Passage à l'Art : en deçà de la communication symbolique







télécharger 72.54 Kb.
titrePassage à l'Art : en deçà de la communication symbolique
page1/3
date de publication19.10.2016
taille72.54 Kb.
typeDocumentos
a.21-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3



Intervention au colloque "L'art et le soin" /

Paris 7 février 2003 – Actes à paraître

Benoit LESAGE

5, rue de la côte du moulin,

25 370 Le Moulin Sous Jougne

03 81 49 43 78 Fax 03 81 49 47 94

E-Mail : benoit.lesage@irpecor.com

Site : www.irpecor.com

Passage à l'Art : en deçà de la communication symbolique

Eléments sur le travail artistique en général

Et sur la danse-thérapie en particulier
Ce texte reprend les grandes lignes d'une conférence donnée le 10 octobre 96 a lyon, dans le cadre de la semaine le pont des arts, organisée par le secteur G 17 du Centre Hospitalier Spécialisé St Jean De Dieu. Il s'agissait d'y présenter l'art-thérapie en intégrant le point de vue esthétique ainsi que celui des artistes, et d'articuler le tout avec la danse-thérapie.
De même qu'il n'y a pas de matière scientifique, mais une méthode, l'art en soi, pas plus que la parole, n'est pas thérapeutique, mais il est clair qu'il peuvent tous deux s'insérer efficacement dans un dispositif thérapeutique. Du point de vue du critique ou du public, on dit beaucoup de choses sur l'art...: qu'il est recherche du beau, don, expression, communication, sublimation, ou encore parfois une sorte d'à la place de…, de substitution, de faute de mieux. Cette lecture est bien évidemment pertinente, mais prenons la peine d'intégrer ici le point de vue des acteurs eux-mêmes, c'est-à-dire des artistes au travail. En effet, la part (et l'apport) de l'artiste n'est pas celle du professionnel de la relation d'aide. Du point de vue de ce dernier, si nos partenaires ne nous parlent pas verbalement, peut être le feront-ils par la peinture, la sculpture, la musique ou la danse. Et s'ils s'adonnent à ces activités, c'est qu'ils veulent nous rencontrer sur ce terrain... Dès lors, toute notre attention se porte sur ce "dit", et nous entrons dans une herméneutique qui vise à dégager des causes. Il y a de toute évidence du vrai dans tout cela : l'engagement artistique mobilise le sujet et lui permet d'ouvrir un champ de réification et d'expression, qui peut être espace de rencontre. Sans nier le moins du monde le fait évident que le média artistique peut offrir au patient une voie pour la symbolisation et l'expression, que l'œuvre peut être support à de très pertinentes et salutaires interprétations, nous avons tout intérêt à enrichir notre conception de l'art-thérapie d'éléments empruntés à l'esthétique, et plus particulièrement à la poïétique, c'est à dire l'étude du processus créateur.

L'interprétation: l'art comme nécessité extérieure

BACHELARD reprochait à la psychanalyse de s'éloigner de l'objet même de la création artistique pour s'égarer dans un domaine trop humain et nullement spécifique à l'artiste. Ne prendre en compte que la subjectivité de l'artiste, fut-elle pathologique, c'est, dit-il, expliquer la fleur par l'engrais. Pour poursuivre cette métaphore, disons que nous devons évidemment nous intéresser à la graine, à l'engrais et à la fleur, et même à celui qui la contemple et la respire. Alain GILLIS, psychiatre et psychanalyste, écrit au début de son magnifique livre peinture d'origine qui présente des oeuvres d'enfants autistes : "Que la peinture soit une projection de son auteur est une idée reçue et qui l'est plus encore lorsque l'auteur, le peintre, souffre d'un trouble, d'un empêchement de la communication dans ses allures habituelles..."1. GILLIS nous rappelle là qu'il ne faut pas tant chercher à expliquer l'œuvre par l'homme, que trouver l'homme dans l'œuvre. Plutôt que de communication, il nous parle donc d'un travail qui s'accomplit dans l'œuvre. De quelle nature est-il donc ?

l'art : le point de vue esthétique

Il faut distinguer l'artiste créateur d'une oeuvre, l'artiste au travail, aux prises avec la matière, l'artiste lorsqu'il présente son travail, le public qui se laisse toucher et communique à quelque chose par la contemplation. J'aimerais insister ici sur le travail de l'artiste, ce qui fait son pain quotidien, et pointer quelques relations avec la construction personnelle, ce qui nous ouvrira la voie pour aborder la danse.

Il faut insister sur ce fait primordial : l'artiste travaille avec la matière, il travaille la matière, il se travaille dans la matière. Il s'y projette, l'introjecte, l'apprivoise, et y inscrit la trace de son entrelacement avec le monde. Etienne SOURIAU, le chef de file de l'esthétique française des années 60-70 écrit dans la préface de La correspondance des arts : "En quelque art que ce soit, l'artiste est obligé d'établir un modus vivendi concret entre son vouloir et son pouvoir. L'artiste force la matière à témoigner de son rêve, mais c'est à condition que son rêve ait su épouser d'avance une matière"2. N'oublions pas cette matérialité de l'acte artistique, qui débouche sur une production, une oeuvre, ou du moins qui la vise. Et lorsque l'artiste estime que sa production a accompli sa visée, qu'il a mené quelque chose à son terme, que s'est-il donc passé, et comment cela s'est-il passé ? Le génie, disait PICASSO, c'est dix heures de travail par jour...". Dix heures passées à dialoguer activement avec la matière, à intégrer ses lois, à essayer diversement d'accoucher de quelque chose où l'on puisse se reconnaître mais qui est cependant nouveau, dix heures passées aussi et surtout à l'exercice technique, qui cherche patiemment à mettre en forme quelque chose que l'on pressent et qui n'existe pas encore.

La poïétique

"Qu'est-ce que l'art, écrit SOURIAU ? S'il en faut dire quelque chose de général, l'art, c'est l'activité instauratrice. C'est l'ensemble des démarches, orientées et motivées, qui tendent expressément à conduire un être du néant ou d'un chaos initial jusqu'à l'existence complète, singulière, concrète, s'attestant en indubitable présence... L'art, c'est ce qui juge des effets à produire, et des causes qui produiront ces effets... L'art n'est pas seulement ce qui fait l'oeuvre, il est ce qui la guide et l'oriente. C'est pourquoi on peut dire de l'art, avec précision mais en termes un peu difficiles, qu'il est la dialectique de la promotion anaphorique, ou, pour parler un langage moins ésotérique, que l'art, c'est la sagesse instaurative"3. C'est sur ce travail à l'oeuvre dans la recherche de l'artiste que je voudrais insister ici, dans la mesure où il nous éclaire sur certains processus de construction, -je préfère le terme d'instauration- de soi.

Un émule de SOURIAU, René PASSERON, disait que s'exprimer et créer sont deux conduites qui se superposent souvent, au moins en partie, mais ne sauraient être confondues. Beaucoup d'artistes ont refusé cet amalgame, et pour les esthéticiens, le mot expression est d'ailleurs disqualifié. "Parce que, d'une manière générale, créer, c'est plus que s'exprimer. C'est rendre réel un objet, qui va avoir une vie indépendante, hors du sujet, qui s'exprime ou se manifeste par lui... (...) je dirai que l'oeuvre constitue, instaure, l'esprit humain à chaque époque, fait exister les valeurs propres de l'esprit, plutôt qu'elle ne les reflète ou les exprime"4. Retenons déjà que pour penser une art-thérapie, il nous faudra inclure la spécificité de l'art, c'est-à-dire considérer le trio constitué par l'artiste, au travail de son oeuvre.
les formes primaires

Parlons donc maintenant des autres aspects en évoquant quelques correspondances entre l'esthétique, la psychologie et la psychomotricité. Lorsque quelqu'un peint, joue de la musique, danse, sculpte, il se livre avant tout à une organisation formelle, qui se vit en terme de rythmes, d'intervalles, de rapports, de proportions, d'équilibres des masses, d'intensités. Il y a là un premier niveau d'élaboration, non représentatif. Il semble bien que les premières manifestations artistiques que l'on relève soient de cette nature. LEROI-GOURHAN y revient à plusieurs reprises dans Le geste et la parole : l'art fut d'abord abstrait, et même rythmique. Ce n'est qu'après que semble se développer la visée représentative qui culmine par exemple au magdalénien5. L'expression artistique est donc au départ constituée d'énergies manifestées, organisées dans l'espace et le temps, ou plutôt qui instaurent la temporalité et la spatialité. Et on sait que cette construction spatio-temporelle est intimement liée à celle du sujet. SAMI-ALI relie les lacunes dans cette construction au déficit imaginaire, à l'enfermement dans le banal. Et l'art est une issue à cette grisaille du quotidien qui caractérise la pensée opératoire, concept proposé par MARTY et M'UZAN6.

SOURIAU distingue des arts non-représentatifs, comme la danse, la musique ou la peinture (abstraite), et d'autres représentatifs (comme le dessin, la pantomime). Les arts représentatifs superposent aux formes primaires faites de formes (volumes, espaces), d'intensités et de rythmes, des formes secondaires qui constituent la narration, l'univers du discours. Une grande partie du travail technique de l'artiste est dans la perception et les nuances des formes primaires, beaucoup plus que dans le discours ou l'intention qui ne servent bien souvent que de prétexte à l'œuvre (en fait de post-texte). Lorsqu'ils parlent précisément de leur travail, les artistes évoquent avant tout la perception et la maîtrise de ce niveau. L'analyse esthétique ne porte d'ailleurs que très accessoirement sur le sujet. Elle concerne le travail du premier niveau qui confère toute sa qualité à l'œuvre : HEGEL : (à propos du sujet des tableaux) : ...ce qui fait ici comme le noyau de la représentation, ce ne sont pas ces objets en eux-mêmes, c'est la vitalité et l'animation de la conception et de l'exécution personnelle7. Agencement des volumes et des masses, nuances des intensités, écho des rythmes qui se répondent, saturation des couleurs, équilibre des structures, et c'est d'abord dans ce jeu de forces qui se matérialisent que l'œuvre nous parle.

FREUD se déclarait peu sensible aux formes primaires : "J'ai souvent remarqué que le contenu d'une oeuvre d'art m'attire plus que ses caractéristiques formelles et techniques auxquelles l'artiste, lui, donne en première instance le plus de prix. La compréhension adéquate de nombreux moyens, et de certains effets de l'art, à la vérité, me fait défaut"8. Certes, il ne faut pas négliger le niveau secondaire de la représentation, qui prend tant d'importance dans la littérature ou l'opéra. Des thématiques que l'on peut qualifier d'archétypales y sont bien sûr développées, et confèrent à l'ensemble une force et une beauté supplémentaires. BACHELARD a d'ailleurs porté l'essentiel de son attention sur les images et analysé phénoménologiquement comment elles nous parlent et prennent racine en nous. Mais, sans un solide travail du premier niveau, la narration s'épuise en une évocation intellectuelle dans laquelle le spectateur ne peut rentrer, parce qu'il n'est pas touché au niveau esthétique (aesthésia : le sensible). Ainsi, de très nombreuses vierges à l'enfant n'ont laissé aucune trace marquante, en raison de la faiblesse des structures primaires. SOURIAU insiste sur le fait que la forme primaire fait l'oeuvre et qu'en dehors d'elle, il ne reste qu'une idée (que l'on rencontre parfois avec l'art dit conceptuel qui ne nous touche alors qu'en théorie...). Evoquant les objets représentés sur certains tableaux (bassins, balustrades, péristyles...), il commente : ...[elles] sont des proportions, des accords, des contrastes, des inflexions, des hésitations ou des décisions brusques du galbe, des rapprochements ou des écartements qualitatifs, des consonances ou des dissonances de la couleur, du timbre sonore ou des ombres et des lumières"9.

Il faut noter dans cet extrait la connotation émotionnelle que SOURIAU associe au jeu des formes primaires. Cette association est si évidente qu'elle est intuitivement utilisée par les artistes, quelle que soit leur spécialité. Nous pouvons cependant tenter de nous porter au delà de l'intuition et emprunter des éléments plus rationnels pour comprendre la portée de ces formes primaires.
Psychogenèse : les affects de vitalité

Tournons nous à présent vers la psychologie de l'enfant. Daniel STERN montre qu'avant d'éprouver des émotions catégorielles telles que la peur, la joie, la colère, la tristesse, l'attirance, la haine, la surprise, le nouveau-né –tout comme nous- expérimente des émotions qui n'entrent pas dans la taxinomie et sont donc absentes au catalogue des représentations. "Ces caractères insaisissables, dit-il, sont mieux rendus par des termes dynamiques, kinétiques, tels que surgir, s'évanouir, fugace , explosif, crescendo, decrescendo, éclater, s'allonger etc."10.

STERN appelle ces émotions affects de vitalité, pour les distinguer des affects catégoriels. Ce que le nouveau-né perçoit de sa mère, ce n'est pas l'amour ou la joie comme catégorie représentée et donnée à sentir en tant que telle mais des qualités de mouvement, de vitesse, une fluidité ou une tension, le surgissement plus ou moins rapide et harmonieux du sein ou du biberon, la dureté ou la mollesse des muscles... STERN parle des profils d'activation qui accompagnent ces affects de vitalité. Des événements émotionnels concernant des modalités sensorielles diverses (olfactif, auditif, visuel, kinesthésique...) peuvent susciter des profils d'activation similaires : un geste peut être explosif, tout comme un bruit, ou une forme visuelle... Un sourire peut s'insinuer, tout comme une odeur ou un contact. Le langage métaphorique se nourrit de telles correspondances. Et STERN poursuit : "La danse moderne et la musique sont des exemples par excellence de l'expressivité des affects de vitalité ainsi que leurs variations, sans renvoyer à l'intrigue ou à des signaux d'affects catégoriels d'où pourraient dériver les affects de vitalité. Le chorégraphe essaye, le plus souvent, d'exprimer une façon de sentir, et non pas un sentiment particulier. Cet exemple est particulièrement édifiant car le nourrisson, quand il observe les comportements des parents qui n'ont pas d'expressivité intrinsèque (c'est-à-dire sans signal darwinien), est peut-être dans la même position que le spectateur d'une danse moderne ou que celui qui écoute de la musique... De même que la danse pour l'adulte, le monde social dont le nourrisson fait l'expérience, est en premier lieu celui des affects de vitalité, avant d'être celui des actes formels"11. A partir de ces qualités primaires, peuvent se développer les représentations, en particulier celles du langage. Celui-ci oeuvre cependant à ce qu'on peut appeler un second niveau et ne peut que difficilement évoquer et travailler le niveau sous-jacent, saut lorsqu'il s'agit de langage poétique, qui va tenter de défaire le sens habituel des mots pour en faire émerger d'autres plus riches.

Car c'est bien l'enjeu : faire émerger de nouvelles catégories, percevoir autrement, concevoir de façon plus personnelle et plus nuancée. Les artistes, quand ils parlent, évoquent cette perception émergente. "Quelque chose cherche à naître, dit Bram van VELDE. Mais je ne sais pas ce que c'est. Je ne pars jamais d'un savoir. Il n'y a pas de savoir possible. Le vrai n'est pas un savoir"; ou encore : "Ce n'est pas facile de voir. Il faut un certain courage. On ne l'a pas tout le temps"12. Ou encore : Odilon REDON : "Toutes les erreurs de la critique commises à mon égard à mes débuts, furent qu'elle ne vit pas qu'il ne fallait rien définir, rien comprendre, rien limiter, rien préciser, parce que tout ce qui est sincèrement et docilement nouveau (...) porte sa signification en soi-même13. GAUGUIN écrit en 1899 : "Et voilà la nuit; tout repose. Mes yeux se ferment pour voir, sans comprendre, le rêve dans l'espace infini qui fuit devant moi..."14.
  1   2   3

similaire:

Passage à l\Cette séquence a été réalisée par M. Carlos guerreiro, Certifié de...
«type» ou la visée symbolique du passage entrent en tension avec la représentation de la stricte réalité

Passage à l\Liste des participants du Passage de Flandre au Parcours d’Art Contemporain...

Passage à l\Daniel truquet artiste plasticien
«Passage», rencontre avec la statuaire dogon (Mali), ouvrage d’art publié en 30 exemplaires numérotés (1999)

Passage à l\Valence-sur-baïSE
«géographie sentimentale» qui se situe en deçà ou au-delà du corps charnel confronté à l’espace

Passage à l\Résumé P. Breton et S. Proulx s’intéressent d’abord aux techniques...
«sociale», ou communication médiatisée, qui met en jeu la circulation de messages

Passage à l\1999 Evènementiel, installation «Machine à Vœux» sculpture interactive...
«Machine à Vœux» sculpture interactive pour le passage de l’an 2000 à Bordeaux

Passage à l\Sur le droit à la non-communication des différences
«Sur le Droit à la Non-Communication de la Différence». Ethnopsy. Les mondes contemporains de la guérison (Paris), no. 4 (avril 2002),...

Passage à l\Compte rendu Conférence
«L’art contemporain» avec Jean-Claude Vergne, et Henry Chibret, respectivement Directeur et Président du Frac, serviront de support...

Passage à l\Commissariat d’exposition : la fin de l’innocence
«système» et de son économie matérielle comme symbolique, promptes à asseoir la légitimité de la fonction

Passage à l\Rapport de l’homme et de la nature
«Métamorphose de l’encre […] réalité porteuse d’un sens […] la nature naturante […] symbolique […] universelle harmonie» Janicot







Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
a.21-bal.com