Du plus profond de notre histoire







télécharger 111.35 Kb.
titreDu plus profond de notre histoire
page1/2
date de publication16.12.2016
taille111.35 Kb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > histoire > Documentos
  1   2
ART ET SPIRITUALITE
Du plus profond de notre histoire
L’ICONE MARIANISTE

de la prière de trois-Heures
Johann G. Roten, SM
Avant propos.

« Art et spiritualité » est une collection de brèves monographies publiées par la Bibliothèque Mariale et l’Institut International de Recherche Mariale (IMRI) de Dayton (Ohio USA). Son but est d’encourager la méditation personnelle. En règle générale, chaque publication est basée sur une image, un motif à caractère religieux, à thème marial de préférence. Les lecteurs sont invités à se familiariser peu à peu avec cette image et à en approfondir le sens. Dans ce but, ils sont confrontés avec une interprétation artistique de ce motif, avec sa signification théologique et également avec ses incidences sur la vie spirituelle.

Dans le présent numéro, notre attention se portera sur une des vérités centrales de la foi catholique, sur l’acte par lequel Jésus-Christ a apporté la libération au monde par sa mort et sa résurrection. Le rappel fréquent de cet événement a façonné le caractère propre de l’Eglise de Jésus-Christ et a exercé, en même temps, un impact profond sur la culture chrétienne. Ce souvenir, le plus profond du christianisme, nous aimerions l’examiner sous trois angles différents mais complémentaires : du point de vue artistique, du point de vue théologique et du point de vue spirituel.

Bien des souvenirs marquants sont fixés dans des images. On trouvera dans ce petit livre quelques exemples de représentations de la crucifixion du Christ, pris dans la tradition artistique. Du fait que la riche variété des images suscite des interrogations au sujet de leur source commune ou de leur fondement, la seconde partie de cette étude se concentre sur la base commune, pour la mémoire de l’Eglise, de l’œuvre rédemptrice du Christ, ainsi que des interprétations théologiques et culturelles qui en découlent ; il s’agit de l’Evangile de Jean (19, 25-27.28). Ce passage particulier de l’Ecriture constitue également le fondement des éléments les plus importants de la spiritualité marianiste. Dans la dernière partie nous traitons donc également de la Prière de Trois-Heures, pratique de dévotion traditionnelle des membres de la Famille Marianiste, religieux et laïcs.

La Prière de Trois-Heures constitue une véritable icône de notre rédemption : elle reflète la dimension visuelle (picturale) de l’art, le message théologique, ainsi que l’incitation à un engagement spirituel actif. Ainsi donc, les quatre parties de cet opuscule - « les souvenirs », « les images », « l’archétype » et « l’icône » - suggèrent une progression à partir des aspects extérieurs et visuels de nos souvenirs profonds vers une attitude consciemment réfléchie et activement engagée à l’égard de l’élément le plus sacré de l’héritage chrétien.

La publication de cette méditation sur l’évènement du Calvaire n’aurait pas été possible sans la généreuse contribution de la famille du Frère John Samaha S.M., de San Francisco, et sans les recherches de Melle Kathie Toops, professeur assistant à l’Institut International de Recherches Marianistes (IMRI). La couverture a été dessinée par Monsieur John Bach, dont il faut apprécier à la fois les talents artistiques et la générosité. La Crucifixion de Patrick Pye (peinture à l’huile sur toile, 1989, 27’’ x 23’’), est reproduite avec la permission de l’artiste.

LES SOUVENIRS

Les gens ont des souvenirs, qu’ils gardent comme un trésor ou qu’ils combattent. Certains sont comme des tunnels lumineux qui remontent le temps, d’autres sont comme des plaies mal fermées, qui ne guérissent pas et qu’on n’oublie pas. Dans les deux cas, ces souvenirs revivent dans le présent. Ils peuvent causer souffrance et gêne mais peuvent heureusement aussi être sources de passion et d’inspiration. Les souvenirs ne sont jamais neutres. Ils représentent un défi permanent. Déplaisants ou grisants, les souvenirs sont des lignes de vie. Les souvenirs éteints sont comme des feuilles mortes ; dans le tourbillon de leur chute, la vie s’enfuit pour toujours.

Les peuples aussi ont des souvenirs, qui font partie de leur identité collective. La conscience juive est marquée par l’Holocauste. L’histoire a rendu la conscience américaine vivement indépendante et démocratique. L’âme japonaise se nourrit de projets d’expansion et les Britanniques, des gloires du passé. La plupart de ces souvenirs collectifs pointent leur attention sur les évènements marquants d’un lointain passé, qui ont partiellement façonné les cultures des peuples et quelquefois leur identité nationale.

Genou Blessé se cache comme une incubation de mauvaise conscience collective à l’égard des américains autochtones. Le Jour J a marqué la politique mondiale pour près de cinquante ans. La chute du Mur de Berlin restera dans les esprits comme l’échec de l’hégémonie politique du communisme. Des nations sans passé mémorable ressemblent à des gens sans visage. Elles s’enfoncent lentement dans le magma anonyme de l’histoire. Il est vrai que les mémoires collectives ont leur revers : elles tendent à produire des clichés culturels et des stéréotypes ethniques. Malgré cela, elles représentent des lignes de vie d’où les gens et les peuples tirent leur inspiration pour bâtir des avenirs toujours nouveaux.

Les communautés chrétiennes également ont leurs souvenirs. Au cœur même de la mémoire chrétienne est conservé le souvenir de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ, qui représente le centre et le point focal de l’identité de l’Eglise et de son activité. Sans l’Incarnation, la Création n’atteindrait pas son accomplissement ; l’Incarnation sans son accomplissement dans la Rédemption resterait vide de sens. Au matin de Pâques seulement, la Croix du Christ, arbre de la souffrance et du sacrifice, devient véritablement l’arbre de la vie. Cet événement central de la mémoire chrétienne relie et unit de la sorte l’arbre de vie du Paradis (Gen.2, 9) et l’arbre de vie du monde à venir (Ap 22, 1.2). L’alpha et l’oméga, le début et la fin de l’histoire chrétienne sont récapitulés dans la mémoire du Seigneur mort et ressuscité. Dans le mémorial du Christ se révèlent les tensions tragiques de l’existence et ses polarités et c’est cette même mémoire qui donne son poids à la victoire ultime du salut. Dans l’arbre du salut, en effet, les crises perpétuelles de l’existence humaine – les brouilles, les souffrances et la culpabilité qui poursuit le péché d’Adam - sont assumées et surmontées.

Du Jeu de la Passion d’Oberammergau, à la ré-actualisation dramatique de la crucifixion du Christ aux Philippines, l’événement fondateur de l’existence chrétienne a été commémoré et réinventé d’innombrables manières. La Prière de Trois-Heures, qui fait partie de l’héritage marianiste, n’est pas la moins originale de ces commémorations. Les Marianistes n’ont pas une manière différente de l’Eglise de se souvenir de la Passion, de la mort et de la Résurrection du Christ ; ils ont cependant créé leur propre icône de la mémoire essentielle du Christ.

Nous voudrions présenter cette icône à la méditation du lecteur. Pour une large part, cette prière consiste en un exercice d’anamnèse. Pour faciliter cet effort de mémoire, nous allons montrer comment la mémoire se nourrit d’images et comment les images ont besoin d’être ancrées dans un archétype commun pour devenir des icônes. En d’autres termes, la mémoire du Christ peut être célébrée par des moyens divers mais complémentaires : à travers l’art, la théologie ou la spiritualité. Dans le sens de ces lignes de réflexion, on peut voir tous ces moyens culminer et se rejoindre dans la pratique de ce que les Marianistes appellent la priere de trois-heures.

LES IMAGES

Les souvenirs deviennent des images. Les mots se fatiguent et se flétrissent. Trop souvent il arrive qu’on en abuse, intellectuellement, si bien qu’au bout d’un certain temps ils résonnent comme des coquillages vides. Voilà pourquoi la mémoire se réfugie dans les images. Celles- ci distillent l’essentiel : la vision, la conviction et l’engagement. Les mots sont comme munis d’une lame coupante et tranchante. Ils ont tendance à se polariser et à s’opposer parce qu’ils portent en eux des concepts et des définitions. La mission des mots est de délimiter la signification, de maîtriser l’irrationnel et d’éliminer ce qui ne convient pas.

Les images, par contre, marchent ensemble et gardent, en quelque sorte, la main tendue l’une à l’autre. Elles rapprochent les gens en créant des liens, sans pour autant les condamner à l’uniformité. Une image forte passe par dessus différence et divergence et indique un terrain commun, une possibilité de vivre ensemble et de partager une même destinée. La statue de la liberté, par exemple, se dresse, à New-York, comme un symbole de liberté pour de nombreuses « masses blotties ensemble ». La Croix de Lorraine symbolisait la résistance française et la libération, avant de devenir l’emblème du parti gaulliste. On sait que certaines images provoquent la frénésie collective mais qu’elles reflètent aussi une vision commune et qu’elles galvanisent des forces divergentes dans un effort commun en vue d’un même but. Pour exprimer dans un même souffle l’unité et la pluralité, rien de tel que la forme visuelle de l’image.

L’art est au service du visuel. La plus grande partie de l’héritage chrétien a été confiée à l’expression artistique. Comme nous l’avons dit, l’une des images centrales de la foi chrétienne est la mémoire de la Passion du Christ, de sa mort et de sa résurrection. Il s’agit là de l’archétype de notre rédemption, qui est habituellement représenté dans la scène de la crucifixion. Nous connaissons tous au moins un certain nombre des représentations les plus illustres du Christ en Croix : que ce soit la célèbre fresque de Giotto à Padoue, le triptyque panoramique de Roger Van der Weyden, la vision apocalyptique de la mort du Christ selon Grünewald ou la scène du calvaire peinte par Rembrandt, où se serre une foule compacte et qui baigne dans une lumière d’une blancheur très crue.

Dans l’art, la culture joue sans cesse à cache-cache avec la théologie. Non seulement la maîtrise technique évolue et progresse, mais la sensibilité artistique se laisse influencer par les modèles changeants du sentiment religieux et des modes culturelles. Quel rôle joue, dès lors, la réflexion théologique dans l’art ? Ce dernier est-il le reflet des canons de l’Ecriture et du dogme ou constitue-t-il un document de nature plus personnelle ? Peut-être un document illustrant la condition humaine plutôt qu’un message venu de Dieu ? Nous retrouvons ces deux attitudes si nous regardons quelques-unes des représentations les plus récentes de la crucifixion. Il y a là des jugements sévères sur la réalité humaine qui, pour s’exprimer, utilisent une thématique religieuse, simplement comme une forme visuelle ; mais il existe également des exemples magnifiques de foi qui s’évertuent de donner la meilleure expression humaine possible à l’amour divin crucifié.

Nous proposons ci-dessous trois exemples illustrant la manière dont la sensibilité artistique contemporaine a traité le thème de la crucifixion. Ils pourront surprendre. On y retrouve très peu de la richesse visuelle et de la perfection de Giotto ou de Rembrandt. L’observateur peut se sentir déconcerté, choqué, voire révolté. Il n’y a rien dans ces représentations qui flatte le regard ou qui rassure le croyant perplexe. Il y a pourtant un message à déchiffrer, un message dans lequel l’interprétation artistique et la vérité théologique sont intimement liées et s’affrontent en un combat féroce. Et l’on se demande qui l’emportera, de la raison humaine qui réfléchit sur elle-même ou de l’histoire sainte de la fidélité insondable de Dieu à notre égard, à nous les humains.

La crucifixion de Barnett Newman constitue, en fait, la 12ème station du Chemin de Croix qu’il a commencé en 1958 et terminé en 1966. Les quatorze toiles sont très grandes et les teintes sont limitées au noir, au blanc et à la couleur de la toile. La composition se réduit à des bandes verticales et à des surfaces de même ton. Les stations de ce Chemin de Croix forment une série de variations sur les paroles de Jésus : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est là que se situe, selon Newman la véritable Passion. - Pourquoi ? A quoi ça sert ? – telles sont les questions sans réponse de la souffrance humaine. Le dernier cri de Jésus renferme toutes les questions qui restent sans réponse. Dans cette représentation de la 12ème station domine le noir, la couleur des murs rigides et menaçants. On dirait un rideau noir et impénétrable qui cache le sens tout autant que l’absence de sens. Il y a cependant des fissures dans ce mur et, vers la droite, alors que le noir s’estompe, il semble qu’il y ait une ouverture. C’est peut-être une réponse, ou une simple tentative de réponse à la question insoluble de la souffrance humaine. La crucifixion de Newman place la personne qui regarde la station en face de la souffrance de Jésus. Ce Jésus, cependant, est simplement le miroir de nos propres souffrances.

La lithographie d’Oscar Kokoschka (1946) essaie également d’exorciser la souffrance humaine. Mais son Jésus est un Jésus solidaire de l’homme. Il arrache sa main droite de la croix et se penche pour se donner lui-même en nourriture à des enfants affamés. C’est une façon d’illustrer par l’image la compassion de l’artiste pour des enfants innocents qui souffrent, et qui est basée sur la mémoire vivante de faits concrets. La crucifixion de Kokoschka célèbre la solidarité ou, du moins, l’évoque et indique une voie pour échapper au désespoir. Aussi profond que soit le fossé entre Dieu et l’humanité, la souffrance les rapproche. Jésus tend son bras dans un abandon total et il réussit vraiment à toucher la réalité humaine.

La manière dont Pablo Picasso voit Jésus en croix est encore différente. Dans son dessin - Crucifixion dans l’arène (N° V, 1959) - Picasso situe la scène de la crucifixion au cœur d’une corrida. Cette œuvre fait partie d’une série de vingt-sept esquisses, dont certaines sont au fusain et d’autres à l’encre, ou les deux à la fois. L’esquisse de la crucifixion n’est pas une œuvre d’art très élaborée. Les traits semblent jetés au hasard. Les formes et les volumes sont grossiers et ampoulés, d’une horreur presque insupportable ; et pourtant on sent se déployer là un dynamisme intense, contrant cette laideur. Le « Christ Matador », qui est le personnage central, a repoussé le taureau loin du picador. Ce dernier gît sous son cheval, lui-même à terre, et il tourne son regard vers le Christ. La personne du Christ, au corps tout déformé, incarne la vitalité et le drame. Il agit sur le mal - le taureau en l’occurrence - comme un aimant et il le repousse comme un bouc émissaire. Non seulement le Christ assume le mal, mais en défiant la loi de la pesanteur, il s’élève aussi au-dessus du tumulte et de l’agitation, laissant flotter derrière lui sa cape dans le vent. Il ne s’agit pas, ici, d’une fuite empressée loin de la souffrance. Le Christ Matador évoque le Christ triomphant de la mort, libérant et soulevant dans son sillage les espoirs écrasés et les amours rejetés.

On pourrait dire que la crucifixion de Picasso est la plus théologique de ces trois œuvres. Le Christ, dans son ascension, exerce un pouvoir rédempteur car, tel le matador, il est vainqueur de la mort.

Un Christ souffrant, un Christ compatissant et un Christ triomphant, voilà trois lectures, par l’image, de nos plus profondes mémoires religieuses. Prises une à une, elles restent incomplètes, incapables d’exprimer individuellement l’intégralité de la Rédemption chrétienne. Saisies dans leur ensemble, et comme se complétant mutuellement, elles expriment les aspects les plus importants de la scène du Calvaire.

Le Christ souffrant de Newman est là pour rappeler quelques-uns des côtés les plus noirs de la condition humaine, de la souffrance et du péché. Nous savons que nous ne disposons d’aucun exorcisme tout prêt pour agir contre la souffrance humaine et le péché. Il n’y a que l’humble geste du Christ, épousant notre humanité pour être avec nous et pour nous. Cette présence agissante et tout humaine du Christ constitue le message principal du Christ social de Kokoschka. La question métaphysique du sens ne peut être résolue, humainement, que par l’exercice d’une charité active et du don de soi.

Cependant, comme l’indique le Christ Matador de Picasso, c’est le Christ triomphant de la Résurrection qui donne sa crédibilité ultime au Jésus souffrant et au Jésus social. Ainsi le Christ souffrant, le Christ social et le Christ triomphant présentent-ils les trois facettes complémentaires du message total de la Rédemption.

L’expression artistique de thèmes chrétiens n’a évidemment pas commencé au 20e siècle et les œuvres de Newman, de Picasso et de Kokoschka ne font pas partie des représentations les plus caractéristiques de la crucifixion. Il existe une tradition plus classique pour représenter le Christ en croix, une tradition qui relie la souffrance, la compassion et le triomphe du Christ. La scène de la crucifixion de Patrick Pye se situe dans cette tradition, sans pourtant en être une copie servile et usée. Pye, un peintre irlandais contemporain et un artiste verrier bien connu, introduit le spectateur dans une manière à la fois nouvelle et ancienne de voir et de percevoir l’événement du Calvaire. Sous le pinceau de Pye, le drame historique lointain s’anime comme une évocation vivante. Le symbole usé de la Croix ressuscite comme un événement intérieur actuel.

La croix du Christ surgit au-delà de l’horizon de l’entendement humain. Le Christ, bien que suspendu bien haut sur le gibet, reste cependant en contact avec la réalité humaine. L’arbre de la croix reste solidement planté dans le mal et la souffrance, représentés par les silhouettes sombres de Marie Madeleine et du soldat. L’obscurité est contrée et vaincue par un groupe de trois personnages vêtus de costumes aux couleurs brillantes, pompeuses. Blottis les uns contre les autres, dans une attitude de douleur et d’espoir, ils incarnent - surtout Marie et Jean - une création nouvelle. Avec la légèreté d’une plume, un doux rayon de lumière argenté s’élève au-dessus du groupe, annonçant dans l’être de l’homme une légèreté nouvelle. En passant, le rayon vénère la croix avec respect puis indique, au-delà, une aube nouvelle pour l’humanité. Et lorsque le regard étonné revient sur le Christ en croix, il découvre un Christ nouveau. Il n’y a plus le Christ englouti dans une souffrance absurde mais un Christ en gloire, vainqueur du mal et de la mort.

Le Calvaire peint par Pye n’est qu’un exemple dans une longue et riche tradition artistique, dont l’origine remonte au 5ème siècle. Dans les premiers temps, le Christ en croix a été représenté les yeux ouverts, portant souvent une tunique (colobium), symbole, par conséquent, du rédempteur ressuscité et vivant. Au pied de la croix nous trouvons Marie, le plus souvent à droite du Christ, et Jean, à sa gauche. Tout près d’eux, on voit souvent, en plus petit, les personnages de Longin tenant la lance et de Stéphate, avec l’éponge et le récipient de vinaigre. D’autres personnages se joignent éventuellement à Marie et à Jean, notamment des femmes et des soldats. Dans les siècles ultérieurs ont souvent été ajoutés les personnages symboliques de l’Eglise (Ecclesia) et de la Synagogue. Au moyen-âge comme dans les temps modernes on s’est écarté du symbolisme théologique en faveur de représentations plus graphiques de la crucifixion. On ne voit plus guère alors de Seigneur triomphant mais plutôt l’Ecce Homo, les yeux fermés, mort, portant sur son corps la trace des tortures, et pratiquement nu.

Depuis les temps les plus anciens, la présence de Marie et de Jean au pied de la Croix devait témoigner de l’événement du Calvaire et de sa signification. Peu à peu, ces deux personnages ont été considérés comme des modèles pour les croyants. Ils expriment la tristesse et la douleur. Jean est souvent représenté avec un geste caractéristique : il applique sa main gauche contre sa joue gauche ; mais les gestes varient. On voit des mains recouvertes d’un voile et cachant le visage ; Marie pointe parfois ses deux mains vers son fils mourant ; d’autres fois, elle tend ses bras, dans un geste d’acquiescement tacite et d’abandon ; parfois même, elle essaye de toucher le corps du Christ.

Au cours des siècles se sont développés de nombreux thèmes secondaires ; non seulement on trouve Marie défaillante et Jean qui la soutient d’un geste secourable, mais parfois aussi, Marie et Jean se tiennent debout devant les tombeaux d’Adam et d’Eve ; parfois on voit Marie, la nouvelle Eve, écrasant la tête du serpent ; ou bien c’est Marie qui recueille le sang du Christ dans son calice ; Marie qui intercède pour nous ; Marie qui échange des paroles avec Jean... Le plus populaire de ces thèmes est celui de la compassion de Marie, dont l’attitude entière communie à celle du Christ, évoquant ainsi son intimité avec le Christ souffrant.

La représentation ci-contre de la crucifixion, avec Marie et Jean, comporte beaucoup des éléments que nous venons de décrire. Elle fait partie d’une fresque qui décore les murs de la chapelle de Théodose dans l’église Sainte Marie Antique, située sur le Forum Romain. L’édifice, qui a servi de résidence aux Papes Grégoire VII et Zacharie, avait disparu dans un glissement de terrain, au 9e siècle, et n’a été redécouvert qu’au vingtième siècle. La fresque, probablement peinte par des artistes orientaux ayant fui chez eux la persécution iconoclaste, porte des traces évidentes de l’art byzantin primitif. Elle compte parmi les œuvres d’art les plus importantes et les plus anciennes de ce type en Occident (741-752) ; elle nous fait voir une superbe synthèse du mystère tout entier du Christ rédempteur.

La présence de Longin avec sa lance et probablement aussi de Stephate, avec le vinaigre, atteste des souffrances du Christ. Le Christ lui-même est vêtu d’une tunique, symbole de vie et de triomphe sur la mort. Marie et Jean sont les témoins du triomphe de Jésus et le partagent. Leur solidarité avec le rédempteur et avec tous les témoins ultérieurs de la rédemption assure à l’événement du Calvaire sa dimension sociale.

Voilà comment les images créées par les artistes gardent vivants les souvenirs et les imprègnent de signification. Comme nous l’avons vu, les images religieuses sont vraiment des documents de la condition humaine mais elles contiennent aussi un message venu de Dieu, même si ce message semble parfois codé ou comme caché dans l’écriture personnelle de l’artiste. Le souvenir de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ, a donné lieu à un grand nombre d’images. Il y a parmi leurs auteurs beaucoup d’artistes moins grands que Giotto, Rembrandt ou Picasso mais chacun d’eux essaie de mettre en lumière une facette significative de notre héritage chrétien commun. Les uns mettent l’accent sur la mémoire à court terme de la sensibilité contemporaine, d’autres plongent dans le courant de la conscience d’une tradition artistique plus longue.

Une importante question demeure cependant : pourquoi la crucifixion peinte par Pye comporte-t-elle et exprime-t-elle une part plus riche de la mémoire du Christ que l’art de Newman, de Kokoschka ou de Picasso ?

L’art de Pye fait revivre la représentation classique de l’événement du Calvaire. La fresque de la chapelle Théodose à Rome a inauguré ce type en Occident. Y a-t-il une source commune à toutes ces créations ? Existe-t-il une mémoire commune fondamentale qui, non seulement, anime de nombreuses manières de faire mémoire, mais qui, en même temps, les contrôle et les confronte à la mémoire fondamentale ?

Les images ont tendance à s’envoler. Peuvent-elles, devraient-elles, être ancrées dans un archétype commun ?
  1   2

similaire:

Du plus profond de notre histoire iconLe Festival bd
«La bd refait l’histoire». En ces temps forts de commémorations de notre histoire belge et européenne, plusieurs auteurs et conférenciers...

Du plus profond de notre histoire iconDu 11 octobre au 11 novembre 2005 à la Galerie Marie Demange – 12,...
«La création, explique l’artiste, est un dépassement de soi», soutenu par un profond désir de rencontre et de partage d’émotion avec...

Du plus profond de notre histoire iconÀ propos Nos ressources individuelles
«usine», mais également la face cachée et déchéance de la factory. Notre introduction explique d’ailleurs notre démarche

Du plus profond de notre histoire iconOrganisation de la recherche au sein de notre équipe
«art asiatique», mais de la même manière, IL englobait beaucoup trop d’éléments éloignés de notre sujet

Du plus profond de notre histoire iconRésumé de théorie et guide de travaux pratiques Le Marketing
«En quoi notre produit peut-il être jugé différent des autres par notre cibl ?» 36

Du plus profond de notre histoire iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

Du plus profond de notre histoire iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

Du plus profond de notre histoire iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

Du plus profond de notre histoire iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

Du plus profond de notre histoire iconL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com