Quelques Souvenirs, Henri Savatier







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Quelques Souvenirs, Henri Savatier

Ecrits en 1938


Et d'abord, je voudrais que mes petits-enfants puissent garder et honorer la mémoire de leurs arrières grands-parents, que j'ai connus.

Mon grand-père paternel fut, en 1831, le constructeur de notre maison des Pâtrières. Il était avocat à Châtellerault, très attaché à l'ancienne monarchie française, il ne voulut pas prêter le serment professionnel du barreau contenant adhésion à la Constitution orléaniste de 1830. Il occupait, encore assez jeune, une situation fort considérée dans sa ville natale. Au-dessus de mon bureau, qui fut le sien, dans mon petit cabinet des Pâtrières, se trouvent les épaulettes, le hausse-col fleurdelisé et la cocarde blanche de l'ancien capitaine de la garde nationale de Châtellerault sous la restauration. Né en 1787, mon grand-père avait fait sa première communion, m'a-t-on toujours dit, aux messes cachées, probablement lors du renouvellement de la persécution religieuse, au temps de l'apostolat de Saint André Hubert Fournet, un oncle maternel de mes enfants. Après 1830, mon grand-père s’adonna à ses goûts d'agriculteur. À Lésigny, comme à Ingrandes, il fut un initiateur de la culture des prairies artificielles si répandue maintenant dans le châtelleraudais. Il mourut à 80 ans, retiré dans sa maison familiale de Châtellerault1. Je me souviens de son extrême bonté. Ma mère disait de lui qu’il était la courtoisie même ; elle ajoutait que sa connaissance avait influé beaucoup sur son père, et sur elle-même, pour la décision de son mariage.

Que dire de mon grand-père maternel, le docteur Gaillard ! Quel prestige demeura entourant son souvenir dans la famille ! Ce fut le grand chirurgien poitevin, réputé dans toute la région et au-delà ! Quelles opérations n'aurait-il pas réussi, me disait un vieux médecin qui fut son jeune élève, s'il avait connu les découvertes et les méthodes de Pasteur ! Précisément, le problème de la génération spontanée ne cessa de le préoccuper, au point d'être un obstacle à sa pleine conversion, qui fût entière cependant avant sa mort en 1868.

Il fut le médecin très aimé du grand évêque de Poitiers2, le futur cardinal Pie. Aussi les préfets du second empire lui tinrent rigueur et l'écartèrent, ce qui lui fut pénible, du décanat de l'école de médecine de Poitiers, bien qu'il fut correspondant de l'Institut, et désigné par un premier scrutin pour entrer à l'Académie de Médecine. (Voir article nécrologique de monsieur Audinet).

Le docteur aimait beaucoup l'aîné de ses petits-enfants, si bien que ma soeur Gabrielle, l'appelait le grand-père d'Henri. Il m'emmenait souvent dans sa voiture et je me souviens de sa conversation pleine d'enseignement et des grands classiques latins et grecs.

Mes enfants ont connu ma mère. Certainement ils gardent de sa belle et sereine vieillesse, prolongée jusqu'à 90 ans, un souvenir auréolé. Un jeune membre d'une famille anciennement amie m'écrivait après sa mort, qu'elle était demeurée pour lui le type de la distinction féminine. Ma mère eut, pendant sa vie, bien des épreuves qui ne furent pas sans toucher son amour propre. Au moment de son mariage, tout annonçait une brillante carrière. Mais l'année même de ma naissance, en 1855, mon père fut gravement atteint dans sa santé par une épidémie de fièvre typhoïde ; il échappa de justesse à la mort, mais la terrible maladie avait altéré sa capacité de travail ; sa vue resta menacée, il ne put la conserver, toujours imparfaite, qu'au prix d'opérations qui l'obligèrent trois fois à faire le voyage à Berlin3. La politique gouvernementale de l'époque lui fut aussi contraire, bien que sa nomination de Substitut au parquet à Loudun, puis à Saintes, l’eut éloigné de Poitiers pendant la plus mauvaise période des luttes sectaires du préfet Levert contre Mgr Pie. À peine appelé au parquet de Poitiers, en 1865, il demanda à entrer dans la magistrature assise, il honora de son savoir juridique et de sa conscience professionnelle les sièges de juge au tribunal à Châtellerault, et ensuite à Poitiers. Ce fut certes un acte de courage de mes parents, écartant toute pensée d'avancement dans la magistrature, que de me faire rentrer en 1865, au collège saint Joseph tout récemment fondé, avec les jésuites, par Mgr Pie. Après la guerre de 1870, ce fut chez mon père, dans notre maison de Poitiers, que fut arrêtée la liste des députés de la Vienne à l'Assemblée Nationale, élue toute entière, faisant entrer au parlement quelques vieux amis de la famille, notamment monsieur Merveilleux du Vignaux et Ernoul, le futur ministre du 24 mai. Ma mère avait un jugement sévère, peut-être un peu passionné, à l'égard des médiocrité ambitieuses et politiciennes qu'elle avait vu se lever d'abord sous l'Empire, et ensuite bien davantage, et parfois les mêmes, sous la 3ème République.

C’est là un sentiment qu’elle m’avait communiqué et qui ne fut pas étranger à la tragédie judiciaire dont je fus la cause, bien inopinément4, en 1883. Je sais que cette remarque a été faite, à cette époque, par des adversaires politiques tenant leur vengeance. Combien je fus émus et touché de voir mon père s’asseoir près de moi au banc des prévenus, devant la cour, à la fin de cette longue audience ! Quelques mois après, mon père, frappé par la loi suspendant l’inamovibilité des juges, retournait, comme son aïeul, à la vie rurale où, pendant plus de 20 ans, il marqua une place inoubliée5. Je veux noter ce témoignage que je recueillis près du directeur de conscience de mon père : « C’est l’homme le plus droit que j’ai jamais connu. »

Exemples et leçons étaient bien de nature à former un jeune homme. C’est encore ma mère qui eut le plus d’influence sur mon esprit. Pleine d’enthousiasme pour les luttes du milieu du XIXème siècle en faveur de nos libertés religieuses, elle les jugeait avec une grande hauteur de vue, réunissant dans son admiration Mgr Pie et Mgr Dupanloup, Veuillot, de Montalembert. Elle fut heureuse de me voir, plus tard, collaborer avec de Mun et La Tour du Pin. Je dois dire pourtant qu’elle me manifesta dès les premiers jours, un certain effroi de nos critiques du capitalisme. Une autre circonstance familiale est à l’origine de mes études. Inscrit dès ma première année d’étudiant à la Conférence de Saint Vincent de Paul de Poitiers, le président6 me confia un covisiteur qui était mon oncle de Montmartin7.

Mon oncle avait fait ses études au collège des jésuites de Brugelette où l'enseignement du droit naturel, autrement dit, de la philosophie sociale, était donné dans une classe supérieure. J'ai beaucoup profité de conversations de mon oncle au cours de ces visites. Il était plus opposé au "libéralisme" que ma mère, et fervent de la doctrine romaine. Aussi je fus surpris un jour de lui entendre dire : « Sur la question du prêt à intérêt, l'Église s'est trompée, semble-t-il ». Ce jugement me revînt souvent à l'esprit et je pensais : cela ne doit pas être, le sujet est à éclaircir. Et je rapproche ici une autre conversation familiale, environ quinze ans après. Peu de mois avant sa mort, Mr. Adolphe de la Martinière, grand-père de ma femme, mis au courant des études sociales de "l'Oeuvre des Cercles" me fit demander un entretien sur ce sujet. Il me rapporta quel extrême embarras de conscience l'extension du prêt à intérêt, après la Révolution, avait causé à de très respectés parents, le professeur de droit et les Chanoines Guillemot, jurisconsulte et canonistes instruits par les plus sûrs maîtres de jadis. Ils avaient été effrayés par un régime fondé sur une si entière transgression de l'ancienne notion du juste. Notre entretien se termina par un grand point d'interrogation. Ce régime nouveau était atteint d'une malfaisance essentielle : pouvait-il être corrigé par des formes nouvelles des devoirs et des droits de la propriété ?

Durant les dernières années de son épiscopat, monseigneur Pie se donna à la réalisation d'un grand dessein : la fondation d'une faculté de théologie rattachée à l'université du Collège romain. Faisant appel à toutes les ressources de ses diocésains, il parvient à faire édifier, près de son grand séminaire, un magnifique bâtiment sur la colline dominant la gare. Hélas !, par un destin trop bien révélateur des temps présents, de spoliation en spoliation, ce vaste ensemble de constructions religieuses est devenu une sorte de Mammon : le plus grand dépôt de la Banque de France en province. Quand je passe devant le nouveau portail monumental, toujours ma pensée se rapporte aux réunions que j'ai vues là : assemblées annuelles des conférences de Saint Vincent de Paul présidées par l'évêque, premier cours de la faculté de théologie où étaient conviés les étudiants catholiques de la ville. Avec une élite de ceux-ci, je suivis ces premiers cours. Je pris goût à ces études. Mes principaux livres de travail furent les ouvrages de Libératore, de Toparelli et la Somme de Saint Thomas. Dans ma bibliothèque, bien des pages de la Secunda Secundae, par soulignements et notes, témoignent de mon labeur assidu. L'étude de la théologie morale, par les futurs juristes, hautement encouragés par notre éminent évêque, n'est pas sans soulever pour l'avenir de délicats problèmes, pouvant mettre en cause le nécessaire respect de la hiérarchie. L'un des souvenirs pénibles de ma vie se présente ici à mon esprit. C'est, en 1890, quelques jours après mon mariage, une lettre que j'ouvris sur les bords du lac de Lourdes, où l'aumônier général de l'Oeuvre des Cercles catholiques me demandait une sorte de désaveu des conclusions d'un article touchant le sujet de "Justice et Charité" que venait de publier la revue "l'Association Catholique"8.

Et pourtant, depuis ! Combien je me sens maintenant en communauté de pensée avec les encycliques de Pie XI !

Quelques années avant l'ouverture de la trop éphémère Faculté de théologie, un très remarquable haut enseignement social avait été donné au collège Saint Joseph. Il était suivi non seulement par des étudiants, mais aussi par les plus notables catholiques de la ville, à commencer par le premier président Merveilleux du Vignaux. Le professeur était le père Longaye, déjà très apprécié dans son cours supérieur de littérature. Le maître éminent avait donné comme titre général à ses nouvelles conférences : "le Vocabulaire du Bon Sens." Il y répandait les clartés de la philosophie chrétienne sur les mots en honneur dans la phraséologie d'alors.

Le père Longaye fut le prédicateur, à la Cossonnière, de la retraite terminant mes études classiques. Le père tenait en grande suspicion les tendances anti-catholiques de l'université. Dans une conversation qu’il m'accorda, il me détourna de diriger mon avenir vers l'agrégation en droit, malgré les désirs de mes parents -que je connaissais- de voir leur fils occuper une chaire dans notre faculté poitevine. Ce voeu de mes parents a été brillamment réalisé par leur petit-fils qui est aussi à la tête de la prospère association des Universitaires Catholiques.

Un mot sur mon année de service militaire à Angers entre ma licence et mon doctorat. J'en ai gardé un souvenir mélangé. Pendant six mois, nous fûmes maintenus très sévèrement, confinés dans la vie de caserne. Ma correspondance dût, quelquefois, préoccuper mes parents. Et cependant je fus invariablement classé premier du cours des "conditionnels" aux quatre examens trimestriels. Le camp du Ruchard, les premiers galons, les manœuvres, améliorèrent mes impressions sur la vie militaire. Je devais reprendre celle-ci, 38 ans après, avec la première Marne et la vie des tranchées de Verdun ; lourd tribut payé à la réalisation de nos espoirs de jeunesse : la revanche de 1870.

Pendant ce temps, s'était passé un grand événement religieux. Léon XIII "Lumen In Coelo" avait succédé à Pie IX : "Cruce de Cruce". De suite, j’avais voulu lire la Lettre sur la Civilisation Chrétienne de l'ancien archevêque de Pérouse. Mon impression avait été un grand espoir sur l'avenir du nouveau Pontificat, sans pourtant prévoir le tour qu'allaient prendre les directions pontificales.

Quelques mois après mon retour à Poitiers, notre évêque était élevé à la dignité cardinalice. Se rendant à Rome pour recevoir le chapeau, il voulu bien m'admettre parmi les quatre jeunes laïcs poitevins choisis pour l'accompagner9. Ce fut un très beau voyage, et une révélation de la vie romaine dans des conditions exceptionnelles. Nous étions hébergés au séminaire français, dans les vieux bâtiments d'alors, et nous partagions la table du cardinal. Les fonctions de maître de maison étaient remplies par le R.P. Brichet, que l'on a appelé, dans les cercles de Rome, le pape bleu10, à cause de son influence, jointe d'ailleurs à la plus grande simplicité. Les prélats, amis de notre cardinal, se succédaient à cette table et nous jouissions de la conversation.

Dois-je le dire ? Bien qu'entièrement acquis à la solide doctrine de l'évêque de Poitiers, il m'est arrivé de souffrir de l'excès et de la forme des critiques à l'adresse de l'école de l'évêque d'Orléans et de l'entourage de celui-ci, dans lequel bien des jeunes abbés critiques sont devenus de méritants évêques. Le palais et les jardins du Vatican nous étaient grands ouverts sous la conduite de notre guide, le garde-noble délégué auprès du cardinal, comte Soderini11.

J'ai admiré la tenue de ce gentilhomme, de sentiments certainement fort aristocratiques, qui, un peu plus tard, compta parmi ces Romains grands serviteurs de la papauté, entièrement acquis au succès des directions du chef de l'Église.

Un an a passé, et la tempête qui s'annonçait s'abattit sur les catholiques de France : le ministère de Jules Ferry et les décrets contre l'enseignement des congrégations. Le cardinal de Poitiers avait été rappelé par Dieu. On sait que le diocèse fut administré pendant plus d'un an par l'ancien évêque auxiliaire, monseigneur Gay, le pieux et profond mystique si aimé de ma famille, bien des fois l'hôte, au château du Boisdoucet, de mon oncle et de ma tante de Montmartin. En ce temps, le collège Saint Joseph, pour remplacer ses professeurs bannis de l'enseignement, fit appel à ses anciens élèves. Nous fumes nombreux à répondre, les uns pour plusieurs années, les autres, comme moi, pour quelques mois. À tous, dans la suite, une médaille de commémoration de 1880-1881 fut remise portant : "Amicus in pace, in laboribus magis, in periculo maxime".

Ensuite se placent, avec un début au barreau poitevin, les discours de secrétaire à la conférence du stage dont il va être parlé, puis un séjour à Paris où j'avais à soutenir ma thèse de doctorat, puis encore le pèlerinage de Jérusalem et le retour par Rome, et presque aussitôt le changement dans l'orientation de ma vie, dont la tragédie judiciaire mentionnée précédemment fut l'occasion.

Alors, la politique de droite dans la Vienne se trouvait sous le contrôle d'un haut financier parisien apparenté en Poitou. Je fus bien surpris de me voir proposer une candidature au conseil général à une élection partielle toute proche. Je ne pouvais que décliner cette ouverture. Certes possible, une entrée dans la politique électorale était loin de ma pensée, dans le mouvement de protestation tout spontané, qui eut un écho inattendu, et retombant sur un régime dont les pratiques apparaissaient méprisables.

Dans les mois qui suivirent j'écrivis un petit recueil intitulé "De l'honneur. Réflexions d'un prisonnier". Sa publication me causa des déceptions et des illusions.

M'étant en vain adressé à des éditeurs, je fis paraître le volume à mes frais. Des exemplaires furent envoyés à des journaux que j'estimais sympathisants. Silence complet sur l'auteur et son essai. Un grand journal cependant publia presque immédiatement un article de tête de son rédacteur en chef, reproduisant mes idées et phrases, mais sans nulle référence concernant sa source. Un certain nombre d'années après, mon écrit pouvant paraître oublié, un prédicateur en renom, passant par Poitiers, m'emprunta, lui aussi, dans la chaire, idées et phrases sur l'honneur. Ma mère remonta de la cathédrale, outrée. Quelques personnes m'incitaient à protester contre le procédé. Mais j'étais déjà blasé sur la fréquence des plagias littéraires. J'en avais été aussi victime d'une autre façon très curieuse.
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