chacune est très partielle mais dont l’ensemble donnera une idée certaine de la physionomie particulière du lexique français et de ses trajectoires évolutives. Il est particulièrement utile d’intégrer dans ces aperçus les paramètres de la fréquence d’usage, en distinguant les mots à fréquence forte, moyenne et faible, et des restrictions contextuelles, en regroupant les mots liés à certains genres textuels et portant éventuellement des marques diasystématiques. L’étude de certains champs sémantiques à une époque donnée ou en diachronie est plus traditionnelle en romanistique que la prise en considération de la fréquence et des contextes d’usage, même si, en dernière instance, les différents points de vue se chevauchent dans les faits. Nous devons accepter par ailleurs l’impossibilité épistémologique de présenter une vue d’ensemble pour les différentes époques de la langue comme pour la phonologie (→ art. 235) ou la grammaire (→ art. 236).

Notre présentation intègre une partie importante de l’argumentation et des données du chapitre sur le lexique dans Gleßgen (2007; sans renvois de détail). Par ailleurs, elle structure nouvellement les apports des nombreux autres articles du manuel à prendre en considération notamment pour les domaines des divers emprunts (y inclus les latinismes) et de la variation diasystématique (surtout diaphasique). Dans les trois domaines plus particuliers de la série des articles de lexicologie historique − la vue d’ensemble, le changement sémantique et la formation des mots −, les textes sur le français, sur l’italien (→ art. 232) et sur le roumain (→ art. 224a) ont été conçus parallèlement avec une volonté de complémentarieté méthodologique. Les indications bibliographiques présentes dans les autres articles du manuel n’ont pas été reprises ici, sauf rares exceptions.
2. Nombre et fréquence d’usage des mots français

Le cadre de référence pour toute réflexion sur le lexique est créé par l’inventaire total des mots à un moment historique donné et par les conditions d’usage de chacun d’entre eux (fréquence selon les contextes, ancrage syntagmatique, marques diasystématiques). Il est possible de quantifier cet inventaire approximativement pour l’époque actuelle grâce à la lexicographie de référence du français:

  • le PRob (2007) répertorie 52.645 entrées − la couverture du PRob (2004) annonce «60.000 mots» mais le décompte par catégories grammaticales dément ces chiffres; précisément: 39.384 noms, 12.046 adjectifs (dont 3.719 avec une valeur nominale qui n’ont pas été comptabilisés dans le décompte global), 1.673 verbes, 1.540 adverbes, 211 interjections, 264 mots grammaticaux, 228 locutions adjectivales / adverbiales. Le faible nombre de verbes (3 %) et le grand nombre de substantifs (75 %) soulignent la nature radicalement différente de ces deux catégories cognitivement et grammaticalement dominantes; dans ce sens, les verbes ont une dimension plus ‘grammaticale’ que les noms (importance des cadres valentiels, interactions multiples avec les différentes parties de la phrase, sémantisme plus abstrait et basé sur l’inférence, plus que sur des sèmes dénotatifs; cf. infra 4.3., n° 1);

  • le TLF contiendrait d’après les différentes présentations entre 60.000 et 70.000 entrées;

  • la plupart des entrées sont polysèmes, ce qui mène − d’après une extrapolation très grossière − à peut-être 250.000 sens lexicalisés (la couverture du PRob 2004 annonce «300.000 sens») dans ces deux dictionnaires qui rendent assez correctement compte de la langue actuelle, courante et soignée.


Il existe par ailleurs un vocabulaire diasystématiquement marqué comme par ex. les régionalismes de Suisse ou de France (ca. 1.000 entrées dans le DSR comme dans le DRF − mais auxquelles s’ajoute pour la seule Alsace ca. 350 nouvelles entrées dans le DRFA) ou le vocabulaire des jeunes et des banlieues (cf. infra 6.1.), des mots peu considérés par les dictionnaires comme, par ex., les onomatopées (ca. 300 entrées dans le Dictionnaire des onomatopées, Enckell / Rézeau 2003) ainsi que bon nombre de mots techniques dans les sciences actuelles (comme en linguistique le terme oïlique), sans parler d’un certain nombre de mots à très faible fréquence qui ne sont pas répertoriés dans ces dictionnaires. Mais il est peu probable que les mots lexicalisés du français actuel dépassent de beaucoup 100.000 unités formelles, sans compter toutefois les nomenclatures stricto sensu notamment des sciences exactes (cf. infra 6.3.) ni les noms propres et sans considérer les mots occasionnels dont le nombre est potentiellement illimité. L’inventaire lexicalisé et répertorié par la lexicographie est plus important pour l’anglais et même pour l’italien (→ art. 232) que pour le français; mais un ensemble d’environ 60.000 formes semble néanmoins correspondre au vocabulaire courant − et donc au savoir partagé − dans une société moderne alphabétisée.

Il n’est pas possible d’obtenir des chiffres aussi précis pour les époques anciennes puisque les genres textuels transmis opèrent toujours des restrictions d’usage. Cela ressort clairement des évaluations du vocabulaire des textes littéraires, connus par ailleurs pour une assez grande diversité lexicale en comparaison avec les genres textuels documentaires ou d’un savoir spécialisé. L’œuvre complète des auteurs les plus prolifiques atteint un maximum de 20.000 mots (pour le français, c’est le cas de La Fontaine ou Molière; l’œuvre de Rabelais comptabilise plus de 30.000 entrées mais en intégrant de nombreux termes techniques et des mots à diffusion réduite; cf. Brunet 2004, Etendue du vocabulaire: 33.328 lexèmes dont néan­moins 19.479 hapax); l’œuvre des auteurs classiques qui visent une langue stylisée et nor­ma­lisée ne dépasse pas 4.000 mots (par ex. Corneille; Racine 3.263 mots; cf. Wolf 21991, 125).

Tous les genres textuels réunis donneraient sans doute une idée approximative du vocabulaire des époques anciennes mais puisque la lexicographie historique a toujours favorisé les textes littéraires − exception faite, notamment, du Dictionnaire de Godefroy (Gdf) −, nous ne disposons pas de données chiffrées sûres. En guise de comparaison, il est possible de prendre comme référence le vocabulaire du latin: le ThLL, dictionnaire exhaustif s’il en est, contiendra, une fois terminé, au maximum 50.000 entrées. Les langues romanes conservent par ailleurs un certain nombre de mots de toute évidence latins mais non attestés par les sources; ce vocabulaire utilisé exclusivement à l’oral augmenterait les chiffres d’env. 10 % (cf. Stefenelli 1992, 22); en revanche, le ThLL contient bon nombre de mots rares, dont certains sont sans doute des formations occasionnelles, et il couvre presque un millénaire d’histoire linguistique dont au moins cinq siècles qui disposent d’une documentation dense. Si le vocabulaire du français actuel est plus important que le vocabulaire du latin classique, cela n’est pas dû aux lacunes de la transmission mais au fait que la diversification du savoir ait entraîné une élaboration et créativité lexicale forte.

Par ailleurs, la fréquence d’usage de la plupart des mots est extrêmement faible: les 100 mots les plus fréquents couvrent plus de 60 % des occurrences dans un corpus textuel équilibré, les 800 mots suivants presque 30 % des occurrences; tous les autres mots de la langue se partagent les 10 % restants: 8 % pour les 5.800 mots suivants, 2 % pour les ca. 65.000 mots (essentiellement noms et adjectifs) qui forment l’essentiel du corps des dictionnaires (cf. Wolf 21991, 50; 182; Brunet 1981).

Parmi les mots à très haute fréquence se trouve notamment une bonne part des mots grammaticaux − en tout environ une centaine (dans les langues indoeuropéennes: pronoms, déterminants, prépositions et conjonctions) − dont l’étude appartient (contrairement à celle de la formation des mots) pleinement à la grammaire. Les mots lexicaux à haute fréquence sont pour la plupart très polysèmes et disposent, dans le cas des verbes, de cadres valentiels diversifiés. Les mots à très faible fréquence en revanche sont souvent porteurs de sens très spécifiques, liés aux concepts d’une culture élaborée, ce qui rend illusoire toute tentative de limiter l’interprétation du vocabulaire d’une langue aux seuls mots fréquents. Les caractéristiques et les comportements syntaxiques des mots changent donc considérablement selon la tranche de fréquence à laquelle ils appartiennent.

3. Les origines du vocabulaire français
3.1. Aperçu quantificatif
La structuration étymologique du vocabulaire français par langues d’origine est le seul domaine lexicologique qui permet des quantifications relativement solides. Celles-ci restent toutefois partielles puisqu’elles portent exclusivement sur le nombre des formes lexicales et, dans une certaine mesure, sur leur fréquence d’usage dans des textes choisis; elles n’impliquent pas le nombre de sens lexicaux ni leur cadre valentiel, les collocations et phraséologismes ni encore les sous-ensembles diasystématiques; mais il s’agit néanmoins de quantifications globalisantes. L’établissement de la filiation des mots par l’étymologie permet par ailleurs de mieux structurer les changements lexicaux et même le vocabulaire en synchronie.

L’essentiel du vocabulaire français provient naturellement du latin mais avec cette particularité que certains mots sont de type héréditaire, d’autres sont le résultat d’interférences avec le latin comme langue écrite dominante ou de référence. Puisque le latin constituait dans la Romania jusqu’au XVIe s. une variété de prestige à l’intérieur d’un même continuum communicatif, il est présent dans les formes grapho-phonétiques des mots, dans leur sémantisme et dans les morphèmes dérivationnels (→ art. 135; 136; 259, 3.; Wolf 21991, 156-154); les multiples traductions ont notamment renforcé l’impact du modèle linguistique latin (→ art. 121, 5.1.). Les emprunts ‘isoglottes’ au latin continuent jusqu’à l’époque récente qui connaît de nombreux internationalismes dans les langages techniques et scientifiques (→ art. 70, 6.; 258, 2.2.). Les emprunts à d’autres langues de contact sont nettement plus réduits, autant en termes de nombre de mots qu’en termes de fréquence d’usage.

Des quantifications précises et solides ne sont jamais très faciles à obtenir. Les premières listes fouillées de mots à haute fréquence furent établies par Gougenheim (et al. 1956; 1964), suivies du dictionnaire de Juilland / Brodin / Davidovitch (1970) qui reste méthodolo­giquement discutable (cf. la critique minutieuse d’Ernst 1979). Les recherches récentes en linguistique historique de corpus ouvrent d’importantes perspectives dans ce domaine (cf. Pusch / Kabatek / Raible 2005) mais avant l’élaboration de nouveaux travaux de référence, nous devons nous en tenir aux évaluations plus anciennes; voici les relations numériques sur les éléments de formation du vocabulaire français établies par Wolf (21991, 50s.; 182s.) sur la base du dictionnaire de Juilland / Brodin / Davidovitch (1970):


  • les 100 mots les plus fréquents sont tous des mots héréditaires dont seulement huit dérivés (56 mots grammaticaux, 19 adverbes, 16 verbes, 5 adjectifs et seulement 4 substantifs);

  • les 2.400 mots suivants restent essentiellement d’origine latine (héréditaire ou savante); seuls 44 mots représentent des emprunts ‘alloglottes’ postérieurs à l’an mil (= 1,7 %) à l’italien (27 mots), l’anglais (11 mots) et des langues de contact mineures (en tout 6 [ou 7] mots);

  • les mots considérés comme ‘usuels’ (sans quantification) se diversifient:

> les emprunts alloglottes montent à 5 ou 6 %, ce qui correspond assez précisément à leur fréquence d’usage dans un texte journalistique actuel;

> les formes non dérivées à évolution phonétique héréditaire représentent, elles aussi, seulement 5 % (par ex. père < patre-, mère < matre-);

> les emprunts isoglottes au latin, non dérivés, s’élèvent à 25 %;

> les dérivés sur la base de mots latins héréditaires ou savants correspondent à 65 % des mots actuels (les bases héréditaires sont largement plus fréquentes).

Sur l’ensemble du vocabulaire actuel répertorié dans le PRob (2004) et dans le TLF, le pourcentage d’emprunts alloglottes double facilement (cf. infra 3.4.: notre décompte relève plus de 6.300 emprunts), ce qui souligne une nouvelle fois les difficultés inhérentes aux données chiffrées. Mais il est toutefois certain que le nombre d’emprunts (alloglottes et isoglottes) ainsi que celui des dérivés augmente à travers l’histoire du français. Cette augmentation se produit probablement de manière régulière, même si les différents mécanismes d’innovation changent en importance selon les époques (cf. par ex. pour le nombre des latinismes au MA → art. 136, 3.6.).
3.2. Les mots d’origine latine

Les mots d’origine latine fournissent l’immense majorité du lexique français actuel. Il est toutefois utile de distinguer les mots héréditaires non dérivés − sans ou avec changement sémantique −, les mots héréditaires dérivés et, en dernier lieu, les emprunts isoglottes au latin, ce qui est plus facile en français que dans d’autres langues romanes grâce aux changements phonétiques très développés. Ces distinctions sont opérées de manière systématique dans le FEW (opposition entre les mots héréditaires regroupés sous «I.» et les mots (semi-)savants regroupés sous «II.», distinction de mots simples et de mots construits). Elles permettent dans un deuxième temps de formuler des hypothèses pour une interprétation de type cognitif. Il est probable que les mots héréditaires non dérivés − au nombre de 100 termes parmi les 927 mots lexicaux les plus fréquents (Stefenelli 1981, 10, n. 4; 254) − représentent des concepts centraux dans le réseau sémantique neuronal, pour des raisons anthropologiques ou culturelles. Ils correspondent souvent à des concepts du monde de références quotidienne; cf. le relevé des substantifs d’après Stefenelli (ib., 255-301):
identité: femme, homme, père, mère, parents, fils, fille, sœur, mari, oncle, ami, voisin, personne, Dieu; ouvrier, maître

condition humaine: vie, mort, âge, santé, douleur, peine, faim, chaleur

sens: langue, voix, œil, nez, main, pied

univers: monde, terre, mer, air, île, neige

temps: temps, an, mois, heure, été, soir, nuit

aliments: eau, pain, vin, lait, œuf

objets de l’habitat: mur, fenêtre, lit, verre, sac, fil

monde rural et commercial: champ, bête, chien, fleur, laine, marché, prix

loisirs: jeu, bain, chant

description du monde: nom, nombre, ordre, mesure, ligne, point, part, lieu, fin, cours, couleur

évaluation: vérité, fait.

S’ajoute des verbes fondamentaux comme avoir, dire, voir, venir, mettre, devoir, tenir, laisser, aimer, appeler, entendre, des adjectifs (grand, bon, vieux, jeune etc.) et adverbes (mieux, meilleur, moins, mal etc.). Les lexèmes cités ont tous gardé au moins un de leurs sens latins d’origine, ce qui confirme qu’il s’agit de concepts particulièrement stables à travers les époques (cf. aussi Wolf 21991, 52).

D’autres termes, toujours du monde des références quotidiennes, sont en revanche le produit d’un changement sémantique, parfois notable comme la métaphore connue tête < testa “pot; tesson”, souvent peu spectaculaire comme la métonymie ville < villa “maison ou propriété rurale”. Certains de ces concepts sont sémantiquement très actifs en tant que centres d’expansion métaphorique ou métonymique (all. Bildspender); différentes études romanistes ont prouvé, notamment, la grande productivité du concept de la tête (cf. infra 4.1.2.). Les formes caractérisées par des innovations sémantiques sont plus fréquentes que les formes sémantiquement stables mais elles se chevauchent souvent avec le troisième groupe de mots héréditaires qui ont fait l’objet d’une dérivation.

Les dérivés interviennent à partir de l’époque du latin tardif (comme oreille < auricula auris, pays < *pagense, contrée < (regio) contrata “(région) en face, devant les yeux” ou viande < vivenda “ce qui est nécessaire pour vivre”) mais ils restent présent à l’époque médiévale et moderne (marier → mariage [XIIe s.], vite → vitesse [XIIe s.]; cf. les composés jeune fille [XVe s.] ou après-midi [XVIe s.]; cf. encore la synthèse de Stefenelli 1981, 155-301, avec de nombreux exemples d’innovations sémantiques et dérivationnelles et → art. 50, 4.4.). L’importance de la dérivation et de la composition augmente largement pour les mots à fréquence moyenne et faible.

Les différentes catégories des mots héréditaires s’opposent aux latinismes, surtout présents parmi les mots à fréquence moyenne ou faible et parmi les concepts liés à la culture élaborée; cependant parmi les 927 mots à haute fréquence étudiés par Stefenelli (1981), env. 150 termes ont été empruntés au latin ou relatinisés dans leur forme ou / et dans leur sens à travers les siècles; cf. par ex. les noms:
épouse (XIe, < sponsa), famille (XIIIe, < familia)

service (XIe, < servitium)

étude (XIIe, < studium), histoire (XIIe, < historia)

genre (XIIe, < genus), espèce (XIIIe, < species), différence (XIIe, < differentia)

région (XIIe, < regio), état (XIIe, < status)

opinion (XIIe, < opinio), moment (XIIe, < momentum)

musique (XIIe, < musica); cf. pour d’autres ex. → art. 136; 258, 2.2.1.
Parmi les mots à fréquence moyenne et faible, les latinismes occupent une place toujours croissante. Le grand nombre de latinismes explique l’extrême complexité de leur histoire dans les langues romanes. Â côté des emprunts intégraux, il existe de nombreux cas de relatinisation formelle ou sémantique de mots à évolution héréditaire, de doublons étymologiques (par ex. frêlefragile, < fragilis) ou de familles de mots constituées à la fois de formes héréditaires et savantes (par ex. eauaqueux, → art. 135; 136; 232, #).

Un sous-ensemble particulièrement épineux parmi les mots savants est constitué par les hellénismes du latin: le grec était la deuxième langue de l’empire romain bilingue. La recherche lexicologique classe ces lexèmes souvent à tort comme ‘grécismes’, ce qui est vrai par rapport au latin et comme etimologia remota; mais par rapport au français, il s’agit simplement de latinismes, même s’ils peuvent porter les marques reconnaissables de leur origine lointaine (par ex. les digraphes ph ou th). Jusqu’à la Renaissance, pratiquement tous les ‘grécismes’ passent par le latin. Ils alimentent également par là une bonne partie de la terminologie scientifique et technique depuis le XIXe s. (→ art. 138, 3.); ici, les éléments de formation (‘confixes’) jouent un rôle tout aussi important que les formes intégrales (→ art. 232, #). Les hellénismes sont presque absents des mots à haute fréquence (cf. parabola [fr. parole] et colaphus [fr. coup], transmis par voie héréditaire, ainsi qu’idea, seul mot savant dans cette catégorie) mais augmentent en importance dans les autres tranches de fréquence. Depuis le XVIe s., les emprunts directs au grec et les emprunts au latin coexistent intimement; cf. quelques exemples pour la lettre A-, tous transmis par le latin:
alphabet (ca. 1140 < alphabetum < gr. alpha + bēta)

absinthe (1190 [absince] < absinthium < gr. apsinthion)

aimant (XIIe s. [aiemant] < *adimas < adamas < gr. adamas)

anatomie (1370, < anatomia < gr. anatomia)

acacia (XIVe s. [acace] < acacia < gr. akakia)

analogie (1428, < analogia < gr. analogia)

acore (XVIe s. < acorum < gr. akoros)

anecdote (1685, < anecdota pl. < gr. anekdota) etc. etc. (→ art. 136, 4.6.; 138, 3.1.; 258, 2.2.2.).
Le choix entre un mot héréditaire ou savant dans l’histoire du français ne répond pas toujours à une raison sémantique probante; l’introduction d’un terme latin est normalement un effet d’élaboration linguistique, parfois aussi un simple reflet du grand prestige de cette langue savante et ecclésiastique (cf. Stefenelli 1992, 205ss.). L’interprétation du rôle de ces différentes catégories dans l’histoire du français est toujours délicate et il manque des études systématiques dans une optique cognitive. Néanmoins, le français comme d’autres langues romanes permet de telles interrogations d’un intérêt réel pour la linguistique générale. La grande présence de latinismes confère à ces langues une particularité sinon typologique mais physionomique.

Un dernier point, parmi les raisonnements très généraux, mérite l’attention: le choix opéré parmi les mots latins au moment du passage vers les langues romanes. Là encore, la fréquence joue un rôle primordial (cf. ib., 31s.; 35):


  • parmi les 1.200 lexèmes les plus fréquents en latin écrit, la moitié survit dans plusieurs langues romanes (notamment les mots non dérivés concernant des références quotidiennes, cités supra pour le français), 100 autres lexèmes dans une seule langue romane;

  • parmi les mots usuels du latin, 50 % survivent dans au moins une langue romane;

  • les mots rares du latin écrit disparaissent presque tous de l’oral, ce qui fait que la base latine héréditaire des langues romanes ne représente que 10 % des mots attestés par les sources (sachant que celles-ci attestent bien 80 % des mots romans d’origine latine, cf. supra);

  • enfin, grâce aux emprunts isoglottes au latin, plus d’un tiers du vocabulaire latin attesté finit par vivre aujourd’hui dans au moins une langue romane.


La place du français dans ce scénario n’est pas particulière par rapport à la plupart des autres langues romanes, même si dans le détail les pourcentages varieront (cf. aussi pour la régionalisation du vocabulaire du latin tardif → art. 49, 3.3.3.); mais le français comme chacune des langues romanes retient bien moins de 10 % du vocabulaire latin parmi les mots héréditaires (cf. Stefenelli 1992, 94ss., et n. 164 qui énumère une trentaine de lexèmes latins caractéristiques pour le français à l’intérieur de la Romania comme carmen, vocare, instaurare; cf. aussi Stefenelli 1996, 370ss.). Les langues romanes opèrent donc un choix lexical radical à l’époque de leur genèse, tout en élargissant ce choix très rapidement par la dérivation et le changement sémantique. Les comptes sont faussés par l’impact du latin écrit qui augmente considérablement la stabilité du vocabulaire dans le temps. Mais malgré cet effet stabilisateur, le cas du français montre combien le vocabulaire peut se transformer en profondeur à travers seulement deux mille ans.
3.3. Les emprunts alloglottes anciens (avant l’an mil)

Le vocabulaire héréditaire du français inclut en dernière instance tous les emprunts que le latin a opéré jusqu’au VIIe s. sur le territoire d’oïl. Un locuteur analphabète du Xe s. ne pouvait pas différencier un mot d’origine celtique ou grecque d’un mot d’origine latine; il est même douteux que les emprunts germaniques des VIe / VIIIe s. aient été encore reconnaissables en tant que telles vers l’an mil.

Les lexèmes du latin antique provenant de langues alloglottes ne sont pas très fréquents (cf. pour les emprunts en onomastique, plus nombreux → art. 239, 2.2.1.). Le plus grand nombre d’emprunts concerne des grécismes, notamment dans le vocabulaire savant (cf. supra 3.2.). En revanche, les grécismes par contact de population sont très rares dans la Galloromania et encore plus en français.

Les emprunts celtiques sont les plus fréquents parmi les interférences avec les autres langues de contact du latin. Ils participent même à la différenciation régionale du latin et bon nombre de mots celtiques sont essentiellement galloromans. En tout, 330 étymons de mots galloromans ont été considérés comme gaulois, souvent sans doute à tort (→ art. 55, 1.4.; 70, 3.). Les mots français d’origine gauloise concernent pour la plupart des concepts de la vie rurale et de la description du territoire comme arpent, boue, bruyère, chemin, lie, mouton, ruche (→ art. 55, 1.4.).

Les autres langues de ‘substrat’ restent nettement plus difficiles à cerner (en tout env. 80 entrées dans le FEW, souvent discutables, cf. ib.).

Les emprunts aux langues germaniques sont bien plus nombreux que tous les autres emprunts anciens par contact de population; ils se placent pour la plupart dans les deux siècles après les invasions germaniques, aux VIe et VIIe s., même si certains sont plus anciens et même si le territoire d’oïl devait connaître encore plus tard une noblesse franque bilingue (→ art. 55, 2.1.). Ces interférences interviennent à l’époque précise de l’émergence des langues romanes, ce qui explique pourquoi a pu germer l’idée que les langues germaniques auraient déterminées comme ‘superstrats’ la genèse de la Romania, même si cette hypothèse s’est avérée erronée (→ art. 70, 4.). L’impact du francique sur le français est toutefois important, surtout en onomastique (→ art. 239) et dans le lexique: le FEW dédie trois volumes aux germanismes contre actuellement seize volumes pour les mots d’origine latine (y inclus les hellénismes et les quelques celtismes). Ces relations sont à considérer avec prudence, puisque les trois volumes de mots d’origine inconnue sont difficilement quantifiables et puisque les germanismes ont connu un traitement particulièrement intense dans le FEW, Walther von Wartburg étant l’auteur principal de la théorie des superstrats. Il n’en reste pas moins que le français ancien et les dialectes d’oïl se caractérisent par un pourcentage de germanismes bien supérieur à celui de la langue standard moderne; la relatinisation permanente du français a affaibli par la suite l’élément germanique.

Les emprunts germaniques (725 étymons dans le FEW dont 500 franciques, → art. 55, 2.4.) se concentrent dans des champs sémantiques tels que la vie militaire et princière mais aussi rurale, comme par ex.:
germ. *baro “homme libre servant à l’armée” > fr. baron “homme brave, valeureux” puis “grand seigneur du royaume” (Xe s.)

afrq. *sparwari “épervier” > fr. épervier (1080 [esprevier])

afrq. *werra “combat” > fr. guerre (dp. XIe s.)

afrq. *siniskalk “maître d’hôtel” > fr. sénéchal “officier féodal, chef de la justice” (1119 [seneschal])

a.b.frq. *waiđanjan “paître, mener les bêtes aux champs” > fr. gagner (XIIe s.).
Malgré ces restrictions sémantiques, il est légitime de rapprocher les mots d’origine germanique des mots héréditaires d’origine latine (→ art. 70, 4.). Comme ces derniers, ils ont connu des évolutions dérivationnelles et sémantiques ultérieures bien plus marquées que les emprunts alloglottes postérieurs.
3.4. Les emprunts alloglottes après l’an mil

La très grande majorité des emprunts postérieurs à l’an mil est parvenue au français à partir d’une autre langue romane ou encore à travers le latin médiéval ou moderne. Les emprunts arabes passent au MA à travers l’espagnol, l’italien et le latin, à son tour en interaction avec les deux langues romanes méridionales; les termes amérindiens à l’époque moderne viennent surtout par l’espagnol. Les arabismes et les amérindianismes restent néanmoins souvent reconnaissables en tant qu’emprunts d’origine exotique par leur forme et leur sémantisme, au moins à l’époque de l’emprunt. Les premiers se concentrent dans les domaines des produits exotiques et des sciences médiévales, comme par ex.:
ar. az-za’#farān > lat.méd. safranum > fr. safran (dp. XIIe s.)

ar. (as-)samt (ar-ra’#s) > lat.méd. zemt → lat. méd.it. (?) zenit [la faute de lecture mni semble avoir eu lieu dans des textes latins d'Italie] > esp. cenit > fr. cenith (XIVe s., Oresme), zenith (pour d’autres ex. → art. 143, 1.2.; cf. aussi 155, 1.2.)
Les derniers concernent essentiellement des concepts caractéristiques de l’Amérique ibérique à l’époque coloniale (→ art. 70, 5.), par ex.:
caraïbe kanawa > esp. canoa > fr. canoë (dp. 1519)

Haïti hamaca > esp. ~ > fr. amacca (1533), hamac

náhuatl tomatl > esp. tomate > fr. ~ (dp. 1598).
Les emprunts directs à l’espagnol restent par ailleurs peu fréquents en français (cf. au XVIIIe s. esp. siesta > fr. sieste). Très nombreux sont en revanche les italianismes de la Renaissance qui ont un impact réel dans les domaines sémantiques de la culture élaborée comme les arts, l’architecture et la musique ou la cuisine, de même que dans le vocabulaire financier et militaire (→ art. 70, 5.; 155, 1.3.; 258, 2.2.3.); cf. par ex.:
it. (dipingere a) fresco “(peindre sur un enduit) frais” → “œuvre murale peinte en utilisant des couleurs délayées à l’eau sur un enduit de mortier frais” > fr. fresque (dp. 1669)

it. adagio “à son aise, doucement” → “(musique) indication de mouvement lent” > fr. adagio (dp. 1726).
La deuxième langue de contact romane, en termes de nombre d’emprunts directs, est l’occitan qui se trouve depuis la fin du MA dans le même espace communicatif que le français (→ art. 70, 5.). Les évaluations chiffrées sont très contradictoires: Karl Gebhardt avance − en 1974 − le chiffre de 1.600 lexèmes, le TLFi indique un emprunt à l’occitan dans 276 entrées (d’après une évaluation de Patrick Sauzet, cf. Chambon / Carles 2008), le PRob (2007) 517; Gebhardt se base sur le FEW et prend en considération l’intégralité du diasystème français avec des formes anciennes et dialectales, le TLFi en revanche ne répertorie que les mots d’usage contemporains; le plus grand nombre d’entrées dans le PRob s’explique pour l’essentiel par un meilleur balisage (bon nombre des termes en question sont étiquetés dans le TLFi comme occitanismes mais n'apparaissent pas dans la liste des ‘emprunts au provençal’), parfois par une nomenclature mieux choisie, parfois aussi par des décisions étymologiques divergentes (toujours plus solides dans le TLFi).

Par ailleurs, la conceptualisation des emprunts manque de cohérence dans tous les répertoires: les ‘occitanismes’ du français sont pour la plupart des emprunts opérés par une variété régionale du français depuis le XVIe s. et diffusés plus tard dans la langue générale; il s’agit donc d’emprunts ‘internes’ (cf. ib.) ou variationnels (cf. infra 6.2.). D’un point de vue sémantique, ces mots portent fréquemment sur des concepts liés d’une manière ou d’une autre au Sud de la France, la vie rurale et urbaine, l’environnement, la culture régionale ou la géographie physique (→ art. 155, 4.); par ex.:
occ. abelha > fr. abeille (XIIIe s.)

occ. bastida > fr. bastide (1355; le mot occ. provient à son tour du mot frq. *bastjan)

occ. banqueta > fr. banquette (1417 [dans le sens “selle”])

occ. rodar > fr. rôder (1418 [sous la forme rodder])

occ. garriga > fr. garrigue (1544)

occ. aioli > fr. ailloli (1744).
L’exemple de l’occitan montre combien les quantifications d’emprunts sur la base du TLFi et du PRob (2007) sont sujettes à caution, en parfait contraste avec leur grande facilité d’accès. Pour les différentes langues alloglottes, une recherche ciblée fournit très rapidement les chiffres suivants:
anglais: 868 – 2.793 (= TLFi – PRob 2007)

italien: 668 – 1.199

occitan: 246 (sous les entrées “provençal”, “occitan”, “limousin” etc.) – 517

espagnol: 233 – 451

arabe: 217 – 416

allemand: 208 – 542

néerlandais: 125 – 245

portugais: 49 – 116

russe: 46 – 96 (pour d’autres quantifications → art. 70, 5.).
Pour l’anglais, les indications du PRob sont d’autant plus élevées qu’il s’agit de mots souvent récents voire postérieurs à l’établissement de la nomenclature du TLF; mais les différences ne s’arrêtent pas aux questions du balisage et de l’époque d'emprunt: toute vérification de détail montre que l’identification et la détermination lexicographiques des emprunts en français ne sont pas bien établies. Cet état de fait pourrait être motivé par la relative faiblesse du FEW dans ce domaine: les volumes 18 à 20, consacrés aux emprunts alloglottes après l'an mil, sont très succincts et ont connu depuis des compléments solides (Arveiller 1999 pour les mots orientaux; Buchi 1996, 165-257, pour les slavismes, → art. 141, 3.; cf. aussi Baldinger 1988/2002 pour les mots d’origine inconnue). Par ailleurs, l’identification précise des emprunts du FEW demande souvent un certain effort; dans les vol. XV à XVII, par exemple, les germanismes anciens apparaissent peu distincts à côté des emprunts de la langue allemande standard, des emprunts par contact frontalier en Lorraine depuis le MA et des emprunts par contact linguistique récent en Alsace (→ art. 148, 2.4.; 4.2.; 164, 4.2.).

Quant aux autres langues mentionnées, le néerlandais intervient surtout au MA (dp. le XIIe s.) et à l’époque de l’Ancien Régime, particulièrement dans le vocabulaire du commerce et de la navigation (→ art. 148, 4.1.); par ailleurs, ce sont surtout les anglicismes et les arabismes récents qui méritent l’attention.

L’anglais dépasse de loin toutes les autres langues de contact depuis la deuxième moitié du XXe s. (→ art. 150, 2.; 258, 2.2.3.; cf. les exemples infra 3.5.). Etant donné le grand nombre de mots anglais d’origine française (→ art. 65b, 2.4.; 161, 2.), ces emprunts représentent souvent des revenants (par ex. fr. (auto-)car ← angl. car ← norm. car < carrus ou fr. sport ← angl. ~ ← afr. de(s)port).

L’arabe intervient comme langue de contact directe essentiellement depuis la colonisation française du Maghreb (→ art. 143, 2.) mais son action s’est intensifiée dans le langage récent des banlieues et des jeunes, élaboré dans un genre textuel comme le rap (→ art. 206, 5.1.); cf. pour les emprunts d’époque coloniale:
ar. tabib > fr. toubib “médecin” (1863 [tobib]).

ar. fi-s-sā’#a “à l’instant, vite” > fr. fissa adv. “vite” (1909)

ar. b(i)lad > fr. bled “petit village isolé, sans ressources” (1934 [“terrain, pays”, fin XIXe s.]).
Si les grands mouvements d’emprunts du français sont facilement identifiables, la question du cheminement précis des emprunts demande toujours une très grande attention dans le détail. Souvent, il peut même être difficile d’identifier avec sécurité la langue-source pour un emprunt comme dans le cas des arabismes médiévaux du français où la décision de l’etimologia prossima entre le latin médiéval, l’italien, l’espagnol et éventuellement le catalan n’est pas toujours possible. Dans le même ordre d’idées, le français a véhiculé lui-même de nombreux anglicismes vers l’espagnol ou le roumain modernes (cf. pour les nombreux emprunts d’autres langues au français → art. 152, 2.; 153c, 3.; 154; 156, 3.; 158; 224a, 10.; 253, 3.2.2.; 258, 2.2.3.; pour la situation particulière des emprunts vers le français en dehors de l’Europe → art. 238, 2.; 76, 2.4.; 77-81; 151, 1.).
3.5. Typologie des emprunts

Tous les mouvements d’emprunt provoquent des interférences relativement fortes à un moment historique donné dont les résultats s’affaiblissent par la suite; une fois terminée la phase d’accueil, les éléments étrangers sont en partie rejetés, en partie intégrés pour de bon. L’intégration suit une logique par étapes successives (illustrées ici par l’exemple des anglicismes, récents mais pour la même raison bien saisissables; cf. pour la typologie Schweickard 1998; → art. 150, 1.6.; 2.3.; pour les datations Höfler 1982):


  • pour la plupart, les emprunts sont intégrés dans le système de prononciation de la langue-cible (adaptation phonétique): par ex. jungle [gl] < angl. jungle [dŋgl] (dp. 1796, FEW 18, 76a); les formes récentes peuvent connaître néanmoins des variations; par ex. pour pipeline (2e moitié XIXe s.) coexistent la prononciation francisée [pi'plin] et la prononciation plus proche de l’origine ['pajplajn];

  • l’adaptation graphique ou aux règles de relations grapho-phonétiques est en principe parallèle à l’adaptation phonétique (par ex. cornère [Étiemble, cf. TLFi] vs. corner); le jeu des deux formes d’adaptation peut mener à des transformations importantes comme dans boulingrin [bul'gR] “emplacement gazonné pour le jeu de boules, pelouse rectangulaire, entourée de petits talus” < angl. bowling-green (1663, FEW 18, 34b);

  • l’adaptation des morphèmes grammaticaux est inévitable pour les verbes: fr. boycotter (dp. 1880) vs. angl. to boycott; de même, l’adaptation morphologique flexionnelle intervient nécessairement pour le genre des noms (la star [dp. 1919] d’apr. la vedette); elle est plus variante pour les marques de nombre (les boxes vs. les box, dp. fin XVIII e s.);

  • l’adaptation morphologique dérivationnelle représente une intégration plus avancée, cf. agnostique (dp. 1884) ← angl. agnostic (adaptation au suffixe habituel  (i)que), indésirable (dp. 1801) ← angl. undesirable (adaptation au préfixe in-), possiblement (mot médiéval sorti d’usage et repris suite à l’influence anglaise) angl. possibly;

  • la formation de nouveaux dérivés ou composés sur un emprunt n’est pas fréquente dans un premier temps et dénote une intégration ultérieure: fr. hockey (dp. 1876) hockeyeur (dp. 1910);

  • les emprunts connaissent souvent de fortes restrictions sémantiques: ils ne conservent généralement qu’une partie des sens de la forme d’origine (par ex. fr. gay “homosexuel” [dp. 1952] < angl. gay fortement polysémique) et ne développent des sens nouveaux qu’avec le temps;

  • l’intégration des emprunts dans de nouveaux phraséologismes dénote comme la dérivation ou le changement sémantique un degré supérieur d’intégration (par ex. être publié sur le web [écrit aussi ouèbe]).


Les emprunts intégraux s’accompagnent toujours de nombreux emprunts sémantiques ou calques. Les emprunts de sens (comme fr. arrière “joueur dans la défense” d’apr. angl. back) peuvent être catalysés par l’intervention d’une proximité formelle (par ex. fr. approche “manière d’aborder un sujet” [dp. 1962?] d’apr. angl. approach, fr. crucial “décisif” [dp. 1911] d’apr. angl. crucial, fr. réaliser “se rendre compte” [dp. 1858] d’apr. l’angl. to realize). Les emprunts de structure sont moins fréquents (par ex. l’internationalisme gratte-ciel [dp. 1911] d’apr. sky-scraper ou, plus récemment, fr. (faire une recherche) en ligne [1989] d’apr. on line). Les emprunts sémantiques ou de structure sont nettement plus difficiles à détecter que les emprunts formels mais ils se trouvent, à l’époque de l’interférence, dans les mêmes situations communicatives et genres textuels que les emprunts de mots. Il est vrai que par la difficulté de leur perception – qui affecte même les locuteurs contemporains lors de l’emprunt – ces formes ne génèrent pas les mêmes jugements de valeur que les mots étrangers empruntés, considérés par certains comme ‘beaux’ et ‘biens’, par d’autres comme ‘mauvais’ et ‘laids’ (cf. pour l’exemple bien étudié et très caractéristique des anglicismes: Schweickard 2005; cf. infra 6.4.).

Plus rarement, des emprunts impliquent des transformations dans les mécanismes préférentiels de formation de mots (comme les suffixes romans qui correspondent aux formes angl.  ize / -ization / -ism / -ist, → art. 70, 7.; cf. aussi l’argumentation fine et complexe → art. 259) voire même dans les choix syntagmatiques ou syntaxiques.

L’action conjointe des différents types d’emprunts peut mener à la restructuration d’un champ sémantique défini. Malgré sa part restreinte dans le lexique, l’emprunt participe donc pleinement au processus d’élaboration linguistique, si caractéristique pour les langues de culture européennes du deuxième millénaire.
4. Les mécanismes de transformation lexicale dans l’histoire du français
4.1. Le changement sémantique
4.1.1. La théorie du changement sémantique

L’inventaire lexicologique hérité et emprunté connaît des transformations très intenses à travers les époques (cf. supra 3.1.). Ces transformations sont en dernière instance plus importantes pour une langue que le simple inventaire de ses formes lexicales originelles, catégorisé d’après les langues d’origine. Mais il est infiniment plus difficile de structurer et de synthétiser le changement sémantique et dérivationnel que d’établir les couches étymologiques, même dans une langue aussi bien documentée et analysée que le français; à l’heure actuelle, des quantifications précises sont impossibles dans ce domaine, même si parfois des orientations générales se dessinent. Il est clair, notamment, que les mots latins héréditaires ont connu une plus grande activité non seulement dérivationnelle mais aussi sémantique (comme centre d’expansion et d’attraction) que les mots savants ou les autres emprunts, même au francique.

La meilleure manière de structurer les phénomènes de changement sémantique est de partir non pas des mots mais des concepts sous-jacents; ces derniers ne sont accessibles qu’à partir des sens lexicaux des mots mais ils permettent ensuite d’établir plus clairement des filiations et des développements dans le lexique (cf. infra 5., L’interprétation onomasiologique). La distinction entre sens lexical et concept, fréquente dans les études d’histoire littéraire ou culturelle, a permis de formuler des questions comme:


  • quels mots peut-on associer au concept de langue en français? (réponse: langue, idiome, langage, variété etc.);

  • quels termes apparaissent pour évoquer des sentiments dans les chansons françaises du XIIIe s.?


Le modèle de référence pour cette approche cognitive et onomasiologique est le pentagone sémiotique, développé par Raible (1983) sur la base du trapèze sémiotique de Klaus Heger, élargi par Blank sous forme d’un carré sémiotique (1997) et nouvellement précisé par nous-même (2007; cf. aussi Lebsanft / Gleßgen 2004, 14-17); cf. notre représentation du carré sémiotique (→ fig. 237.1.).



Fig. 237.1. Le carré sémiotique (d’après Gleßgen 2007, 239).
Sur la base du ‘modèle sémantique des trois niveaux’ (Blank 1997), ce diagramme intègre dans le signe linguistique non seulement le sens lexical dénotatif («contenu sémémique»), mais aussi son «contenu syntagmatique» (valence verbale, collocations, phraéologismes), «relationnel» (polysémie, champs sémantiques, frames) et «diasystématique» (marques variationnelles). Dans ces domaines, le signe linguistique s’ouvre vers les autres éléments constitutifs de la «langue», de la même manière que le concept s’ouvre vers la «pensée» à travers le «savoir encyclopédique»: une partie de ce savoir est immédiatement lié au concept (le ‘savoir partagé’ dans une communauté de locuteurs), une autre partie est plus individuelle et se trouve en interaction avec d’autres données dans la pensée personnelle.

La genèse d’un mot suppose dans cette logique différentes étapes:
(1) Les deux types de référents (mental comme la beauté, concret comme le volcan), actualisés dans un énoncé, se construisent en interaction avec le «savoir encyclopédique»: un volcan n’est distingué d’autres formations montagneuses qu’à partir du moment où nous définissons ses caractéristiques. Un référent potentiel devient donc référent en œuvre et «actuel», s’il fait objet d’une conceptualisation.

(2) La genèse d’un concept suppose un intérêt particulier pour un référent autour duquel se développe alors un savoir encyclopédique; le concept naît comme une agglomération de ce savoir encyclopédique, condensé dans des traits saillants, caractéristiques du référent et du concept en question (= catégorisation).

(3) Tout concept peut être exprimé par une paraphrase ou bien – dans le cas où il existe un intérêt très marqué pour un concept – par un terme défini, créé pour cette fin (= genèse d’un mot); une telle ‘verbalisation’ utilise l’inventaire lexical existant, en attribuant un nouveau sens à une forme donnée ou modifiée par dérivation, en créant un phraséologisme ou en opérant un emprunt; le changement sémantique d’une forme provoque alors un effet de polysémie qui facilite en même temps la gestion du vocabulaire (cela demande un moindre effort cognitif de gérer 10.000 formes avec 30.000 sens que de gérer 30.000 formes). Un mot reflète donc le savoir partagé et considéré comme important par une communauté de locuteurs; il est lié à une langue particulière, contrairement au concept, non-linguistique, dont il prouve par ailleurs l’existence.

Lors d’une énonciation, une forme phonétique (ou graphique) évoque un sens lexical qui évoque à son tour un concept et ce dernier, à travers le référent, renvoie au savoir encyclopédique qui lui est associé.
La description des concepts verbalisés dans une langue met en relief l’intérêt particulier des hommes d’une époque et d’une culture donnée pour certains concepts et référents. L’histoire des évolutions sémantiques permet par conséquent des interprétations cognitives et historiques uniques. Par ailleurs, le changement sémantique permet de mieux comprendre la construction d’un sens linguistique et par là le fonctionnement de la langue, même en synchronie.
4.1.2. Les mécanismes du changement sémantique

La classification des mécanismes du changement sémantique connaît une longue tradition d’études, dans laquelle la romanistique a joué un rôle réel; mais il s’agit naturellement d’interrogations qui appartiennent dans leur visée à la linguistique générale. Les interprétations rhétoriques et psychologiques (cf. notamment Bréal, Michel, Essai de sémantique, Paris, 1897; Roudet, Léonce, Sur la classification psychologique des changements sémantiques, PPnp 18 (1921), 676-692; Ullmann, Stephen, Précis de sémantique française, Paris, 1952) ont été enrichies par la tradition structuraliste et nouvellement par la linguistique cognitive (cf. Wunderli 1990 et, surtout, les synthèses de Blank 1997; 2001; → art. 28; aussi → art. 259, 2.2.2.; Lebsanft / Gleßgen 2004). D’après la réflexion de Léonce Roudet (ib.), tout changement sémantique fait appel à la proximité («contiguïté») ou à la similitude entre le mot de départ et le nouveau mot, sachant que ces deux types peuvent s’appliquer aussi bien au sens des mots qu’à leur forme; cf. le schéma (→ fig. 237.2.).





contiguïté

similarité


contenu / concept


métonymie



métaphore


forme / expression


ellipse



étymologie populaire
  1   2   3   4   5

similaire:

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconRapport sur "La structuration de la filière du numérique éducatif" 2

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconBulletin de liaison de l’afdr
«les difficultés des entreprises agricoles : intérêt des procédures collectives»

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconBibliographie thématique restreinte (1995-2006) Vous pouvez consulter...

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconFiche vocabulaire à préparer

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconVocabulaire essentiel pour decrire une image…

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconMarivaux
«contrôleur-contre-garde» à l’Hôtel de la Monnaie, dont IL allait devenir directeur, connaissant dans l’exercice de sa fonction de...

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconLes dictionnaires de langue française
«action de dire, discours». Dictionnaire est actuellement le terme générique par rapport à quelques autres : trésor, lexique, vocabulaire,...

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconMots offensifs
«récit» du pouvoir, eût dit Jean-françois Lyotard, ou encore le vocabulaire spécifique codifiant banalement «l’esthétisation de la...

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconRésidence du 4 janvier au 20 février 2016
«chamanique» des aborigènes Marine Bouilloud a su créer son propre vocabulaire formel et un univers coloré intense nous invitant...

8. Bibliographie Difficultés de structuration du vocabulaire iconVocabulaire Personnages et groupes significatifs Repères dans le...







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com