La littérature de la renaissance







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Département de Lettres modernes

DEUG 2

LA LITTERATURE

DE LA

RENAISSANCE

Olivier MILLET




LA LITTÉRATURE DE LA RENAISSANCE




L'idée d'une renaissance historique de la culture présente un aspect mythique, puisque le terme de renaissance désigne ordinairement un processus biologique, ou caractérise des croyances symboliques d'ordre religieux. Dès le XVIe siècle, en tout cas, c'est volontiers par ce terme que les contemporains (notamment les humanistes) ont salué le tournant qui transformait la civilisation, la vie intellectuelle et la création littéraire contemporaines, et l'idée s'est imposée alors, non sans raison, qu'une étape irréversible avait été franchie dans ces domaines. L'éclat des arts et l'exemple des châteaux de la Loire justifient aujourd'hui encore à nos yeux ce sentiment. De fait, nous entrons alors dans un Age classique au sens large, qui s'étend du XVIe au XVIIIe-le siècle des Lumières.
Néanmoins, sur le plan proprement littéraire, le XVIe siècle français, tout fondateur qu'il soit, ne devait pas être reconnu par les hommes du XVIIe et du XVIIIe comme une période de référence obligée ; rapidement, dès les premières décennies du XVIIe siècle, l'évolution du goût qui allait conduire au classicisme au sens strict fit ensuite méconnaître la plupart des œuvres nées de la Renaissance française. A part Montaigne, jamais oublié par la suite, les auteurs qui ont illustré cette Renaissance ont dû progressivement être redécouverts, au XIXe (à partir de Sainte-Beuve, pour les poètes de la Pléiade), puis au XXe siècle. Rabelais, Marot ou Ronsard eux-mêmes ont eu besoin d'être appréciés à nouveaux frais dans leurs intentions et leur singularité pour ne pas parler des auteurs dits "baroques" du tournant des XVIe et XVIIe siècles. Ainsi, bien qu'elle ait posé un ensemble de notions esthétiques et littéraires qui allait dominer la réflexion et la création littéraires au moins jusqu'au romantisme, la Renaissance française est affectée pour nous d'un coefficient d'étrangeté qui, sans être aussi fort que celui qui nous fascine aujourd'hui dans la culture médiévale, en rend la fréquentation à la fois délicate et excitante. La singularité de cette situation s'éclaire à la lumière du contexte historique ; notamment par le renouveau culturel désigné par le terme d'humanisme, et par le problème religieux, qui se pose avec acuité aux consciences du siècle de la Réforme et de la Contre-réforme.

Le mot moderne d'humanisme désigne, selon que l'on se place d'un point de vue historique ou philosophique, deux réalités distinctes, même si la seconde est liée à la première. L'humanisme, au sens philosophique qu'il a encore aujourd'hui, recouvre les courants d'idées et les idéaux qui font de l'homme, de sa place dans le monde et de son destin, la valeur centrale de leurs réflexions. Du point de vue historique, et dans un sens plus spécifique, l'humanisme est un mouvement culturel, esthétique, moral et spirituel qui, parti d'Italie dans la seconde moitié du XIVe siècle (avec Pétrarque), s'est affirmé dans ce pays au XVe siècle et s'est étendu à l'Europe de tradition latine (de l'Angleterre à la Pologne, de l'Espagne à la Bohême) au cours du XVIe siècle. Ce mouvement repose sur un ensemble de pratiques intellectuelles appelé (notamment par l'humaniste français Guillaume Budé), d'après un terme grec, philologie, puis, dans la seconde moitié du XVIe siècle, critique. Il s'agit de récupérer dans sa totalité, sa diversité et son authenticité, la mémoire culturelle antique, à la fois latine, grecque et hébraïque, dont l'Occident se sent l'héritier et qu'il qualifie par le terme latin de litterae. soit l'ensemble de ce qui est transmis par l'écriture, et dont fait partie ce que nous appelons littérature au sens moderne.

Un mot d'ordre, celui de retour aux sources (ad fontes), exprime chez les humanistes à la fois l'attitude, l'idéal, et les techniques qui définissent la philologie. L'attitude concerne le rapport entretenu avec la Tradition. Le Moyen Age avait vécu dans un sentiment de continuité en quelque sorte naturelle avec l'Antiquité, malgré la chute, en Occident, de l'Empire romain (Ve siècle de notre ère). Sans se poser systématiquement la question de l'authenticité des sources (essentiellement latines) dont ils disposaient, les hommes du Moyen Age avaient adapté celles-ci aux normes, morales et intellectuelles, de leur propre tradition. Les humanistes, quant à eux, prennent conscience qu'une véritable rupture s'est produite alors et qu'elle a donné naissance à ce nous appelons aujourd'hui Moyen Age, époque que Rabelais taxera de temps "ténébreux et sentant l'infélicité et calamité des Gothz, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature". Modernes, les humanistes le sont en ce qu'ils ressentent douloureusement cette rupture au risque de mépriser injustement le passé médiéval, et qu'ils veulent la surmonter en récupérant tout ce qui peut l'être de l'Antiquité. Cette attitude est évidemment gouvernée par un idéal, qui repose sur une philosophie de l'histoire. Dans l'Antiquité, l'homme a atteint une mesure de lui-même parfaite et indépassable, qu'il s'agisse de la culture profane (sciences, lettres, etc.) ou de la culture religieuse dont témoigne là révélation biblique, puisque Dieu vient couronner et accomplir la sagesse philosophique des païens. Récupérer la culture antique dans sa totalité, c'est donc retrouver, avec la pleine mesure de l'homme, les sources de la vraie sagesse. La splendeur de la civilisation antique, que l'archéologie naissante commence alors à estimer de façon exacte, comme la profondeur de ses connaissances, méritent d'être explorées pour elles-mêmes dans fa mesure où l'esprit qui les a produites n'est pas tari, mais peut rejaillir en une nouvelle civilisation et de nouvelles connaissances. Guidé par l'exemple des réalisations passées, l'homme moderne va se lancer dans la même aventure qui a conduit si loin les Anciens, qu'il s'agisse d'architecture, de médecine, de poésie, etc. Cette foi, enfin, dispose de moyens qui lui permettront de réaliser son idéal.
La philologie consiste d'abord à établir de façon exacte, au prix d'un labeur acharné, la connaissance des textes-sources de la Tradition (litterae). Pour comprendre un texte du passé, il faut d'abord en connaître la langue. Les trois langues, latin classique, grec et hébreu (pour la Bible), sont ici indissociables, et doivent être explorées pour elles-mêmes comme entités historiques, au moyen de relevés linguistiques, ou encore grâce à la composition de dictionnaires et d'autres instruments de travail. A cela doit s'ajouter la collecte des manuscrits les meilleurs, et leur comparaison en vue d'établir pour le texte de chaque œuvre (Bible comprise) la version la plus fidèle, c'est-à-dire la plus proche de l'intention originelle de l'auteur. A cet effet, et sur la demande de Budé, François Ier crée en 1530 les premiers "lecteurs royaux", autonomes par rapport à l'Université de Paris, et qui forment le noyau du futur Collège royal (aujourd'hui Collège de France). De manière générale, la compréhension exacte des textes antiques supposait la reconstitution de l'ensemble du contexte, matériel et idéologique, qui avait conditionné leur composition. Ainsi, l'humanisme de la Renaissance apparaît, dans sa dimension philologique au sens restreint et actuel du terme, comme la première manifestation des méthodes scientifiques modernes.
Cet humanisme philologique n'est pas seulement l'œuvre d'érudits ; un projet éducatif le sous-tend, qui lui confère toute sa portée historique. Conçue comme une paidèia. ou éducation, l'étude de la culture antique n'a de sens que si elle sert à former, à nouveaux frais et dans un monde moderne et chrétien, une génération nouvelle digne de son héritage. C'est ce dont témoigne en particulier l'œuvre de Rabelais ; ses deux premiers livres, Pantagruel et Gargantua, sont largement, pour leur deux héros, des romans de cette éducation. Le pari initial de l'humanisme, c'est que l'individu, être perfectible par l'éducation, pourra atteindre, au moyen de la culture antique revisitée, la sagesse qui fera de lui un citoyen et un croyant exemplaires, et que de cette formation des individus naîtra une société politique et religieuse meilleures. Mais le projet éducatif humaniste est encore plus précis. Définissant l'homme par l'union de la raison (ratio) et de la parole (oratio). l'humanisme critique le caractère spéculatif et abstrait de la culture médiévale, dominée par la philosophie et la théologie, et il lui oppose la mise en œuvre pratique, morale, politique et religieuse, de la raison par la parole cultivée. L'homme sera défini non pas comme sujet abstrait, mais comme être de langage appelé à se réaliser comme locuteur, que ce soit dans le dialogue, l'exercice efficace et heureux de la communication publique, ou encore la prière inspirée. Pour la littérature française, nous en verrons les conséquences précises à propos des textes dont nous traiterons. Contentons-nous ici de mentionner, pour les œuvres d'expression latine, celle d'Érasme, l'humaniste le plus influent dans la première moitié du XVIe siècle. Dans sa diversité, elle est tout entière conçue selon cette visée. Ses productions érudites comprennent des éditions de textes : à côté de Sénèque, philosophe païen, et saint Augustin, un Père de l'Eglise, le Nouveau Testament en grec. Ses ouvrages pédagogiques visent à inculquer les ressources d'une parole élégante et nuancée, qu'il s'agisse de sa collection d'Adages (mots et expressions notables tirés des littératures antiques), de son traité De l'abondance des idées et des mots, ou de ses Dialogues (Colloquia). qui mettent en scène des personnages enjoués et plaisants pour apprendre aux jeunes gens le bon latin tout en traitant les questions les plus diverses, voire les plus graves, de la culture contemporaine. Parmi ses textes "littéraires", enfin, le célèbre Éloge de la folie suggère, à travers un discours comique et satirique mis dans la bouche de Folie qui prononce son propre éloge, le caractère réversible des catégories de sagesse et de folie, ainsi que l'ambiguïté des sagesses humaines quand la raison reste étrangère au Verbe divin.
Ce programme humaniste trouve sa réalisation dans la réforme des études. Précédemment, l'on passait presque directement d'une instruction primaire aux bancs de l'Université, pour y fréquenter, après la Faculté des Arts, l'une des trois grandes Facultés, celle de Droit, de Médecine ou de Théologie. A partir des années 1530, la Faculté des Arts voit son rôle réévalué, au profit des études "littéraires" (nos futures "humanités"), et surtout les collèges, qui font partie des Universités là où il y en a, deviennent pour les adolescents le pivot d'une formation que nous appellerions aujourd'hui de type secondaire. En son centre, la rhétorique, l'histoire et la poésie sont promues au rang de disciplines fondamentales pour la culture générale, nécessaires avant toute spécialisation ultérieure, dignes d'être étudiées pour elles-mêmes dans un cursus de plusieurs années ordonnées à cet effet.
Cette réforme, expérimentée à Paris, s'étend vite dans les provinces, et est adoptée aussi bien dans les collèges protestants que dans ceux des Jésuites. S'il doit renoncer, dans ce cadre scolaire, à ses ambitions encyclopédiques et érudites initiales (dont un Rabelais est le témoin dans les mêmes années trente), le programme d'éducation humaniste transforme ainsi considérablement les conditions de la production littéraire, en préparant et les futurs auteurs et le public à la production d'ouvrages nouveaux. L'explication des chef-d'œuvres antiques, proposées à l'imitation, et la production de "discours" et de vers latins (ancêtre de notre "composition française") font plus que familiariser les élèves avec la culture latine (et parfois grecque) ; elles leur donnent le goût d'une littérature "classique" avec laquelle la langue française prétend désormais rivaliser
Le phénomène de l'humanisme va de pair avec l'extension du rôle de l'imprimerie. Inventée au milieu du XVe siècle sous l'impulsion décisive de Gutenberg, cette technique est volontiers saluée par les humanistes du siècle suivant comme une des plus merveilleuses inventions de l'homme, parallèle, en bien, à celle, maléfique, de l'artillerie. Il est significatif que la première installation de presses à imprimer à Paris ait servi, en 1470, à la diffusion d'œuvres humanistes, dont une rhétorique de Guillaume Fichet. Le rôle de l'imprimerie dans le domaine littéraire est immense, même si un tirage au XVIe siècle dépasse rarement quelques centaines d'exemplaires. Elle est d'abord le véhicule privilégié de la culture humaniste, comme l'atteste le nombre immense des éditions des œuvres d'un Érasme. Sans elle, ni le retour aux sources, ni la diffusion des textes humanistes n'auraient pu atteindre, comme ils le firent, l'ensemble du public scolaire ou lettré de manière à concurrencer si rapidement et si vivement les productions universitaires de type traditionnel. La même remarque vaut pour la production religieuse de type réformiste, qui utilise ce canal pour propager les idées nouvelles, après que l'affaire Luther en Allemagne (voir infra) a donné lieu à la première campagne de presse de l'histoire. Accélérateur du changement, l'imprimerie est aussi un facteur de conservation du patrimoine littéraire dont il faut tenir compte. Les presses imprimant ce qui se vend, elles vont offrir encore longtemps aux lecteurs habitués à ce genre de production les textes français traditionnellement goûtés du public: romans de chevalerie comme Huon de Bordeaux, recueils de contes comme Les Quinze joies de mariage, théâtre traditionnel des mystères ou des farces, et les formes diverses de la littérature religieuse la plus éprouvée. Alors que le goût littéraire allait changer radicalement en peu de temps, des œuvres comme le Roman de la Rose, et bien d'autres textes médiévaux, doivent à l'imprimerie d'exercer une influence (pensons à Ronsard ou Du Bellay) que la seule tradition manuscrite ne leur aurait plus assurée. Dans cette mesure, et si l'on se place du point de vue du public des lecteurs (ou des auditeurs qui écoutent la lecture d'ouvrages imprimés), la modernité des œuvres littéraires du XVIe siècle ne doit pas être soulignée unilatéralement dans la culture littéraire de l'époque : il allait s'écouler plusieurs décennies avant que les textes traditionnels disparaissent du catalogue des libraires-imprimeurs, ou sombrent dans les marges de la "littérature" à destination uniquement populaire. C'est précisément un des points sur lesquels on critiquera au début du siècle suivant les auteurs du XVIe siècle : en conservant un contact vivant avec l'héritage médiéval, notamment sur le plan de la langue, ils auraient manqué avec leur public du discernement qui allait définir le goût classique. Il est en tout cas sûr que les ressources de la langue ancienne restent présentes aussi bien à l'esprit des écrivains d'alors qu'aux oreilles "populaires" du XVIe siècle.
La diffusion du livre imprimé entraîne encore d'autres conséquences. Dans les grands centres d'impression que sont Paris et Lyon (mais des centres actifs existent ailleurs en province), les ateliers et boutiques d'imprimeurs-libraires deviennent, à côté des collèges humanistes et de la cour, des foyers de rencontre sociale et intellectuelle, de véritables milieux intellectuels et littéraires, particulièrement dans les années 1530-1550, lorsque le livre imprimé est le principal instrument de l'humanisme et de l'évangélisme militant. D'autre part, la pratique des "privilèges" pour trois ou cinq ans, qui sauvegardent contre le piratage par un concurrent les droits de l'imprimeur (et donc éventuellement de l'auteur, — quoique les droits d'auteur n'existent pas), oblige l'imprimeur, et souvent l'auteur lui-même, à demander aux autorités cette protection juridique. Libéré par l'imprimerie des limites de la reproduction manuscrite, les auteurs sont ainsi par ailleurs engagés dans des rapports d'obligation avec ceux qui peuvent assurer le succès commercial de l'entreprise au moyen de l'octroi d'un "privilège", première forme de mécénat qui peut accompagner les autres, et que renforce la pratique (presque universelle) des dédicaces à quelqu'un de bien placé. L'écrivain de la Renaissance, qui voit s'ouvrir devant lui avec l'impression l'espace d'un public a priori instantané et sans limite, est ainsi socialisé de fait dans des réseaux précis de pouvoir. Le triomphe du livre transforme également les conditions de la réception et de la production des œuvres littéraires. L'impression facilite une pratique individuelle de la lecture, sans doute au détriment de la diffusion orale et collective des œuvres (les pièces de théâtre, par exemple, seront composées autant pour être lues que pour être jouées) ; elle permet la constitution de bibliothèques personnelles, et favorise, avec la comparaison facile des textes, le recours aisé aux sources et l'exercice du jugement critique. Montaigne, retiré dans sa "librairie", se livre à ces opérations, dont naîtront les Essais. D'autre part, les auteurs prennent conscience que l'édition de leurs textes en fixe une image qu'ils peuvent construire, mais aussi reconstruire s'ils donnent ensuite du même titre une édition corrigée ou amplifiée, phénomène particulièrement significatif chez Marot, Rabelais, Ronsard, Calvin et Montaigne. Enfin une conception plus abstraitement esthétique des textes s'affirme. Témoins, les recueils de poésie amoureuse, composés par leurs auteurs comme des livres et non plus comme des livrets rassemblant après coup des pièces éparses, ou encore les rapports complexes de l'écriture et de l'image qu'intensifié la nouvelle technique de la gravure, apte à les faire jouer plus librement ou plus étroitement sur l'espace de la page.

A côté de l'imprimerie, la Renaissance inaugure les siècles modernes par d'autres découvertes fondamentales. Celle de l'Amérique, puis celle d'un cosmos organisé autour du soleil et non de la terre (Copernic, 1543), enfin, au tournant du siècle suivant, celle d'un cosmos infini, allaient changer la conception de l'homme et du monde. Mais les conséquences de ces découvertes mettent beaucoup de temps pour transformer réellement les mentalités. Hormis Montaigne, chez qui la découverte du nouveau monde accompagne une révolution intellectuelle plus globale, les écrivains et les poètes reflètent généralement les conceptions traditionnelles, seulement enrichies par la culture humaniste.
La véritable révolution du XVIe siècle est religieuse. La Réforme protestante, à partir des années 1520, et la riposte de la Contreréforme catholique, brisent l'unité religieuse de l'Europe latine, et singulièrement celle de la société française. Au départ, le mot d'ordre du retour aux sources nourrit dans le domaine religieux un idéal spirituel de pureté et de simplicité auquel on donne le nom d'évangélisme. En éditant dans leur état originel les textes fondateurs du christianisme, qu'il s'agisse de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament grec ou des œuvres des premiers siècles chrétiens (Pères de l'Eglise), en préconisant leur traduction correcte en langue vulgaire, les humanistes avivent les critiques traditionnelles contre les abus de l'institution ecclésiastique et son formalisme rituel. A l'obsession qu'ont alors les fidèles de faire leur salut au moyen de l'accumulation des "bonnes œuvres" et aux subtilités intellectuelles de la théologie scolastique, les évangéliques opposent une piété fondée sur une prédication revenant à l'essentiel et sur l'intériorisation de la parole biblique. Ce mouvement, qui a des sources médiévales dans la devotio moderna, est en train de gagner en France les élites intellectuelles (Lefèvre d'Etaples) et une partie du clergé au moment où éclate l'affaire Martin Luther (1483-1546) : à l'équilibre traditionnel des œuvres humaines et de la grâce divine coopérant pour le salut de l'homme, le réformateur allemand oppose une conception rigoureusement théocentrique, qui exalte la grâce faite au pécheur par Jésus-Christ et reçue par la foi indépendamment des bonnes œuvres du fidèle. Pour appuyer ce message qu'il a découvert chez saint Paul, Luther est rapidement conduit à de nouvelles positions dogmatiques, qui fondent la Réforme protestante. A l'enseignement de la tradition catholique il oppose l'autorité de la seule Bible, et au rôle hiérarchique de l'Eglise romaine le sacerdoce universel des fidèles, fondé sur la libre prédication évangélique, ce qui lui vaut l'excommunication (1521). Dès lors les humanistes, ainsi que l'ensemble des contemporains, allaient devoir choisir leur camp.
La France présente un cas particulier, et son histoire littéraire suit les étapes et les drames de ces débats, tout au long du siècle. L'évangélisme et la Réforme y mêlent leurs eaux jusqu'aux années 1540 et l'intervention décisive de Jean Calvin. Les grands auteurs de cette première période, Clément Marot, Rabelais et Marguerite de Navarre, peuvent être considérés comme les porte-parole des espoirs et des inquiétudes qui accompagnent cette quête religieuse fervente et incertaine. Ensuite, la constitution officielle, à côté de l'église traditionnelle, d'une église réformée d'inspiration calvinienne (1559) sanctionne une division interne durable entre catholiques et protestants, alors que généralement les autres pays, à travers leurs autorités politiques, adoptent la Réforme, ou adhèrent à la Contreréforme mise en œuvre par le Concile de Trente (1545-1563). Dans le royaume, l'alternance de la répression et de ta tolérance, dès le règne de François Ier (1515-1547), le succès de la Réforme dans certaines élites (noblesse, milieux intellectuels, couches supérieures de l'artisanat) et les tentatives de dégager un compromis retardent les échéances, permettent aux deux camps de s'organiser en partis et conduisent aux guerres de religion qui marquent successivement le pays de 1562 à l'Édit de Nantes (1598). Celui-ci consacre la coexistence de deux églises tout en affirmant le caractère catholique de la monarchie, désormais incarnée par la nouvelle dynastie des Bourbons en la personne de Henri IV. Mais la gravité du problème et les passions qu'il soulève, comme sa dimension politique, ont créé, dès la décennie qui suit l'avènement de la Pléiade (1549), une situation de crise qui affecte les nouvelles générations. Elles devront, dans le dernier quart du siècle, constater l'échec des espoirs suscités par le mouvement humaniste, et chercheront des voies de réflexion intellectuelle et de création littéraire qui oscilleront entre deux pôles extrêmes, le militantisme politico-religieux des guerres de religion et l'abstention hautaine. A l'occasion de cette crise de la culture humaniste, dont Montaigne sera le témoin lucide, le goût de l'engagement et la quête de sagesse hérités de la première moitié du siècle débouchent dans ce nouveau contexte dramatique sur des réalisations nouvelles.


  1. LE RÈGNE DE FRANÇOIS Ier ET LES VOIES NOUVELLES DE LA LITTÉRATURE



La Renaissance ne commence pas en France avec l'avènement de François Ier, mais les contemporains de ce monarque brillant aimaient les symboles au point qu'ils créèrent, en faveur de ce Prince brillant et de son rôle effectivement décisif sur le plan culturel, un complexe mythique qui allait durablement imprégner la monarchie française (jusqu'à Louis XIV !) : le monarque français, qui règne de 1515- à 1547, est l'héritier, dans le monde moderne, de la légitimité culturelle incarnée, dans l'Antiquité, par l'Empereur Auguste. Comme Virgile l'avait fait pour ce dernier, les poètes et les humanistes chantent l'avènement d'un nouvel âge d'or dont le royaume serait le cadre, et qui se placerait désormais sous le signe d'Apollon et des Muses.

La grandeur française se manifeste par ses prétentions à l'égard de l'Italie. Sur le plan militaire et diplomatique, depuis la campagne de Charles VIII (1498), la monarchie mène dans la péninsule morcelée une politique active, qui ne cessera qu'en 1559. Sans être la cause de la Renaissance française, cette présence en Italie, et les échanges qui s'ensuivent, à commencer par le mariage de François avec la florentine Catherine de Médicis, intensifient le goût des nouveautés, avant de conduire, avec Du Bellay et la Pléiade, au début du règne suivant, à une revendication de supériorité sur le plan linguistique et culturel. Pour l'instant, François Ier tente d'attirer Érasme à Paris; il reçoit la dédicace de la traduction française de textes littéraires antiques ; sur le modèle italien, il érige sa cour en milieu spécifique, reflet et instrument de sa puissance, où nobles et lettrés utilisent un même langage dont la poésie, au gré des circonstances ou des flirts amoureux, stylise l'allure orale élégante

et naturelle. Les poèmes de Mellin de Saint-Gelais, prolifique versificateur de bouts rimes, pouvaient passer pour le modèle de ce langage ; le poète ne songea cependant pas à donner une édition de ses vers, destinés à la circulation mondaine et à la transcription dans des anthologies manuscrites privées que les amateurs de l'époque aimaient constituer pour eux-mêmes.


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