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Romain Rolland
Jean-Christophe
Tome VIII



BeQ



Romain Rolland

Jean-Christophe
VIII
Les amies

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 61 : version 1.0

Jean-Christophe fut publié d’abord en 17 Cahiers de la Quinzaine, par Charles Péguy, de février 1904 à octobre 1912, puis en 10 volumes à la librairie Ollendorff. Édition de référence, pour cette version numérisée, qui comprend aussi dix volumes : Le Livre de Poche, en trois volumes.

1. L’aube

2. Le matin.

3. L’adolescent.

4. La révolte.

5. La foire sur la place.

6. Antoinette.

7. Dans la maison.

8. Les amies.

9. Le buisson ardent.

10. La nouvelle journée.

Jean-Christophe

Les amies

En dépit du succès qui se dessinait hors de France, la situation matérielle des deux amis était lente à s’améliorer. Périodiquement revenaient des moments difficiles, où l’on était obligé de se serrer le ventre. On se dédommageait, en mangeant double ration, quand on avait de l’argent. Mais c’était, à la longue, un régime exténuant.

Pour le moment, ils étaient dans la période des vaches maigres. Christophe avait passé la moitié de la nuit à achever un travail insipide de transcription musicale pour Hecht ; il ne s’était couché qu’à l’aube, et il dormait à poings fermés, afin de rattraper le temps perdu. Olivier était sorti de bonne heure : il avait un cours à faire, à l’autre bout de Paris. Vers huit heures, le concierge, qui montait les lettres, sonna. D’habitude, il n’insistait pas, et glissait les papiers sous la porte. Il continua de frapper, ce matin-là. Christophe, mal éveillé, alla ouvrir, en bougonnant ; il n’écouta point ce que le concierge, souriant et prolixe, lui disait, à propos d’un article de journal, il prit les lettres sans les regarder, poussa la porte sans la fermer, se recoucha, et se rendormit, de plus belle.

Une heure après, il était de nouveau réveillé en sursaut par des pas dans sa chambre ; et il avait la stupéfaction de voir, au pied de son lit, une figure inconnue, qui le saluait gravement. Un journaliste, trouvant la porte ouverte, était entré sans façon. Christophe, furieux, sauta du lit :

« Qu’est-ce que vous venez foutre ici ? »

Il avait empoigné son oreiller pour le jeter sur l’intrus, qui esquissa un mouvement de retraite. Ils s’expliquèrent. Un reporter de La Nation désirait interviewer monsieur Krafft, au sujet de l’article paru dans Le Grand Journal.

« Quel article ?

– Il ne l’avait pas lu ? » Le reporter s’offrait à lui en donner connaissance.

Christophe se recoucha. S’il n’avait été engourdi par le sommeil, il eût mis l’homme à la porte ; mais il trouva moins fatigant de le laisser parler. Il s’enfonça dans le lit, ferma les yeux, et feignit de dormir. Il eût fini par jouer son rôle, au naturel. Mais l’autre était tenace, et lisait, d’une voix forte, le début de l’article. Dès les premières lignes, Christophe ouvrit l’oreille. On y parlait de monsieur Krafft comme du premier génie musical de l’époque. Oubliant son personnage de dormeur, Christophe jura d’étonnement, et, se dressant sur son séant, il dit :

« Ils sont fous. Qu’est-ce qui les a pris ? »

Le reporter en profita pour interrompre sa lecture et lui poser une série de questions, auxquelles Christophe répondit, sans réfléchir. Il avait pris l’article, et contemplait avec stupéfaction son portrait qui s’étalait, en première page ; mais il n’eut pas le temps de lire : car un second journaliste venait d’entrer dans la chambre. Cette fois, Christophe se fâcha, tout de bon. Il les somma de vider la place : ce qu’ils ne firent point, avant d’avoir relevé rapidement la disposition des meubles dans la chambre, les photographies aux murs, et la physionomie de l’original, qui, riant et furieux, les poussait par les épaules, et les escorta, en chemise, jusqu’à la porte, qu’il verrouilla derrière eux.

Mais il était dit qu’on ne le laisserait pas tranquille, ce jour-là. Il n’avait pas fini sa toilette qu’on frappait de nouveau à la porte, d’une façon convenue que savaient seuls quelques intimes. Christophe ouvrit ; et se trouva en présence d’un troisième inconnu, qu’il se mettait en devoir d’expulser rondement, quand l’autre, en protestant, excipa de son titre d’auteur de l’article. Le moyen d’expulser qui vous traite de génie ! Christophe, maussade, dut subir les effusions de son admirateur. Il s’étonnait de cette notoriété soudaine qui lui tombait des nues, et il se demandait s’il avait, sans s’en douter, la veille, fait jouer quelque chef-d’œuvre. Il n’eut pas le temps de s’informer. Le journaliste était venu pour l’enlever, de gré ou de force, et le conduire, séance tenante, aux bureaux du journal, où le directeur, le grand Arsène Gamache lui-même, voulait le voir : l’auto attendait, en bas. Christophe essaya de se défendre ; mais naïf, et sensible, malgré lui, aux protestations d’amitié, il finit par se laisser faire.

Dix minutes plus tard, il était présenté au potentat, devant qui tout tremblait. Un robuste gaillard, d’une cinquantaine d’années, petit et râblé, grosse tête ronde, aux cheveux gris, taillés en brosse, la face rouge, la parole impérieuse, l’accent lourd et emphatique, avec des accès de volubilité caillouteuse. Il s’était imposé à Paris par son énorme « autogobisme ». Homme d’affaires, et manieur d’hommes, égoïste, naïf et roué, passionné, plein de lui, il assimilait ses affaires à celles de la France, et même de l’humanité. Son intérêt, la prospérité de son journal, et la salus publica lui semblaient du même ordre et étroitement associés. Il n’avait point de doute que qui lui faisait tort faisait tort à la France ; et, pour écraser un adversaire personnel, il eût de bonne foi bouleversé l’État. Au reste, il n’était pas incapable de générosité. Idéaliste, comme on l’est après dîner, il aimait, à la façon de Dieu le père, à faire de temps en temps sortir de la poussière quelque pauvre bougre, afin que se manifestât la grandeur de son pouvoir, qui de rien faisait une gloire, qui faisait des ministres, qui aurait pu, s’il eût voulu, faire des rois, et les défaire. Sa compétence était universelle. Il faisait aussi des génies, s’il lui plaisait.

Ce jour-là, il venait de « faire » Christophe.

*

C’était Olivier qui avait, sans y penser, attaché le grelot. Olivier, qui ne faisait aucune démarche pour lui-même, qui avait horreur de la réclame, et fuyait les journalistes comme la peste, se croyait tenu à d’autres devoirs, quand il s’agissait de son ami. Il était comme ces tendres mamans, honnêtes petites bourgeoises, épouses irréprochables, qui vendraient leur corps pour acheter un passe-droit en faveur de leur garnement de fils.

Écrivant dans les revues, et se trouvant en contact avec nombre de critiques et de dilettantes, Olivier ne laissait pas une occasion de parler de Christophe ; et depuis quelque temps, il avait la surprise de voir qu’il était écouté. Il saisissait autour de lui un mouvement de curiosité, une rumeur mystérieuse, qui se propageait dans les cercles littéraires et mondains. Quelle en était l’origine ? Étaient-ce quelques échos de journaux, à la suite des exécutions récentes d’œuvres de Christophe, en Angleterre et en Allemagne ? Il ne semblait pas qu’il y eût une cause précise. C’était un de ces phénomènes bien connus des esprits aux aguets, qui hument l’air de Paris, et, mieux que l’Observatoire météorologique de la tour Saint-Jacques, savent, un jour à l’avance, le vent qui se prépare, et ce qu’il apportera demain. Dans cette grande ville nerveuse, où passent des frissons électriques, il y a des courants invisibles de gloire, une célébrité latente qui précède l’autre, ce bruit vague de salons, ce Nescio quid majus nascitur Iliade, qui, à un moment donné, éclate en un article-réclame, le grossier coup de trompette qui fait pénétrer dans les plus durs tympans le nom de l’idole nouvelle. Il arrive d’ailleurs que cette fanfare fasse fuir des premiers et des meilleurs amis de l’homme qu’elle célèbre. Ils en sont pourtant responsables.

Ainsi, Olivier avait sa part dans l’article du Grand Journal. Il avait profité de l’intérêt qui se manifestait pour Christophe, et il avait eu soin de le réchauffer par d’adroites informations. Il s’était gardé de mettre Christophe directement en rapports avec les journalistes ; il craignait quelque incartade. Mais sur la demande du Grand Journal, il avait eu la rouerie de faire rencontrer, à la table d’un café, Christophe avec un reporter, sans qu’il se doutât de rien. Toutes ces précautions irritaient la curiosité et rendaient Christophe plus intéressant. Olivier n’avait jamais eu affaire encore avec la publicité ; il n’avait pas calculé qu’il mettait en branle une machine formidable, qu’on ne pouvait plus, une fois lancée, diriger ni modérer.

Il fut anéanti, quand il lut, en se rendant à son cours, l’article du Grand Journal. Il n’avait pas prévu ce coup de massue. Il comptait que le journal attendrait, pour écrire, d’avoir réuni toutes les informations, et de connaître mieux ce dont il voulait parler. C’était trop de naïveté. Si un journal se donne la peine de découvrir une gloire nouvelle, c’est pour lui, bien entendu, et afin d’enlever aux confrères l’honneur de la découverte. Il lui faut donc se presser, quitte à ne rien comprendre à ce qu’il loue. Mais il est rare que l’auteur s’en plaigne : quand on l’admire, il est toujours assez compris.

Le Grand Journal, après avoir débité des histoires absurdes sur la misère de Christophe, qu’il représentait comme une victime du despotisme allemand, un apôtre de la liberté, contraint de fuir l’Allemagne impériale et de se réfugier en France, asile des âmes libres – (beau prétexte à des tirades chauvines !) – faisait un éloge écrasant de son génie, dont il ne connaissait rien – rien que quelques plates mélodies, qui dataient des débuts de Christophe en Allemagne, et que Christophe, honteux, eût voulu anéantir. Mais si l’auteur de l’article ignorait l’œuvre de Christophe, il se rattrapait sur ses intentions – sur celles qu’il lui prêtait. Deux ou trois mots, recueillis çà et là de la bouche de Christophe ou d’Olivier, voire même de quelque Goujart qui se disait bien informé, lui avaient suffi pour construire l’image d’un Jean-Christophe, « génie républicain – le grand musicien de la démocratie ». Il profitait de l’occasion pour médire des musiciens français contemporains, surtout des plus originaux et des plus indépendants, qui se souciaient fort peu de la démocratie. Il n’exceptait qu’un ou deux compositeurs, dont les opinions électorales lui semblaient excellentes. Il était fâcheux que leur musique le fût beaucoup moins. Mais c’était là un détail. Au reste, leur éloge, et même celui de Christophe, avaient moins d’importance que la critique des autres. À Paris, quand on lit un article qui fait l’éloge d’un homme, il est toujours prudent de se demander :

« De qui médit-on ? »

Olivier rougissait de honte, à mesure qu’il parcourait le journal, et il se disait :

« J’ai bien travaillé ! »

Il eut peine à faire son cours. Aussitôt délivré, il courut à la maison. Quelle fut sa consternation, quand il apprit que Christophe était déjà sorti avec des journalistes ! Il l’attendit pour déjeuner. Christophe ne revint pas. D’heure en heure, Olivier, plus inquiet pensait :

« Que de sottises ils lui font dire ! »

Vers trois heures, Christophe rentra, tout guilleret. Il avait déjeuné avec Arsène Gamache, et sa tête était un peu brouillée par le champagne qu’il avait bu. Il ne comprit rien aux inquiétudes d’Olivier, qui lui demandait anxieusement ce qu’il avait dit et fait.

« Ce que j’ai fait ? Un fameux déjeuner. Il y avait longtemps que je n’avais aussi bien mangé. »

Il lui raconta le menu.

« Et des vins... J’en ai absorbé de toutes les couleurs. »

Olivier l’interrompit, pour lui parler des convives.

« Les convives ?... Je ne sais pas. Il y avait Gamache, un homme tout rond, franc comme l’or ; Clodomir, l’auteur de l’article, un garçon charmant ; trois ou quatre journalistes que je ne connais pas, très gais, tous bons et charmants pour moi, la crème des braves gens. »

Olivier n’avait pas l’air convaincu. Christophe était étonné de son peu d’enthousiasme.

« Est-ce que tu n’as pas lu l’article ?

– Si. Justement. Et toi, est-ce que tu l’as bien lu ?

– Oui... C’est-à-dire, j’ai jeté un coup d’œil. Je n’ai pas eu le temps.

– Eh bien, lis donc un peu. »

Christophe lut. Aux premières lignes, il s’esclaffa.

« Ah ! l’imbécile ! » fit-il.

Il se tordait de rire.

« Bah ! continua-t-il, tous les critiques se valent. Ils ne connaissent rien. »

Mais à mesure qu’il lisait, il commençait à se fâcher : c’était trop bête, on le rendait ridicule. Qu’on voulût faire de lui « un musicien républicain » cela n’avait aucun sens... Enfin, passons sur cette calembredaine !... Mais qu’on opposât son art « républicain » à « l’art de sacristie » des maîtres venus avant – (lui qui se nourrissait de l’âme de ces grands hommes), – c’était trop...

« Bougres de crétins ! Ils vont me faire passer pour un idiot !... »

Et puis, quelle raison d’éreinter, à son sujet, des musiciens français de talent, qu’il aimait plus ou moins – (et plutôt moins que plus) – mais qui savaient leur métier et y faisaient honneur ? Et – le pire – on lui prêtait des sentiments odieux à l’égard de son pays !... Non, cela ne pouvait se supporter...

« Je m’en vais leur écrire », dit Christophe.

Olivier s’interposa.

« Non, pas maintenant ! Tu es trop excité. Demain, à tête reposée... »

Christophe s’obstina. Quand il avait quelque chose à dire, il ne pouvait attendre. Il promit seulement à Olivier de lui montrer sa lettre. Ce ne fut pas inutile. La lettre dûment révisée, où il s’attachait surtout à rectifier les opinions qu’on lui attribuait sur l’Allemagne, Christophe courut la mettre à la poste.

« Comme cela, dit-il en revenant, il n’y a que demi-mal : la lettre paraîtra demain. »

Olivier secoua la tête, d’un air de doute. Puis, toujours préoccupé, il demanda à Christophe, en le regardant bien dans les yeux :

« Christophe, tu n’as rien dit d’imprudent, au dîner ?

– Mais non, fit Christophe en riant.

– Bien sûr ?

– Oui, poltron. »

Olivier fut un peu rassuré. Mais Christophe ne l’était guère. Il venait de se rappeler qu’il avait parlé, à tort et à travers. Tout de suite, il s’était mis à l’aise. Pas un instant, il n’avait songé à se défier des gens : ils lui semblaient si cordiaux, si bien disposés pour lui ! Et en vérité, ils l’étaient. On est toujours bien disposé pour ceux à qui l’on a fait du bien. Et Christophe témoignait une joie si franche qu’elle se communiquait aux autres. Son affectueux sans-façon, ses boutades joviales, son énorme appétit, et la rapidité avec laquelle les liquides disparaissaient, sans l’émouvoir, dans son gosier, n’étaient pas pour déplaire à Arsène Gamache, solide à table, lui aussi, rude, rustaud et sanguin, plein de mépris pour les gens qui ne se portaient pas bien, pour ceux qui n’osent pas manger ni boire, pour les petits claqués parisiens. Il jugeait d’un homme à table. Il apprécia Christophe. Séance tenante, il lui proposa de faire monter son Gargantua, en opéra, à l’Opéra. – (Le comble de l’art, pour ces bourgeois français, était alors de mettre sur la scène la Damnation de Faust, ou les
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