Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994)







télécharger 383.57 Kb.
titreArt//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994)
page4/8
date de publication20.02.2017
taille383.57 Kb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8
déconstruction.

Ce n'est pas tant le terme de déconstruction qui m'a bouleversé que la gravité avec laquelle tu l'as proféré.

Tu as dit sérieusement, sans distance, sans un soupçon d'ironie, le mot déconstruction, toi, mon ami.

Ne sachant comment affronter cette situation j'ai lancé que je devenais misanthrope et tu m'as rétorqué, mais qui es tu ? D'où parles tu ? …

D'où es tu en mesure de t'exclure des autres ? m'a rétorqué Serge de la manière la plus infernale. Et la plus inattendue de sa part… Qui es tu mon petit Marc pour t'estimer supérieur ?



Ce jour là, j'aurais dû lui envoyer mon poing dans la gueule.

Et lorsqu'il aurait été gisant au sol, moitié mort, lui dire, et toi, qui es tu comme ami, quelle sorte d'ami es tu Serge, qui n'estime pas son ami supérieur ?
*
Chez Serge.

Marc et Serge, comme on les a laissés.
MARC. Un lyonnais, tu as dit. Lourd, non ? Un peu gras, saucisses… tu crois ?
On sonne à la porte.
SERGE. Huit heures douze.
Serge va ouvrir à Yvan.

Yvan pénètre en parlant dans la pièce.




YVAN. Alors dramatique, problème insoluble, dramatique, les deux belles mères veulent figurer sur le carton d'invitation. Catherine adore sa belle mère qui l'a quasiment élevée, elle la veut sur le carton, elle la veut, la belle mère n'envisage pas, et c'est normal, la mère est morte, de ne pas figurer à côté du père, moi je hais la mienne, il est hors de question que ma belle mère figure sur ce carton, mon père ne veut pas y être si elle n'y est pas, à moins que la belle mère de Catherine n'y soit pas non plus, ce qui est rigou­reusement impossible, j'ai suggéré qu'aucun parent n'y soit, après tout nous n'avons plus vingt ans, nous pouvons présenter notre union et inviter les gens nous mêmes, Catherine a hurlé, arguant que c'était une gifle pour ses parents qui payaient, prix d'or, la réception et spécifiquement pour sa belle mère qui s'était donné tant de mal alors qu'elle n'était même pas sa fille, je finis par me laisser convaincre, totalement contre mon gré mais par épuise­ment, j'accepte donc que ma belle mère que je hais, qui est une salope, figure sur le carton, je téléphone à ma mère pour la préve­nir, je lui dis maman, j'ai tout fait pour éviter ça mais nous ne pouvons pas faire autrement, Yvonne doit figurer sur le carton, elle me répond si Yvonne figure sur le carton, je ne veux pas y être, je lui dis maman, je t'en supplie n'envenime pas les choses, elle me dit comment oses tu me proposer que mon nom flotte, solitaire sur le papier, comme celui d'une femme abandonnée, au­-dessous de celui d'Yvonne solidement amarré au patronyme de ton père, je lui dis maman, des amis m'attendent, je vais raccro­cher, nous parlerons de tout ça demain à tête reposée, elle me dit et pourquoi je suis toujours la dernière roue du carrosse, com­ment ça maman, tu n'es pas la dernière roue du carrosse, bien sûr que si, quand tu me dis n'envenime pas les choses, ça veut bien dire que les choses sont déjà là, tout s'organise sans moi, tout se trame derrière mon dos, la brave Huguette doit dire amen à tout et j'ajoute, me dit elle   le clou  , pour un événement dont je n'ai pas encore saisi l'urgence, maman, des amis m'attendent, oui, oui, tu as toujours mieux à faire tout est plus important que moi, au revoir, elle raccroche, Catherine, qui était à côté de moi, mais qui ne l'avait pas entendue, me dit, qu'est ce qu'elle dit, je lui dis, elle ne veut pas être sur le carton avec Yvonne et c'est normal, je ne parle pas de ça, qu'est ce qu'elle dit sur le mariage, rien, tu mens, mais non Cathy je te jure, elle ne veut pas être sur le carton avec Yvonne, rappelle la et dis lui que quand on marie son fils, on met son amour propre de côté, tu pourrais dire la même chose à ta belle mère, ça n'a rien à voir, s'écrie Catherine, c'est moi, moi, qui tiens absolument à sa présence, pas elle, la pauvre, la délica­tesse même, si elle savait les problèmes que ça engendre, elle me supplierait de ne pas être sur le carton, rappelle ta mère, je la rappelle, en surtension, Catherine à l'écouteur, Yvan, me dit ma mère, tu as jusqu'à présent mené ta barque de la manière la plus chaotique qui soit et parce que, subitement, tu entreprends de développer une activité conjugale, je me trouve dans l'obligation de passer un après midi et une soirée avec ton père, un homme que je ne vois plus depuis dix sept ans et à qui je ne comptais pas exposer mes bajoues et mon embonpoint, et avec Yvonne qui, je te le signale en passant, a trouvé moyen, je l'ai su par Félix Perolari, de se mettre au bridge   ma mère aussi joue au bridge   tout ça je ne peux pas l'éviter, mais le carton, l'objet par excellence, que tout le monde va recevoir et étudier, j'entends m'y pavaner seule, à l'écouteur, Catherine secoue la tête avec un rictus de dégoût, je dis maman, pourquoi es-tu si égoïste Yvan, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi et me dire comme madame Roméro ce matin que j'ai un cœur de pierre, que dans la famille, nous avons tous une pierre à la place du cœur, dixit madame Roméro ce matin parce que j'ai refusé   elle est devenue complètement folle   de la passer à soixante francs de l'heure non déclarée, et qui trouve le moyen de me dire que nous avons tous une pierre à la place du cœur dans la famille, quand on vient de mettre un pace maker au pauvre André, à qui tu n'as même pas envoyé un petit mot, oui bien sûr c'est drôle, toi tout te fait rire, ce n'est pas moi qui suis égoïste Yvan, tu as encore beau­coup de choses à apprendre de la vie, allez mon petit, file, file rejoindre tes chers amis…
Silence.
SERGE. Et alors ?…




YVAN. Et alors, rien. Rien n'est résolu. J'ai raccroché.

Minidrame avec Catherine. Ecourté parce que j'étais en retard.
MARC. Pourquoi tu te laisses emmerder par toutes ces bonnes femmes ?




YVAN. Mais pourquoi je me laisse emmerder, je n'en sais rien ! Elles sont folles !
SERGE. Tu as maigri.




YVAN. Bien sûr. J'ai perdu quatre kilos. Uniquement par angoisse…

La Vie heureuse, voilà ce qu'il me faut!

Il dit quoi, lui ?
MARC. Chef d’œuvre.
YVAN. Ah bon ?…
SERGE. Il ne l'a pas lu.




YVAN. Ah bon !
MARC. Non, mais Serge m'a dit chef d’œuvre tout à l'heure.
SERGE. J'ai dit chef d’œuvre parce que c'est un chef d’œuvre.
MARC. Oui, oui.
SERGE. C'est un chef d’œuvre.
MARC. Pourquoi tu prends la mouche ?
SERGE. Tu as l'air d'insinuer que je dis chef d’œuvre à tout bout de champ.
MARC. Pas du tout…
SERGE. Tu dis ça avec une sorte de ton narquois…
MARC. Mais pas du tout !
SERGE. Si, si, chef d’œuvre avec un ton…
MARC. Mais il est fou ! Pas du tout !… Par contre, tu as dit, tu as ajouté le mot modernissime.
SERGE. Oui. Et alors ?
MARC. Tu as dit modernissime, comme si moderne était le nec plus ultra du compliment. Comme si parlant d'une chose, on ne pouvait pas dire plus haut, plus définitivement haut que moderne.
SERGE. Et alors ?
MARC. Et alors, rien.

Et je n'ai pas fait mention du "issime", tu as remarqué Modern­-"issime"… !
SERGE. Tu me cherches aujourd'hui.




MARC. Non…




YVAN. Vous n'allez pas vous engueuler, ce serait le comble !
SERGE. Tu ne trouves pas extraordinaire qu'un homme qui a écrit il y a presque deux mille ans soit toujours d'actualité ?
MARC. Si. Si, si. C'est le propre des classiques.
SERGE. Question de mots.




YVAN. Alors qu'est ce qu'on fait ? Le cinéma, c'est foutu j'imagine, désolé. On va dîner ?
MARC. Serge m'a dit que tu, étais très sensible à son tableau.




YVAN. Oui… je suis assez sensible à ce tableau, oui… Pas toi, je sais.
MARC. Non.

Allons dîner. Serge connaît un lyonnais succulent.
SERGE. Tu trouves ça trop gras.
MARC. Je trouve ça un peu gras mais je veux bien essayer.
SERGE. Mais non, si tu trouves ça trop gras, on va ailleurs.
MARC. Non, je veux bien essayer.
SERGE. On va dans ce restaurant si ça vous fait plaisir. Sinon on n'y va pas! (A Yvan.) Tu veux manger lyonnais, toi ?




YVAN. Moi je fais ce que vous voulez.
MARC. Lui, il fait ce qu'on veut, il fait toujours ce qu'on veut, lui.




YVAN. Mais qu'est ce que vous avez tous les deux, vous êtes vrai­ment bizarres !
SERGE. Il a raison, tu pourrais un jour avoir une opinion à toi.




YVAN. Ecoutez les amis, si vous comptez me prendre comme tête, de Turc, moi je me tire ! J'ai assez enduré aujourd'hui.
MARC. Un peu d'humour, Yvan.




YVAN. Hein?
MARC. Un peu d'humour, vieux.




YVAN. Un peu d'humour? je ne vois pas ce qu'il y a de drôle. Un peu d'humour, tu es marrant.
MARC. je trouve que tu manques un peu d'humour ces derniers temps. Méfie toi, regarde moi!




YVAN. Qu'est ce que tu as ?
MARC. Tu ne trouves pas que je manque aussi un peu d'humour ces derniers temps ?




YVAN. Ah bon?!
SERGE. Bon, ça suffit, prenons une décision. Pour dire la vérité, je n'ai même pas faim.




YVAN. Vous êtes vraiment sinistres ce soir!…
SERGE. Tu veux que je te donne mon point de vue sur tes histoires 64 bonnes femmes




YVAN. Donne.
SERGE. La plus hystérique de toutes, à mes yeux, est Catherine. De loin.
MARC. C'est évident.
SERGE. Et si tu te laisses emmerder par elle dès maintenant, tu te prépares un avenir effroyable.




YVAN. Qu'est ce que je peux faire?
MARC. Annule.




YVAN. Annuler le mariage ?!
SERGE. Il a raison.




YVAN. Mais je ne peux pas, vous êtes cinglés!
MARC. Pourquoi?




YVAN. Mais parce que je ne peux pas, voyons! Tout est organise. je suis dans la papeterie depuis un mois…
MARC. Quel rapport ?




YVAN. La papeterie est à son oncle, qui n'avait absolument pas besoin d'engager qui que ce soit, encore moins un type qui n'a­ travaillé que dans le tissu.
SERGE. Tu fais ce que tu veux. Moi je t'ai donné mon avis.




YVAN. Excuse moi Serge, sans vouloir te blesser, tu n'es pas l'homme dont j'écouterais spécifiquement les conseils matrimo­niaux. On ne peut pas dire que ta vie soit une grande réussite dans ce domaine…
SERGE. justement.




YVAN. je ne peux pas résilier ce mariage. je sais que Catherine est hystérique mais elle a des qualités. Elle a des qualités qui sont pré­pondérantes quand on épouse un garçon comme moi… (Désignant l’Antrios.) Tu vas le mettre où ?
SERGE. je ne sais pas encore.




YVAN. Pourquoi tu ne le mets pas là ?
SERGE. Parce que là, il est écrasé par la lumière du jour.




YVAN. Ah oui.

J'ai pensé à toi aujourd'hui, au magasin on a reproduit cinq cents

affiches d'un type qui peint des fleurs blanches, complètement

blanches, sur un fond blanc.
SERGE. L'Antrios n'est pas blanc.




YVAN. Non, bien sûr. Mais c'est pour dire.
MARC. Tu trouves que ce tableau n'est pas blanc, Yvan ?




YVAN. Pas tout à fait, non
MARC. Ah bon. Et tu vois quoi comme couleur?




YVAN. je vois des couleurs je vois du jaune, du gris, des lignes un peu ocre
MARC. Et tu es ému par ces couleurs.




YVAN. Oui je suis ému par ces couleurs.
MARC. Yvan, tu n'as pas de consistance. Tu es un être hybride et

flasque.
SERGE. Pourquoi tu es agressif avec Yvan comme ça ?
MARC. Parce que c'est un petit courtisan, servile, bluffé par le fric, bluffé par ce qu'il croit être la culture, culture que je vomis défini­tivement d'ailleurs.
1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconLe programme 2014 sera disponible tres prochainement !
«Quinze études de nu» (Actes-Sud). Elle a exposé à Paris, à Arles, à Albi, où elle a obtenu en 2012 le Trophée d’argent du Festival...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconGalerie kashya hildebrand zurich
«Les Sept Dormants», importante publication chez actes sud (Paris), hommage aux sept dormants Calligraphie mise en page en langue...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconCours conception graphique et spot publicitaire (Chambre de Commerce, Madrid)
«publics-musée» peut-elle faciliter l’accés à l’art ? Le cas des musées d’art, in Actes des Journées Normandes de Recherche sur la...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconL’art engagé contre le racisme et les discriminations
«Le reflet» est une nouvelle contemporaine de Didier Daeninckx, publiée dans le recueil Main courante en 1994

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconPersonnels de la province Sud au service de l’Education : 1 407
«contrat de développement» lie la province avec l’Etat, afin de participer aux constructions nouvelles, aux remises aux normes, et...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconFonds raymond maillet (1927-1994)

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconDrame en quatre actes d'Anton tchékhov

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconDu groupe scolaire trezel-petits Cailloux (Plaine Sud) de la Ville de Saint-Denis

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconFabrica est le centre de recherche sur la communication de Benetton,...

Art//Yasmina Reza//(Actes Sud-Papiers 1994) iconTrevor Gould è nato a Johannesburg, Sud Africa, nel 1951, vive e...







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com