Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994)







télécharger 383.57 Kb.
titreArt//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994)
page3/8
date de publication20.02.2017
taille383.57 Kb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8
(Un petit silence.) Tu sais…
MARC. Oui…




YVAN. Tu vas être étonné…
MARC. Oui…




YVAN. Je n'ai pas aimé… mais je n'ai pas détesté ce tableau.
MARC. Bien sûr. On ne peut pas détester l'invisible, on ne déteste pas le rien.




YVAN. Non, non, il y a quelque chose…
MARC. Qu'est ce qu'il y a ?




YVAN. Il y a quelque chose. Ce n'est pas rien.
MARC. Tu plaisantes ?




YVAN. Je ne suis pas aussi sévère que toi. C'est une œuvre, il y a une pensée derrière ça.
MARC. Une pensée !




YVAN. Une pensée.
MARC. Et quelle pensée ?




YVAN. C'est l'accomplissement d'un cheminement…
MARC. Ah ! ah ! ah !




YVAN. Ce n'est pas un tableau fait par hasard, c'est une œuvre qui s'inscrit à l'intérieur d'un parcours…
MARC. Ah ! ah ! ah !




YVAN. Ris. Ris.
MARC. Tu répètes toutes les conneries de Serge ! Chez lui, c'est navrant mais chez toi, c'est d'un comique !




YVAN. Tu sais Marc, tu devrais te méfier de ta suffisance. Tu deviens aigri et antipathique.
MARC. Tant mieux. Plus je vais, plus je souhaite déplaire.




YVAN. Bravo.
MARC. Une pensée!




YVAN. On ne peut pas parler avec toi.
MARC. …Une pensée derrière ça !… Ce que tu vois est une merde niais rassure toi, rassure toi, il y a une pensée derrière !Tu crois qu'il y a une pensée derrière ce paysage ?… (Il désigne le tableau accroché chez lui.)… Non, hein ? Trop évocateur. Trop dit. Tout est sur la toile ! Il ne peut pas y avoir de pensée !…




YVAN. Tu t'amuses, c'est bien.
MARC. Yvan, exprime toi en ton nom. Dis moi les choses comme tu les ressens, toi.




YVAN. Je ressens une vibration.
MARC. Tu ressens une vibration ?…




YVAN. Tu nies que je puisse apprécier en mon nom ce tableau
MARC. Evidemment.




YvAN. Et pourquoi?
MARC. Parce que je te connais. Parce que outre tes égarements d'indulgence, tu es un garçon sain.




YVAN. On ne peut pas en dire autant te concernant.
MARC. Yvan, regarde moi dans les yeux.




YVAN. Je te regarde.
MARC. Tu es ému par le tableau de Serge ?




YVAN. Non.
MARC. Réponds moi. Demain, tu épouses Catherine et tu reçois en cadeau de mariage ce tableau. Tu es content ?… Tu es content ?…




*
Yvan, seul.




YVAN. Bien sûr que je ne suis pas content.

Je ne suis pas content mais d'une manière générale, je ne suis pas un garçon qui peut dire, je suis content.

Je cherche… je cherche un événement dont je pourrais dire, de ça je suis content… Es tu content de te marier ? m'a dit un jour bêtement ma mère, es tu seulement content de te marier ?… Sûre­ment, sûrement maman…

Comment ça sûrement ? On est content ou on n'est pas content, que signifie sûrement ?…
*
Serge, seul.
SERGE. Pour moi, il n'est pas blanc.

Quand je dis pour moi, je veux dire objectivement.

Objectivement, il n'est pas blanc.

Il a un fond blanc, avec toute une peinture dans les gris…

Il y a même du rouge.

On peut dire qu'il est très pâle.

Il serait blanc, il ne me plairait pas.

Marc le voit blanc…C'est sa limite…

Marc le voit blanc parce qu'il s'est enferré dans l'idée qu'il était

blanc.

Yvan, non. Yvan voit qu'il n'est pas blanc.

Marc peut penser ce qu'il veut, je l'emmerde.
*
Marc, seul.
MARC. J'aurais dû prendre Ignatia, manifestement.

Pourquoi faut il que je sois tellement catégorique ?!

Qu'est ce que ça peut me faire, au fond, que Serge se laisse berner par l'Art contemporain ?…

Si, c'est grave. Mais j'aurais pu le lui dire autrement.

Trouver un ton plus conciliant.

Si je ne supporte pas, physiquement, que mon meilleur ami achète un tableau blanc, je dois au contraire éviter de l'agresser.

Je dois lui parler gentiment.

Dorénavant, je vais lui dire gentiment les choses…
*
Chez Serge.
SERGE. Tu es prêt à rire ?




MARC. Dis.




SERGE. Yvan a aimé l'Antrios.




MARC. Où est il?
SERGE. Yvan ?
MARC. L'Antrios.
SERGE. Tu veux le revoir ?
MARC. Montre le.
SERGE. Je savais que tu y viendrais !…

(Il part et revient avec le tableau, Un petit silence de contem­plation.)

Yvan a capté. Tout de suite.
MARC. Hun, hun…
SERGE. Bon, écoute, on ne va pas s'appesantir sur cette œuvre, la vie est brève… Au fait as tu lu ça ? (Il se saisit de la Vie heureuse de Sénèque et le jette sur la table basse juste devant Marc.) Lis le, chef d’œuvre.
Marc prend le livre, l'ouvre et le feuillette.




Modernissime. Tu lis ça, tu n'as plus besoin de lire autre chose. Entre le cabinet, l'hôpital, Françoise qui a décrété que je devais voir les enfants tous les week ends   nouveauté de Françoise, les enfants ont besoin de leur père   je n'ai plus le temps de lire. Je suis obligé d'aller à l'essentiel.
MARC. …Comme en peinture finalement… Où tu as avantageu­sement éliminé forme et couleur. Ces deux scories.
SERGE. Oui… Encore que je puisse aussi apprécier une peinture plus figurative. Par exemple ton hypo flamand. Très agréable.
MARC. Qu'est ce qu'il a de flamand ? C'est une vue de Carcassonne.
SERGE. Oui, mais enfin… il a un petit goût flamand… la fenêtre, la vue, le… peu importe, il est très joli.
MARC. Il ne vaut rien, tu sais.
SERGE. Ça, on s'en fout !… D'ailleurs, Dieu seul sait combien vau­dra un jour l'Antrios !…
MARC. …Tu sais, j'ai réfléchi. J'ai réfléchi et j'ai changé de point de vue. L'autre jour en conduisant dans Paris, je pensais à toi et je me suis dit: Est ce qu'il n'y a pas, au fond, une véritable poésie dans l'acte de Serge ?… Est ce que s'être livré à cet achat incohérent n'est pas un acte hautement poétique ?
SERGE. Comme tu es doux aujourd'hui ! je ne te reconnais pas.

Tu as pris un petit ton suave, subalterne, qui ne te va pas du tout d'ailleurs.
MARC. Non, non, je t'assure, je fais amende honorable.
SERGE. Amende honorable pourquoi?
MARC. Je suis trop épidermique, je suis trop nerveux, je vois les choses au premier degré… je manque de sagesse, si tu veux.
SERGE. Lis Sénèque.
MARC. Tiens. Tu vois, par exemple là, tu me dis "lis Sénèque" et ça pourrait m'exaspérer. Je serais capable d'être exaspéré par le fait que toi, dans cette conversation, tu me dises "lis Sénèque". C'est absurde !
SERGE. Non. Non, ce n'est pas absurde.
MARC. Ah bon ?!
SERGE. Non, parce que tu crois déceler…
MARC. je n'ai pas dit que j'étais exaspéré…
SERGE. Tu as dit que tu pourrais…
MARC. Oui, oui, que je pourrais…
SERGE. Que tu pourrais être exaspéré, et je le comprends. Parce que dans le "lis Sénèque", tu crois déceler une suffisance de ma part. Tu me dis que tu manques de sagesse et moi je te réponds "lis Sénèque", c'est odieux!
MARC. N'est ce pas !
SERGE. Ceci dit, c'est vrai que tu manques de sagesse, car je n'ai pas dit "lis Sénèque" mais "lis Sénèque!".
MARC. C'est juste. C'est juste.
SERGE. En fait, tu manques d'humour, tout bêtement.
MARC. Sûrement.
SERGE. Tu manques d'humour Marc. Tu manques d'humour pour de vrai mon vieux. On est tombé d'accord là dessus avec Yvan l'autre jour, tu manques d'humour. Qu'est ce qu'il fout celui là ? Incapable d'être à l'heure, c'est infernal ! On a raté la séance
MARC. …Yvan trouve que je manque d'humour?…
SERGE. Yvan dit comme moi, que ces derniers temps, tu manques un peu d'humour.
MARC. La dernière fois que vous vous êtes vus, Yvan t'a dit qu'il aimait beaucoup ton tableau et que je manquais d'humour…
SERGE. Ah oui, oui, ça, le tableau, beaucoup, vraiment. Et sincè­rement… Qu'est ce que tu manges ?
MARC. Ignatia.
SERGE. Tu crois à l'homéopathie maintenant.
MARC. Je ne crois à rien.
SERGE. Tu ne trouves pas qu'Yvan a beaucoup maigri ?
MARC. Elle aussi.
SERGE. Ça les ronge ce mariage.
MARC. Oui.
Ils rient.




SERGE. Paula, ça va ?
MARC. Ça va. (Désignant l’Antrios.) Tu vas le mettre où ?
SERGE. Pas décidé encore. Là. Là ?… Trop ostentatoire.
MARC. Tu vas l'encadrer ?
SERGE (riant gentiment). Non !… Non, non…
MARC. Pourquoi ?
SERGE. Ça ne s'encadre pas.
MARC. Ah bon ?
SERGE. Volonté de l'artiste. Ça ne doit pas être arrêté.

Il y a un entourage…

(Il fait signe à Marc de venir observer la tranche.)

Viens voir… Tu vois…
MARC. C'est du sparadrap ?
SERGE. Non, c'est une sorte de kraft… Confectionné par l'artiste.
MARC. C'est amusant que tu dises l'artiste.
SERGE. Tu veux que je dise quoi ?
MARC. Tu dis l'artiste, tu pourrais dire le peintre ou… comment il s'appelle… Antrios…
SERGE. Oui… ?
MARC. Tu dis l'artiste comme une sorte de… enfin bref, ça n'a pas d'importance. Qu'est ce qu'on voit ? Essayons de voir quelque chose de consistant pour une fois.
SERGE. Il est huit heures. On a raté toutes les séances. C'est inima­ginable que ce garçon   il n'a rien à foutre, tu es d'accord   soit continuellement en retard ! Qu'est ce qu'il fout ?!
MARC. Allons dîner.
SERGE. Oui. Huit heures cinq. On avait rendez vous entre sept et sept heures et demie… Tu voulais dire quoi ? Je dis l'artiste comme quoi ?
MARC. Rien. J'allais dire une connerie.
SERGE. Non, non, dis.
MARC. Tu dis l'artiste comme unecomme une entité intouchable. L'artiste… Une sorte de divinité…
SERGE (il rit). Mais pour moi, c'est une divinité ! Tu ne crois pas que j'aurais claqué cette fortune pour un vulgaire mortel !…
MARC. Bien sûr.
SERGE. Lundi, je suis allé à Beaubourg, tu sais combien il y a d’An­trios à Beaubourg ?… Trois ! Trois Antrios !… A Beaubourg !
MARC. Epatant.
SERGE. Et le mien n'est pas moins beau !…

Ecoute, je te propose quelque chose, si Yvan n'est pas là dans exactement trois minutes, on fout le camp. J'ai découvert un excel­lent lyonnais.
MARC. Pourquoi tu es à cran comme ça ?
SERGE. Je ne suis pas à cran.
MARC. Si, tu es à cran.
SERGE. Je ne suis pas à cran, enfin si, je suis à cran parce que c'est inadmissible ce laxisme, cette incapacité à la contrainte !
MARC. En fait, je t'énerve et tu te venges sur le pauvre Yvan.
SERGE. Le pauvre Yvan, tu te fous de moi ! Tu ne m'énerves pas, pourquoi tu m'énerverais.
*
SERGE. Il m'énerve. C'est vrai.

Il m'énerve.

Il a un petit ton douceâtre. Un petit sourire entendu derrière chaque mot.

On a l'impression qu'il s'efforce de rester aimable.

Ne reste pas aimable, mon petit vieux ! Ne reste pas aimable. Surtout !

Serait ce l'achat de l'Antrios ?… L'achat de l'Antrios qui aurait déclenché cette gêne entre nous ?…

Un achat… qui n'aurait pas eu sa caution ?…

Mais je me fous de sa caution ! je me fous de ta caution, Marc !…
*
MARC. Serait ce l'Antrios, l'achat de l'Antrios ?…

Non  

Le mal vient de plus loin…

Il vient très précisément de ce jour où tu as prononcé, sans humour, parlant d'un objet d'art, le mot
1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconLe programme 2014 sera disponible tres prochainement !
«Quinze études de nu» (Actes-Sud). Elle a exposé à Paris, à Arles, à Albi, où elle a obtenu en 2012 le Trophée d’argent du Festival...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconGalerie kashya hildebrand zurich
«Les Sept Dormants», importante publication chez actes sud (Paris), hommage aux sept dormants Calligraphie mise en page en langue...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconCours conception graphique et spot publicitaire (Chambre de Commerce, Madrid)
«publics-musée» peut-elle faciliter l’accés à l’art ? Le cas des musées d’art, in Actes des Journées Normandes de Recherche sur la...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconL’art engagé contre le racisme et les discriminations
«Le reflet» est une nouvelle contemporaine de Didier Daeninckx, publiée dans le recueil Main courante en 1994

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconPersonnels de la province Sud au service de l’Education : 1 407
«contrat de développement» lie la province avec l’Etat, afin de participer aux constructions nouvelles, aux remises aux normes, et...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconFonds raymond maillet (1927-1994)

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconDrame en quatre actes d'Anton tchékhov

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconDu groupe scolaire trezel-petits Cailloux (Plaine Sud) de la Ville de Saint-Denis

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconFabrica est le centre de recherche sur la communication de Benetton,...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconTrevor Gould è nato a Johannesburg, Sud Africa, nel 1951, vive e...







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com