I/ Le traitement de la famille Les rôles de chacun







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titreI/ Le traitement de la famille Les rôles de chacun
date de publication15.12.2016
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PHILIPPE DORIN BOUGE PLUS

Avant propos


Cette pièce a été conçue comme une suite de scènes pouvant servir de matériel à la construction d'un spectacle. L'ordre peut en être changé. Certaines scènes peuvent être répétées plusieurs fois, sur des modes différents ou en interchangeant les rôles. Des scènes muettes peuvent être ajoutées. Les temps de silence doivent être extrêmement dilatés. Au contraire, ne pas s'appesantir sur les temps de dialogue. Il faut toujours qu'on garde l'impression de quelque chose qui s'essaie. Merci.


I/ Le traitement de la famille

1.Les rôles de chacun


- La distribution aléatoire des rôles est presque vécue comme un jeu.

- La Mère est une ogresse (p. 18), une mégère, une virago et donne les ordres (p. 20).

La mère entre. Elle s'approche de la chaise.
LA MERE: Oui ?

LA CHAISE: ...

LA MERE: Non !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Oui !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Oui !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Non !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Non !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Non !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Oui !

LA CHAISE: ...

LA MERE: Non !
Elle sort.

Elle éduque (p. 7) face à un père falot.

L'ENFANT: Montre comment c'est ?

LA MERE: Regarde !
Lumière. La mère avec les fleurs, l'enfant.

Un temps.
LA MERE: C'est vu ?

L'ENFANT: Oui !

LA MERE: A ta place !
Noir.

C’est la pièce maîtresse de la famille dans laquelle elle joue un rôle prépondérant (elle « porte »). C’est elle qui désigne et donne une existence à la famille. Son rôle maternel est mis en doute : elle ne souhaite pas assumer l’enfant et voudrait s’en débarrasser (p. 19).

Lumière. Le père avec les fleurs, assis sur la chaise.
LE PERE: Non mais !

LE PERE: Un soir, la mère, le père l'effleure.

Un soir, l'enfant, la mère le perd.

Un soir, le père, l'enfant le boit.

D’ailleurs, c’est bien elle qui possède le plus de répliques (183 contre 155 pour le père et autant pour le fils).

- Le Père, quant à lui, est forcément empreint de culpabilité ; il se dérobe devant les accusations.

Il n’assume même pas son rôle traditionnel d’éducateur (p. 15)

LE PERE: On dit pas "je te causons" !

L'ENFANT: Ah bon ?

LE PERE: Non !

L'ENFANT: On dit quoi, alors ?

LE PERE: Je te causèrent.

L'ENFANT: Ah bon !

LE PERE: Oui !
Un temps.

d’où souvent dans la pièce de nombreux effets comiques. On y dénonce même son alcoolisme (p. 19).

Lumière. Le père avec les fleurs, assis sur la chaise.
LE PERE: Non mais !

LE PERE: Un soir, la mère, le père l'effleure.

Un soir, l'enfant, la mère le perd.

Un soir, le père, l'enfant le boit.

- L’Enfant est présenté comme un être fragile, incompris par ses parents (p. 28).

L'ENFANT: A 10, je saute.

1, 2, 3, 4, ...
Le père et la mère entrent.
LA MERE: T'entends ?

LE PERE: Oui !

LA MERE: Et tu fais rien ?

LE PERE: Non !

L'ENFANT: ... 5, 6, ...

LA MERE: Faut faire quelque chose !

LE PERE: Bouge pas !

L'ENFANT: ... 7, 8, ...

LE PERE: Je te parie qu'il sait même pas compter jusqu'à 10.

L'ENFANT: ... 9, 11, ...

LE PERE: Qu'est-ce que je te disais ?

L'ENFANT: ... 14, 18, ...

LE PERE: Allez, viens !
Ils sortent.
L'ENFANT: ... 39, 45, 69, 204, 406, 607, ...

L'ENFANT: ...10 !
Un temps.

- Chacun cherche à réussir malgré les dérapages, la vitesse, les maladresses et les scènes sont vécues comme autant d’essais successifs.

2.Personnages et objets


- Les objets et les personnages sont mis sur le même plan : l’enfant est un enfant mais aurait pu être le père, la mère voire les fleurs. La famille est bien ancrée dans le quotidien.

- Différence entre les objets et les personnes (p. 12) : un objet est lié à une fonction alors que les êtres humains doivent se désigner et distribuer les rôles.

Lumière. La chaise, seule.
LA CHAISE: Moi, c'est la chaise. C'est exceptionnel que je parle, là. Pas besoin de le dire, que je suis la chaise. Ça se voit tout de suite. Dès qu'on me voit, on se dit: "Tiens, la chaise !". Pas besoin de dire à quoi je sers, non plus. Pas une seconde on se demande: "Mais qu'est-ce qu'elle fout là, la chaise ?". Non, on se dit: "Quelqu'un va entrer. Il va s'asseoir dessus". Tout le monde le sait qu'une chaise, c'est fait pour s'asseoir dessus. Faut rien lui demander d'autre. Y a qu'à se taire et attendre.

Si quelqu'un me dit: "Debout !", ça marche pas. Y en a qu'ont essayé. On les a enfermés tout de suite.

Voilà ! C'est tout ce que je sais.
Un temps.

3.Les étapes


- La désignation comme existence face à autrui :

le rôle doit être distribué pour chacun. De plus, le personnage, pour exister, doit être nommé par un autre personnage.

La mère se désigne.
LA MERE: Je !
Elle désigne l'enfant.
LA MERE: Tu !
Elle désigne le père.
LA MERE: Il !

- De la découverte de chacun à la révolte en passant par le parricide :

le spectateur assiste à toutes les étapes du développement de la cellule familiale. On commence par découvrir et comprendre le rôle de chacun, à essayer de se comprendre et de s’accepter mais très vite cela ne fonctionne plus et la famille est au bord de l’explosion. L’enfant veut symboliquement tuer le père : (parricide, p. 11)

La mère se désigne.
LA MERE: Je !




Elle désigne l'enfant.
LA MERE: Tu !
Elle désigne le père.
LA MERE: Il !
L'enfant vise le père.
L'ENFANT: Pan !
Le père tombe.
LA MERE: Au lit !
Noir.

Il est au bord de la révolte (évocation de l’adolescence) et (choisira l’autre, i. e. un élément extérieur à la famille). (révolte, p. 13),

L'enfant passe.

Il s'arrête devant le père.
L'ENFANT: Con !
Le père se lève. Il donne une gifle à l'enfant. Il sort avec la chaise.

Un temps.

L'enfant sort. Il revient avec la chaise.
L'ENFANT: Con !
Rien.

L'enfant sort avec la chaise. Il revient avec le père.
L'ENFANT: Con !
Le père donne une gifle à l'enfant et sort.

Un temps.
L'ENFANT: Je préfère la chaise.
Noir.

4.Les fondements


- La famille apparaît comme le « lieu » où tout commence où tout se met en place. Elle se met en place de manière tout à fait artificielle (ou artistique) car elle se compose sur la scène du théâtre, devant nos yeux de spectateurs. On est peut-être là dans l’essence même du théâtre, sa fonction fondamentale : donner la naissance et la vie … et peut-être assister à la dislocation, la fragmentation du monde. L’auteur de théâtre serait là pour donner de l’ordre et du sens à ce monde qui nous entoure.

- Après avoir donné naissance à ce monde, l’auteur est celui qui va interroger sa création à travers ses personnages. (p.27)

L'ENFANT: Dictée !
Lumière. La table avec les fleurs, le père assis sur la chaise, la mère, l'enfant.
L'ENFANT: C'est quoi ce jeu ? C'est-quoi-ce-jeu, point d'interrogation. Quand c'est qu'on change ? Quand-c'est-qu'on, quand-c'est-qu'on-change, point d'interro-ga-tion. Qui c'est, qui-c'est, qui l'avait, qui-c'est-qui-l'avait-l'enfant avant ? Qui-c'est-qui-l'avait-l'enfant-avant- point-d'interrogation. Pourquoi c'est toujours moi qui l'a ? Pourquoi-c'est-toujours-pour moi-c'est-toujours-pourquoi-tout-c'est-là-toujours-quoi. Pourquoi c'est toujours moi qui l'a, point final !

Mais tout est peut-être vain ? (p. 31)

Lumière. Le père, seul.

Il mime qu'il fait son noeud de cravate. Il croise les bras. Il mime qu'il conduit une voiture. Il se gratte la tête. Il mime qu'il fume une cigarette. Il hausse les épaules.

Noir.

- Rôle du fondamental : exemple de la scène du décompte

Lumière. Le père, la mère, l'enfant.
L'ENFANT: 54 !

LE PERE: Meurtre et Moselle !

L'ENFANT: 51 !

LE PERE: Pastis !

L'ENFANT: 50 !

LE PERE: C'est quoi ce jeu ?

L'ENFANT: 46 !

LE PERE: Hein ? C'est quoi ?

L'ENFANT: 43 !

LA MERE: C'est pas un jeu.

LE PERE: C'est quoi, alors ?

L'ENFANT: 40 !

LA MERE: Il fait le compte, tu vois pas ?

LE PERE: Quel compte ?

L'ENFANT: 38 !

LA MERE: Le compte des mots, pardi !

LE PERE: Quels mots ?

L'ENFANT: 36 !

LA MERE: Les mots qui te restent à dire !

LE PERE: C'est compté, les mots ?

L'ENFANT: 32 !

LA MERE: Bien sûr !

LE PERE: Depuis quand ?

L'ENFANT: 30 !

LA MERE: Depuis le début !

LE PERE: Pour combien de temps ?

L'ENFANT: 26 !

LA MERE: Pour toute la vie !

LE PERE: Pourquoi on me l'a pas dit ?

L'ENFANT: 20 !

LA MERE: Tu n'écoutes jamais rien.

LE PERE: Tu le savais, toi ?

L'ENFANT: 16 !

LA MERE: Bien sûr !

LE PERE: On aurait pu me le dire, quand même !

L'ENFANT: 8 !

LE PERE: Combien tu dis qu'il m'en reste, là ?

L'ENFANT: Hein ?

LE PERE: Éteins !

L'ENFANT: Fin de la table !
Noir.

Selon Dorin cette scène vous oblige à aller vers l’essentiel. Il faut trouver la bonne solution, « ce n’est qu’un jeu, et en même temps, cela raconte l’histoire d’une vie ».

- Ce qui est également intéressant, c’est la conjugaison des verbes qui montre que nous sommes bien dans l’instantané, qui révèle quelque chose d’intemporel finalement avec l’écrasante utilisation du présent (sur 616 formes verbales, 561 sont au présent soit un pourcentage de 91%).

5.La vie de famille


- Bouge plus et bien entendu une pièce du quotidien. (Dorin explique lui-même qu’il a besoin de concret pour créer). (p.23).

LA MERE: Bouge plus !

Pain, beurre, lait, crème, café, PQ, pâté, pizza, glaces, sel, poivre, ail, oignons, cotons, savon, cornichons, andouille, crêpes, steaks hachés, escalopes de dinde, huile, frites, ketch up, pâtes, oeufs, vinaigre, moutarde, chou, alu, allumettes, râpé, panés, Cif, éponges, sacs poubelles, yaourts zéro pour cent, Sopalin, 51, boites pour le chien, petits suisses, petits pois, petits beurre, aspirine, bière, whisky, coca, vodka, vin fin, Suze, dentifrice, gauloises blondes, Marie Claire, Tipex, timbres, bague.

- La pièce donne à voir une vie répétitive. (p. 31)

Lumière. La mère, seule.
LA MERE: On se lève. On regarde. On se voit. On se lave. On mange. On file. On tourne. On se gare. On se pointe. On compte. On note. On en cause. On barre. On recompte. On renote. On range. On rentre. On remange. On fume. On y pense. On repousse. On baille. On se couche. On bouge plus.
Noir.

- La Sainte Famille est le nom donné à la famille formée par Jésus-Christ et ses parents, Marie et Joseph.

Les représentations artistiques de la Sainte Famille sont nombreuses car elle représente la famille idéale dans la symbolique chrétienne : un couple aimant avec un enfant chéri, vivant modestement et honnêtement de son travail, respectueuse des lois et des conventions sociales. C'est un thème courant de la peinture.

Dorin quant à lui s’en sert comme d’un contre modèle qu’il essaie de faire exploser bien entendu.

- La sexualité du couple est également évoquée : (p. 26)

Le père donne un coup de coude à la mère.
LA MERE: Quoi ?
Le père fait un signe de la tête.
LA MERE: Maintenant ?
Le père fait oui de la tête.
LA MERE: Ici ?
Le père fait oui de la tête.
LA MERE: Avec les fleurs ?
Le père fait oui de la tête.
LA MERE: T'es pas marteau ?
Le père fait non de la tête.
LA MERE: Bon !
Elle se tourne vers l'enfant.
LA MERE: Chante !

L'ENFANT: Le petit lapin a bien du chagrin

Il ne saute plus dans son petit jardin

Saute saute saute petit lapin

Saute saute saute et choisis quelqu'un

LA MERE: Éteins !
Noir.
LE PERE: Continue !
L'enfant continue de chanter.
LE PERE: Plus fort !
L'enfant chante plus fort.
LE PERE: C'est bon !
L'enfant se tait.

- Celle de l’enfant également ou plutôt ses tentatives de découverte de la sexualité.

(p. 33)

Lumière.

L'enfant, la chaise.
L'ENFANT: Et comment ça se passe avec les filles ?

LA CHAISE: ...
Noir.

L'ENFANT: Attends !
Lumière. L'enfant, la chaise.
L'ENFANT: Je t'H ?

LA CHAISE: ...

L'ENFANT: Je t'R ?

LA CHAISE: ...

L'ENFANT: Je t'X ?

LA CHAISE: ...

L'ENFANT: Je t'L ?

LA CHAISE: ...

L'ENFANT: Je t'M ?

LA CHAISE: ...

L'ENFANT: Voilà, c'est ça ! Je t'aime.
Noir.


II/ L’écriture de Dorin dans Bouge plus

1.Une construction aléatoire


- 5 parties « classiques » : on peut remarquer que la pièce se présente en 5 parties ou tableaux qui nous font penser aux 5 actes de la tragédie classique. Bien entendu ce modèle vole en éclat avec Dorin. Les « scènes » sont très nombreuses et sont interchangeables selon la volonté de l’auteur.

- Cette construction nous fait penser au groupe Oulipo. La littérature potentielle présentait les œuvres comme des œuvres ouvertes nécessitant l’intervention du lecteur. Imaginons un ordre différent pour les scènes et les tableaux, comme des photos, des instantanés que l’on tirerait d’un vieil album. Le sens peut radicalement changer peut-être.

- Pour Dorin, cette œuvre est une succession d’histoires, « un catalogue grimoire de l’essentiel de la famille ». C’est une sorte d’alchimie qui fait tenir le texte. Celui-ci devient mystérieux, opaque presque. Il faut en forcer le sens même si la simplicité est de rigueur.

C’est une esthétique du fragments (voir photo) que l’on retrouve dans toute la littérature contemporaine : il faut mettre de l’ordre dans du désordre. C’est le rôle du théâtre et de l’art en général.

L’écriture est envisagée comme une création du monde.

2.Un texte absurde qui joue avec le non sens


- Les situations présentées sont mécanisées, les histoires sont stylisées.

- Il y a du Beckett et du Ionesco chez Dorin (p. 31).

IONESCO 1912-1994

Vers les années 1950, la tragédie ressuscite avec Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Jean Genet.

La disparition d’une pensée véritable vient affaiblir voire tuer le langage. Le non sens et les situations absurdes viennent mettre à mal le langage. Pour compenser cela, Ionesco affirme :

"Sur un texte burlesque, un jeu dramatique. Sur un texte dramatique, un jeu burlesque" (Notes et contre-notes).

Toute son œuvre est sous tendue par l’interrogation du langage comme miroir de la vie.

Les lieux communs fusent, les jeux sur la cohérence du texte sont nombreux, la logique est poussée à bout etc.

Cette interrogation fait apparaître l’absence de Dieu (flagrant dans Les Chaises), l’irréalité et la vacuité du monde.

Ionesco évoque son univers dans certaines pages de Notes et contre-notes

"Je peux croire que tout n’est qu’illusion, vide. Cependant, je n’arrive pas à me convaincre que la douleur n’est pas."

"Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique est tragique, et la tragédie de l’homme dérisoire."

"Le trop de présence des objets exprime l’absence spirituelle. Le monde me semble tantôt lourd, encombrant, tantôt vide de toute substance, trop léger, évanescent, impondérable."

"Mon théâtre est très simple [...], visuel, primitif, enfantin."

BECKETT 1906-1989

C’est en 1953 que sa pièce En attendant Godot, mise en scène par Roger Blin, triomphe.

De nombreuses pièces suivront : Fin de partie (1957); la Dernière Bande (1959); Oh les beaux jours (écrite en 1961 et montée par Roger Blin en 1963); Comédie (1964); Pas moi (1973); That Time (1976); Foot falls (1976); Catastrophe et autres dramaticules (1982).

La particularité de cet auteur a été d’abandonner sa langue maternelle (il est Irlandais) afin d’explorer les possibilités d’une écriture nouvelle.

Selon lui, la solitude et la misère sont les conditions inhérentes à l’homme. L’homme est incapable d’agir comme il est incapable d’exister, d’être.

Son œuvre est une réponse à cela plus qu’un constat. C’est une résistance par les mots. Il faut lutter contre le temps et la déchéance notamment grâce à l’humour dans des situations marginales, dans des no man’s land incroyables.

La gestuelle à la Buster Keaton est très importante dans son œuvre et le langage est salvateur (utilisation d’onomatopées, de répétitions, de néologismes etc.).

- Des traces du théâtre de l’Absurde chez Dorin :

  • la logique poussée à bout

(p. 29)

Un temps.
LE PERE: C'est la chaise qui fait l'enfant, maintenant ?

LA MERE: Faut croire !

LE PERE: Et où est-ce que je vais m'asseoir, moi ?

LA MERE: Sur la table !

LE PERE: Mais si je m'assois sur la table, où c'est qu'on va mettre les fleurs ?

LA MERE: Par terre !

LE PERE: Par terre ?

LA MERE: Pourquoi pas ? Elles seraient pas bien, par terre, les fleurs ?

LE PERE: Si tu le dis !

Mais si les fleurs se retrouvent par terre, où c'est qu'on va marcher, nous ?

LA MERE: Contre les murs.

LE PERE: Mais si on marche contre les murs, où c'est qu'on va accrocher le tableau ?

LA MERE: Quel tableau ? Y a pas de tableau ?

LE PERE: En admettant qu'un jour, on ait un tableau ?

LA MERE: Sur ton dos.

LE PERE: Sur mon dos ! Mais si on accroche le tableau sur mon dos, qui c'est qui va porter ma veste ?

LA MERE: Moi !

LE PERE: Toi ? Mais si toi tu portes ma veste, qui c'est qui va faire la cuisine ?

LA MERE: Le Président de la République !

LE PERE: Et si c'est le Président qui fait la cuisine, qui c'est qui va commander ?

LA MERE: Le chien !

LE PERE: Le chien ? Mais il est mort depuis longtemps.

LA MERE: Merde !
Noir.


  • cohérence et cohésion : le non sens (p. 25)

LE PERE: Grandis !
L'enfant essaie.
L'ENFANT: Comme ça ?

LE PERE: Encore !
L'enfant essaie encore.
L'ENFANT: Comme ça ?

LE PERE: Encore !

L'ENFANT: Si seulement j'aura la chaise !

LE PERE: La chaise, c'est pas toi qui l'as.
L'enfant continue d'essayer.
L'ENFANT: Comme ça ?

LE PERE: Voilà !

Tu les vois les Alpes, maintenant ?

L'ENFANT: Oui !

LE PERE: Elles sont chouettes les vacances, non ?

L'ENFANT: Oui, très chouettes !
L'enfant tend le doigt.
L'ENFANT: Ça, c'est le Mont Blanc ?

LE PERE: Touche pas !
Silence.

La cohésion ne s’établit pas entre les personnes (faux dialogue), il n’y a pas de communication ce qui tend à prouver l’enfermement de l’individu. Le langage devient presque autonome. Il se suffit à lui-même, par associations de mots.

En revanche, il y a une forte cohésion formelle du texte mais l’ensemble ne fait pas preuve de cohérence sémantique.

Le rire naît dans cette distorsion, dans ce décalage.

- Les jeux sur la polysémie ou l’homophonie des mots participent du même décalage et révèlent parfois un univers autre que la scène qui est en train d’être jouée. On entre dans l’implicite du texte, dans les silences justement.

3.La destruction du langage


- L’enfant est celui qui questionne le langage. Si le langage est déstructuré, c’est que la famille elle-même l’est. Allons plus loin, c’est que le monde l’est également.

(p. 9)

Maman

Taman

Saman

Notreman

Votreman

Leurman.

- Même la syntaxe est mise à mal car de nombreuses phrases sont incomplètes, coupées.

- De nombreuses erreurs langagières de l’enfance sont également présentes :

(p. 13)

L'enfant montre la mère.
L'ENFANT: Et celle-là, c'est qui ?

LA MERE: Celle-là ? C'est moi !

L'ENFANT: Est-ce que je pourra lui parler ?

LA MERE: Je suis pas une dame, je suis ta mère.

L'ENFANT: S'il te plait, ta mère ?

Ici un Groupe Nominal est envisagé comme une unité linguistique complète « Ta mère ».

4.La répétition et le cadre


- La cohésion formelle évoquée ci-dessus est donnée par une structure cadrante, par des contraintes formelles et on retrouve le groupe Oulipo ici.

  • Noir et lumière viennent annoncer les débuts et les fins des « scènes ».

  • Les silences dilatés et les ellipses ont souvent la même fonction.

  • Un exemple de répétition du cadre syntaxique dont les variations montrent la confusion des rôles :

(p. 17)

L'ENFANT: Un soir, le bois, les fleurs !

Le père !

Les fleurs: "Le père !"

Le père: "Les fleurs !"

Chouette !

Les fleurs le père, le père les fleurs,

les fleurs les fleurs, le père le père,

les fleurs le père les fleurs,

le père les fleurs le père.

Un soir, le bois, le père, les fleurs.

La mère !

Le père: "La mère !"

La mère: "Les fleurs !"

Couette !

Le père la mère les fleurs,

les fleurs la mère le père.

Le père la mère, la mère le père,

les fleurs les fleurs,

le père les fleurs, les fleurs la mère,

les fleurs le père les fleurs,

la mère les fleurs la mère !

Un soir, le bois, la mère, les fleurs.

L'enfant !

La mère: "L'enfant !"

L'enfant: "Les fleurs !"

Pouet !

La mère l'enfant les fleurs,

les fleurs l'enfant la mère,

la mère l'enfant, l'enfant la mère,

les fleurs les fleurs,

la mère les fleurs, les fleurs l'enfant,

les fleurs la mère les fleurs,

l'enfant les fleurs l'enfant !

Un soir, le bois, les fleurs, l'enfant.
Un temps.

- La répétition est souvent donnée comme un principe :

  • Présence imposante du rythme ternaire (n’oublions pas l’importance du chiffre 3 dans cette pièce !)

  • Ecriture de listes (p. 14) :

Là, c'est la cuisine. Là, c'est le couloir. Là, c'est le salon. Là, c'est la télé. Là, c'est le bureau. Là, c'est l'escalier. A gauche, c'est la salle de bains. A droite, c'est les chiottes. En face, c'est la chambre. A côté, c'est l'autre chambre. Pardon !

Ça, c'est le tapis. Ça, c'est le chien. Couché ! Là, c'est la terrasse. En dessous, c'est le garage. Dedans, c'est l'Opel.

Là, c'est le jardin. Là-bas, c'est la mer. Ça, c'est le coucher du soleil. Voilà !

  • La répétition est souvent cassée par un intrus :

(p. 8)

LE PERE: Père prend mère !

LA MERE: Mère prend enfant !

L'ENFANT: Enfant prend peur !

5.Art de la concision


- Dorin déclare :

« J’ai très peu de mots. Je les agence de façon différentes pour raconter des histoires différentes. Ils sont pour moi comme des balises, entre les mots ; chaque spectateur la reconstruit en fonction de sa propre histoire. »

Effectivement, dans ce texte, il utilise peu de mots différents :

  • Sur 5051 mots, on ne trouve que 763 mots différents soit 15% du total. (quand on pense au 70 000 mots présents dans Le Robert, ou même aux 5000 mots utilisés en moyenne par les Français !)

  • Ces 763 mots se partagent à part presque égale entre les noms et les verbes (222 noms et 250 verbes).

  • Les noms les plus utilisés dans ce texte sont :

fleurs

85

enfant

82

père

72

mère

68

table

38

noir

37

chaise

34

temps

26

maman

15

silence

12

papa

10


- Cette simplicité recherchée renvoie à une idée pure, à l’essence des choses. Les mots fonctionnent par associations et convoquent un univers extérieur comme nous l’avons déjà dit.

- Les répliques sont comme des sortes de didascalies qui révèlent la nature des choses (exemple, réplique de la chaise, p. 12) :

LA CHAISE: Moi, c'est la chaise. C'est exceptionnel que je parle, là. Pas besoin de le dire, que je suis la chaise. Ça se voit tout de suite. Dès qu'on me voit, on se dit: "Tiens, la chaise !". Pas besoin de dire à quoi je sers, non plus. Pas une seconde on se demande: "Mais qu'est-ce qu'elle fout là, la chaise ?". Non, on se dit: "Quelqu'un va entrer. Il va s'asseoir dessus". Tout le monde le sait qu'une chaise, c'est fait pour s'asseoir dessus. Faut rien lui demander d'autre. Y a qu'à se taire et attendre.

Si quelqu'un me dit: "Debout !", ça marche pas. Y en a qu'ont essayé. On les a enfermés tout de suite.

Voilà ! C'est tout ce que je sais.

- Les histoires ressemblent à des paraboles (p. 34) :

L'ENFANT: C'est un type. Il avait les fleurs d'une main. Il attendait. Quelqu'un passe. Il dit au type: "Tu dois attendre longtemps, comme ça ?" Le type: "Oui, non, pour quoi ?" "Parce que y a quelqu'un qu'est mort, là-bas. Tu pourrais pas lui prêter tes fleurs ?" Le type dit: "Oui, bon, d'accord ! Mais pas longtemps !" L'autre: "Non non !" Tu parles, les morts, c'est pour toute la vie ! Quand le type a récupéré ses fleurs, elles étaient toutes fanées. Alors, il s'est dit: "Avec des fleurs pareilles, c'est plus la peine d'attendre. Personne ne viendra plus, maintenant." Et il les a jetées dans une sorte de petit pot, là, et on l'a plus jamais revu.


III/ Dorin à l’école

1.Dans le premier degré

Théâtralisation


- Passage par la marionnette ;

- réflexion sur la mise en scène : les entrées et les sorties, avec des variantes à trouver à l'infini (Comment entrer ? Comment marcher ? Comment sortir ?) ;

Cette écriture répétitive permettra en outre le passage de relais d'acteurs à acteurs ;

- faire improviser des scènes à partir de photos polaroïd ;

- à l’inverse, partir d’une scène de la pièce et demander d’en faire une mise en scène figée pour une photo polaroïd.

Travail sur la langue :


- vocabulaire des relations familiales ;

- recherche et invention de jeux de mots à la Tardieu, à la Michaux, à la Queneau ;

- réflexions possibles sur les fonctions du langage.

2.Au collège

Séquence en classe de quatrième : faire rire au théâtre


    • Définir la comédie.

    • Un personnage qui vous a fait rire : Sganarelle ou Scapin.

    • Un ressort comique : l’arnaque chez Labiche (support vidéo CRDP, Un chapeau de paille d’Italie).

    • Les formes de comique.

    • Une pièce en BD (ou en photo) : écrire une scène à partir d’un support (BD ou plus difficile à partir d’une image du spectacle ou d’une photo polaroïd fictive)

    • Rire avec Jean Tardieu.

    • Rire avec Philippe Dorin

    • Faire un compte-rendu de spectacle.

    • Prolongement : mettre en scène les scènes écrites, des scènes de la pièce ou improvisations à la manière de Dorin (même situation, mêmes accessoires) sur un thème donné (exemple : la révolte du fils) avec une contrainte (exemple, présence d’une liste dans le dialogue).



3.Au lycée





PERSPECTIVE D’ETUDE :

Les Genres et les registres

L’histoire littéraire

Objet d’étude : 

Le théâtre : texte et représentation.

Support :

Groupement de textes ou œuvre intégrale

Le théâtre de l’absurde en extraits.

Fin de Partie de Beckett ou Les Chaises de Ionesco

 

Objectifs :

Définir la visée du théâtre de l’absurde et la confusion entre comique et tragique




  • Définir la notion de genre dramatique et sa multiplicité dans le théâtre des années 50.

  • Comprendre la « crise » du langage évoquée par ce théâtre.

  • Analyser l’ambiguïté du registre comique au XX° siècle.

  • Relier éventuellement le registre comique aux registres polémique, satirique et ironique.

  • Comprendre pourquoi la dramaturgie se transforme en étudiant quelques éléments de mises en scène.

  • Insérer une comparaison avec Dorin présenté comme un avatar du théâtre des années 50 (Cf. interview de l’école des Lettres dans laquelle Dorin parle de Beckett)







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