Un film de Jacques-Bernard brunius







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VIOLONS D’INGRES

Un film de Jacques-Bernard BRUNIUS
Jacques Brunius est communément évoqué par les cinéphiles pour ses participations en tant qu’acteur au film de Renoir Partie de Campagne, ainsi qu’à celui des frères Prévert, L’Affaire est dans le Sac, où son rôle d’homme en quête bêlante d’un véritable «bêêêrait » français marqua les mémoires à tout jamais. Au point d’obérer l’ensemble des autres activités du personnage, qui auraient pourtant bien davantage mérité de passer à la postérité. Il fut en effet, outre acteur, poète, collagiste, critique et réalisateur de cinéma, homme de radio, traducteur, et ce qui nous occupe plus spécialement ici, découvreur de nombreux créateurs autodidactes populaires.

Jean-Pierre Pagliano, en 1987, aux éditions L’Age d’Homme, a publié un ouvrage, intitulé sobrement Brunius, qui permit de considérablement débroussailler la question, en insistant essentiellement sur les activités de cinéaste et de théoricien ou de critique de cinéma qu’avait exercées Brunius. C’était un premier pas en direction d’un homme, certes impliqué dès les années 30 dans le surréalisme, et probablement responsable, entre autres, de la découverte par ce milieu du Palais Idéal du facteur Cheval, mais qui n’a jamais cherché la gloire, ne se souciant pas, par exemple, de réunir les innombrables articles qu’il avait publiés des années 20 aux années 60 sur toutes sortes de sujets (si l’on excepte certains de ses textes sur le cinéma qui furent rassemblés par lui de son vivant chez Arcanes sous le titre En marge du cinéma français (1)). Dans le cadre de nos recherches générales et souvent dispersées sur le phénomène des arts spontanés populaires, cette absence de toute prétention, de toute vénalité, sa passion désintéressée pour l’art et la poésie quelles que soient leurs origines sociales, ressemblaient à celles des créateurs de l’art brut et l’avaient signalé dés l’origine à notre attention.

Pour en venir plus directement à ce qui motive que l’on en parle dans les colonnes d’une revue comme Création Franche, il faut d’emblée passer essentiellement à l’évocation d’un sublime documentaire sur les arts spontanés, Violons d’Ingres, où, dés 1939, il avait filmé entre autres le Palais Idéal du facteur Cheval et les Rochers sculptés de l’abbé Fouré. Nous l’avons évoqué dans le n°1 de la deuxième série du magazine Artension (1988), ainsi que dans le bulletin L’Art Immédiat (autoédition, n°1, 1994), où nous avions signalé, avec l’aide de Gilles Gally, qu’avaient été retrouvées à Semur-en-Auxois les terres cuites d’Angélica Opportune Leverve, autre créatrice autodidacte figurant dans le film de Brunius, quoique nettement moins reconnue par la postérité des arts populaires ! Ces terres cuites avaient disparu après les années 40, malgré le petit musée où on les avait recueillies dans un premier temps comme il est dit dans le commentaire qu’écrivit Brunius pour son film.

Son documentaire, réalisé pour l’Exposition Internationale de 1939 à New York où il était présenté dans le Pavillon français, contient bien d’autres merveilles de créativité populaire. Centré sur la notion de créateur universel opposée aux notions de spécialisation et de division du travail, défendant à travers plusieurs exemples, choisis parmi des marottes et des violons d’Ingres, la politique du « touche à tout », le film de Brunius brosse aussi en filigrane un portrait de l’auteur lui-même (André Breton, dont Brunius fut un des fidèles amis surréalistes jusqu’au bout –ils moururent à un an d’intervalle l’un de l’autre- le qualifia du reste de « touche à tout de génie »). Passionné de création errante, d’hommes-orchestres, collagiste à ses heures, poète, critique de cinéma, cinéaste, comédien, Jacques-Bernard Brunius, de son véritable nom Jacques Cottance, ne désirait guère se résumer à un seul rôle, une seule casquette (ou plutôt à un seul béret…), ce qui explique qu’il n’ait pas trouvé le temps, ou qu’il n’ait pas estimé prioritaire de songer à rassembler ses écrits par exemple. Sa vie, sa destinée, épousent celles des créateurs bruts qui vivent et créent indissolublement sans souci de médiation (à l’opposé de tant de nos contemporains turlupinés par le besoin de « communiquer » et de se construire une « image »…).

L’édition en trois DVD de films d’archives (centrés sur Jacques Prévert s’entretenant avec ses amis, émaillés d’extraits de ses fictions, et intitulés Mon frère Jacques) réalisée par Catherine Prévert en 2004 (éditions Doriane-films), permet aujourd’hui au public, notamment ceux qui s’intéressent au cinéma documentaire autour des arts spontanés, d’avoir accès au film de Brunius qui n’était visible jusque là que dans de rares projections à la Cinémathèque Française. Catherine Prévert a eu en effet l’excellente idée de le publier en compagnie d’autres films des frères Prévert, comme Paris la Belle, Aubervilliers, Le Petit Claus et le Grand Claus, Paris mange son pain.

D’avoir accès, et donc de pouvoir le scruter sous toutes ses coutures. Les chercheurs d’œuvres ou de sites liés à l’art naïf ou à l’art brut peuvent en particulier s’amuser à repérer les évocations d’Alphonse Benquet, dont certains tableaux ont été vendus récemment à la grande vente de l’atelier Breton.

Ils auront la surprise, pour les plus rapides d’entre eux, d’apercevoir, derrière celui que le commentaire désigne comme un « sculpteur de la vallée du Rhône », Alphonse Gurlhie, le même dont a parlé Yankel dans ses souvenirs Le Désespoir du peintre, que nous avons pour notre part évoqué dans L’Art Immédiat n°1, et qui fut le créateur de toute une série de totems en ciment, que l’on nous montre subrepticement dans le film. L’homme que l’on voit sur une barque paraît bien être Gurlhie lui-même. Ce qui fait de ces images ultra fugitives de Brunius la seule trace d’Alphonse Gurlhie en mouvement. Beaucoup d’autres créations sont présentes dans ce film. Comme la villa décorée d’Auguste Corsin à Etampes « ornée de totems, singes en ciment grimpant sur des palmiers à feuilles de zinc et autres sculptures… » (2), datant de 1904, et que personne à ma connaissance parmi les connaisseurs et autres spécialistes des arts spontanés n’a jamais mentionné. Ce Corsin, nous apprend en outre Brunius, était aussi un peintre naïf fort expressif et original, travaillant sur « tôle d’acier ».

Le film contient des images rares de l’atelier du Douanier Rousseau rue Perrel (disparu aujourd’hui). Documentaire dans le documentaire, le passage sur Rousseau inspira, nous dit Jean-Pierre Pagliano, Alain Resnais pour son film d’après-guerre sur Van Gogh. De même que le passage sur le facteur Cheval incita Ado Kyrou à faire un film entièrement consacré au Palais Idéal dans les années 50 (3).

En fait, le propos du film va plus loin qu’un strict projet d’information artistique sur les distractions du dimanche de quelques dizaines de doux excentriques que l’on nous convierait à regarder un sourire narquois aux lèvres. C’est en effet ce que l’on pourrait superficiellement croire en se contentant de lire le titre du film. En réalité, le propos est tout autre. A travers cet incroyable défilé de passionnés, peintres, sculpteurs, créateurs de sites, inventeurs (des plus pauvres –Léon Corcuff, dont se souviendront les auteurs de L’Anthologie de la Poésie Naturelle, ou Emile Bourguès, dit « Le Diable Rouge » par les paysans ardéchois qui le voyaient quotidiennement se déplacer au-dessus d’une vallée sur une bicyclette qu’il faisait rouler sur un câble tendu entre deux collines- au plus savant –l’astronome Michel de Kérolyr), cinéastes scientifiques de vulgarisation (pionnier en la matière : Jean Painlevé), futurs artistes pas encore célèbres (Maurice Henry et Yves Tanguy apparaissent dans le film, dans des scènes savoureuses comme celle où l’on voit ce dernier peindre devant Notre-Dame une toile posée sur un chevalet où il a représenté en définitive des poireaux !), savants (Joliot-Curie faisant du judo), etc., se dessine un discours qui sans en avoir l’air se donne des airs passablement séditieux. Selon l’auteur, l’homme, « né multiple », comme l’enfant nous le prouve par sa curiosité multidirectionnelle, doit calibrer ses désirs en devenant adulte, voire les refouler et les oublier. Un vibrant hommage au génie universel, tel qu’il a pu s’incarner dans certains esprits de la Renaissance comme Léonard de Vinci, est rendu tout au long du film. Critiquant les individus qui gaspillent leur vie dans des occupations sans poésie, le cinéaste devient lyrique dés qu’il s’agit d’évoquer « ceux dont l’imagination dépasse les cadres imposés par leur condition, ceux qui ont la passion de créer…, d’inventer…, de durer… ». Et de conclure dans une dernière envolée : « Ingénuité chez les uns, jeunesse d’esprit chez les autres, une ardeur commune fait de la vie de ces hommes divers un jeu passionné. Il n’est de science ni d’art que grâce à ceux qui, parvenus à l’expérience de l’âge mûr, ont su conserver la curiosité avide et créatrice de leur enfance ».

C’est cette ambition du propos qui signe le surréalisme exigeant que pratiqua toute sa vie Jacques Brunius, ne se contentant jamais d’envisager les créateurs qu’il défendait comme de simples nouvelles marchandises esthétiques mais plutôt comme des individus dont le comportement et l’œuvre faisaient un tout qui remettait en question l’ordre imposé par la société.

L’amateur d’art brut et autres créateurs francs peut être sûr qu’il disposera avec ce film désormais disponible sur tous les postes de télévision d’un document d’une extrême richesse et d’une importance sans égale dans l’histoire du cinéma documentaire sur l’art, et plus particulièrement dans l’histoire du cinéma documentaire sur les arts spontanés, un document qui, comme nous venons de le souligner, va bien au-delà de la simple illustration esthétique, qu’elle soit « brute » ou autre…
Bruno Montpied
_________
(1). Réédités chez L’Age d’Homme avec un appareil critique de Jean-Pierre Pagliano en 1987. L’INA serait particulièrement bien inspiré, également, de songer à éditer en coffret l’émission extraordinaire dont Brunius fut l’auteur sur l’univers de Lewis Carroll en 1966, qui durait pas moins de 9 heures (et qui ne fut rediffusée sur les ondes de France-Culture qu’en 1986).

(2). Les citations, à partir de celle-ci, sont toutes extraites du découpage et du commentaire du film qui parurent dans le n°67 de L’Avant-scène, en 1967, en hommage à Jacques Brunius qui venait de mourir.

(3). Ce film a été également édité en DVD, en même temps que le film de Clovis Prévost sur le facteur Cheval, aux éditions du Palais Idéal. On doit pouvoir le trouver à Hauterives, voire à la librairie de la Halle Saint-Pierre à Paris. Le triple DVD avec Mon Frère Jacques et Violons d’Ingres se trouve dans toutes les bonnes FNAC…


(Texte paru dans Création franche n°25, octobre 2005)

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