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Conclusion


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On peut juger maintenant de la parfaite continuité que présentent les pensées de Rousseau depuis le deuxième Discours jusqu'au Contrat. L'état de nature, tel qu'il est décrit dans le premier de ces ouvrages, consiste dans une sorte d'anarchie pacifique où les individus, indépendants les uns des autres, sans relations entre eux, ne dépendent que de la force abstraite de la nature. A l'état civil, tel que le conçoit Rousseau, la situation est la même sous une forme nouvelle. Les individus sont en dehors les uns des autres, soutenant entre eux aussi peu de relations personnelles que possible, mais dépendent d'une force nouvelle, surajoutée aux forces naturelles, qui a cependant la même généralité et la même nécessité : c'est la volonté générale. De même encore, à l'état de nature, l'homme se soumet de lui-même à l'action des forces naturelles et suit spontanément la direction qu'elles lui impriment, parce qu'il sent instinctivement qu'il n'a rien de mieux à faire et que son intérêt lui dicte sa conduite. Il veut ce qu'il fait. A l'état civil, il se soumet à la volonté générale non moins librement, parce que cette volonté générale est son œuvre et qu'en lui obéissant il n'obéit qu'à lui-même.
Par là se marquent les rapports et les différences entre Rousseau et ses deux prédécesseurs Hobbes et Montesquieu. Pour tous les trois, la société est quelque chose qui se surajoute à la nature proprement dite. Pour Montesquieu lui-même, les lois de l'état de nature sont distinctes de celles de J'état social. Les premières sont superposées aux secondes par un acte exprès du législa­teur. Mais s'il y a concordance sur ce point fondamental, il y a des différences très profondes dans la manière dont ces penseurs conçoivent le règne que l'homme ajoute ainsi au reste de l'Univers.
Pour Hobbes, c'est un acte de volonté qui donne naissance à l'ordre social et c'est un acte de volonté perpétuellement renouvelé qui en est le support. Les sociétés se forment parce que les hommes veulent, pour échapper aux hor­reurs de l'état de guerre, se soumettre à un souverain absolu, et elles se maintiennent parce que ce souverain les empêche de se dissoudre. C'est lui qui fait la loi et c'est la soumission des hommes à sa volonté souveraine qui fait tout le lien social. Il faut lui obéir parce qu'il commande. Sans doute, s'ils consentent à cette dépendance, c'est qu'ils y trouvent leur intérêt, mais cet intérêt n'est pas à la base de toits les détails de l'organisation sociale. Une fois que l'État est constitué, c'est le chef de l'État qui fait la loi sans accepter de contrôle. - Tout autre était déjà la pensée de Montesquieu. Si la loi civile ne petit être constituée que par un législateur, le législateur ne peut pas la faire à son gré ; pour qu'elle soit ce qu'elle doit être, il faut qu'elle soit conforme à la nature des choses. En tant que possible, elle ne dépend pas (le l'arbitraire ; les conditions où se trouve la société la déterminent nécessairement. Il n'est pas impossible qu'elle y déroge ; mais alors, elle est anormale. - Rousseau est peut-être encore plus formel sur ce point. Ce qui fait la base du système social, c'est l'accord objectif des intérêts, c'est l'état de l'opinion, des mœurs, des coutumes et les lois ne peuvent qu'exprimer cet état de choses. Et c'est justement là ce qui fait que la volonté générale ne peut pas être représentée par un particulier. C'est qu'elle excède les bornes d'une volonté particulière. Ces deux sortes de choses sont hétérogène,, et J'une ne petit servir de substitut à l'autre. L'opinion a son substrat naturel dans le tout et non dans une partie. Aussi la préoccupation (le Rousseau est-elle beaucoup moins d'armer le souverain d'un pouvoir coercitif assez grand pont faire plier les résistances que de former les esprits de manière que les résistances ne se produisent pas.
Donc, en même temps que ces penseurs s'entendent pour affirmer l'hétérogénéité du social et de l'individuel, on constate un effort croissant pour fonder en nature l'être social. Seulement, c'est ici que se trouve le point faible du système. Si, comme nous l'avons montré, la vie collective n'est pas, d'après Rousseau, contraire à l'ordre naturel, elle y a tellement peu de points d'attache qu'on ne voit pas clairement comment elle est possible. Rousseau dit quelque part que l'autorité du législateur, pour être respectée, suppose déjà un certain esprit social ; mais la constitution de la société le suppose plus encore. Si pourtant elle se forme avec des individus isolés, à l'état atomique, on ne voit d'où il peut provenir. Si encore Rousseau admettait l'état de guerre à la manière de Hobbes, on conçoit que pour y mettre fin les hommes fassent un tout et aillent jusqu'à refondre leur nature première. Mais cette raison même lui fait défaut puisque, selon lui, l'état de guerre liait de la vie en commun. Et de même qu'il n'explique guère comment elle a pu naître, même sous les formes imparfaites qu'elle a revêtues dans l'histoire, il a grand mal à montrer comment il lui est possible de se débarrasser de ses imperfections et de se constituer logiquement. Elle a des assises si peu solides dans le donné, qu'elle apparaît comme un édifice toujours chancelant, dont l'équilibre, délicat à l'excès, ne peut en tous cas s'établir et se maintenir que grâce à un concours presque miraculeux de circonstances.

FIN (1918)

1 Cette étude, rédigée par Durkheim à la suite d'un cours professé à l'Université de Bordeaux, a été publiée pour la première fois, après sa mort, par Xavier Léon, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, t. XXV (1918), pp. 1-23 et 129-161.

Nous avons supprimé ici les trois premières pages qui ont trait à l' « histoire du livre » et d'où il résulte que le Contrat Social est une partie détachée d'un ouvrage plus ample, que Rousseau méditait, sur les Institutions Politiques et qui n'a jamais vu le jour. On trouvera toutes les indications bibliographiques nécessaires dans les deux excellentes éditions du Contrat par G. BEAUVALON, Rieder, 1903, 3e éd., 1922, et par M. HALBWACHS, Aubier, 1943, et dans la thèse de M. Robert DERATHÉ, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps, Bibl. de la Science politique, P.U.F., 1950.

1 Les dernières lettres du mot ne sont pas formées. Le mot « sentimentaliste » ne figure sans doute pas au dictionnaire de Littré, mais Durkheim n'hésitait pas à forger des mots pour mieux exprimer sa pensée et il n'a pas écrit simplement « sentimentale » [note de Xavier LÉON].

1 Lire tout le passage, très important ; car il montre que la vie sociale n'est pas une machination diabolique, mais qu'elle a été voulue providentiellement et que si la nature primitive n'y mène pas nécessairement, elle contient pourtant « en puissance » ce qui la rendra possible quand elle sera nécessaire [note de Durkheim].

1 Mot illisible. [X.L.].

1 Voir passages cités de l'Essai sur l'origine des langues [note de Durkheim].

1 « Comme rien n'est moins stable parmi les hommes que ces relations extérieures que le hasard produit plus souvent que la sagesse et que l'on appelle faiblesse ou puissance, richesse ou pauvreté, les établissements humains paraissent, au premier abord, fondés sur des monceaux de sable mouvant. » (Deuxième Discours, préface) [note de Durkheim].

1 Quand on examine de près les établissements humains, dit-il, « après avoir écarté la pous­sière et le sable qui environnent l'édifice, on aperçoit la base inébranlable sur laquelle il est fondé et on apprend à en respecter les fondements » (Deuxième Discours, préface). Et il bénit la Divinité d'avoir, en donnant « à nos institutions une assiette inébranlable, prévenu les désordres qui devraient en résulter et fait naître notre bonheur des moyens qui semblaient devoir combler notre misère » (ibid.) [note de Durkheim].

1 Aussi Rousseau, comparant l'état civil, ainsi conçu, avec l'état de nature, célèbre-t-il les avantages du premier « qui d'un animal stupide et borné fit un être intelligent et un homme » (ibid.). Il rappelle, il est vrai, dans le même passage la déplorable facilité avec laquelle cet état se corrompt, rejetant l'homme dans une condition inférieure à celle qu'il avait originellement. Il n'en est pas moins vrai que l'humanité proprement dite est pour lui contemporaine de la société et que l'état social est le plus parfait, quoique malheu­reusement le genre humain soit trop exposé à en mésuser [note de Durkheim].

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