Les emblÈmes de la RÉpublique







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Être républicain en France à la fin XIXe, quand les emblèmes officiels sont adoptés
En France, la République n’est pas qu’un régime politique, c’est encore une idée force, l’attachement à une série de valeurs et de souvenirs. Être républicain à la fin du XIXe siècle, c’est avoir un certain nombre de convictions, d’idéaux ou de rejets, un bagage d’idées et de souvenirs qu’il faut définir, en partant encore des définitions que Maurice Agulhon a développées par exemple dans La République I, 1880-1932 (Histoire de France Hachette). On trouve une présentation proche dans les études publiées sous la direction de Serge Berstein et Odile Rudelle sur Le Modèle républicain.
Tout d’abord, des « républicains » avaient existé dès avant la Révolution : être républicain avant 1789, c’est manifester son admiration pour les héros des démocraties grecques et de la République romaine, héros immortalisés par Plutarque. C’est donc surtout, depuis la Renaissance, avec Plutarque et ses Vies des hommes illustres (ouvrage traduit et maintes fois réédité dans toute l’Europe) qui donnent les modèles républicains, avec des citoyens dotés d’une grande vertu civique et d’un idéal de liberté face aux tyrans ou aux envahisseurs. L’enseignement donné dans les collèges, ceux des Jésuites par exemple, et la philosophie des Lumières inclinent le public cultivé, en France et ailleurs, à étudier les Anciens à travers leurs vertus civiques et républicaines. Camille Desmoulins évoque, ou invoque, les « républicains de collège ».

Ajoutons qu’être républicain à la veille de la Révolution, c’est encore ressentir de l’admiration pour la première grande république moderne, les États-Unis d’Amérique, pour sa lutte pour l’indépendance depuis la déclaration du 4 juillet 1776, pour ses institutions républicaines, même si celles-ci ne sont généralement pas considérées comme transposables à la France, pays jugé vaste, trop peuplé, trop hiérarchisé et surtout trop peu vertueux. Beaucoup de ces « républicains d’avant la République », nourris de L’Esprit des Lois de Montesquieu et de L’Encyclopédie, n’imaginent une république que sous la forme d’une démocratie directe, celle du peuple assemblé sur l’agora ou le forum, donc pour un État au territoire réduit : « Il est de la nature d’une république qu’elle n’ait qu’un petit territoire, sans cela, elle ne peut guère subsister » (L’Encyclopédie, article « République » par le chevalier de Jaucourt reprenant mot pour mot un passage de L’Esprit des Lois, sans indiquer ses sources).

À propos de cette admiration diffuse pour la République, Maurice Agulhon parle d’un « républicanisme plutarco-washingtonien », cumul d’admiration pour le citoyen antique et pour le nouveau citoyen de la jeune République américaine. Ce phénomène existe en France ; il se retrouve ailleurs en Europe ainsi que, fin XVIIIe - début XIXe, dans une Amérique hispanique en voie d’émancipation.

Blandine Kriegel quant à elle, en particulier dans Philosophie de la République (1998) et dans Querelles françaises (2008,) fait remonter différemment le républicanisme au XVIe siècle en opposant, par exemple grâce à Jean Bodin et ses Six Livres de la République, un courant républicain anglais et  français  au courant « impérial » allemand, fidèle au droit impérial romain ou romano-germanique. Propos savants d’une historienne du droit qui atténuent la césure Ancien Régime - Révolution française, césure pourtant longtemps prégnante et agissante dans les mentalités des acteurs politiques fin XVIIIe- fin XXe.
C’est d’abord dans la France de la fin du XIXe que nous prenons notre républicain, dans les décennies 1870 et 1880, c’est-à-dire quand la plupart des emblèmes présentés sont mis en place définitivement (sauf parenthèse vichyste). C’est pour ce moment là que nous définissons ici l’« identité républicaine », même s’il n’existe pas alors de  parti républicain, organisé, structuré ; cette dernière appellation ne désigne encore que l’ensemble des partisans de la République, des tenants des valeurs incluses dans la culture politique républicaine que nous allons définir ici.
Être républicain, c’est admirer l’œuvre de la Révolution française

Il est bien connu qu’en France, depuis la Révolution, on a « toujours eu une certaine idée de la République » pourrait-on dire en démarquant l’ouverture des Mémoires de De Gaulle.

Tout d’abord le républicain se considère comme l’héritier, le fidèle exécuteur testamentaire de la Révolution ; il estime que sa mission est de tenir, d’accomplir les promesses longtemps contrariées de la Grande Révolution ; il est convaincu que le monde issu des transformations voulues par la Révolution est préférable à celui de l’Ancien Régime, que le progrès vient de la Révolution, celle-ci marquant un changement catégorique et positif entre un avant et un après. Existe en lui un lien génétique avec 89, lien de piété filiale. À ce rôle fondateur qu’il donne à la Révolution, il ajoute la conviction du caractère inéluctable du progrès qui ne pourra qu’asseoir, tôt ou tard, la réalisation des idéaux de cette Révolution française. Comme l’exprima Victor Hugo en janvier 1848 dans son discours à la Chambre des Pairs sur la question polonaise (Actes et Paroles, I), « la Révolution et la République sont indivisibles. L’une est le mouvement humain qui se manifeste, l’autre est le mouvement humain qui se fixe » ; maints discours des années 1870 et au-delà, du même et d’autres, développèrent le même thème.

Le républicain adhère donc au culte de la Révolution et des « principes de 89 » :

- l’affirmation de droits de l’homme et du citoyen, droits naturels et imprescriptibles,

- le culte de la liberté avant tout, puis de l’égalité et de la fraternité des citoyens,

- la primauté de la loi, du droit,

- la souveraineté du peuple assurée par l’élection et la représentation.

Ainsi toute la lutte des républicains au cours du XIXe siècle est-elle lue comme une sorte d’accouchement, difficile puis réussi, des promesses des Lumières et de la Révolution.

Charles Péguy parle de « mystique républicaine », un oxymore. Cette association de termes suscite immédiatement des attaques, sur deux fronts opposés : attaques venant de républicains qui refusent l’usage d’une catégorie d’essence religieuse pour définir une réalité strictement humaine et positive ; et venant de catholiques qui estiment outrageant l’application à la cité humaine d’un concept qui n’a pour eux de sens que par rapport à Dieu et à son Royaume… qui n’est pas de ce monde.

Péguy maintient ses termes : la « mystique républicaine » est chez lui un idéal de liberté et de justice, car pour lui, la France, la France républicaine, celle qui a proclamé les Droits de l’homme et du citoyen, n’est elle-même que lorsqu’elle est l’« incarnation » de ces valeurs universelles ; il l’a ressenti fortement et personnellement au temps de l’affaire Dreyfus, avec l’enracinement dans une expérience, dans le vécu d’un peuple dans cette lutte pour la justice, pour la liberté d’un individu injustement condamné. La République, ce sont d’abord des valeurs issues de la Révolution française et incarnées dans un régime politique.

Ici, il faut tout de même nuancer. Clemenceau avait dit à la Chambre des députés, en janvier 1891 à propos d’une pièce réactionnaire de Victorien Sardou, Thermidor, qui attaquait Robespierre et la Terreur : « La Révolution française est un bloc ». Mais tout en admirant  en bloc la Révolution, le républicain (Clemenceau et les autres) donne la première place à la liberté politique, aussi reste-t-il réservé ou discret face aux épisodes les plus violents, face à un Robespierre qui n’a pas sa statue ni son nom sur une place importante de Paris, face aux Montagnards et à la Terreur, quitte à considérer cet épisode comme le résultat des mesures d’exception nécessaires pour sauver une France en révolution assiégée par l’ennemi extérieur et intérieur : « Il fallait sauver la République » ajoute d’ailleurs Clemenceau dans son discours de janvier 1891. La Terreur n’est donc pas considérée comme un épisode essentiel, ni exemplaire mais comme imposée par les circonstances, réponse à l’assaut des ennemis de la Révolution : le républicain français n’est ni père ni fils de Lénine.

On ne trouve d’approbation sans réserve de la Terreur que dans un groupe minoritaire de républicains « extrêmes »,  par exemple chez les disciples de Louis-Auguste Blanqui dans les années 1840 ou, bien plus tard, chez les communistes français qui passent de l’admiration de la dictature du Comité de salut public de Robespierre à celle de la dictature léniniste du prolétariat, ou inversement.

Pour l’essentiel, le républicain se réclame toujours de 1789, débuts encore monarchiques de la Révolution française, an I de la Liberté : c’est plus rarement qu’il évoque le 21 septembre 1792, abolition de la royauté ou le 22 septembre, premier jour de l’an I de l’Égalité, ou de la République (les deux expressions existent, interchangeables). L’attachement primordial porte sur 89, avec les droits de l’homme et du citoyen, les libertés individuelles, un régime démocratique et libéral, avec la liberté de conscience et d’expression, et tout ce qui en découle. Donc encore le choix d’un régime politique de tendance 89, favorable aux libertés individuelles et non pas de tendance 93, celui qui était disposé à limiter les droits individuels au profit de l’intérêt général et qui faisait face à l’assaut ennemi. Le républicain n’accepte pas de sacrifier la liberté au bien commun, ce qui annonce des difficultés d’entente avec le socialisme, et des modalités variées et même opposées au sein du socialisme.

Autre nuance à faire, à propos de la souveraineté du peuple et donc du suffrage universel : c’est un héritage reçu de 1792 (septembre 1792, élection de la Convention au suffrage universel) et, depuis Juillet 1830, c’est presque le principal point du programme républicain. Mais les républicains savent d’expérience que ce suffrage peut amener au pouvoir le parti de l’ordre, de la réaction, le parti destructeur des valeurs démocratiques et libérales, destructeur de l’universalité même du suffrage qu’il a limité par la loi du 23 mai 1850 (on passe alors de neuf à six millions d’électeurs, les plus pauvres, à la domiciliation la moins stable, étant éliminés, avant rétablissement du suffrage universel en décembre 1851 par le Prince Président). Les républicains ont connu aussi, et subi, le suffrage universel dirigé  (expression de Thiers), c’est-à-dire perverti par Napoléon III qui accompagnait ce suffrage de la suppression des libertés publiques (libertés de la presse, de réunion, d’association…), de pressions de l’administration en faveur du  candidat officiel  et de persécutions des opposants ; ils ont aussi constaté et subi les effets néfastes de l’emballement pour un chef (ou un nom) charismatique dans le vote de décembre 1848 ou le plébiscite de décembre 1851 absolvant le coup d’État ; ils ont eu à déplorer l’effet du contrôle social exercé par des notables conservateurs sur leur clientèle dans les élections législatives d’avril 1848 et plus encore dans celles de février 1871 qui donnent une Assemblée nationale à majorité monarchiste. Aussi, selon eux, ce suffrage universel doit-il s’accompagner du développement de l’éducation, afin qu’il exprime la volonté de citoyens autonomes et responsables, dotés d’un jugement éclairé. Le peuple doit encore pouvoir s’exprimer dans un cadre qui respecte l’indépendance de la justice et les libertés fondamentales de réunion, d’association et de la presse, c’est-à-dire que le peuple souverain doit disposer de ce dont l’avait privé le régime bonapartiste pendant près de vingt ans.
Être républicain, c’est être attaché à la laïcité de l’État et de l’école

Le républicain déplore que l’Église catholique ait fortement appuyé et parfois inspiré la contre-révolution et les régimes autoritaires au cours du XIXe siècle ; il dénonce l’action de la Papauté qui condamne la modernité, le progrès, le rationalisme, le libéralisme en politique : condamnation de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen par Pie VI ; appui marqué aux Bourbons et plus tard à Napoléon III, publication par le pape Pie IX du Syllabus, catalogue des erreurs de notre temps, catalogue aussi des convictions du républicain.

Aussi ce dernier est-il hostile à toute « intrusion » de l’Église dans la vie politique, à ce qu’il nomme le cléricalisme ; il est volontiers et souvent violemment anticlérical, ou pour le moins extrêmement méfiant à l’égard du clergé catholique. Il cherche à supprimer l’influence politique d’une Église qui, alors, jouait au profit des conservateurs et, souvent, de la restauration monarchique (celle du roi en France et du pape à Rome). Le républicain agit en particulier pour que l’école échappe à l’Église ; il dénonce l’orientation antirépublicaine des  jésuitières, c’est-à-dire de l’enseignement confessionnel, afin que la jeunesse ne soit plus conditionnée par l’action conservatrice ou réactionnaire des  cléricaux  et qu’elle dispose d’une capacité de jugement autonome éclairé par la seule raison, grâce à une formation scolaire laïque, libératrice. L’école laïque est considérée comme la condition de l’enracinement durable de la République, ce régime politique qui, selon les républicains, ne peut qu’être voulu par des citoyens dotés d’une conscience autonome. Ainsi l’éducateur Ferdinand Buisson déclare-t-il en 1899 : « Deux conditions sont nécessaires pour mettre sur pied une république ; l’une, facile : lui donner une constitution républicaine ; l’autre, difficile : lui donner un peuple de républicains ».  S’ajoute la croyance dans les pouvoirs illimités de l’école pour apporter le progrès et l’égalité. L’action des républicains dans le domaine éducatif trouve des appuis en particulier chez les membres de minorités spirituelles reconnues par la Révolution, minorités qui avaient été auparavant mises à l’écart par l’Ancien Régime ou longtemps traitées comme composées de sujets de seconde zone ou à combattre : protestants, juifs, libertins au sens de libres penseurs, auxquels s’ajoutent désormais ces autres « fous de la République » que sont les francs-maçons, surtout ceux du Grand Orient avec l’abandon en 1877 de la référence spiritualiste au Grand Architecte de l’Univers.

Au contraire l’Église catholique, pour ses soutiens antérieurs à des régimes conservateurs ou autoritaires, paie au prix fort la chute successive de ces régimes.
Être républicain, c’est avoir un patriotisme passionné mais conditionnel car lié à une certaine idée universaliste de la France

Pour le républicain la France, « phare de l’humanité », « lumière du monde », est le pays des droits de l’homme, celui qui trace la voie de la liberté, de la justice, de la civilisation pour le reste du monde ; le républicain se réclame de la tradition des soldats de l’An II apportant les principes de 89 à l’Europe pour la libérer de ses tyrans. Le but final, proclamé, claironné par Victor Hugo, patriarche de la République, c’est la République universelle. Cet idéal est alors pur de tout nationalisme ; il ne s’accompagne aucunement d’une volonté de domination agressive à l’égard de l’étranger et exprime au contraire un désir de paix, de fraternité entre les nations, dans le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais ouvrir la voie à la civilisation chez Jules Ferry, c’est aussi coloniser, comme l’a souligné encore récemment Alain Corbin dans Les conférences de Morterolles.

Le patriotisme républicain a été renforcé par l’action du gouvernement de Défense nationale animé surtout par Gambetta de septembre 1870 à janvier 1871 : ce gouvernement ne sauve pas la France de la défaite face aux Prussiens, ni de l’amputation de l’Alsace-Lorraine (on dit moins la perte que l’amputation, métaphore chirurgicale forte) mais il sauve l’honneur perdu par le régime impérial, par la capitulation de Napoléon III à Sedan. Il prouve ainsi que la République est un meilleur défenseur de la patrie que les régimes monarchiques. Cette réaction patriotique des républicains, avec leur héroïque résistance puis leur « défaite glorieuse » de 1871 (expression inspirée par l’ouvrage récent de Jean-Marc Largeaud, Napoléon et Waterloo. La défaite glorieuse de 1815 à nos jours), contribue d’ailleurs à faire accepter la République par une partie grandissante de l’autre camp, monarchiste mais tout aussi patriote, même si, à la fin du XIXe siècle, pour les nationalistes (les néo-nationalistes pour reprendre une expression de Jean-Jacques Becker) abattre la République en France passait avant la Revanche sur l’Allemagne.

La fière attitude des républicains dans la défaite de 1871 est mise en scène par les emblématiques Gloria Victis, un bronze, et Quand Même, un marbre, célèbres groupes du sculpteur Antonin Mercié, en 1875, longtemps présentés dans le Jardin des Tuileries. Ils exaltent des vaincus héroïques, le premier accompagné d’une allégorie de la France, le second avec une Lorraine récupérant le fusil du mourant. Les Allemands en sont prodigieusement agacés : ils acceptent mal ce qu’ils considèrent comme une immodeste, indécente et stupide glorification de l’héroïsme des vaincus (de Vercingétorix aux cuirassiers à Reichshoffen et aux zouaves pontificaux de Patay en 1870 en passant par le Napoléon et le Cambronne de Waterloo) ; ils s’étonnent de l’affinité des Français avec les perdants magnifiques échouant avec panache. Certes les choses évoluent à l’approche du XXe siècle, avec l’attitude d’instituteurs laïques devenus plus sensibles aux valeurs de paix et d’humanisme (sans pour autant que « l’école sans Dieu » soit une « école sans patrie »). Au contraire, le néo-nationalisme, essentiellement hostile au régime parlementaire, gauchit un temps l’exaltation du patriotisme en prétendant, dans son versant catholico-traditionnaliste, que sans l’alliance multiséculaire de Dieu et des Francs, depuis Clovis jusqu’au dernier roi Bourbon, il ne peut y avoir de patriotisme en France. Mais quand la guerre est imminente, en 1914, la défense de la patrie et le salut public priment tout, des socialistes aux royalistes, ce qui contribue à expliquer l’Union sacrée d’août 1914 et la victoire de 1918, avec le thème du combat de la Civilisation contre la Barbarie, du Droit contre la Force. En tout état de cause les républicains des décennies 1870 et 1880 ont fait montre d’un vigoureux volontarisme dans le développement du patriotisme français et sur leur gauche les socialistes, même les plus hostiles au « militarisme », les plus hostiles à la « patrie bourgeoise », n’imaginent pas un monde sans la France, « phare de l’humanité » et acceptent eux aussi la guerre pour la défense du « pays des droits de l’homme ». L’ouvrage récent d’André Loez sur les mutineries de 1917 (14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins) conteste cependant l’importance de la ferveur patriotique dans les tranchées : ainsi va l’Histoire, jamais achevée.

L’Alsace-Lorraine a certainement joué un grand rôle dans la construction du patriotisme républicain, quand la défaite semble éteindre les rêves de création d’une République universelle. La « ligne bleue des Vosges » (testament de Jules Ferry en 1890) est toujours présente dans l’esprit du républicain, même si le désir de revanche s’est atténué en fin de siècle pour poindre à nouveau à partir des années 1905-1910, avant-guerre autant que Belle Époque.

En effet, grâce aux notions de droit des peuples (d’Europe) à disposer d’eux-mêmes, de volonté des peuples contre la force brutale, du droit contre la force, peut se développer autour de l’Alsace-Lorraine et de la France posée en victime de cette force brutale un patriotisme messianique, coloré d’une ambition éthique universaliste, même si les armées de la Troisième République commençante n’ont pas les moyens de celles de la Première.
Être républicain, c’est adhérer à un programme de mieux-être social

Autour des valeurs d’égalité et de fraternité, le républicain adhère à un idéal impliquant la recherche du bonheur pour tous, du bien commun. Le camp républicain inclut, au moins depuis les années 1830, un lien avec le peuple, soit dans la réalité de son action, soit pour le moins dans son discours. Il défend la nécessité du progrès social, même s’il peut estimer que celui-ci doit être acquis graduellement, par une politique des petits pas, en souvenir de l’échec économique des Ateliers nationaux de la Seconde République. Il est d’ailleurs étonnant que les velléités et réalisations sociales de Napoléon III n’aient pas laissé plus de regrets de l’Empire au sein du monde ouvrier, monde largement converti à la République.

Les relations des républicains de gouvernement avec les socialistes sont souvent conflictuelles, mais quand la République est menacée, s’établit un bloc des Gauches ou  front républicain  unissant les républicains modérés et radicaux d’une part et les socialistes de l’autre. C’est le cas avec l’Affaire Dreyfus à partir de 1897. Chez les socialistes, et plus tard les communistes, alternent une position frontiste de défense républicaine et une stratégie classiste d’isolement révolutionnaire, classe contre classe.

Cependant pour l’essentiel, s’est constitué peu à peu depuis 1789 un amalgame entre la République et l’aspiration sociale à améliorer le sort du peuple, l’idée que la République a des devoirs spéciaux envers la masse des humbles et que, tous comptes faits, ceux-ci ont plus intérêt à vivre en république qu’en monarchie. Même si, pour les républicains non socialistes, les droits individuels passent avant le bien commun, la liberté avant l’égalité, même si encore des épisodes comme la Commune, Fourmies ou Draveil maintiennent des failles entre républicains et socialistes.
Être républicain, c’est être viscéralement allergique au pouvoir personnel

Ce concept est lié au souvenir de la conduite des monarques français du XIXe. Qu’ils soient de la lignée Bourbon, Orléans ou Bonaparte, tous ces monarques n’ont pas su, ou n’ont pas voulu, combiner le pouvoir monarchique avec la modernité libérale. On connaît le mot, apocryphe, prêté vers 1825 à Charles X : « J’aimerais mieux scier du bois que régner à la façon du roi d’Angleterre. » Ces monarques ont été ou sont devenus réactionnaires en politique, conservateurs socialement et souvent cléricaux en religion : ils n’ont jamais vraiment accepté le concept de monarchie constitutionnelle, l’idée de marier la monarchie héréditaire avec les valeurs libérales telles que les principes de 89 et le gouvernement représentatif. On peut dire que c’est dès la Révolution que les partisans de ces valeurs, devenus républicains après Varennes (21 juin 1791) ou avec le 10 Août 92, ont une méfiance consubstantielle à l’égard du chef du pouvoir exécutif, méfiance qui ne put que s’accroître du 18 Brumaire au 2 Décembre. Louis-Philippe qui s’approcha le plus de l’acceptation des valeurs libérales, en 1830, s’en éloigna assez tôt tandis que l’évolution libérale du régime de Napoléon III, dans les années 1860, ne fut pas jugée crédible ni sincère par les purs républicains, les « irréconciliables », jamais conquis. Une tenace légende noire  s’attacha au souvenir de l’empereur déchu, légende prégnante au moins jusqu’à la Cinquième République. Le président puis empereur, malgré ses plébiscites réussis, est toujours considéré par les républicains comme « l’homme du Deux Décembre ». Nous sommes très loin du Louis Napoléon le Grand de Philippe Seguin (1990), premier essai de réhabilitation ou du plus récent Napoléon III. Un Saint-Simon à cheval d’Éric Anceau. Le souvenir du coup d’État suscite une défiance imprescriptible à l’égard des dangers potentiels du pouvoir exécutif. Cette défiance se manifeste non seulement par le rejet de toute forme monarchique de l’État mais encore par le refus de tout renforcement du pouvoir exécutif républicain et par la prééminence structurelle du parlement sur le pouvoir exécutif, gouvernement et président de la République. C’est ce que l’historienne Odile Rudelle appelle la « République absolue », c’est-à-dire absolument républicaine, donc alors absolument parlementaire. Selon une saillie de Félix Faure, le président de la République est la reine d’Angleterre et ceux qui tentent de s’éloigner d’un tel modèle sont vite sanctionnés par le Parlement, car la Cinquième République est encore loin.

L’allergie primordiale à l’égard du « pouvoir personnel » et des grands hommes vivants contribue à expliquer les grands honneurs qui sont faits à ces derniers post-mortem, avec le faste des funérailles nationales et des transferts au Panthéon : les républicains, échaudés qu’ils étaient par les pratiques politiques de Louis-Napoléon Bonaparte, préfèrent les grands hommes morts plutôt que vivants.
Ainsi en France, vers 1880, un républicain n’est-il pas un simple partisan de la forme républicaine de gouvernement ; la République est pour lui un ensemble de valeurs ; il est un fils fidèle de la Grande Révolution ; un partisan, et un artisan, de l’instauration conjointe des libertés politiques essentielles et de la démocratie (suffrage universel masculin) ; un patriote fervent qui voit dans la France la patrie des droits de l’homme ; un ami du peuple favorable à une amélioration progressive de la condition ouvrière ; un ennemi du cléricalisme, un laïc de combat face au clergé catholique ; enfin un veilleur en alerte face à toute menace du  pouvoir personnel.
Le républicain est encore un homme qui lutte sur plusieurs fronts. Homme de gauche, il doit réussir à se faire accepter par un monde rural qui, si souvent au XIXe siècle, lui fit défaut tout en composant alors la majorité du corps électoral. Il doit séduire ce monde mais aussi affronter la contre-révolution et sa symbolique, celle des régimes monarchiques, drapeau tricolore contre drapeau blanc, les bleus contre les blancs, ou les noirs… jésuites, bonnet phrygien contre fleurs de lis ou aigle, la Marianne contre la Vierge Marie ou contre le portrait du monarque, royal ou impérial ; dans ce combat, il bénéficie certes de l’attachement du paysan aux terres et droits conquis grâce à la Révolution. Sur sa gauche, il fait face au rouge qui s’estime plus républicain que lui. Là le républicain classique est l’homme de la démocratie libérale, de la Marseillaise, du drapeau tricolore, du 14 Juillet face au partisan de la Sociale, de l’Internationale, du drapeau rouge, du 1er Mai.

Le portrait ainsi tracé est celui du pur républicain de la seconde moitié du XIXe siècle, celui du républicain de cœur qui va gouverner la France dans les années fondatrices, l’homme qui alors enracine la République dont il fixe les images. Et le républicain d’aujourd’hui est, au moins pour partie, héritier de celui de 1880.
Les « ralliés » ultérieurs 

Si la République s’est installée en France pour toujours ou presque (presque, à cause de la parenthèse de Vichy, régime d’exception et d’exclusion), c’est parce qu’aux républicains fervents sont venus s’adjoindre des ralliés, par vagues successives, des républicains de raison qui acceptent le nouveau régime par défaut, faute d’une solution monarchique viable ; le rallié accepte le régime républicain comme un moindre mal ou faute de mieux, mais sans avoir les convictions, les principes, les attachements et les allergies du pur républicain.

Le premier et le plus illustre des ralliés est bien sûr l’orléaniste Adolphe Thiers, rallié dès 1872 à la « République conservatrice » (à l’époque, encore un oxymore) et qui fera école.

Au départ, les ralliés sont effectivement d’abord des orléanistes déçus par le glissement de leurs chefs vers le cléricalisme et l’autoritarisme, ces chefs qui ont accepté la « fusion » avec la branche aînée des Bourbons pour réussir la restauration monarchique : ainsi des orléanistes, anciens fidèles de Louis-Philippe mais essentiellement libéraux et laïques, se rallient-ils à la République dont la modération leur semble préférable à l’ordre moral  imposé à partir de mai 1873 par le maréchal-président Mac-Mahon, ordre moral qui inclut un retour aux pratiques administratives et électorales de l’Empire autoritaire, avec en plus un cléricalisme proche de celui des royalistes traditionalistes. Ces premiers ralliés permettent le vote des lois constitutionnelles de 1875, qui fondent juridiquement la République en février et juillet 75. L’auteur du fameux amendement Wallon du 30 janvier 1875, intégré dans la loi de février 75, est l’un d’eux, un catholique très pieux mais libéral, qui publie l’année suivante une Vie de Jeanne d’Arc.

Ensuite vient vers 1891-93 ce qu’on a appelé spécifiquement le  ralliement, c’est-à-dire l’acceptation de la République par des catholiques conservateurs à l’incitation du pape Léon XIII. Enfin, quand la République est vraiment installée dans la durée, des monarchistes traditionalistes en viennent à estimer que, pour servir la France éternelle, il faut bien se résoudre à rallier le régime républicain, incarnation actuelle de cette France. Tous ces ralliés, républicains de raison, de résignation ou d’accoutumance, n’enthousiasment guère les républicains de cœur. En effet ces nouveaux arrivants n’acceptent pas le lien fort unissant la République à la Révolution. Mais sans ces ralliés, la République n’aurait sans doute pas été l’objet du très large consensus dont elle bénéficie à la veille de l’entrée en guerre, consensus qui fait d’elle désormais la France.
Quant aux républicains de cœur qui se considéraient, ou se présentaient, comme les héritiers fidèles et légitimes de 1789, républicains de fondation et non de raison, ce sont bien eux qui ont fait adopter progressivement les emblèmes de la République aujourd’hui encore en vigueur.

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