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I




Poésie, science et philosophie



Table des matière-2
I. - Un des traits caractéristiques de la pensée et de la littéra­ture à notre époque, c'est d'être peu à peu envahies par les idées philosophiques. La théorie de l'art pour l'art, bien interprétée, et la théorie qui assigne à l'art une fonction morale et sociale sont également vraies et ne s'excluent point. Il est donc bon et même nécessaire que le poète croie à sa mission et ait une conviction. « Ce don, - une conviction, - a dit Hugo, constitue aujourd'hui com­me autrefois l'identité même de l'écrivain. Le penseur, en ce siècle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire à la patrie, à l'intelligence, à la poésie, à la liberté ! 1 » Avoir une conviction n'est pas, en effet, sans importance, même au pur point de vue esthétique; car une conviction imprime, une certaine unité à la pensée, une convergence vers un but, conséquem­ment un ordre, une mesure. En même temps une convic­tion est le principe de la sincérité, de la vérité, qui est l'essentiel même de l'art, le seul moyen de produire l'émo­tion et d'éveiller la sympathie. La conviction rend vibrante la parole du poète et nous ne tardons pas à vibrer avec elle, ce qui est la plus haute et la plus complète manière d'admirer 2.
Aussi est-il impossible de méconnaître le rôle social et phi­losophique de la poésie et de l'art. « Le poète a charge d'âmes, » a dit Hugo. Et Hugo attaque les partisans de l'art pour de l'art, parce qu'ils refusent de mettre le beau dans la plus haute vérité, qui est en même temps la plus haute utilité sociale. Hugo se pique d'être « utile », de répandre sur les cœurs à pleines mains la pitié et la géné­rosité, comme le prêtre verse sur les têtes ses bénédic­tions : bénir efficacement, n'est-ce pas avant tout rendre meilleur ? Déjà, dans René, Chateaubriand avait dit des poètes : - « Ces chantres sont de race divine : ils possèdent le seul talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. Leur vie est à la fois naïve et sublime; ils célèbrent les dieux avec une bouche d'or, et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers, et ne peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. »
Ce qu'il faut exclure, c'est la théorie qui, dans l’art, demeure indifférente au fond. Ce n'est plus l'art pour l'art, c'est l'art pour la forme. Pour notre part, nous ne saurions admettre une doctrine, qui nous semble enlever à l'art tout son sérieux. Victor Hugo avait compris du premier coup et beaucoup mieux que ses successeurs, que l'idée, inséparable de l'image, est la substance de la poésie lyrique elle-même. Dès 1822, dans la préface aux Odes et Ballades, il explique pourquoi l'ode française est restée monotone et impuissante : c'est qu’elle a été jusqu'alors faite de procédés, de « machins poétiques », comme on disait alors, de figures de rhétorique, depuis l'exclamation et l'apostrophe jusqu'à la prosopopée; au lieu de tout cela, il faut « asseoir la composition sur une idée fondamentale » tirée du cœur du sujet, « placer le mou­vement de l'ode dans les idées, plutôt que dans les mots ». Rechercher l'art pour lui-même, ce n'est donc pas rechercher exclusivement l'art pour sa forme; c'est l'aimer aussi pour le fond qu'il enveloppe. « La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout 1. » La poésie est « dans les idées; les idées viennent de l'âme. » La poésie peut s'exprimer en prose, et elle est seulement plus parfaite sous la grâce et la majesté du vers. C'est la poésie de l'âme qui inspire les nobles sentiments et les nobles actions comme les nobles écrits. Des curiosités de rime et de forme peuvent être, dans des talents complets, une qualité de plus, précieuse sans doute, mais secondaire après tout, et qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour qu'il ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une image ou un sentiment. L'abeille construit artistement les six pans de son alvéole de cire, et puis elle l'emplit de miel. L'alvéole, c'est le vers; le miel, c'est la poésie 2. »
Les grands poètes, les grands artistes redeviendront un jour les grands initiateurs des masses, les prêtres d'une religion sans dogme 3. C'est lepropre du vrai poète que de se croire un peu prophète, et après tout, a-t-il tort ? Tout grand homme se sent providence, parce qu'il sent son propre génie. Il serait étrange de refuser aux hommes supérieurs la conscience de leur propre valeur, toujours amplifiée par l'inévitable grossissement de l'illusion hu­maine. « L’Éternel m'a nommé dès ma naissance, s'écriait le grand poète hébreu. Il a rendu ma bouche semblable à un glaive tranchant. Il a fait de moi une flèche aiguë et il m'a caché dans son carquois. Il dit : Je t'établis pour être la lumière des nations; ainsi parle l'Eternel à celui qu'on méprise. » On peut dire de la haute pensée philosophique et morale ce que Victor Hugo a dit de la nature même : elle mêle
Toujours un peu d'ivresse au lait de sa mamelle.
Les religions dogmatiques vont s'affaiblissant; plus elles deviennent insuffisantes à contenter notre besoin d'idéal, plus il est nécessaire que l'art les remplace en s'unissant à la philo­sophie, non pour lui emprunter des théorèmes, mais pour en recevoir des inspirations de sentiment. La moralité humaine est à ce prix, et aussi la félicité. Celui qui ne connaît pas la distraction de l'art et qui est tout à fait réduit à la bestialité ne connaît plus guère qu'une distraction au monde : manger et boire, boire surtout 1. L'homme est peut-être le seul ani­mal qui ait la. passion des liqueurs fortes. C'est à peine s'il y a quelques cas exceptionnels de singes ou de chiens buvant de l'alcool étendu d'eau, et paraissant y trouver du plaisir. Mais la passion des liqueurs fortes, chez l'homme, est uni­verselle. C'est que l'homme est malheureux et qu'il a besoin d'oublier. Un grand homme de l'antiquité disait qu'il ai­merait mieux la science d'oublier que celle de se souvenir; un moyen d'oubli, c'est l'alcool. Ainsi l'ouvrier des grandes villes oublie sa misère et son épuisement, le paysan de Norvège ou de Russie oublie le froid et la souffrance, les peuplades sauvages de l'Amérique et de l'Afrique oublient leur abâtardissement. Tous les peuples esclaves ou exilés boivent. Les Irlandais, les Polonais sont les peuples les plus ivrognes de l'Europe. Ceux qui n'ont pas assez de force pour se refaire un avenir ferment les yeux au passé. C'est la loi humaine. Il n'y a que deux moyens de déli­vrance pour le malheureux : l'oubli ou le rêve. Même parmi nos bonheurs, il n'en est peut-être pas un qui n'ait son ori­gine ou sa protection dans quelque oubli, dans quelque ignorance – fût-ce l'ignorance seule du jour où il doit finir. Quant au rêve, avec l'espoir qui en est inséparable, il est ce qu'il y a de plus doux. C'est un pont entrevu entre l'idéal lointain et le réel trop voisin, entre le ciel et la terre. Et parmi les rêves, le plus beau est la poésie. Elle est comme cette colonne qui semble s'allonger sur la mer au lever de Sirius, laiteuse traînée de lumière qui se pose immobile sur le fré­missement des flots, et qui, à travers l'infini de la mer et des cieux, relie l'étoile à notre globe par un rayon.
C'est le privilège de l'art que de ne rien démontrer, de ne rien « prouver », et cependant d'introduire dans nos esprits quelque chose d'irréfutable 2. C'est que rien ne peut prévaloir contre le sentiment. Vous qui vous croyiez un pur savant, un cher­cheur désabusé; voilà que vous aimez et que vous avez pleuré comme un enfant; et votre raison proteste, et elle a raison, et elle ne vous empêche pas de pleurer. Le savant aura beau sourire des larmes du poète; même dans l'esprit le plus froid, il y a une multitude d'échos prêts à s'éveiller, à se répondre; une simple idée, venue par hasard, suffit à en appe­ler une infinité d'autres, qui se lèvent du fond de la con­science. Et toutes ces pensées, jusque-là silencieuses, forment un chœur innombrable dont la voix retentit en vous. C'est tout ce que vous avez pensé, senti, aimé. Le vrai poète est celui qui réveille ces voix.
Les conceptions abstraites de la philosophie et de la science moderne ne sont pas faites pour la langue des vers, mais il y a une partie de la philosophie qui touche à ce qu'il y a de plus concret au monde, de plus capable de passionner : c'est celle qui pose le problème de notre existence même et de notre des­tinée, soit individuelle, soit sociale. Comparez une simple des­cription poétique, quelque belle quelle soit, à une belle pièce inspirée par une idée ou par un sentiment vraiment élevé et phi­losophique : à mérite égal du poète, les vers purement descrip­tifs seront toujours inférieurs. Les vers scientifiques mal enten­dus ne sont eux-mêmes que des descriptions de choses en­nuyeuses. La science se compose d'un nombre défini d'idées, que l'entendement saisit tout entières : elle marque un triomphe et un repos de l'intelligence; la poésie, au contraire, naît de l'évocation d'une multitude d'idées et de senti­ments qui obsè­dent l'esprit sans pouvoir être saisis tous à la fois : elle est une suggestion, une excitation perpétuelle. La poésie, c'est le regard jeté sur le fond brumeux, mouvant et infini des choses. Nos savants sont semblables aux mineurs dans la profondeur des puits : cela seul est éclairé qui les entouré immédiatement; après, c'est l'obscurité, c'est l'inconnu. Ne tenir compte que de l'étroit cercle lumineux dans lequel nous nous mouvons, vouloir y borner notre vue sans nous souvenir de l'immensité qui nous échappe, ce serait souffler nous-mêmes sur la flamme tremblante de la lampe du mineur. La poésie grandit la science de tout ce que celle-ci ignore. Notre esprit vient se retremper dans la notion de l'infini, y prendre force et élan, comme les racines de l'arbre plongent toujours plus avant sous la terre, pour y puiser la sève qui étendra et élancera les branches dans l'air libre, sous le ciel profond. Un théorème d'astronomie nous donne une satisfaction intellectuelle, mais la vue du ciel infini excite en nous une sorte d'inquiétude vague, un désir non rassasié de savoir, qui fait la poésie du ciel. Les savants cherchent toujours à nous satisfaire, à répondre à nos interrogations, tandis que le poète nous charme par l'interrogation même. Avoir trouvé par le raisonnement ou l'expé­rience, voilà la science; sentir ou pressentir en s'aidant de l'imagination, c'est la plus haute poésie. La science et surtout la philosophie demeureront donc toujours poétiques, d'abord par le sentiment des grandes choses connues, des grands horizons ouverts, puis par le pressenti­ment des choses plus grandes encore qui restent inconnues, des horizons infinis qui ne laissent entrevoir que leurs commencements dans une demi-obscurité. En outre, les inspira­tions venues de la science et de la philosophie sont à la fois toujours anciennes et toujours renouvelées. De siècle en siècle, en effet, l'aspect du monde change pour les hommes; en parcourant le cycle de la vie, il leur arrive ce qui arrive aux voyageurs parcourant les grands cercles ter­restres : ils voient se lever sur leurs têtes des astres nouveaux qui se couchent ensuite pour eux, et c'est seulement au terme du voyage qu'ils pourront espérer connaître toute la diversité du ciel.
La conception moderne et scientifique du monde n'est pas moins esthétique que la concep­tion fausse des anciens. L'idée philosophique de l'évolution universelle est voisine de cette autre idée qui fait le fond de 1a poésie : vie universelle. Le fir­mament même n'est plus ferme et immuable, il se meut, il vit. A l'infini, dans les cieux en apparence immobiles, se passent des drames analogues au drame de la vie sur la surface de notre globe. Dans l'immense forêt des astres, dit l'astronome Janssen, on rencontre le gland qui se lève, l'arbre adulte, ou la trace noire que laisse le vieux chêne. Les étoiles ont leur âge; les blanches et les bleues, comme Sirius, sont jeunes, en plein éclat et en pleine fusion; les rougeâtres, Arcturus en Antarès, sont vieilles, en train de s'éteindre, comme une forge qui du blanc passe au rouge. L'évolution est dans l'infini. En nous la montrant partout, la science ne fait que remplacer la beauté toute relative des anciennes conceptions par une beauté nouvelle, plus rapprochée de la vérité finale, de ce que les astronomes appellent le ciel absolu. Mais c'est surtout dans la philoso­phie qu'il y a un fond toujours poé­tique, précisément parce qu'il demeure toujours insaisis­sable à la science : le mystère éternel et universel, qui reparaît toujours à la fin, enveloppant notre petite lumière de sa nuit. La conscience de notre ignorance, qui est un des résultats de la philosophie la plus haute, sera tou­jours un des sentiments inspirateurs de la poésie.
Ce soir, dans le silence de la nuit, j'entends une petite voix qui sort des rideaux blancs du berceau. L'enfant rêve souvent tout haut, prononce des bouts de phrase; aujourd'hui un simple petit mot : « Pourquoi ? » Pauvre interrogation d'enfant destinée à rester à jamais sans répon­se ! Il reprend son rêve, le grand silence de la nuit recommence. Nous aussi, nous disons en vain : pourquoi ? Jamais notre question ne recevra sa dernière réponse. Mais, si le mystère ne peut être complètement éclairci, il nous est pourtant impos­sible de ne pas nous faire une représentation du fond des choses, de ne pas nous répondre à nous-mêmes dans le silence morne de la nature. Sous sa forme abstraite, cette représentation est la métaphysique; sous sa forme imagina­tive, cette représentation est la poésie, qui, jointe à la méta­physique, rempla­cera de plus en plus la religion. Voilà pour­quoi le sentiment d'une mission sociale et religieuse de l'art a caractérisé tous les grands poètes de notre siècle; s'il leur a parfois inspiré une sorte d'orgueil naïf, il n'en était pas moins juste en lui-même. Le jour où les poètes ne se consi­déreront plus que comme des ciseleurs de petites coupes en or faux, où on ne trouvera même pas à boire une seule pensée, la poésie n'aura plus d'elle-même que la forme et l'om­bre, le corps sans l'âme : elle sera morte.
Notre poésie française, heureusement, a été dans notre siècle de plus en plus animée d'idées philosophiques; mo­rales, sociales. Il importe de montrer cette sorte d'évo­lution, en ce moment de décadence poétique où l'on ne s'at­tache guère qu'aux jeux de la forme. Avec Lamartine, nous sommes encore plus près de la théologie que de la philo­sophie. C'est la religiosité vague des Racine, des Rousseau, des Chateaubriand. Avec de Vigny et Musset, nous sortons déjà des lieux communs et des prédications édifiantes. Avec Hugo, nous avons des nuages amoncelés d'où jaillissent les éclairs; ce n'est plus la prédication, mais l'enthou­siasme pro­phétique. Nous nous arrêterons de préférence sur Victor Hugo, celui qui a vécu le plus longtemps parmi nous, et qui a ainsi le plus longtemps représenté en sa personne le dix-neuvième siècle.


Deuxième partie: chapitre II:
“L’introduction des idées philosophiques et sociales dans la poésie contemporaine.”.

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