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Pierre Elzéar

La femme de Roland



BeQ

Pierre Elzéar
(1849-1916)

La femme de Roland
roman


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1329 : version 1.0

La femme de Roland

Édition de référence :

Bruxelles, Henry Kistemaeckers, Éditeur, 1882.

I


Par le vitrage du haut atelier, un clair rayon déjà tiède du soleil d’avril caressait un corps de femme demi-nue, couchée sur une peau de tigre, les bras repliés derrière la tête, les mains perdues dans l’or fauve des cheveux.

C’était un parti pris chez Jacques Roland de ne peindre qu’avec le soleil éclairant crûment ses modèles. Aussi s’était-il fait bâtir, vers les sommets du quartier de l’Europe, un atelier franchement exposé au sud-ouest, donnant sur un grand jardin, où la lumière pénétrait librement à partir de dix heures du matin.

Le modèle tournait le dos à la clarté. La chevelure projetait sur le front une ombre chaude, qui faisait ressortir les grands yeux, vert d’océan, noyés dans un rêve alangui, tandis que les lèvres écarlates s’entrouvraient avec une volupté souriante. Le buste, émergeant d’une draperie fauve, qui rappelait le ton des cheveux, arborait une poitrine ferme et provocante, où la pureté de lignes de la statuaire antique semblait relevée de je ne sais quelle capricieuse et moderne ironie.

Jacques Roland, penché depuis deux heures sur son chevalet, fit deux pas en arrière et déposa sa palette sur un bahut de chêne sculpté, satisfait de son œuvre déjà avancée. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur son modèle, immobile dans sa pose extatique et lassée.

Suzanne était étrangement belle ainsi.

Jacques s’approcha d’elle doucement, sans qu’elle s’en aperçût, et l’embrassa sur les yeux.

Suzanne parut s’éveiller en sursaut d’un songe lointain :

– Que vous êtes enfant ! dit-elle, jetant un regard cruel sur les tempes grisonnantes de l’artiste.

Tel était l’aspect que présentait ce jour-là le ménage de Jacques Roland.

– Suzanne, dit le peintre d’une voix caressante, où semblaient réunies la tendresse d’un amant et celle d’un père, tu n’es pas fatiguée ?

– Non, répondit-elle, accoudée sur son bras nu. Je suis bien ainsi. Je songe. Es-tu content ?

– Oui. Il y a un peu de toi sur ma toile. Ce sera peut-être ma meilleure œuvre. Veux-tu voir ?

– Plus tard, dit-elle. Quand ce sera fini.

– Ah ! dit Jacques, quand c’est toi que je fais, je suis toujours sûr de réussir. Je sais bien que mes amis me font souvent des reproches : « Tu fais toujours la même femme », me disent-ils. D’abord ce n’est pas vrai ; toi, tu es cent femmes en une seule. Et puis, si je ne sais plus faire que celle-là ? Tu sais que j’ai tenté plusieurs fois de prendre des modèles. J’avais peur de t’ennuyer. Mais je ne faisais rien qui vaille. C’est toi, toujours toi que je voyais. Il faut en prendre ton parti, chère femme... l’artiste comme l’homme t’appartient tout entier.

Suzanne ne répondit pas. Elle écoutait à peine.

– Songe, continua Jacques Roland, qu’avant de te connaître il me fallait quelquefois dix modèles pour une seule toile. J’essayais de former péniblement, pièce à pièce, le corps que j’avais rêvé. Tandis qu’avec toi... ma Suzanne au bain a été mon premier bon tableau. Et le public, si absurde qu’il soit, s’en est bien aperçu.

– N’a-t-on pas reproché à ta Suzanne de manquer de naïveté ? dit-elle avec un petit rire.

– Bah ! reprit Jacques, selon ton caprice, tu ressembles à une Vierge ou à une bacchante. C’est ce qui fait l’étrange pouvoir de ta beauté.

– Je reprends la pose, dit Suzanne, laissant retomber sa tête en arrière.

Jacques retourna à son chevalet. Du bout de ses pinceaux, il effleurait sur la toile l’arc souriant des lèvres, et la courbure pleine et suave du menton avec une tendresse délicate, comme s’il eût caressé le modèle lui-même.

– Vois-tu, continuait-il tout en travaillant, dans nos modèles d’atelier, il y a quelque chose de terrible, la tête... Elle est presque toujours insignifiante et vulgaire, bête comme la femme... Toi, ma Suzanne, tu as dans les yeux, autour de tes tempes, jusque dans les boucles de tes cheveux, ce rayon d’intelligence, cette extase fière, ce je ne sais quoi que j’avais toujours cherché... Et puis... Et puis, je t’aime... Voilà. Tourne-toi un peu plus de mon côté.

– Comme cela ? fit Suzanne.

– Oui. Avant toi, j’avais déjà du succès, mais je n’avais pas de talent. C’est grâce à toi que je suis devenu vraiment un artiste... C’est toi...

Jacques s’arrêta tout à coup et passa la main sur ses yeux.

– Est-ce que le jour baisse ? dit-il.

Plus clair que jamais, le rayon de soleil, qui enveloppait comme d’une auréole le corps exquis de la jeune femme, faisait étinceler sur la muraille tendue de tapisserie les aciers et les bronzes d’une vieille panoplie.

– Il est trois heures à peine, dit Suzanne, et il n’y a pas un nuage au ciel. Prends garde... Tu sais ce que t’a dit le docteur Stéphane, avant son départ.

– Ah ! oui... mes yeux... Je sais que, si j’avais écouté Stéphane, je ne toucherais plus un pinceau. Stéphane est fou. Depuis un mois, je vais mieux que jamais. Ce n’est rien... un éblouissement.

Suzanne s’était dressée :

– Repose-toi, dit-elle.

Roland lui prit les mains :

– Tu es bonne autant que tu es belle.

Et il la fit asseoir auprès de lui, sur un divan, en face de la haute cheminée Louis XIV, où pétillait encore la dernière flambée du printemps.

– Je t’aime, disait-il doucement, et je te remercie de me laisser te le dire, malgré mes cheveux gris. Depuis quinze ans, j’étais seul avec ma pauvre Blanche. Tu as rendu la vie à mon foyer désert ; tu as été la sœur de ma fille... Merci...

Et il baisait l’épaule de sa femme avec la passion d’un amoureux de vingt ans.

– Vous m’estimez plus que je ne vaux, Jacques, répondit un peu froidement Suzanne.

Derrière eux, le long de la vieille tapisserie, le rayon de soleil remontait lentement. Il incendiait en ce moment un grand plat de cuivre repoussé.

La jeune femme s’enveloppa tout entière dans une longue draperie d’un bleu sombre, et insinua ses pieds nus dans de fines mules en satin blanc brodé de perles.

– À propos, dit tout à coup Roland, j’ai à te parler d’un projet important.

– Un projet ?

– Oui. Il s’agit du mariage de Blanche. Il est de mon devoir d’y songer.

– En effet, dit Suzanne avec indifférence. Blanche est d’âge à se marier.

– Tu sais que je ne veux rien faire sans te consulter, reprit Jacques. Je crois que Blanche aime quelqu’un.

– Ah ! Et qui donc ? Monsieur Daniel peut-être ?

– Non. Daniel est un brave garçon, mais peu fait pour troubler l’imagination d’une jeune fille. Blanche, j’en suis sûr, a fait un autre rêve. Il ne doit pas t’être bien difficile de deviner lequel.

Suzanne tressaillit :

– Stéphane ? dit-elle brusquement, d’une voix sourde.

Roland, occupé à arranger ses couleurs sur sa palette, ne vit pas l’émotion qui contractait les traits délicats de la jeune femme.

– Oui, continua-t-il d’un ton bonhomme, monsieur le docteur Stéphane lui-même. Je l’aime déjà un peu comme un fils, ce vaurien-là. Il n’y aura pas grand-chose de changé. Qu’en penses-tu ?

– Il revient donc ? demanda Suzanne.

– Aujourd’hui même. Après quatre mois d’absence... Sais-tu qu’il me manquait, ce grand enfant ? J’ai reçu une lettre de lui hier soir.

Et il fouillait dans le tiroir d’un petit bureau.

– Il demande la main de Blanche ? interrogea lentement Suzanne.

– Ou peu s’en faut. Tiens, lis, dit Roland, lui tendant la lettre qu’il venait de retrouver.

Il y eut un long silence. Suzanne lisait, impassible.

– Tu vois ? dit Jacques.

– Oui, dit-elle.

Et, sans rien ajouter, elle tendit la lettre à son mari.

– Eh bien ? dit celui-ci.

– Eh bien, mais vous êtes le seul maître. Seulement votre fille est bien jeune encore.

Le peintre ne remarqua pas même que, quelques minutes auparavant, Suzanne avait dit précisément le contraire.

– Elle a dix-huit ans et demi, répondit-il. As-tu quelque chose à dire contre Stéphane ?

– Absolument rien, mon ami.

Une nuance de pitié méprisante flotta dans les grands yeux de la jeune femme.

– À la bonne heure ! fit Jacques repoussant le tiroir du bureau. J’aurais été désolé que ce projet te déplût.

Allons... allons... assez flâné... il faut que je me remette à l’ouvrage. Veux-tu ?

Suzanne, silencieusement, laissa glisser la draperie qui la couvrait jusque sur les hanches.

À ce moment, une portière de Smyrne se souleva, et une tête de jeune fille, un peu pâle sous ses cheveux noirs, apparut.

La nouvelle venue ne pouvait voir Suzanne que de dos :

– Oh ! pardon, père, fit-elle... tu as un modèle...

– Tu es folle, Blanchette, dit gaiement Roland. Tu vois bien que c’est Suzanne. Eh bien... vous ne vous êtes pas encore vues d’aujourd’hui... Vous ne vous embrassez pas ?

– Mais si, dit Blanche, avançant de quelques pas dans l’atelier, et tendant son front à Suzanne.

Celle-ci se pencha : mais ses lèvres effleurèrent à peine les cheveux de la jeune fille.

– Père, dit Blanche, je t’annonce M. Stéphane.

– Eh ! qu’il entre donc ! Va le chercher, dit Jacques, sans même songer au costume sommaire de son modèle.

Suzanne s’enveloppa de nouveau dans la longue draperie, qu’elle attacha sur son épaule avec une épingle d’or.

Quelques instants après, Jacques Roland serrait entre ses bras un jeune homme de vingt-cinq ans environ, aux traits fins et énergiques :

– Enfin te voilà, mauvais garnement ! Qu’est-ce que tu as fait depuis quatre mois ?

– Bonjour, M. le docteur, dit Suzanne, que le jeune homme n’avait même pas aperçue.

Et elle lui tendait la main, qu’il serra, sans trouver un mot.

– Je vous dérange ? dit-il à Jacques.

– Cette bêtise ! J’ai fini. Décidément, je ne travaillerai plus aujourd’hui. Tu es libre, ma pauvre Suzanne. Et puis, est-ce que je me gêne avec toi, Stéphane ? Tu es toujours l’enfant de la maison. Va, viens, entre, sors. Tu es ici chez toi. Par exemple, tu dînes avec nous ce soir : c’est ma fête.

– Oh ! dit Stéphane, je ne l’avais pas oublié.

– Daniel doit venir, continua Jacques Roland ; Éphrem aussi... bien entendu. Toujours un peu aigri en apparence, notre vieil ami... mais tu sais qu’il m’adore au fond. Ah ! mon dieu ! dit Jacques tout à coup, j’oubliais... Blanche, quelle heure est-il ?

– Trois heures, père.

– Je cours chez le ministre. Il m’attend aujourd’hui. Il s’agit de faire donner la croix à Besnard. Un vrai, un grand talent méconnu. Il y a un peu de sa faute aussi. Besnard est un farouche.

– Un farouche, dit Stéphane, qui tient beaucoup au ruban rouge...

– Ah ! dame ! tu comprends, tout est relatif. Tu sais fort bien que, si l’indépendance était bannie du reste de la terre, ce n’est pas chez les peintres que tu aurais chance de la retrouver. Le ministre décorera Besnard, ou il dira pourquoi. Au revoir... à tout à l’heure. Pendant ce temps, Stéphane, tu raconteras tes voyages à ma femme.

– Pardon, dit Suzanne, qui avait tenu ses yeux obstinément fixés sur le jeune homme, sans parvenir une fois à rencontrer les siens, mais il est temps que je m’habille.

– C’est juste.

La belle bacchante, traînant ses petites mules, avait déjà disparu derrière une portière de pourpre.

Blanche demanda à son père la permission de l’accompagner :

– Tu veux voir le ministre ?

– Oh ! non... je t’attendrai dans la voiture. Mais pendant le trajet, nous causerons.

– Viens donc, mignonne. Sans adieu, Stéphane.

Et Jacques Roland sortit avec la jeune fille.
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