Synthèse des ateliers







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Poétique du spectral / Spectrality, Spirituality : Marc Amfreville (Université Paris Sorbonne – Paris 4)

Marc Amfreville rappelle les grandes lignes qui ont rassemblé les différentes contributions retenues. Le spectral comme trace du religieux

Dans sa représentation littéraire, le spectral s’affirme au XIXe siècle et par la suite, comme une « hantologie » pour reprendre le jeu de mots de Derrida entre hantise et ontologie. En d’autres termes, n’y aurait-il pas dans la représentation du spectre, du fantôme, de l’esprit ‒ et il conviendra de s’attacher à différencier ces termes ‒ une sur-vie, une vie par-delà la mort, mais aussi une forme supérieure d’existence, l’expression du besoin d’affirmer avant tout une victoire sur notre disparition programmée ? N’est-ce pas là l’essence même du religieux, du lien imaginaire ou réel, avec une transcendance possible et donc, une persistance du spirituel, une de ces formes de « désécularisation » auxquelles ce congrès nous invite à penser ?

Cet atelier a accueilli en priorité les projets de communication qui, dépassant le thématique, ont su proposé une réflexion sur la nature du spectral en tant que trace du religieux, une forme alternative et créatrice du spirituel.

Il a rassemblé :

Antoine Cazé (Université Paris 7 Diderot), « (No more than I) » : Ponctuations spectrales dans Trilogy et Helen in Egypt de H.D.

Bénédicte Chorier-Fryd (Université de Poitiers) Fanny Howe’s Spectral Spirits

Paule Lévy (Université de Versailles-Saint-Quentin,"Exit Ghost de Philip Roth, roman de la hantise"

Arnaud Regnauld (Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis), L’œuvre au bleu : Twelve Blue (1996) de Michael Joyce

Antoine Cazé a proposé une communication fondée sur le détail du texte d’H.D qui interrogeait l’intériorité spectrale des poèmes considérés, avec une attention toute particulière accordée à la faille comme processus mental et aux représentations graphiques et typographiques du seuil et de la relation spectrale. Les questions ont porté sur la figuration du féminin, comme fantôme ou comme non-dit, et sur le tiret comme rature.

En présence de l’auteure à laquelle sa communication est dédiée, Bénédicte Chorier Fryd réfléchit aux fantômes d’un passé refoulé et aux incubes, invités indésirables, qui viennent parler de manque et d’abandon. Entre autres intervenants, Fanny Howe dit toute son appréciation de ce travail dans lequel elle se reconnaît. Une autre question porte sur la représentation de la séparation.

C’est au sens de la résurrection intertextuelle que Paule Lévy interroge la notion du spectrale, et sa communication fait appel aux notions de mise en scène, d’incarnation et de trace, au sens derridéen. Le temps ne reste que pour une seule question qui porte sur Sabbath’s Theater.

Pour finir, la présentation d’Arnaud Régnauld fait porter sur un texte électronique un regard qui sonde la problématique du spectre comme après-coup à travers l’omniprésence de la mort, prise en charge par le support original sous la forme d’une hantise apparentée au trauma au moyen notamment du motif du ressac. Les questions portent précisément sur les liens entre spectre et trauma, sur la possibilité d’une hantologie visuelle, et sur la résonance spectrale.

L’assistance a été tout à fait remarquable, près de 30 collègues, et la qualité de l’attention et des échanges à la hauteur de communications ambitieuses qui ont su faire avancer les réflexions, chacun à sa façon, et la manière de repenser le spirituel ou son manque.
« The Christ-Haunted South » ou l’importance du religieux dans la littérature du Sud/« The Christ-Haunted South, » or the Importance of Religion in the Literature of the American South : Marie Liénard-Yeterian (Université de Nice–Sophia Antipolis) et Gérald Préher (Institut Catholique de Lille ; Université de Versailles Saint-Quentin)

The aim of this panel was to provide a place where religion and writing may speak freely to each other. Four papers were presented, showing how southern-ness and religion intermingle. Frédérique Spill’s presentation shed light on the singular intertwining of religion and politics in All the King’s Men (1946). In this novel, Robert Penn Warren evokes the rise, reign and collapse of a populist governor in the South of the United States in the 1920s and 1930s. Spill successively analyzed the all-pervading figures of corruption and the way religion keeps surfacing in the governor’s political rhetoric. Finally, she focused on the novel’s religious avatars, which prevail despite the narrator’s characteristic skepticism. The discussion that followed mainly focused on the films adapted from the novel in relation to its religious dimension. In her paper on the religious undertones in Ernest J. Gaines’ fiction, Valérie Croisille studied the importance of subverting the biblical intertext in a typically Afro-American strategy of “signifying”. Gaines’ works depict black priests who are totally unable to guide their community; his output suggests how, sometimes in an unexpected way, characters emerging from a popular background take on the role of messiah, savior, or sacrificial lamb, enabling History to move forward. Croisille’s analysis also focused on the sanctification process of black athletes—who prove to be full-fledged popular heroes—and considered the de-sacralisation of emblematic figures of black folklores, such as voodoo priestesses. The discussion following the presentation centered more particularly on one of the key characters in Gaines’ fiction: Miss Jane Pittman. We wondered whether she could also be viewed as a spiritual guide. In “Faith or Magic: Christianity and Voodoo in Madeleine L’Engle’s The Other Side of the Sun,” Sarah Lloyd brought to light the Southeast long tradition of religious practices, most notably the strong influence of Christianity. In The Other Side of the Sun, Madeleine L’Engle presents the conflict between Christian love and darker African-based practices. Indeed, as Lloyd explained, slavery brought various African religious traditions which mixed with certain elements in Christianity to become a variety of religions such as Voodoo. L’Engle’s atheist protagonist, Stella Renier, arrives in racially-torn, Christ-haunted South Carolina where she must choose a belief to follow. Lloyd investigated the varying religious traditions that Stella encounters and between which she must decide. For L’Engle, it is only through the self-sacrificing Christian love that Stella is able to save herself and those she loves from the powers of darkness. In “The Southern Scene in Joyce Carol Oates’s Fiction: An Outsider’s View of the Christ-Haunted South,” Tanya Tromble discussed Oates’ portrayal of religion in “Little Maggie – A Mystery,” a rare short story with an exclusively Southern setting. She discussed similarities with and differences from other portrayals of religion in Oates’ more typical Northern settings with a view to discovering whether or not the use of the Southern scene incites the author to a different treatment of religion. Following the paper, discussion centered around the role of religion in other Oates works such as the award-winning novel them.

Those four studies enabled us to see the evolution of the southern identity from the 1940s till today. If myth plays a key role in the southern imaginary, there is no doubt that religion also helps in making the South a singular region.
La fin du monde, ou l’écriture et la désincarnation / The End of the World, or Writing and Disincarnation : Brigitte Félix (Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis)and Arnaud Regnauld (Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis)

Les quatre communications ont été présentées en deux temps (selon l’ordre indiqué ci-dessus), correspondant aux deux pôles de la réflexion engagée dans l’atelier, qui se voulait à la fois littéraire et philosophique. Une discussion a eu lieu après les deux premières communications, puis après les deux suivantes.

Le travail de Sylvie Bauer sur The Road de Cormac McCarthy et l’exposé de Gwen Le Cor, consacré à Tree of Codes de Jonathan Safran Foer, ont exploré ce qu’on pourrait appeler une sorte de hantise du religieux dans l’écriture et dans la construction narrative chez McCarthy, ainsi que dans la fabrication d’un objet-livre par « évidement » d’un texte originel, chez Safran Foer. La fiction littéraire prend acte de la fin du sens du monde (thématique qui constitue l’horizon de l’univers diégétique postapocalyptique dans The Road) et met paradoxalement en mots la fin du monde du sens (où « dieu » n’est plus qu’un signifiant sans signifié, pour S. Bauer, la parole se trouvant dès lors dépourvue d’énonciateur). L’opposition entre substantiel (les corps et leur survie précaire) et immatériel (désubjectification, désarrimage du langage qui rend la désignation impossible, innommable) s’amenuise, tant chez McCarthy que chez Foer. Le geste de Foer, qui a creusé le texte de Schulz, s’apparente à une désacralisation du livre comme référence, car il n’y a plus d’écrit entier, ni d’écrit intact, même si un autre livre se donne à lire fragmentairement. Chez McCarthy, ce qui reste de vie se dessine en creux au milieu des scories : le paradis se trouverait paradoxalement dans le répit miraculeux qui ne fait que prolonger l’attente du rien, et rallonger le temps de l’errance. Les interventions (remarques et questions) ont conduit à une discussion sur la place ambiguë de la religion dans The Road et sur la figure du père. On a évoqué rapidement le soubassement idéologique (aux Etats-Unis, certains ont vu dans le roman une célébration – genrée - de la survie de l’homme), mais surtout échangé sur le travail de la langue inscrivant dans l’écriture (discours des personnages, économie de la description) l’effacement incertain de la transcendance. Le lien avec Foer s’est fait à partir de l’idée que les deux romans présentent deux mondes qui posent la question du dehors, de l’autre et de la relation (re-ligare). Tree of Codes, qui lie la fin du monde à l’écriture et à ses blancs, a été l’occasion de s’interroger sur le rapport du lecteur à une écriture plastique dans un livre dont la matérialité trouée, problématique, chimère tressée d’air et de mots fait vaciller à la fois la lecture et la possibilité du sens.

Dans la seconde partie de l’atelier, Sylvie Allouche a d’abord posé le cadre philosophique de son travail sur Caprica, titre de l’épisode liminaire (« prequel ») de la série de science fiction Battlestar Galactica : le pari de Pascal, combiné au test de Türing, pour interroger la préoccupation centrale de Caprica, l’idée que l’âme puisse être capturée et copiée, ce qui modifie les enjeux qui opposaient jusqu’alors le rien à l’infini : si l’âme peut être sauvegardée sur un support informatique, il s’agit alors de choisir entre un infiniment long, incertain, et une promesse d’éternité. Sur le plan moral, on pourrait également parier que cette sauvegarde, laquelle ne change rien du point de vue métaphysique puisque l’âme spirituelle monte au paradis, nous donne accès à une personne plutôt qu’à une machine. Une troisième position consisterait à neutraliser le principe spiritualiste en posant l’idée que le monde virtuel (V-World) dans lequel perdurent les âmes téléchargées n’est autre que le paradis dicté par Dieu. L’originalité du postulat de départ de Caprica par rapport à d’autres œuvres de science fiction contemporaine est qu’il n’est pas possible de scanner l’âme humaine au niveau subatomique, mais qu’elle se trouve préservée à partir d’un processus de reconstitution externe des traces numériques laissées au cours de notre vie. Au cours de la discussion, il est apparu que la matérialité de nos actes opérait comme le support d’une forme de Jugement Dernier qui renforcerait le lien entre technique (d’écriture) et transcendance. Ce thème classique de la science fiction contemporaine est au cœur des réflexions sur le posthumain et le devenir cyborg de l’humanité qui intéressent Thierry Hoquet. La question du corps est incluse dans un ensemble plus vaste de transformations qui concernent aussi la pensée, d’où le recours au concept de “stuff”, lequel permet de dépasser les dichotomies corps/âme, mental/matériel, organe/outil, inné/acquis... Le stuff permet de prendre en compte ce qui affecte l’ensemble de la personne, qu’il s’agisse de ses organes natifs ou d’ajouts prosthétiques. La religion de la technologie (rejoignant la religion tout court ?) fait contresens sur l’incarnation en imaginant que l’on peut défaire la coopération entre l’organique et l’inorganique. C’est principalement autour du problème de l’incarnation et de la désincarnation, du néo-platonisme plus ou moins marqué dans les théories du transhumain (illustré par l’organorg qui s’inscrit dans une histoire de la prothèse comme extension “naturelle” du stuff, dans la droite ligne de la pensée bergsonnienne) et du posthumain (caractérisé par l’émergence du cyborg qui marque une rupture dans l’histoire du prolongement technique de l’humain) que se sont ensuite concentrés les échanges.
Crises et formes littéraires de la croyance / Literary Crises and Forms of Belief : Monica Manolescu (Université Marc Bloch – Strasbourg) et Stéphane Vanderhaeghe (Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis)

Cet atelier avait pour ambition de faire dialoguer littérature américaine et spiritualité autour de la notion de « croyance » pour voir quelles formes celle-ci pouvait prendre dans la littérature américaine contemporaine – l’argumentaire était placé sous l’égide de Rosalind Krauss et de ses réflexions sur l’art américain moderniste et son usage problématique du grid –, ainsi que les crises auxquelles la notion avait pu être ou était encore soumise.

Les quatre présentations nous ont gratifié d’une analyse riche et souvent complémentaire en offrant des regards distanciés sur la façon dont les auteurs étudiés, Rick Moody, Ben Fountain, Susan Howe et Steve Tomasula, s’inscrivent dans des traditions spirituelles clairement identifiées, qu’elles soient à proprement parler religieuses ou pas, afin de les prolonger de façon problématique (c’est le cas, notamment, de Rick Moody dans Purple America selon la lecture qu’en fait Béatrice Pire), de les hybridiser (ainsi le va-et-vient opéré dans la fiction de Ben Fountain, telle que la présentait Françoise Palleau-Papin, entre vaudouisme et traditions occidentales), ou encore de les reformater en quelque sorte, ainsi que tendent à le montrer, quoique différemment, les manipulations formelles et langagières auxquelles se livrent Susan Howe et Steve Tomasula dans l’analyse qu’en ont proposée Andrew Eastman et Anne-Laure Tissut, respectivement.

Il ressort de cet atelier que la « croyance », qu’elle soit d’ordre mystique, foi accordée à l’autre – avec ou sans majuscule –, recherche intérieure, ou ouverture à l’émerveillement, n’est jamais réellement dissociable de formes complexes (les « types-collages » de Susan Howe, les manipulations génériques et formelles de Tomasula, l’ironie et/ou la parodie à l’œuvre dans Purple America, ou le travail subtil sur les voix et le discours indirect libre dans les nouvelles de Ben Fountain), et que celles-ci demeurent toujours critiques, n’allant jamais de soi, toujours prises dans un dialogue ouvert avec l’histoire même de ces formes.

Riches et denses, les communications ont réussi par ailleurs à soulever des questions et ont permis, malgré le peu de temps qu’il restait, d’ouvrir un échange fertile sur les modalités d’accès au sens ou de son refus, en envisageant notamment les rapports entre religion et littérature en termes de « refoulement » dynamique.
Héritage spiritual, empreinte du religieux dans les littératures « minoritaires » I et II/ Spiritual Heritage, the Imprint of the Religious in « Minority » Writings I & II : Paule Levy (Université de Versailles Saint-Quentin) et Ada Savin (Université de Versailles Saint-Quentin)

Lors de notre première session, les présentations ont exclusivement porté sur l’empreinte du religieux dans la littérature contemporaine des Amérindiens (Ferdous Grama qui devait communiquer sur Alice Walker, était absente). Le temps dont nous disposions a permis d’enrichir les débats et d’explorer les fertiles correspondances et échos entre les diverses interventions : de la poétique du trickster analysée par Michel Feith chez Gerald Vizenor aux diverses modalités de l’évocation du sacré chez Leslie Marmon Silko et Louise Erdrich, respectivement analysées par Karyn Anderson Sophie Croisy.

Lors de notre deuxième session, les trois premières présentations ont porté sur des auteurs des Caraïbes. Andrée Kekeh s’est penchée sur des textes de Fred d’Aguiar et John Agard, où elle a fait ressortir l’importance du bestiaire en tant que modalité de la quête d’une voix autoriale originale. Les deux communications suivantes (Célia Doussin et Alina Sufaru) ont porté plus spécifiquement sur les récits autobiographiques de deux écrivaines cubaines américaines : Flor Barrios et Ruth Behar. Ces présentations ont engendré des discussions nourries sur le rapport ambigu à l’île et à la culture d’origine. La dernière communication (Sandrine Ferré-Rode sur Rudy Wiebe, auteur canadien d’une autobiographie mennonite) a permis d’ouvrir plus largement le débat.

Au total, l’atelier a permis de dégager et explorer diverses lignes de force en ce qui concerne l’empreinte du religieux et l’évocation du sacré dans des écritures dites « minoritaires » aux Etats-Unis.
La transcendance sans Dieu : poésie et élan mystique / Transcendence without God : Poetry and Mystical Aspiration : Hélène Aji (Université Paris Ouest Nanterre La Défense) et Clément Oudart (Université Toulouse 2 – Le Mirail)

Cet atelier voulait cerner un trait important de la poésie américaine, dans ses relations complexes avec la religion et avec le Dieu des grandes majorités monothéistes. Dans le sillage des révolutions nietzschéenne, freudienne, marxiste, au prix de contradictions, de prises de positions dogmatiques, peinant à articuler spiritualité et écriture, la poésie se cherche en effet souvent une transcendance sans Dieu. Nombreuses sont les discussions, parfois conflictuelles sur la place à donner au divin dans la poétique, engendrant une véritable politique de la littérature.

Les communications présentées lors de l’atelier ont permis de s’interroger sur la pertinence persistante des réflexions de Walter Benjamin sur la langue adamique et la magie du verbe : une permanence d’une poétique du divin dans la poésie américaine jusqu’à nos jours, qui rejoue la distinction meschonnicienne entre le sacré, le religieux et le divin (Un Coup de Bible dans la philosophie, 2004). Loin de la ritualisation de la vie sociale ou de la sacralisation du langage, « c’est le divin, comme puissance créatrice de vie séparée du sacré, qui ouvre l’infini de l’histoire, infiniment », et d’un même geste l’infini de la poésie.

Claire Conilleau (ENS Lyon), dans « ‘That was not the genesis: / This is the genesis’ : ferveur métaphysique et pouvoir du verbe dans la poésie de Laura (Riding) Jackson et de Djuna Barnes », a mis en évidence les relations ambivalentes établies par les deux poètes avec la religion, notamment dans ses dimensions dogmatiques. En marge des conventions, elles se construisent une forme de religiosité esthétique, permettant la divinisation de l’humain et, en conséquence, l’élaboration d’une spiritualité personnelle : l’évangile personnel permet la réappropriation et la ré-forme du monde.

Véronique Béghain (Bordeaux 3), dans « ‘so eye baptize you here with rhythms of black church gospel’ : hommage poétique et religion chez Quincy Troupe », s’est intéressée aux pratiques poétiques d’un poète attaché à la fois à la transcendance poétique et au geste poétique comme acte public constitutif d’une communauté. Fondés souvent sur l’hommage à la fois élégiaque et humoristique, les poèmes préservent le sentiment religieux tout en effectuant un glissement de son objet, des divinités des grandes traditions polythéistes et monothéistes vers des divinités « à taille humaine », dans le cadre d'une célébration qui devient auto-célébration de la communauté par elle-même, en l'absence de toute déité supérieure.

Danielle Follett (Franche-Comté), dans « John Cage and ‘divine influences’ » a proposé une mise en perspective de la pensée métaphysique de John Cage et des façons dont ses idées sur le « divin » se manifestent dans ses oeuvres musicales et littéraires. Influencée par l’influence du panthéisme, des idées de Maître Eckhart, de la pensée Zen et de la philosophie indienne, discrète dans son expression, la philosophie esthétique de Cage clairement se fonde sur une conception originale du divin.

François Hugonnier (Paris Ouest Nanterre), dans « Dédire : silence et mysticisme dans la poésie de Paul Auster » a montré comment pour Auster écrire avec le langage humain signifie représenter la lueur intérieure de l’inspiration de façon partielle et inadéquate, et rompre l’expérience extatique. Dans la lignée de la philosophie de Wittgenstein et de la théorie littéraire de Blanchot, ses poèmes et ses romans taisent l’objet de représentation insaisissable pour le donner à lire en creux et en silences, pour dédire, rendre l’indicible thématisable et l’accueillir au cœur de l’œuvre.

Xavier Kalck (Paris-Sorbonne), dans « Formalism as Mysticism in 20th Century American Poetry Criticism » s’est concentré sur la poésie de Louis Zukofsky et de Charles Reznikoff pour mettre en lumière des processus communs de transformation de l’expérience mystique en expérience formelle. Du « pogrom » au « programme », les poètes réinscrivent l’histoire judaïque dans des textes dont les formes doivent être recontextualisées historiquement et sociologiquement.

Les discussions qui ont suivi chacune des communications ont été l’occasion pour chacun des participants à l’atelier d’affiner ses propositions et pour l’ensemble de l’assistance de repenser la diversité des entreprises poétiques américaines dans le cadre d’une problématique du divin plutôt que de Dieu : que ce soit pour se défaire de l’emprise d’une religion, ou pour se constituer une communauté moderne capable d’intégrer le changement, les poètes ne perdent jamais le sens aigu d’une élévation poétique, indispensable à la prise de sens de leur œuvre et à son inscription dans le grand texte de l’humanité.
La religion et son autre de Dickinson à Ginsberg / Religion and Its Other from Dickinson to Ginsberg : Amélie Ducroux (Université Lumière Lyon 2) et Axel Nesme (Université Lumière Lyon 2)

L’atelier débute par une communication de François Hugonnier intitulée « JEWS & » de Jerome Rothenberg : définitions séculières du « sacré ». F. Hugonnier y démontre comment la « poesis » selon Rothenberg se fait « action sacrée », « procédé linguistique » à travers lequel le poète joue au créateur et tente d’« exprimer l’inexprimable ». S’appuyant sur un poème non-publié de Rothenberg, « JEWS & », le critique met en lumière le rapport non-orthodoxe de Rothenberg au judaïsme, au langage et à l’acte de nommer, afin de montrer comment le langage poétique a le pouvoir de dévoiler une représentation alternative du monde et ainsi, de le modifier durablement. « JEWS & » illustre ainsi la persistance de l’impulsion iconoclaste et de la recherche de nouveaux langages élargissant le « domaine du dicible » (Rilke) dans la poésie mondiale.

Dans « In Progress, a Reading of Ron Silliman’s Ketjak », Christophe Lamiot examine un poème narratif de Ron Silliman organisé autour de la récurrence régulière de certains termes selon un schéma strict reliant les diverses sections du texte. A partir du présupposé que forme et contenu se recouvrent, Lamiot montre que la mise en mouvement des mots prend le pas sur leur sens : le contenu n’est plus que la musique de leur déplacement. La forme permet au lecteur de prendre conscience du temps, et toute forme donnée débouche sur une infinité de musiques. D’où une dimension mystique de la poésie « Language ». Les formes en mouvement deviennent synonymes de la matière, de l’autre, voire du divin. Si contempler la forme, c’est contempler le contenu, la poésie, dès lors, se fait « religion in progress » dans la mesure où la forme même est la religio en tant que liaison entre les mots, ou « new sentence ». La mise en mouvement des mots devient ainsi le geste poétique par excellence, ce qui explique pourquoi Baudelaire a pu écrire qu’« Il n’y a d’intéressant sur la terre que les religions. »

L’examen du quatrain J185/F 202, permet ensuite à Sophie Mayer de retrouver quelques-unes des pierres fondatrices de la relation d’Emily Dickinson au monde, à Dieu, à la foi — de sa pensée de l’incertitude et de la démarche de connaissance qui en découle. Dans cette communication intitulée « “‘Faith’ is a fine invention”: les guillemets de la foi chez Emily Dickinson », la critique montre comment le mot ‘foi’ est encadré par des guillemets et désigné comme s’il était extérieur à la voix lyrique : le choix de cette ponctuation ne sous-tend-il pas l’existence d’une autre foi, à l’écart ou à la marge de celle communément admise, officielle ? Cette hypothèse entre en résonance avec une remarque de Dickinson à T.W Higginson : « They [The members of my family] are all religious – except me », qui semble elle aussi sous-tendre l’existence d’une autre voie spirituelle, d’une religion à part, d’une ‘exception’ dickinsonienne. Mais l’intérêt du poème réside aussi dans le parallèle qu’il tisse entre la foi et un instrument scientifique (le microscope) ayant l’ascendant sur elle. L’examen de ce quatrain permet donc de mettre en lumière la manière dont Dickinson relit la notion de foi et la relie à la science afin de proposer une troisième voie ou troisième vue spirituelle et épistémologique.

L’atelier s’achève par une intervention d’Amélie Ducroux intitulée « Eliot ou le crépuscule de Dieu: effacement, questionnement et feu sacré », qui montre que la conversion de T.S. Eliot en 1927 et les poèmes à caractère religieux qui l’ont suivie ne sauraient se réduire à la manifestation de l’adoption aveugle d’un nouveau système de valeurs et d’une nouvelle orientation qui informeraient ou déformeraient radicalement sa poétique. Dogme et rituels offrent au poète un cadre lui permettant d’inscrire son cheminement métaphysique et poétique dans cette dialectique qui a toujours été propre à sa démarche intellectuelle et artistique. Parce qu’il conçoit la religion comme l’incarnation de la culture d’une nation, elle est pour lui indissociable de la tradition littéraire avec laquelle tout poète doit constamment dialoguer et qu’il doit aussi contribuer à nourrir et à modifier. Eliot croit en un inconscient religieux qui continuerait à travailler l’écriture des modernes, comme elle travaillait celle de Shakespeare ou de Dante. Le dialogue avec cet autre qu’est la religion est une démarche à part entière, un processus qui ne s’arrête jamais sur des convictions qui trouveraient toujours leur parfaite formulation, en dépit des déclarations parfois provocantes d’Eliot dans certains de ses essais. L’écriture poétique est le lieu même de ce cheminement crépusculaire.
Poétiques de l’inscription : des théologies de la lettre à la désacralisation de l’écriture / Poetics of Inscription : From Theologies of the Letter to the Desacralization of Writing : Mathieu Duplay (Université Paris Diderot – Paris 7)

Intitulé « Poétiques de l’inscription : des théologies de la lettre à la désacralisation de l’écriture », l’atelier avait pour enjeu d’examiner l’articulation complexe entre écriture, lecture et pensée religieuse dès lors que la littéralité se prête à une forme de sacralisation tout en mettant en cause les théologies du Verbe et de la Présence.

L’atelier a débuté par une communication de Ronan Ludot Vlasak (Université du Havre), « Melville et Shakespeare ou la lettre profanée ». Il s’agissait d’étudier la manière dont Melville substitue au culte de la lettre shakespearienne, alors marqué en Amérique par une pratique et une rhétorique religieuses, une poétique de la profanation capable de restituer aux textes la souplesse et la ductilité herméneutique que leur refusaient des lectures plus soucieuses d’orthodoxie. Selon Ronan Ludot Vlasak, on est d’autant plus frappé de constater qu’en revanche Melville sacralise la figure de Shakespeare, perçu moins comme un auteur que comme une figure spectrale dotée d’une forme d’ubiquité, voire d’une aura surnaturelle. Il en résulte une profonde ambivalence dont Ronan Ludot Vlasak s’est attaché à définir les modalités dans quelques textes de premier plan, de MobyDick à The ConfidenceMan.

La parole a ensuite été donnée à René Zimmer (Université de la NouvelleCalédonie), dont la communication s’intitulait « Flannery O’Connor et le système d’écriture ». René Zimmer a formulé l’hypothèse que Flannery O’Connor est restée fidèle, tout au long de sa carrière d’écrivain, à sa vocation première de dessinatrice. Pour lui, le point, la courbe, la couleur sont autant d’éléments picturaux que les nouvelles reprennent et investissent d’une valeur prophétique, voire eschatologique ; aussi l’écriture de Flannery O’Connor faitelle appel à une herméneutique capable de prendre en compte le rôle de la fonction graphique, ainsi qu’il l’a démontré à la lumière d’exemples empruntés à des textes tels que « Parker’s Back » ou « A Good Man is Hard to Find ».

Intitulée « Hiéroglyphes à la mode de Sorrentino : diagrammes du sacré ou configurations triviales ? », la communication de Juliette Nicolini (Université Sorbonne Nouvelle — Paris 3) portait quant à elle sur les symboles graphiques qui constellent les pages de Splendide Hôtel ou de Mulligan Stew. Ces étranges tracés, le lecteur est d’abord tenté de les considérer comme de pure fantaisie ; or, dans un certain nombre de cas, ils s’avèrent empruntés à diverses sources occultistes, quand ils ne font pas allusion à des systèmes d’écriture étrangers à l’aire linguistique indoeuropéenne. Juliette Nicolini suggère qu’il s’agit chez Gilbert Sorrentino de mettre en avant l’inutilité de l’art ainsi que son impénétrabilité : la littérature selon Sorrentino s’adresse à des initiés et relève d’un ésotérisme athée caractéristique de cet auteur capable de citer Thomas d’Aquin tout en rejetant la religion, notamment catholique.

Pour finir, Mathieu Duplay a présenté une communication intitulée « John Adams, le théâtre de la lettre ». Consacrée à l’opéra américain contemporain, cette intervention a pris pour point de départ le débat qui opposait, à la fin du 19e siècle, les tenants du Gesamtkunstwerk wagnérien — censé opérer la relève de tous les arts — et le poète français Mallarmé selon qui seule la poésie sait dire, sous une forme silencieuse et non théâtrale, la vérité du théâtre et du chant. Mathieu Duplay s’est attaché à retrouver les échos de cette controverse dans trois opéras contemporains qui ont en commun une thématique religieuse : Akhnaten (1984) de Philip Glass, The Cave (1993) de Steve Reich et Doctor Atomic (2005) de John Adams. Consacré à l’invention du monothéisme, le livret d’Akhnaten est rédigé pour l’essentiel en égyptien ancien, dont la prononciation réelle est inconnue. Ainsi, les séduisantes mélodies de Glass renvoient à l’indépassable obstacle d’inscriptions hiéroglyphiques impossibles à vocaliser et donc capables de mettre en échec la mimesis musicothéâtrale, comme si elles anticipaient sur l’un des interdits formulés dans les Ecritures sacrées du judaïsme. De son côté, le texte de The Cave reprend des extraits d’entretiens avec divers interlocuteurs américains ou procheorientaux à qui Reich demande de commenter la légende d’Abraham, comme pour opposer la musicalité du discours vernaculaire à la réserve de textes bibliques ou coraniques qu’aucune interprétation n’épuise. Enfin, Doctor Atomic culmine dans une grande scène où sont mis en parallèle l’un des Holy Sonnets de John Donne et la bombe atomique d’Hiroshima, figure de la part d’indicible et d’irreprésentable que comporte toute création hum
« There's only one god and we don't believe in him » : la religion à fleur de texte / Religion under Erasure : Sylvie Bauer (Université Paris Ouest Nanterre La Défense)et Anne Ullmo (Université Charles-de-Gaulle – Lille 3)

Cet atelier se donnait pour ambition d'analyser la tension, dans la littérature américaine contemporaine, entre absence de transcendance et résistance du religieux. Il s'agissait d'étudier la manière dont l'absence du sentiment religieux fait retour, affirmant paradoxalement sa présence, comme un reste dans la langue, à l'insu d'écritures dans lesquelles la religion est questionnée, sinon suspecte. Trois communications en anglais ont abordé la question, toutes trois centrées sur la question du sens et sur le rapport entre forme et substance. L'intervention de Béatrice Trotignon portait sur « The persisting relic of praying in Cormac McCarthy's The Road ». Elle y analyse la tension entre l'épuisement du monde et l'espoir, qui, malgré tout, persiste, dans le pouvoir assigné à un langage divin. La question de la présence de Dieu n'est jamais tranchée dans le roman, et ce n'est plus tant du logos qu'émerge le sens, mais de l'adresse, alors même que le langage s'efface. La parole, désarrimée de tout référent, se fait alors performative, le lieu de l'émergence du sens dans un monde qui n'en a plus. Tom Byers, quant à lui, s'est concentré sur l'analyse de White Noise, de Don DeLillo, pour montrer comment les traces du spirituel et du transcendant perdurent dans une monde postmoderne où règne la méfiance envers les « grands récits ». Il analyse les détournements de la transcendance par le recours ironique aux nouveaux mythes de la société de consommation. S'instaure alors une dialectique entre crédulité et incrédulité qui s'attache davantage à la forme qu'à un contenu métaphysique. De même que la prière dans The Road instaure la possibilité sinon la présence du divin, les mots prennent une valeur quasi-rituelle dans White Noise, comme pour mieux souligner le désir et la plénitude d'une structure qui, si elle ne fait pas sens, donne au moins à percevoir la nécessité du signe sinon du sens. A travers l'analyse des deux textes publiés postérieurement à la mort de David Foster Wallace, Anthony Larson se propose enfin d'explorer les pouvoirs de la littérature comme moyen de sortir des différentes formes de transcendance. Dans une lecture croisée de l'oeuvre de David Foster Wallace et de celle de Deleuze, il montre que l'immanence et l'impersonnel permettent de s'arracher à la transcendance et à l'isolement provoqué par les systèmes. C'est dans le langage, dans la complexification de la prose que se noue la réconciliation entre l'homme et le monde.

Ces trois communications posent de façons différentes et finalement relativement convergentes la question du lien et de la séparation : les trois univers décrits ici tendent en effet soit vers l'effacement du monde et de l'humain soit vers l'insupportable solitude et aliénation de l'homme seul face à un monde qui ne fait sens que dans des systèmes abstraits déconnectés de tout référent. La discussion qui a animé cet atelier s'est centrée sur la question du langage, seul lieu où le spirituel fait retour, parfois aux dépens d'un scepticisme avoué ou implicite. Qu'il s'agisse de la prière dans The Road, des jeux sur la syntaxe et les sonorités – elles-mêmes proches de l'incantation – dans White Noise ou encore des pouvoirs du langage et de la littérature tels que décrits par Anthony Larson, il semble bien que subsiste malgré tout une forme de vérité qui, si elle peine à se dire, se laisse entrevoir entre les mots et les choses. Si la transcendance apparaît parfois comme un piège dont il faut sortir, c'est, suggère la discussion, par le biais du style, au sens ou l'entend Deleuze. La question de l'intertexte – littéraire et musical plus que religieux – s'est également posée, rétablissant une forme de référentialité propre au texte. Enfin, la discussion s'est naturellement tournée vers la question du sublime, du point aveugle et de l'épiphanie qui, pour être ouvertement niés, n'en donnent pas moins lieu à des moments de suspens, suspens du sens dans lequel la quête de sens fait retour.
Mystiques du langage en fiction contemporaine / Mystique of Language in Contemporary American Fiction : Karim Danoune (Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3) et Anne-Laure Tissut (Université de Rouen)

Partant du constat de la diversification récente des sources du sentiment religieux, depuis l’émerveillement face à la nature, hérité du Transcendantalisme, jusqu’aux interrogations métaphysiques suscitées par les prodigieuses avancées technologiques récentes, l’atelier a pris pour objet les représentations, en littérature américaine contemporaine, des tentatives de comprendre le monde par le recours à une entité suprême. On assiste à une réécriture du canon littéraire religieux, à laquelle Gilles Chamerois consacre sa communication.

Il y reprend l’étude de la gnose dans l’œuvre de Thomas Pynchon, pour ouvrir une approche inédite, qui envisage l’œuvre comme le « passage d’une gnose dualiste, […] ou d’une gnose anti-cosmique, à une gnose non dualiste. » Gilles Chamerois propose de dépasser la vision paranoïaque presque toujours attribuée à l’œuvre de Pynchon, dite dépeindre un monde soumis aux forces maléfiques, pour offrir une conception syncrétique, mieux à même de rendre justice à la complexité de l’œuvre. L’ambiguïté en est la figure maîtresse, analysée en détail dans cette communication, pour conclure sur le paradoxe présent au cœur de toute lecture du texte pynchonien : « double paradoxe », selon Gilles Chamerois, « car ce qui est surtout gnostique, c’est la nécessité pour chacun de se trouver un chemin dans ce texte, ici maintenant. »

Sur ces modes de l’ambiguïté, de l’ironie et de la parodie, les auteurs considérés dans l’atelier tentent de dire l’expérience de perplexité radicale ‒ succédané du sublime ? ‒ que peut procurer le monde contemporain, dont les repères dans l’espace comme dans le temps ont subi un bouleversement radical. Chacun à sa manière poursuit un questionnement sur l’existence d’une instance suprême qui pourrait gouverner ce monde en perpétuelle transformation que d’aucuns disent post-humain.

Dans son étude sur The Diviners (2005) de Rick Moody, Sophie Chapuis fait apparaître l’intertexte biblique, notamment la Genèse qui, sous les semblants d’un prologue rebaptisé « Opening Credits and Theme Music » dans le roman diffuse la lumière hollywoodienne de la création sur le chaos du monde. Situé à l’aube d’un nouveau millénaire, à l’heure où la réécriture d’une genèse collective devient l’obsession de producteurs de télévision décidés à offrir aux Américains « leur nouveau feuilleton des origines », Sophie Chapuis montre comment le roman « réactive la tentation d’un récit cosmogonique tout en le mettant systématiquement en échec ». Démultiplié et réécrit à l’envi, le récit de la Genèse s’offre comme « une énième variation parodique du récit biblique » recomposé par une voix narrative omnisciente, omnipotente, qui convie le lecteur, spectateur, à assister au « montage de l’histoire faite mythe ». Sophie Chapuis souligne « la dimension fictionnelle du récit américain des origines », comme pour toujours différer et mettre en attente son écriture.

La fiction américaine du tournant de siècle met en scène ou laisse deviner l’existence d’univers parallèles, qui doublent ou sous-tendent le monde quotidien, y instillant le mystère. Les œuvres de Rick Moody, Brian Evenson, Percival Everett, Jennifer Egan, Steve Tomasula, ou encore Thomas Pynchon représentent ces univers, et les sectes et cultes qui leur sont rattachés. En renégociant le sens de la communauté, ces groupuscules forcent une définition du religieux à nouveaux frais.

Maud Bougerol analyse le mode d’existences de ces communautés secrètes dans l’œuvre de Brian Evenson, en étudiant le recours fait à la violence, comme pour dupliquer, voire parodier, une violence originelle symbolique. Partant du constat de la présence, dans toute l’œuvre d’Evenson, de cultes dont les membres, animés d’une « fascination messianique », interrogent une « divinité terrifiante », en recherchant la révélation dans l’ascèse, ou trouvant la « transcendance […] au sein de délires divinatoires » ou dans le crime, Maud Bougerol pose la question de la possibilité de « créer un culte sain sur une base, un corps, ou un univers contaminé » et surtout de la réaction du langage à cette tension entre altération et construction. Si le langage est objet de culte dans l’œuvre d’Evenson, Maud Bougerol propose « de considérer la littérature d’Evenson comme une prise de position face à un langage académique, qui ne serait justement qu’objet de culte. » Dans l’usage qu’en fait Evenson, le langage ouvrirait l’accès à « des univers qui défient les cadres langagiers pré-établis », désacralisent le langage et se le réapproprient « à travers la métaphore de la mutilation ». Peut-être est-ce là la contribution d’Evenson à l’ « avènement d’une nouvelle littérature expérimentale américaine. »

Dans le lectorat même, en particulier parmi les lecteurs de littérature électronique, ou d’« heroic fantasy », se créent parfois des groupes unis par une ferveur quasi religieuse, attisée par les moyens de communication informatiques. La littérature électronique ainsi la possibilité d’élargir la réflexion sur le pouvoir du lecteur à prendre les commandes du « livre » tel un démiurge, ou au contraire à se laisser dicter une conduite, tel un messie, en s’en remettant à une entité supérieure machinique.

Dans son étude de la nouvelle « Black Box » (2012) de Jennifer Egan, nouvelle qui fut d’abord « tweetée » avant d’apparaître en version papier, Yannicke Chupin s’intéresse aux origines de la voix narrative mystérieuse « éman[ant d’un] système énonciatif dépersonnalisé ». Yannicke Chupin, à partir d’une analyse de l’énonciation, rend notamment compte de la « tension persistante et grandissante » entre d’une part, le phénomène de dépersonnalisation et d’asservissement de l’entité technologique anonyme et, d’autre part, la « résistance d’une conscience individuelle » humaine, celle du personnage-héroïne, agent secret mi-femme mi-cyborg. Selon Yannicke Chupin, Egan parvient à faire émerger la voix d’une héroïne littéraire malgré « la déshumanisation de la voix engendrée par le dispositif » notamment grâce une thématique « chère à l’auteur : la persistance du passé ».

Ainsi, ces fictions dans lesquelles s’exprime un sens du religieux, en dehors de toute religion connue, se caractérisent par l’invention de voix et de langages, recyclant des caractères stylistiques du discours religieux reconnu, lexicaux ou syntaxiques et plus largement structurels pour dire le mystère du ou des mondes et régir les rapports se tissant entre les membres des cultes et des sectes.

Clément Ulff s’intéresse aux inventions langagières dans l’œuvre de Percival Everett, et plus particulièrement Zulus et The Water Cure, où le langage apparaît comme « ultime recours dans des antimondes mortifères et teintés de désespoir. Soumis au bombardement d’un environnement hostile … [le langage] se déforme et s’adapte. » Dans ces textes, le langage est soumis à la torture, pour finalement devenir le « [s]eul véritable survivant », « réceptacle amer d’un patrimoine humain menacé. » Les « références religieuses et philosophiques très diverses » auxquelles renvoie l’œuvre d’Everett, affichant une « ironique ambition testamentaire et encyclopédique » ne soulagent en rien l’impression globale de « gâchis et de défaite inévitable ». Clément Ulff conclut que « le langage se fait donc le miroir de l’art tel que le père endeuillé de The Water Cure en vient à le concevoir : « [Not] an open door or gate. It’s supposed to be a wall, a wall that has to be scaled or a minefield that has to be negotiated » (189).”

Ont été considérés les moyens mis en œuvre pour faire dévier le discours religieux vers des champs et des objets que les communicants ont cherchés à mieux définir. En clôture du double atelier, Françoise Sammarcelli, contestant l’emploi du terme religion pour caractériser ces œuvres rétives à toute forme de foi, remet en question une vision facile, trop répandue : « Faut-il encore aborder l’esthétique en termes d’une quête de transcendance formelle ou sémantique? La fiction a-t-elle encore à voir avec la Création? » Françoise Sammarcelli insiste sur la distinction entre religion et « “sentiment” ou […] phénomène religieux », « fanatismes, […] figures de l’Apocalypse et du post-apocalyptique […], formes de l’épiphanie […]. », certes présentes dans la fiction américaine contemporaine, mais sans la placer pour autant sous le signe de la religion. C’est au contraire le « doute quant aux pouvoirs du langage ou de la fabulation » qui s’y épanouit, « en marge des certitudes esthétiques et éthiques… »

Françoise Sammarcelli illustre son propos en étudiant, dans les œuvres de Coover, Gaddis, Joseph McElroy, Tomasula, Everett, Olsen, « quelques stratégies de résistance à la désécularisation », à savoir « le recours au carnavalesque, la problématisation du rapport entre littérature et science à travers l’exploration sérieuse ou ironique de paradigmes scientifiques, les jeux de fragmentation […] contre l’hégémonie du sens, certaines pratiques intersémiotiques transgressives. »

En conclusion, Françoise Sammarcelli rappelle la nécessité « d’aborder la littérature comme un objet in-quiet qui se passe encore souvent de la religion. », et d’accepter le risque du doute dans la lecture, résistant au piège de la « récupération idéologique » en concentrant l’attention sur la lettre.

Les six communications réunies dans l’atelier ont su apporter cette attention, pour offrir une approche très minutieuse des textes, dans le cadre de la réflexion commune.
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