5 rue Tardieu 75018 Paris







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L'héritière des barbares

Françoise Marvier

5 rue Tardieu 75018 Paris

01 81 29 94 62 / 06 72 34 19 46

fmarvier@yahoo.fr

L'héritière des barbares

Je suis née vingt mille lieues sous les mers, ou vingt ans après, bref, dans un lieu sans nom qui n'existe pas. Cette origine légendaire, en m'octroyant des privilèges, me valut bien des tourments. Je dus errer longtemps parmi les êtres ordinaires à la recherche de quelqu'un qui me fut semblable. Puis un jour, dans un couloir de musée, la rencontre se produisit. Sur une toile peinte, une fille au visage d'ombre plongé dans l'ombre jouait de la flûte pour émouvoir des monstres invisibles. C'était la Charmeuse de Serpent du Douanier Rousseau. En la voyant, je reçus le choc du nouveau-né quand il émerge de sa nuit. J'étais cette créature d'ombre, venue de l'ombre, et je voyais par la magie du peintre ressurgir du néant mon enfance introuvable. Tous les serpents sifflèrent à mes oreilles, la forêt me fit signe et le son de la flûte m'enchanta. Pendant des années, j'avais été aveugle, de cet étrange aveuglement qui voit tout et que l'homme, dans sa folie, a baptisé l'amour. L'amour était ma légende, ma patrie, ma prison. Je m'appelle Foy, et mon histoire est celle d'une enfant trop aimé qui crut mourir de l'être; C'est aussi 'histoire d'une âme cherchant à s'évader de la jungle des corps. Et l'histoire d'un héritage qui, sans mon récit, serait à jamais perdu.

Le lieu où je suis née a disparu de la région parisienne, enseveli sous les tonnes de béton du boulevard périphérique et de ses ouvrages. En fermant les yeux je perçois, dans la Russie septentrionale de mes souvenirs, cette toundra jaunie qu'on appelait la zone : herbe sèche, camomille, voleurs, rigoles, talus, sentiers, un continent inexploré, inviolable. La loi interdisait, depuis la guerre de 1914, de construire sur a zone en "dur". Ne s'y érigeait que l'architecture des nomades, baraques en planches, en tôles, tentes, plus souvent rien, l'espace où couraient les gosses et somnolaient les clochards. Pendant la guerre, de 1940, mon grand-père, cet homme merveilleux seigneur des monstres de ma jungle, avait inventé un jeu. Il me promenait sur les sentiers de la zone en compagnie de deux gamins, mes amis, dans une carriole à bras couverte d'une bâche. Tous les trois, blottis au fond de la caisse sonore et cahotante, nous vivions l'intense excitation d'une guérilla. L'ennemi était partout présent, mais où, mais qui, mais comment? Je garde un fantasme de ces temps héroïques, deux hommes me protègent et je suis leur semblable. Etrange fantasme à poursuivre dans notre univers de guerre des sexes où la jalousie, poussée jusqu'à la haine, détruit deux par deux des êtres qui pourtant ne s'aiment plus.

La zone était coupée d'une croix de lumière. Deux voies sacrées la tranchaient, perpendiculaires l'une à l'autre, à l'endroit même où s'élevait ma maison. L'allée des Marronniers, la rue des Acacias. Je cache leurs noms, pour mieux citer leurs parfums.

L'allée des Marronniers allait du sud au nord, large boulevard pavé de gris, bordé d'arbres dont les grappes roses enfiévraient mon imagination panique. Premier phallus que cette floraison verticale, palpitante et fragile, semblable à celle du sexe de l'homme dans la main qui le caresse. Mon destin d'homme manqué est inscrit dans ce symbole végétal. Eussé-je d'abord connu la figue ou l'églantine je serais sans doute devenue, palpitante et féminine, l'ardent écho d'une ouverture originelle. Mais ma première fleur fut érigée et arrogante. J'en souffre encore dans le déshonneur que j'éprouve à me coucher, à m'étendre, à me fondre.

Les marronniers avaient l'odeur des acacias. La rue des Diables Bleus (Foy Viam, 33 rue des Diables Bleus) sortait de Paris vers l'est, suivant de loin sur une courte distance la courbe de la Seine pénétrant dans Bercy. Ses acacias étaient immenses, couvrant les larges trottoirs de leur ombre sucrée, arachnéenne. Percée des flèches flamboyantes des marronniers roses, sainte Sébastienne de la zone, je saignais un sang couleur de lait, au goût de miel et léger comme un papillon. Ma jouissance était, comme la fusion des couleurs et des parfums, totale, tandis que venait à mes oreilles, pour m'envoûter, la puissante voix de la grande ville, avec ses voitures, ses métros, l'hymne quotidien de ses multitudes. En face de la maison, dernière touche à ce tableau d'un autre âge, un bistrot crépi de jaune, dissimulait sa façade chiffonnée derrière des fusains en baquets. Par ses fenêtres encore pimpantes, Renoir, coiffé d'un canotier, faisait un clin d'oeil au Douanier Rousseau et, presque chaque semaine, un peintre tragique, déjà chevelu, plantait son chevalet sur le trottoir et déflorait le charme de la guinguette. Près de lui un clochard dormait, son litre de rouge à portée de sa main molle. Je contemplais inlassablement, à l'abri des barreaux de ma cage, cette vision de pure beauté. Ainsi le sage indien contemple son Bouddha.
Mon territoire n'était clos que par un portail de vieilles planches à barreaux de métal dont la peinture s'écaillait. Jamais, durant toute mon enfance, je n'ai entendu la bourgeoise antienne " Il faut repeindre le portail, il faut repeindre les volets". Si quelque élément de mon décor était parfois repeint, le hasard seul en décidait. La modestie plébéienne de leurs propriétaires autorisait mes maisons à garder le visage gris, délabré, bienveillant, de deux grands-mères qui ne se soucient plus d'être jeunes. Ce sont elles qui m'ont légué, sans doute, le mépris du maquillage. J'aime les volets dépeints, les visages défaits, les aisselles velues. Trente ans de matérialisme ne changent pas une fille de la zone heureuse en femme du monde. Par mon comportement, mes goûts, mes peurs, je retourne sans cesse en terre de Barbarie, d'où je viens. Chaque porte franchie n'est jamais que la porte double de mes deux châteaux.

L'un était à mon grand-père. L'autre à mon père, bien que mon père, ce paria sur les terres de sa belle-famille, n'eût jamais rien possédé. L'une était de briques, avec un étage, une entrée étroite et décente de maison pauvre. L'autre était préfabriquée, avec de larges fenêtres et quelques marches de ciment gris. Une cour minuscule les cousait l'une à l'autre à points de pavés inégaux et je trottais, de la maison de mon père à la rue, de la rue à la maison de mon grand-père, telle une navette de tisserand promenée dans les brins de fil. J'exécutais, petite ouvrière docile et machinale, mon motif dans la tapisserie de la tribu. Je ne savais pas qu'un jour, clouée sur les murs de ma mémoire, cette tapisserie me tiendrait prisonnière et que je deviendrais, d'exécutante, l'exécutée de mon ouvrage.

Dans la cour, tout près du portail, on m'avait octroyé un tas de sable. J'y jouais sous le regard des passants, curieux en ce temps là et dans cette proche banlieue parisienne peuplée de petits rentiers. Paris était là, je le savais en l'ignorant. Les quatre points cardinaux me le livraient dans sa juteuse diversité. A l'est, le bois de Vincennes, son guignol, ses dancings, ses satyres, ses joueurs de boule. Au sud, les prestigieux entrepôts de Charenton et de Bercy, la glorieuse vie portuaire de Lutèce. A l'ouest, capiteuse et secrète, la capitale des plaisirs et des arts. Au nord, terrifiante, la banlieue des anciens apaches, des émigrés, des luttes au couteau. Sur mon tas de sable, ma pelle à la main, respirant les fleurs printanières, je dominais le monde. J'ai gardé le même sceptre, les mêmes attributs. Mes contemporaines exhibent leurs diplômes, leurs cartes bleues, leurs feuilles d'impôts. Moi, je brandis ma pelle à sable, mon seau est à mes pieds, rempli de beaux cailloux choisis avec soin. Je continue à régir l'univers du haut de ma folie enfantine. O ma Terre Barbare, que m'as-tu fait? Dans que jeu trompeur m'as-tu laissée perdre mes atouts? Pour quel illusoire château de sable ai-je fui les maisons des hommes?
J'étais fille unique On n'imagine pas de soeur à la Charmeuse de Serpents du Douanier Rousseau. On ne lui imagine pas davantage de père, ni de mère. Elle est née de l'humus, à l'automne, comme un champignon. Dans ce terreau de ma naissance, étudié en coupe, on retrouve tous les sentiments qui ont nourri ma jeunesse. Les faubourgs de Charonne, où grand-père servait à boire à Casque d'Or, la pension Sévigné, où grand-mère collectionnait les éventails en plumes d'autruche, les rivières du Tarn remplies de truites fugaces que mon père pêchait à la main et les vacances lyonnaises de ma mère avec leurs pieds de mouton sauce poulette et leurs chansons à boire. On retrouve, suffocant, savoureux, un passé de gens amoureux de la vie dont ils m'ont fait, sans prudence, le généreux cadeau. A peine née, j'étais Casque d'Or et plume d'autruche et sauce poulette. J'héritais d'un passé d'autant plus passé que je vins au monde trente-cinq ans après ma mère. Nous n'étions pas chronologiquement destinées à vivre côte à côte. En nous contraignant à la familiarité, le destin fit de nous des ennemies impitoyables. On ne fait jamais tant de mal qu'à ceux qu'on voudrait aimer.
Le père de ma mère, Innocent Ballmer, était un bâtisseur. Il avait colonisé, en 1912, deux mille mètres carrés de zone et avait couvert son territoire de plusieurs ateliers qui rythmaient ma jungle d'un chant sourd et joyeux. Le plus vaste était le hangar des machines, vraie forge de Vulcain où des ouvriers, torses nus poussaient des planches énormes dans la mâchoire édentée de la raboteuse. Il en jaillissait, avec un vrombissement de cascade, des jets de copeaux blonds et une poussière qui irritait les yeux. L'atelier aux établis, le plus éloigné de la maison, se cachait au fond du terrain et bordait une rue provinciale et quiète relevant de la commune de Calpurgis. Bâtiment long et étroit, il renait un jour diffus par une verrière aux carreaux sales, ce qui n'empêchait las les placages d'acajou de miroiter au soleil quand mon père les collait sur des panneaux de hêtre blanc, ni la gouge du sculpteur italien de voler à la surface du chêne, faisant surgir dans la pénombre des grappes de raisin, des lions assoupis, des vieillards fumant la pipe.

Le dernier atelier était, plus que les autres, mystérieux et inquiétant. On l'avait baptisé "l'atelier des couveuses", parce que, disait-on, on y avait entreposé des couveuses commandées à mon grand-père par un client qui finalement ne les avait pas payées. Le charabia cette phrase me troublait et, comme cet atelier abritait les masques à gaz distribués à la tribu pendant la dernière guerre, j'en déduisais que ces objets cylindriques et verdâtres étaient peut-être, mais non, mais après tout... Les sinistres couveuses à l'abandon. A part les masques à gaz, l'atelier des couveuses était rempli de vieux outils, de casiers à clous et à vis, de pelles et de pioches, le tout enduit d'un lichen graisseux et noir qui, mieux que toute interdiction, m'interdisait de les toucher. Ce hangar disparut un jour pour faire place à un poulailler de bois blanc construit par mon père en forme de coucou suisse, et les poussins qui, au cours des années devaient y éclore justifièrent, de façon posthume, le nom de l'édifice à jamais détruit. Les couveuses impayées avaient finalement rempli leur office géniteur.
Nous avions des poules et des lapins. Parce que l'après-guerre excitait les appétits de tous ordres, ils étaient régulièrement étranglé et volés à quelques mètres de la chambre où je dormais. On volait aussi les pneus des carrioles, les vélos, les linges oubliés le soir sur les fils en plein air. On volait tout, rituellement et mon grand père dédaignait d'en appeler à la police, se contentant, quand notre chien aboyait en pleine nuit, de se lever, sa chemise blanche pendant sur les reins et de parcourir son territoire armé d'un révolver. J'aimais ces rondes nocturnes. Plus tard, j'ai adoré les westerns. Gary Cooper est, dans un obscur coin de mon cerveau, le frère cadet de mon grand-père, son élève en prouesse, son rival. Sans cette référence, la haute silhouette de flamand rose de l'acteur américain n'exercerait sur moi aucun attrait sensuel.

Ma chienne était superbe. Dans notre univers de bâtards et de banlieue, ce setter irlandais de race pure mettait sa note de feu d'étoile filante. Elle était aussi sotte, paresseuse et folle de son corps. Elle s'échappait dès qu'elle le pouvait, sans désir de retour, nous contraignant à parcourir le voisinage à sa recherche. Un jour, pour ne pas l'écraser, la locomotive du chemin de fer de ceinture s'arrêta en pleine course. Le western continuait, mais nous dûmes payer une amende. Mon père emmenait Dora à la chasse, elle en revenait couverte de nombreuses tiques et de quelques exploits. Mon père parlait peu des uns et, patiemment, avec une pince à épiler, la débarrassait des autres. Cependant ma mère, jalouse, chassait Dora à coups de pied de la maison en y perdant sa pantoufle. Peut-être reconnaissait-elle dans cette chienne rousse et volage le fantôme de la première femme de mon père, espagnole inconnue épousée dans sa campagne, adorée sans doute et qui 'avait trahi.

Notre chatte au contraire était fidèle, robuste et laide. Borgne à la suite d'un combat contre un rat trop gros, elle restait agressive et ne mangeait notre nourriture qu'après nous avoir apporté son tribut : une souris sanglante, posé sur le paillasson de la grand-mère et qu'il fallait rejeter d'un coup de balai. Je liais ce rituel à la petite danse quotidienne qu'exécutait grand-mère pour extirper la poussière de son tapis brosse et cette panoplie, souris-balai-tapis-chat noir, doit contribuer encore aujourd'hui à me donner l'impression que Flore Ballmer, née Desarbres, était un peu sorcière. Grand-mère avait des pressentiments, des phobies, des pouvoirs. Elle était bien la digne compagne du chef de la tribu.

Chiens, chats, poules, rats et lapins, voleurs et barbares, s'entredévoraient dans la jungle. Mon père tuait d'un coup de fusil les gros rats tournant autour de la gamelle de la chienne, les voleurs étranglaient les poules, ma grand-mère terrorisait la chatte et je coupais moi-même, en menus morceaux, de gros vers transparent locataires de mo palais de sable. Mes fantasmes sexuels n'ont jamais pris la forme d'araignées, de serpents, ni de rongeurs. Je fus présentée trop jeune à leur souterraine coterie. Ma cour des miracles avait gardé cet étroit contact avec la mort et l'horrible qui fait du Moyen Age la plus attirante et la plus diabolique des époques. J'oublie qu'un jour, un incendie ravagea le clapier, consumant une dizaine de lapins aux yeux rouges que nous mangions en sauce le dimanche. La mort des animaux fait partie de mon univers. Je l'accepte avec d'autant plus de sérénité que celle des humains me terrorise. S'il doit y avoir mort que ce soit eux (le chien, le chat, le rat, la bête) et non pas moi, ni mes enfants, ni mes hommes. La profession de vétérinaire apparaît, à la cruelle gamine que je suis, un inutile divertissement.
Aux réalités de la mort et de ses luttes répondaient, dans ma jungle, les impératifs élémentaires de la vie. Les dégoûts et les méfiances de notre siècle pour la merde et l'urine n'avaient pas encore infesté l'univers de la zone. Les cabinets, pour employer le mot des écoliers, cabane en planches disjointes adossée au hangar des machines, investissaient l'air d'une odeur âcre, fétide, que les jours de grande chaleur décuplaient. Les ouvriers en sortaient, y rentraient, avec des gestes inconséquents, la main triturant leur braguette, un mégot pendu au coin des lèvres. La porte fermait mal. La planche trouée, vaguement humide, que j'apercevais par l'entrebâillement ne me répugnait pas. Il se passait là-dedans des choses si fréquentes et si évidemment naturelles que j'ai mis longtemps à comprendre pourquoi les drogueries vendent si cher des rouleaux de papier parfumé insonore et d'une consistance particulièrement suave. Les pages du bottin suspendues au bout d'un crochet, raides dans les doigts, n'épousant qu'à regret la mollesse des chairs et de la matière fécale, m'ont toujours semblé adéquates à leur fonction. Sans doute dois-je cette coupable indulgence à l'égard de la scatologie au fait qu'un tamaris rapporté du midi par mon père couvrait ces latrines d'un toit de peluches roses et les caressaient de leur doux remue-ménage sans parfum.

Tamaris, arbre de fée au toucher plus délicat que l'index des dentellières, tu poses, sur la palette de ma mémoire, ma première couleur. Rose, de ce rose aéré où le vert de la feuille apparait, ainsi que le pourpre de la tige, tu es l'unique fard que mon ascétisme me permet. Mes dessins de petite fille mettent aux joues de mes princesses, ce rose, aux toits de mes maisons, ce rose, aux voiles de mes bateaux, ce rose.... Quand mes amies de lycée préparaient leurs examens sur des bureaux laqués de blanc et crochetés par des lampes à cou tordus, je révisais Cicéron sous les branches roses de mon arbre, mes feuilles d'étude tachées d'ombre et de lumière, l'âme en croisière au paradis des fleurs; Mes succès aux examens portèrent toujours le masque de l'échec. En étudiant, je ne poursuivais ni la place en tête du classement, ni la note utile au concours, mais vers l'évasion vers l'île de la naissance sur le nuage volant des souvenirs.
Ma jungle au nord n'avait pas de limite. Elle s'engouffrait dans la rue des Diables Bleus par les planches béantes du portail. Au sud, elle se retranchait du monde derrière une haie de clématite touffue, exubérante, agrippée à une longue palissade de bois brun qu'elle couvrait toute entière et dévorait de ses lianes. Aux approches de l'été, ce matelas fleurissait et crachait des bulles d'ouate blanche. La palissade n'était pas très haute. Elle dominait d'à peine un mètre la rue derrière où j'allais à l'école et j'aurais pu raccourci mon chemin en l'escaladant quatre fois par jour. Je ne m'y risquais pas et n'utilisais, pour sortir de mon antre, que e chemin de la façade. On ne plaisantait pas, dans la tribu, avec la rigueur. Les règles, bien que souriantes, étaient strictes. Je quittais la maison sous l'oeil de ma mère, embusquée derrière les rideaux de sa cuisine. J'y rentrais de même. Dora aboyait. Ménine, la bonne de ma grand-mère, disait " Tiens, c'est Foy, tiens, Foy, tu vas à l'école". Pénétrer par effraction, c'est-à-dire par la palissade au fond du jardin, m'aurait privé de la protection des lares. D'une inconscience frisant parfois la bestialité, j'acceptais pourtant d'emblée les règles du jeu familial. Rares sont ceux qui transgressent d'abord. Plus nombreux ceux qui transgressent ensuite, blessés dans leur obéissance, et je fais partie de ces derniers.

Grand-père avait élu, pour ombrer son territoire, un arbre au nom prestigieux que sa fade apparence trahissait. Le vernis de japon mettait à se reproduire une bonne volonté de mauvaise herbe. Haut sur tronc, pâle de feuillage, mou de stature, il croissait et se multipliait dans la pauvre terre de notre zone. L'arbre de la cour avait un tronc que, petite, je ne pouvais enserrer de mes deux bras. Dépouillées de leurs feuilles les longues tiges de ses rameaux servaient de fouet pour chasser, quand l'humeur était au sadisme, les chiens et les chats à mon approche. Avec la rose trémière, tendant son col boutonné de fleurs le long des hangars, la camomille odorant et les baies vénéneuse du sureau, qu'l m'était interdit de sucer, se compose l'herbier de mon enfance.

Tasse de camomille pour les petites filles, je me demande qui, à part moi, peut, aujourd'hui, camille, camomille, parler de tes charmes pervers ? Où se cachent, dans notre siècle de fer, ton visage de soubrette mal nourrie, ton odeur suave de sexe blond, ton petit coeur jaune moutarde conçu pour s'écraser sous le doigt? Fleur d'oranger des Eve de la zone, tu as disparu et, avec toi, a disparu ton paradis que des Adam redoutables, aux pectoraux luisants de sueur, cultivaient sans se poser de question. Par un calcul savant du professeur Nimbus, la camomille des terrains vagues, s'est métamorphosée en rhododendrons bouffis, en azalées minaudières, en cotonéasters rampants. Toute une flore de pépiniériste sans racine et sans parfum couvre à présent d'est en ouest la région parisienne, achetée à grand frais par des ménagères en hystérie de fleurs. A cause d'elle, je suis à jamais bannie des rues et lieux d'Ile-de-France. J'y rôde en interdite de séjour, petite chienne zigzagant et boitant bas, cherchant le vernis du japon où lever la patte, la touffe de chiendent où frotter ma truffe et le hangar où me rouler en boule pour y somnoler à l'aise, en rêvant d'un petit chien, mon frère, qui pisserait sur le même arbre que moi.

J'avais cinq ans, c'était l'été, il faisait chaud. Six ou huit clochards, vêtus d'oripeaux militaires et traînant une vieille couverture, voulaient sur le talus faire un banquet digne de Timon d'Athènes. Il ne manquait ni le litre de rouge, ni le camembert bruni par l'âge, ni le pain, ni la nappe. Pendant des heures, tirant à l'est, tirant au sud, tombant au nord, ils essayèrent sur la pente de dresser leur couvert. Ils s'aidaient de la voix et du regard. Ils s'aidaient du regard et de la voix, ta gueule... ça tient... nom de Dieu... vas-y... Les pleurnicheries succédaient aux engueulades. Le rire seul manquait, dévoré par l'alcool. A la nuit tombée, recroquevillés sur leur nappe inutile, ils s'endormirent sans autre banquet que celui de leurs illusions. Ce soir là ce je me couchais, mon petit esprit troublé de réflexions métaphysiques. J'avais reçu de ma zone une étrange leçon. Laquelle? J'aurais été bien en peine de la dire. Je me sentais seulement bizarre et satisfaite. Je sais aujourd'hui que j'étais heureuse parce que je ne possédais rien.
Ma jungle avait son côté crasse. Mon coeur avait son côté lustre. Il me suffisait de grimper sur les billes de bois (longs cadavre blonds aux formes voluptueuses) et, à travers les branches amères du sureau, j'apercevais le jardin clos sur trois côtés de la pension Sainte Catherine, notre élégante voisine de l'est. Ses bâtiments bas, festonnés de métal peint, le voilage à larges motifs de ses fenêtres, tout, dans cette pension de famille pourtant modeste, proclamait son appartenance à la voisine cossue de ma zone, la commune de Calpurgis.

Calpurgis, petit Neuilly de l'est somnolant en bordure du bois de Vincennes, gardait encore, la guerre finie, le visage débonnaire et sournois des vieilles filles de province : léché, lustré, secret, toujours fourré à l'église ou au salon de thé, humant une amandine ou contemplant de biais, sur l'écran maléfique de la télévision, le torse dénudé d'un Tarzan importé d'Amérique. J'allais à la messe à Calpurgis, l'église avait le clocher pointu de toutes les églises, à l'école de Calpurgis et, beaucoup plus important, totalement bouleversant, irrémédiablement parfait, au zoo de Calpurgis, tenant la main de mon grand-père et prête, sur ses talons, à marcher sur les eaux.

La pension Sainte-Catherine, notre voisine, mettait les luxes de Calpurgis aux portes de mes rêves. Le nez agacé par l'odeur du sureau, je me régalais sans mesure de la vision d'un jardin rectiligne qu'une allée de gravier partageait en son centre et où se promenaient, sous des canotiers de paille, des vieux messieurs sans épaisseur et des dames en satin camaïeu. Picasso existait, mais la pension Sainte Catherine n'n savait rien. Elle ne connaissait que l'ordre traditionnel du monde, les causeries sur des bancs de bois et, le matin, les longues et étroites tartines beurrées que des veuves grignotaient du bout des dents car ce plaisir était permis. Un vertige me saisit, même encore maintenant, quand j'imagine, en fermant les yeux, une nappe blanche, une théière de porcelaine, une coupe remplie de gelée rosâtre, une pince à sucre en argent. Mon père buvait, le matin, son café debout avant de satisfaire, vers dix heures, son appétit de tranches de jambon et de gousses d'ail. Ma mère ne déjeunait pas. Mes premiers appétits de luxe se décidèrent surement à la vue troublante des quatre boulangeries du coin.
Les quatre boulangeries du coin appartiennent, comme le bistrot den face, comme les clochards des terrains vagues, comme le tamaris rose, à mon blason de petite fille; On pourrait dire, en langage héraldique de fantaisie, de sable et de camomille, sur fond de roses avec, aux quatre angles de l'écu, quatre boulangeries de gueule et quatre boulangères en chignon. Bonjour madame Calmès, au revoir madame Chaudré, une baguette madame Trianon, à demain madame Changarnier.

Le dimanche, quand il y avait repas de fête, je courais chercher le pain du déjeuner. Chaque boulangère avait son heure et son aura. Madame Calmès, une auvergnate moustachue, venait chaque semaine prendre le thé chez ma grand-mère, dissimulant sus un chapeau de papier quelques éclairs et quelques tartes. Madame Chaudré nichait, derrière son comptoir de marbre, une méfiance de Raminagrobis et ne vous faisait jamais l'avance d'un centime. Madame Changarnier était belle femme et provocante avec les hommes. Madame Trianon, boulangère à Calpurgis, tenait la clientèle à distance et accrochait un camée à son tablier blanc. Ces quatre déesses de la terre dans leurs tuniques flottantes de Cérès, répétant de leurs bras pour rendre la monnaie ou tendre le pain le geste auguste du semeur, balisaient de leurs silhouettes massives la limite de mon territoire. Au-delà de leurs temples, l'aventure commençait. Je ne m'éloignais jamais seule plus loin que les brioches de leurs vitrines et les épis de blé de leurs devantures. Ensuite, grand-père venait, il prenait ma main et nous explorions le reste du monde.

Nous fréquentions les singes du zoo, les manèges de chevaux de bois, les barques du lac Daumesnil et les lutteuses de la Foire du Trône. Franchi le portail, l'univers était un théâtre, ou mieux, un cirque permanent, dont grand-père était le tout-puissant dompteur. Il n'avait pas peur du chimpanzé, ni des soeurs siamoises attachées par le nombril, ni du marchand de glaces qui était unijambiste, ni de rien, ni de toi, ni de moi. Quand nous revenions à petits pas le long de la rue des Diables Bleus, juste avant de retomber aux mains des femmes de la tribu, je commençais le jeu. Un petit mur et de hautes grilles fermait le jardin d'un hospice de vieillards dont la pendule, en haut d'un frêle clocher central, indiquait l'heure de déjeuner ou de rentrer au bercail. Je grimpais sur le muret, caracolais sur la margelle de pierre, puis, perverse, passais ma tête entre les barreaux

– Grand-père, grand-père, je ne peux plus sortir!

– Tant pis pour toi, tu n'avais qu'à pas t'y mettre. Je rentre à la maison.

– Grand-père, grand-père, ne me laisse pas. Ne me laisse pas, grand-père...

– Si tu t'étrangles, çà sera de ta faute. A tout à l'heure, peut-être....

Il agitait son journal et s'éloignait d'un pas indifférent. Je tremblais d'angoisse et mon cou enflait démesurément entre les deux barreaux rouillés

– Grand-père! Grand-père!

Le jeu durait plus ou moins longtemps. Grand-père était un brin sadique et se conduisait en potentat. Enfin il revenait sur ses pas et, de sa main adroite d'artisan, il dégageait mes oreilles et mon crâne de l'étau trompeur

– Tu ne recommenceras plus?

– Non, grand-père. Dis, grand-père, tu me portes jusqu'à la maison?

C'était la récompense de mes angoisses. Il me juchait sur ses épaules, encore bien droites, car il n'était pas homme à se laisser aller. Je tripotais avec volupté son béret blanchi d'une fine couche de sciure et qu'il ne quittait que pour mettre un chapeau le jour où, en frais d'élégance, il se parfumait aussi à l'eau de Cologne. Grand-père le héros, grand-père Ali-Baba mais aussi les quarante voleurs, quarante grands-pères, au moins, pour porter en triomphe la toute petite fille que j'étais.

Une seule fois j'eus peur à ses côtés et sans qu'il le sût, le jour où nous plongeâmes tous les deux dans l'enfer des autres. Une alerte avait sonné et nous avait surpris près des grands immeubles des boulevards extérieurs. Grand-père, à cause de moi, ne voulut pas être imprudent. Nous descendîmes dans les caves d'un de ces monstres de briques. Murs gris, escaliers étroits, visages blêmes aux yeux clarifiés par la dure lumière d'une lampe à pétrole. L'univers de cette cave préfigurait celui des parkings et des transports en commun d'aujourd'hui Nous étions en guerre. Nous e sommes restés. L'homme est un loup pour l'homme, mais jamais ce loup n'est aussi effrayant que quand il pose, sur sa tête bestiale, le masque de béton gris, de néon froid, de tôle luisante qui est le déguisement de notre moderne carnaval.

Ma peur dans ce repaire de robots fut effrayante. Un étau combien plus puissant que celui des barreaux de 'hospice, prit ma cage thoracique dans ses bras de Titan. Il serrait. Il serrait si fort que je fus muette. Cramponnée à la main de mon grand-père, je vécus, sans un mot, cette agonie sensuelle : froideur, brutalité, silence, désespoir. L'autopsie de mon âme enfantine a commencé là, dans cette cave où je ne vis, sur le visage des hommes, rien d'humain.

Heureusement, il y avait l'autre cave.

Les alertes étaient fréquentes. La stupide guerre de 1940 ravageait le ciel de Paris et l'âme des parisiens d'un charivari désordonné. Les Allemands, les Anglais, la Résistance, Vichy, je ne comprenais rien. La confusion de mes trois ans était honorable. Je savais que ma mère me faisait cuire au four des petits pains de vraie farine, que la Tito Landi illuminait la fin de nos diners de sa clarté verte, qu'il ne fallait surtout pas, à la radio, "déboutonner" les anglais que mes parents écoutaient avec une ardeur soutenue. La nuit, mon père s'approchait de mon lit, m'enroulait dans un édredon d'un bleu mat semé de petits fruits rouges et nous descendions par une courte échelle de meunier dans notre cave. Là, blottie contre son large torse, dans l'odeur de la pomme de reinette et des oignons frais, je vivais des moments merveilleux. Le songe, la conscience et le sommeil se mêlaient en un subtil et enivrant cocktail. J'étais un peu endormie, très vivante et perdue dans mes rêves. Je ne crois pas qu'il y ait d'état plus bénéfique que celui-ci. Le corps et l'esprit s'y forgent, du paradis, la notion la plus juste et la plus intime. Je retrouvais mon lit sans effort. Il n'était rien d'autre, mon père, que le berceau de ta poitrine et de tes bras d'ancien maçon. Tant que j'ai cru, aux heures d'alerte, pouvoir me réfugier dans l'édredon rouge de mon enfance, tant que tu as vécu, mon père, j'ai cru ne jamais mourir. Et puis tu es mort et j'ai su que rien, désormais, ne me protégerait de personne.

Le torse de mon père est l'ultime refuge et le tabernacle de ma Terre de Barbarie. Petite fille, je me suis promenée dans les sentiers plantés de camomille, petite fille, j'ai croqué le sureau. "Maman, maman, je vais m'empoisonner!"

Le tamaris a pleuré sur mon front.

Grand-père était à la proue du navire.

J'ai peur de tout et ne regrette rien.
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