Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994)







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Léger temps.




YVAN. Remarque…
MARC. …Remarque quoi ?




YVAN. Si ça lui fait plaisir… Il gagne bien sa vie…
MARC. C'est comme ça que tu vois les choses, toi.




YVAN. Pourquoi ? Tu les vois comment, toi ?
MARC. Tu ne vois pas ce qui est grave là dedans ?




YVAN. Heu… Non…
MARC. C'est curieux que tu ne voies pas l'essentiel dans cette histoire. Tu ne perçois que l'extérieur. Tu ne vois pas ce qui est grave.




YVAN. Qu'est ce qui est grave ?




MARC. Tu ne vois pas ce que ça traduit ?




YVAN. …Tu veux des noix de cajou ?




MARC. Tu ne vois pas que subitement, de la façon la plus grotesque qui soit, Serge se prend pour un "collectionneur".




YVAN. Hun, hun…
MARC. Désormais, notre ami Serge fait partie du Gotha des grands amateurs d'art.




YVAN. Mais non !…




MARC. Bien sûr que non. A ce prix là, on ne fait partie de rien Yvan. Mais lui, le croit.




YVAN. Ah oui…
MARC. Ça ne te gêne pas ?




YVAN. Non. Si ça lui fait plaisir.
MARC. Qu'est ce que ça veut dire, si ça lui fait plaisir ?!

Qu'est ce que c'est que cette philosophie du si ça lui fait plaisir ?!




YVAN. Dès l'instant qu'il n'y a pas de préjudice pour autrui…
MARC. Mais il y a un préjudice pour autrui ! Moi je suis perturbé mon vieux, je suis perturbé et je suis même blessé, si, si, de voir Serge, que j'aime, se laisser plumer par snobisme et ne plus avoir un gramme de discernement.




YVAN. Tu as l'air de le découvrir. Il a toujours hanté les galeries de manière ridicule, il a toujours été un rat d'exposition…
MARC. Il a toujours été un rat mais un rat avec qui on pouvait rire. Car vois tu, au fond, ce qui me blesse réellement, c'est qu'on ne peut plus rire avec lui.




YVAN. Mais si !




MARC. Non!




YVAN. Tu as essayé ?
MARC. Bien sûr. J'ai ri. De bon cœur. Que voulais tu que je fasse ? Il n'a pas desserré les dents.

Vingt briques, c'est un peu cher pour rire, remarque.




YVAN. Oui.

(Ils rient.)

Avec moi, il rira.
MARC. M'étonnerait. Donne encore des noix.




YVAN. Il rira, tu verras.
*
Chez Serge.
Serge est avec Yvan. On ne voit pas le tableau.
SERGE. …Et avec les beaux parents, bons rapports ?




YVAN. Excellents. Ils se disent c'est un garçon qui a été d'emploi précaire en emploi précaire, maintenant il va tâtonner dans le vélin… J'ai un truc sur la main là, c'est quoi ?…

(Serge l'ausculte.)… C'est grave ?
SERGE. Non.




YVAN. Tant mieux. Quoi de neuf ?…
SERGE. Rien. Beaucoup de travail. Fatigué.

Ça me fait plaisir de te voir. Tu ne m'appelles jamais.




YVAN. Je n'ose pas te déranger.
SERGE. Tu plaisantes. Tu laisses ton nom à la secrétaire et je te rappelle tout de suite.




YVAN. Tu as raison.

De plus en plus monacal chez toi…
SERGE (il rit). Oui !

Tu as vu Marc récemment ?




YVAN. Non, pas récemment.

Tu l'as vu toi ?
SERGE. Il y a deux, trois jours.




YVAN. Il va bien?
SERGE. Oui. Sans plus.




YVAN. Ah bon ?!
SERGE. Non, mais il va bien.




YVAN. je l'ai eu au téléphone il y a une semaine, il avait l'air bien.
SERGE. Oui, oui, il va bien.




YVAN. Tu avais l'air de dire qu'il n'allait pas très bien.
SERGE. Pas du tout, je t'ai dit qu'il allait bien.




YVAN. Tu as dit, sans plus.
SERGE. Oui, sans plus. Mais il va bien.
Un long temps.

Yvan erre dans la pièce…




YVAN. Tu es sorti un peu ? Tu as vu des choses ?
SERGE. Rien. je n'ai plus les moyens de sortir.




YVAN. Ah bon?
SERGE (gaiement). Je suis ruiné.




YVAN. Ah bon?
SERGE. Tu veux voir quelque chose de rare ? Tu veux ?




YVAN. Et comment ! Montre !
Serge sort et revient dans la pièce avec l’Antrios qu'il retourne et dispose devant Yvan.




Yvan regarde le tableau et curieusement ne parvient pas à rire de bon cœur comme il l'avait prévu.
Après un long temps où Yvan observe le tableau et où Serge observe Yvan.




YVAN. Ah oui. Oui, oui.
SERGE. Antrios.




YVAN. Oui, Oui.
SERGE Antrios des années soixante dix. Attention. Il a une période similaire aujourd'hui, mais celui là c'est un de soixante dix.




YVAN. Oui, oui.

Cher ?
SERGE. Dans l'absolu, oui. En réalité, non.

Il te plaît ?




YVAN. Ah oui, oui, oui.
SERGE. Evident.




YVAN. Evident, oui… Oui… Et en même temps…
SERGE. Magnétique.




YVAN. Mmm… Oui…
SERGE. Et là, tu n'as pas la vibration.




YVAN. …Un peu…
SERGE. Non, non. Il faudrait que tu viennes à midi. La vibration du monochrome, on ne l'a pas en lumière artificielle.




YVAN. Hun, hun.
SERGE. Encore qu'on ne soit pas dans le monochrome !




YVAN. Non !

Combien ?
SERGE. Deux cent mille.




YVAN. Eh oui.
SERGE. Eh oui.
Silence.

Subitement Serge éclate de rire, aussitôt suivi par Yvan.

Tous deux s'esclaffent de très bon cœur
SERGE. Dingue, non ?




YVAN. Dingue !
SERGE. Vingt briques !
Ils rient de très bon cœur.

S'arrêtent. Se regardent.

Repartent.

Puis s'arrêtent.




Une fois calmés:
SERGE. Tu sais que Marc a vu ce tableau.




YVAN. Ah bon ?
SERGE. Atterré.




YVAN. Ah bon ?
SERGE. Il m'a dit que c'était une merde. Terme complètement inapproprié.




YVAN. C'est juste.
SERGE. On ne peut pas dire que c'est une merde.




YVAN.Non.
SERGE. On peut dire, je ne vois pas, je ne saisis pas, on ne peut pas dire "c'est une merde".




YVAN. Tu as vu chez lui.
SERGE. Rien à voir.

Chez toi aussi c'est… enfin je veux dire, tu t'en fous.




YVAN. Lui c'est un garçon classique, c'est un homme classique, comment veux tu…
SERGE. Il s'est mis à rire d'une manière sardonique… Sans l'ombre d'un charme… Sans l'ombre d'un humour.




YVAN. Tu ne vas pas découvrir aujourd'hui que Marc est impulsif…
SERGE. Il n'a pas d'humour. Avec toi, je ris. Avec lui, je suis glacé.




YVAN. Il est un peu sombre en ce moment, c'est vrai.
SERGE. Je ne lui reproche pas de ne pas être sensible à cette pein­ture, il n'a pas l'éducation pour, il y a tout un apprentissage qu'il n'a pas fait, parce qu'il n'a jamais voulu le faire ou parce qu'il n'avait pas de penchant particulier, peu importe, ce que je lui reproche c'est son ton, sa suffisance, son absence de tact.

Je lui reproche son indélicatesse. je ne lui reproche pas de ne pas s'intéresser à l'Art contemporain, je m'en fous, je l'aime au delà…




YVAN. Lui aussi !…
SERGE. Non, non, non, non, j'ai senti chez lui l'autre jour une sorte… une sorte de condescendance… de raillerie aigre…




YVAN. Mais non!
SERGE. Mais si ! Ne sois pas toujours à essayer d'aplanir les choses. Cesse de vouloir être le grand réconciliateur du genre humain !

Admets que Marc se nécrose. Car Marc se nécrose.
Silence.




*
Chez Marc.
Au mur, un tableau figuratif représentant un paysage vu d'une fenêtre.




YVAN. On a ri.
MARC. Tu as ri ?




YVAN. On a ri. Tous les deux. On a ri. je te le jure sur la tête de Catherine, on a ri ensemble tous les deux.
MARC. Tu lui as dit que c'était une merde et vous avez ri.




YVAN. Non, je ne lui ai pas dit que c'était une merde, on a ri spon­tanément.
MARC. Tu es arrivé, tu as vu le tableau et tu as ri. Et lui a ri aussi.




YvAN. Oui. Si tu veux. Après deux, trois mots c'est comme ça que ça s'est passé.
MARC. Et il a ri de bon cœur.
YVAN. De très bon cœur.
MARC. Eh bien tu vois je me suis trompé. Tant mieux. Tu me ras­

sures, vraiment.




YVAN. Et je vais même te dire mieux. C'est Serge qui a ri le premier.
MARC. C'est Serge qui a ri le premier




YVAN. Oui.




MARC. Il a ri et toi tu as ri après.
YVAN. Oui. à
MARC. Mais lui, pourquoi il a ri ?




YVAN. Il a ri parce qu'il a senti que j'allais rire. Il a ri pour me mettre à l'aise, si tu veux.
MARC. Ça ne vaut rien s'il a ri en premier. S'il a ri en premier, c'est pour désamorcer ton rire. Ça ne signifie pas qu'il riait de bon cœur.




YVAN. Il riait de bon cœur.
MARC. Il riait de bon cœur mais pas pour la bonne raison.




YVAN. C'est quoi déjà la bonne raison ? J'ai un trouble.
MARC. Il ne riait pas du ridicule de son tableau, vous ne riiez pas lui et toi pour les mêmes raisons, toi tu riais du tableau et lui riait pour te plaire, pour se mettre à ton diapason, pour te montrer qu'en plus d'être un esthète qui peut investir sur un tableau ce que tu ne gagnes pas toi en un an, il reste ton vieux pote iconoclaste avec qui on se marre.




YVAN. Hun, hun…
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