Parcours de Roman des origines, origines du roman de Marthe Robert







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date de publication17.12.2016
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Envoyé par Marie.
Parcours de Roman des origines, origines du roman de Marthe Robert.


Introduction


Marthe Robert, dans Roman des origines et origines du roman, propose une définition et une méthode de classification du genre romanesque à partir de schèmes psychanalytiques issus de l’œuvre freudienne, permettant d’analyser l’évolution du genre et de représenter symboliquement les différentes attitudes d’écriture possibles.

En effet, Marthe Robert utilise des schémas psychologiques primaires, ceux de l’Enfant trouvé et du Bâtard œdipien, correspondant à deux niveaux de l’évolution de l’enfant dans la fiction élémentaire qui constitue son individualité : le roman familial. Ces schémas recouvrent deux aspects successifs de la personnalité de l’enfant, à partir du moment où celui-ci rompt avec l’image idéale de ses parents. Et ce sont ces figures types que reprend Marthe Robert dans son étude pour expliquer l’apparition et le développement du roman moderne. Selon son étude, tout roman est une variation autour du même thème « familial ».

Les analyses de Marthe Robert se construisent à partir de deux courants critiques qu’elle entremêle pour élaborer une typologie du genre romanesque : un courant psychanalytique et un courant sociologique. Il s’agit donc d’étudier en quoi les structures psychanalytiques peuvent devenir un outil de critique littéraire, et de voir comment psychanalyse et sociologie peuvent s’imbriquer dans la construction d’une théorie du roman.

1.Genèse du genre romanesque


1.1. Problème de définition d’un « genre » romanesque



Marthe Robert évoque avec humour, au début de son ouvrage, la réputation des œuvres que nous qualifions aujourd’hui de romanesques jusqu’au milieu du 18°s., c’est-à-dire jusqu’à la publication des romans de Balzac. Il est amusant de lire les commentaires dédaigneux des auteurs « sérieux » à propos de ces ouvrages « faux », « voué[s] à la fadeur et à la sensiblerie » quand on connaît l’importance du phénomène romanesque au 19°s. notamment, et bien entendu de nos jours.

Le roman a connu une glorieuse postérité, en particulier grâce à ses potentialités inépuisables, puisqu’il peut tout dire en s’appropriant toutes les formes d’expression et en empiétant par là même sur le territoire des autres genres consacrés (poésie, théâtre). Il n’y a rien dont il ne puisse traiter. C’est pourquoi Marthe Robert le définit en ces termes :

« Genre révolutionnaire et bourgeois, démocratique par choix et animé d’un esprit totalitaire qui le porte à briser entraves et frontières, le roman est libre, libre jusqu’à l’arbitraire et au dernier degré de l’anarchie » (p.14).
« Révolutionnaire », le roman l’est en ce qu’il ouvre de nouvelles perspectives à la littérature, et abolit les anciennes castes littéraires que sont les genres classiques. Mais il est à la fois, et paradoxalement un genre « bourgeois » puisque son expansion se fait au moment de la montée en puissance de la bourgeoisie dans la société contemporaine (classe qui lutte pour se créer une place de choix dans une société aristocratique, c’est en cela que l’association des termes « bourgeois » et « révolutionnaire » trouve sa justification)1 . « Démocratique » en ce qu’il est à même de traiter tous les sujets, des plus nobles aux plus communs, le roman devient, à cause de sa très grande liberté d’esprit et de sa mainmise sur tout et au moyen de toutes les formes narratives, un genre « totalitaire ».

De fait, le problème de la classification se pose aux critiques devant cet être protéiforme et insaisissable qu’est le roman. L’entreprise de définition s’avère périlleuse pour ceux dont la tâche est d’ordonner et de donner un nom, les grammairiens, qui s’y sont pourtant attelé mais en n’offrant que des définitions incomplètes, voire réductrices. Certains y voient une « histoire feinte »2, d’autres une œuvre qui fait vivre « des personnages donnés comme réels »3, tranchant ainsi la question du vrai et du faux et écartant à chaque fois une partie de la production romanesque de leur définition. Le problème des grammairiens et de la critique est qu’ils confondent éthique et esthétique et jugent ce genre hybride à travers le prisme de l’histoire, de la morale et de la vérité. Or le problème soulevé par Marthe Robert est celui d’une définition objective du genre romanesque, écartant tout jugement de valeur. Et en ce qui concerne la question de la  vérité, citons cette phrase de Marthe Robert : 

« Le roman n’est jamais ni vrai ni faux, il ne fait que suggérer l’un ou l’autre » (p.33).
Elle jette ainsi les fondements d’une critique littéraire qui s’attacherait avant tout aux caractéristiques formelles d’une œuvre, non à des considérations éthiques ou morales.

Il est donc nécessaire de revoir les catégories à travers lesquelles le roman sera défini. Marthe Robert esquisse une définition restituant au roman toute sa liberté et son extraordinaire mouvance :

« Le roman se distingue de tous les autres genres littéraires par son aptitude non pas à reproduire la réalité comme il est reçu de le penser, mais à remuer la vie pour lui recréer sans cesse de nouvelles conditions et en redistribuer les éléments. Il dispose à son gré des ressources de l’utopie, de la satire, voire de la métaphysique ou de la philosophie ».
Mais cette définition va être affinée par la proposition, émise par Marthe Robert, de classification du genre romanesque à partir des structures psychanalytiques découvertes par S. Freud.

1.2. Le « roman familial des névrosés »


Marthe Robert s’approprie la découverte, faite par S.Freud, mentionnée dès 1897 et exposée en 1909 dans Le Roman familial des névrosés, d’une « forme de fiction élémentaire, consciente chez l’enfant, inconsciente chez l’adulte normal et tenace dans de nombreux cas de névrose se révél[ant] si répandue et avec un contenu si constant qu’il faut lui accorder une valeur quasi universelle ». Il s’agit d’une fiction élémentaire présente chez tous les enfants et qui apparaît à l’âge où celui-ci juge ses parents pour la première fois et cesse de les considérer comme des divinités intouchables et exemptes de défauts. Cette désillusion entraîne chez l’enfant la naissance du fantasme de l’abandon et d’une naissance plus illustre dans un premier temps, puis dans un second temps, avec la découverte de l’existence de la sexualité et de la différenciation sexuée des êtres, l’incertitude de la paternité puisque la mère peut potentiellement avoir eu des partenaires différents. Dans ce second temps de l’évolution psychique de l’enfant, la mère est avilie et le « véritable » père, aux yeux de l’enfant, est fantasmé.

Cette fiction première dans l’ordre psychique, est à l’origine du genre romanesque selon Marthe Robert. En effet, tout roman est une variation autour du même thème « familial », quelles que soient par ailleurs les histoires individuelles ou historiques de leurs auteurs :


  • A la première étape de l’évolution psychique de l’enfant, celle de « l’Enfant trouvé », correspond une attitude romanesque bien précise. Sur le plan psychique naît le fantasme d’une naissance plus illustre. Cela se traduit sur le plan littéraire par un désir d’échapper à la réalité, trop vulgaire, et par la création d’un monde onirique, fantastique, imaginaire.

  • A la seconde étape de l’évolution psychique de l’enfant, celle du « Bâtard » œdipien, ayant supprimé son père du cercle familial et cherchant à le remplacer en devenant plus puissant que lui, correspond une attitude romanesque plus réaliste, tendant à agir sur le monde.4


Si les deux formes de romans adoptent des comportements différents dans le traitement du réel, leur but n’en est pas moins le même. Il s’agit de deux moyens différents d’aborder un problème. En effet, il n’y a pas une forme fausse (celle de l’Enfant trouvé), et une forme vraie (celle du Bâtard œdipien). Le roman est faux par nature, et la différence entre ces deux formes ne se juge donc pas sur leur degré de vérité, mais sur l’exhibition ou non de l’illusion romanesque. La classification élaborée par Marthe Robert n’est pas fondée sur l’opposition vrai/faux mais sur le traitement de l’illusion romanesque.

Marthe Robert associe roman et rêverie enfantine dans le même désir de convaincre et de se convaincre :

« Le roman veut être cru exactement comme le récit fabuleux dont l’enfant berçait jadis sa désillusion. Or c’est là précisément le point ambigu, car l’enfant ne fabule que parce qu’un premier contact avec le réel le laisse gravement désabusé ; […] ; et si fort qu’il veuille se retrancher d’un monde décevant, il ne peut faire qu’il n’essaie en même temps de le connaître et de le maîtriser, d’autant que c’est là son seul espoir de regagner sur les choses concrètes une parcelle au moins du pouvoir dont il se croit frustré » (p.65-66).

« […] quels que soient ses visions du monde, ses présupposés idéologiques et ses partis pris esthétiques, le roman se résout en une entreprise essentiellement donquichottesque qui, tout en n’ayant que la réalité de ses chimères, n’en vise pas moins à peindre et à favoriser l’apprentissage de la vie » (p.67-68).

Marthe Robert définit ainsi le roman comme la représentation du  roman familial , qui adopte deux attitudes :

« celle du Bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l’attaquant de front ; et celle de l’Enfant trouvé qui, faute de connaissances et de moyens d’action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie » (p.74).
Cette fiction à l’état naissant qu’est le roman familial inspire la genèse du roman en général, mais se retrouve également à l’intérieur même d’œuvres singulières en tant que sujet de l’œuvre elle-même. Marthe Robert applique en effet sa découverte à l’étude de certaines formes romanesques et en particulier à l’étude de deux œuvres fondatrices du roman moderne, Don Quichotte et Robinson Crusoë.

2. Genèse d’une œuvre

2.1. L’âge de l’Enfant trouvé

2.1.1. Le conte de fées



Les intentions profondes du roman familial se retrouvent de manière stéréotypée dans le conte. Le conte tend toujours à prouver qu’un enfant mal né, mal aimé ou infirme peut transcender ces conditions défavorables et peut devenir roi. Il met donc en scène la figure de l’Enfant trouvé fantasmant une existence extraordinaire. Mais le conte ne s’entoure des nuages de l’utopie que pour mieux suggérer où il se trouve en réalité, pour mieux révéler ce qui se cache derrière les situations les plus courantes de l’existence :

« Dépayser pour divertir, mais aussi pour évoquer ce qu’il y a d’occulte et d’interdit dans les choses les plus familières, tout l’art du conte est là, dans ce déplacement de l’illusion qui consiste à afficher le faux pour obliger à découvrir le vrai » (p.102).

2.1.2. Le Romantisme



Le mouvement romantique englobe des textes et des auteurs très divers, mais un point commun les unit : leur foi en un pouvoir supérieur des idées. Tous les Romantiques ont en commun ce culte de l’enfance, synonyme d’un temps de toute-puissance des rêves :

« Être enfant, redevenir enfant, c’est annuler la séparation irréversible causée par la pensée rationnelle, c’est retrouver la pureté, l’harmonie, la vraie connaissance qu’interdit par la suite la pensée morcelée » (p.111).
Les œuvres romantiques vivent donc dans « l’euphorie narcissique » de l’Enfant trouvé  (p.112) avant que « l’épée tranchante de l’expérience »5 ne vienne mettre fin à leur idéal. Elles sont tout à fait caractéristiques du traitement dans l’œuvre de la figure de l’Enfant trouvé et sont une preuve éclatante que la proposition émise par Marthe Robert est juste tant au niveau du genre romanesque en général qu’au niveau du roman en particulier. La démonstration se poursuit avec l’étude de Don Quichotte et de Robinson Crusoë.

2.1.3. Robinsonnades et donquichotteries



Ces deux œuvres, mises côte à côte, représentent bien deux désirs de figurer un état psychique, au-delà de l’histoire elle-même.
Don Quichotte est l’illustration parfaite de la présence de la figure de l’Enfant trouvé dans le roman. Ce personnage naît de l’imagination de Don Quixada, ravagé par la passion des romans de chevalerie, passion qui le conduit à rompre avec son existence, à se condamner à rentrer dans le néant et à n’exister désormais que par la figure de l’imaginaire Don Quichotte. Celui-ci est donc l’incarnation de l’imaginaire pur qui tue le vivant en esprit et lutte pour régner à la seule force de sa parole. De l’univers de Don Quichotte sont exclus le père et la sexualité. Le héros est celui qui lutte pour la domination du monde afin de remplacer ce père manquant, selon la loi œdipienne.

Cette ignorance du sexe, caractéristique du premier âge du roman familial, se lit dans l’horreur de l’amour et du désir propre à l’œuvre de Cervantes, due à l’existence d’un fond incestueux originel. C’est à ce moment de l’ouvrage que Marthe Robert cède à la tentation de psychanalyser l’auteur du Don Quichotte lui-même au lieu de s’en tenir à l’analyse de l’œuvre. En effet, elle écrit :

« Ainsi Don Quichotte a bien pour mission de délivrer Cervantes des désirs troubles où s’alimentent toujours l’action et la pensée de l’homme réel » (p.226).
Marthe Robert dévie un peu de son analyse strictement littéraire, chose rare, mais qu’il convient de signaler.

Mais Don Quichotte, sous couvert d’une fiction montrant un personnage extravagant perdu dans les méandres de son imagination effrénée, « rapporte en images justes ce qui se passe dans les recoins inaccessibles d’une solitude sans exemple, portée à la pointe extrême du possible, au-delà ou en deçà de l’humain » (p.175). La fantaisie du roman picaresque n’est qu’une façade qui cache un désir de peindre l’homme dans ce qu’il a de plus profondément ancré en lui, dans ses fantasmes primordiaux.
Robinson Crusoë est le fils spirituel de Don Quichotte puisque son héros éponyme est lui aussi en rébellion contre la réalité de sa condition, figurant à son tour la révolte de l’Enfant trouvé. En effet, Robinson fuit un père indésirable et son naufrage sur une île déserte est sa délivrance puisqu’elle le libère de la faute qu’a été sa fuite et permet un recommencement. Robinson, en bon disciple de l’Enfant trouvé, s’invente un pouvoir, une cour, se crée une existence royale imaginaire, puis, après vingt-six ans d’infantilisme, accède à la seconde étape du roman familial, c’est-à-dire qu’il quitte son univers imaginaire pour agir activement sur la terre qui l’a recueillie par hasard. Certes, le Robinson de Defoe comporte de nombreux éléments relevant de la figure de l’Enfant trouvé (l’ignorance du sexe et le caractère totalement asexué des personnages qui peuplent l’île notamment), mais l’élément laborieux et matérialiste du roman le fait passer du statut d’Enfant trouvé à celui de Bâtard œdipien.

2.2. L’âge du Bâtard œdipien




2.2.1. Robinson, inauguration de l’âge du Bâtard



Pour la première fois dans la littérature romanesque, la terre du rêve est celle qu’il faut défricher. Robinson rompt avec la figure de l’Enfant trouvé dès lors qu’il entreprend de travailler la terre, c’est-à-dire de travailler le réel et d’entrer dans un rapport intéressé avec le monde. Robinson introduit sur l’île toutes les valeurs de sa société d’origine et promeut les vertus de l’individualisme puisque le bourgeois intéressé par le rendement que son territoire peut produire est l’agent actif du progrès économique. L’idée importante de ce roman est que le Paradis peut être source de profits. Robinson incarne donc la figure du Bâtard, ayant rompu comme lui avec le pur fantasme et prétendant agir sur le monde pour accéder au pouvoir suprême :

« [Robinson Crusoë] a pris sur lui le scandaleux crime œdipien, et grâce à cette transgression qu’il a su non seulement expier mais encore exploiter activement toute sa vie, il s’élève effectivement au-dessus de tous les rois de l’Histoire et du présent, il outrepasse les degrés les plus fabuleux de la puissance humaine » (p.160).

2.2.2. Le Bâtard balzacien


Robinson Crusoë a ouvert la voie à un nouveau type de roman mais la figure du Bâtard ne s’imposera qu’au XIX°s. avec le roman balzacien, qui exacerbe ses caractéristiques principales.

En effet, sous Napoléon6, les caractéristiques du roman sont les suivantes :

  • Le personnage principal est animé d’un violent désir d’ « arriver », par les femmes essentiellement, pour compenser la médiocrité de sa naissance ou de son existence.

  • Il est issu de parents pauvres qu’il hait ou trahit car ils lui barrent le chemin.


Il présente les qualités de l’Enfant trouvé, rejetant la réalité de sa naissance, mais a la volonté farouche de lutter contre la fatalité sociale et de gravir les échelons du prestige mondain. Cette ambition du héros balzacien peut être lue comme la représentation de la propre ambition de Balzac, et de ses rêves de gloire qui, pense-t-il, passent par la gloire littéraire. On constate que Balzac tient le même langage que Rastignac :

« Quatre hommes auront eu une vie immense : Napoléon, Cuvier, O’Connell et je veux être le quatrième. Le premier a vécu de la vie de l’Europe ; il s’est inoculé des armées ! Le second a épousé le globe ! Le troisième s’est incarné un peuple ! Moi, j’aurai porté une société entière dans ma tête !… ».7
Balzac aurait été un Bâtard captif de la matérialité de ses rêves qui serait demeuré, selon Proust, « à mi-hauteur, trop chimérique pour la vie, trop terre à terre pour la littérature » (p.253). On comprend alors pourquoi les héros balzaciens reproduisent tous le modèle du Bâtard.

Non seulement le héros balzacien imite dans son comportement la figure du Bâtard œdipien, mais le roman balzacien revêt la forme du roman familial à son deuxième stade. En effet, Balzac est plus préoccupé par le souci de « naturel », de vraisemblance, que par la littérarité de ses écrits puisque la vraisemblance est le moyen par lequel il s’octroie la crédulité du lecteur, ce qui est un preuve de son ascendant sur lui. Il réalise ainsi son propre roman familial et le mène à son terme.

L’œuvre de Balzac se situe du côté du Bâtard, mais les deux figures peuvent coexister chez un même auteur et au sein d’une même œuvre, par exemple chez Flaubert.

2.3. Flaubert dans un entre-deux



Gustave Flaubert a été marqué par la lecture de Louis Lambert, de Balzac. Il y a en effet reconnu des similarités avec sa propre histoire. Il définit ce roman ainsi :

« C’est l’histoire d’un homme qui devient fou à force de penser à des choses intangibles ».8
Flaubert évoque ici son idéal d’absolu et la tentation d’une toute-puissance de la création. Marthe Robert explique ce sentiment par l’analyse d’un rêve flaubertien présent dans les Mémoires d’un fou, illustrant la fameuse scène primitive étudiée par Freud et expliquant sa conception des origines de la vie comme irrémédiablement souillées par la bestialité de cette scène.

Mais ce désir d’absolu coexiste chez Flaubert avec un sentiment plus matérialiste. En effet, les deux parties des Mémoires d’un fou correspondent exactement aux deux souhaits antagonistes que Flaubert appelle ses « idéaux contradictoires ». Ceux-ci recouvrent les deux versions du roman familial, illustrées par deux romans de Flaubert mettant en scène chacun une des deux figures que nous avons étudiées : La Tentation de Saint-Antoine et L’Education sentimentale.

Dans La Tentation de Saint-Antoine, Antoine vit en pensée. Le mécanisme des songeries est expliqué ainsi par Flaubert :

« J’entrais le plus avant possible dans ma pensée, je la retournais sous toutes ses faces, j’allais jusqu’au fond, je revenais et je recommençais ; bientôt c’était une course effrénée de l’imagination, un élan prodigieux hors du réel, je me faisais des aventures, je m’arrangeais des histoires, je me bâtissais des palais, je m’y logeais comme un empereur, je creusais toutes les mines de diamant et je me les jetais à seaux sur le chemin que je devais parcourir… » (p.327).
Mais le paradoxe des œuvres de l’Enfant trouvé est que l’auteur sait à quoi s’en tenir sur le statut du réel. En effet, Flaubert sait bien que ce qu’il y a d’atroce dans la réalité, c’est précisément qu’elle ne peut être abolie. Il ne sert donc à rien de le nier et l’écrivain se doit de se faire le voyeur du réel.
C’est avec L’Education sentimentale que Flaubert adopte la figure du Bâtard œdipien, plus en phase avec sa propre morale et avec la morale du temps. Marthe Robert évoque les préoccupations matérielles de Flaubert, qui n’est en aucun cas détaché des problèmes de relations ou d’argent. De même, l’époque a changé, et Flaubert a le désir de peindre la jeunesse de son temps, par « loyauté envers les choses tangibles » (p.342) qu’il ne peut plus ignorer, il le sait. Une conversion décisive est opérée à l’intérieur de sa littérature. Les sujets traités ne peuvent plus être les mêmes. Il passe de « la Tentation d’Antoine dans le désert à l’Education de Frédéric Moreau dans l’ici-bas strictement borné où il essaie de s’élever » (p.342). Mais le temps du Bâtard balzacien est révolu et le héros de Flaubert est un Bâtard moyen, oscillant entre le désir d’actions grandioses et la lâcheté le paralysant. L’exemple de Frédéric Moreau est tout à fait représentatif de ce nouveau type. Il se situe dans un entre-deux : incapable de l’extrémisme du désert et trop lâche pour suivre la voie du transgresseur.

Flaubert, en tant qu’écrivain se situe lui aussi dans cet entre-deux. Partagé entre le rêve de la Beauté absolue et celui de dire le plus précisément possible le monde, il tenta à travers son écriture de concilier le Beau et l’odeur du vivant. Il rêve de réunir en une même œuvre l’Enfant trouvé et le Bâtard œdipien. Or on peut dire que dans l’écriture de Flaubert, l’Enfant trouvé règne sur la phrase quand le Bâtard œdipien cherche à descendre de l’infini au positif. Et le désir de dire le mieux possible accroît nécessairement l’exigence de perfection formelle. Mais il faut en dernier lieu analyser pourquoi et comment ces figures se sont imposées dans les œuvres des romanciers évoqués. Or c’est en étudiant le contexte socioculturel de la société contemporaine à ces œuvres que nous trouverons de quoi alimenter cette interrogation. En effet, les changements politiques amènent un changement moral de la société et l’émergence de valeurs qui influencent la littérature.


  1. Analyse sociologique de l’émergence des figures du roman familial dans la littérature


Marthe Robert applique la théorie psychanalytique à un genre, le roman, et non à une seule œuvre ou un seul auteur. Elle étudie donc l’émergence dans la littérature de schèmes psychiques et est donc conduite à se demander pourquoi ces schèmes apparaissent à ce moment là. C’est pourquoi elle adopte une approche sociologique de la littérature en étudiant le contexte politique et moral dans lequel les ouvrages étudiés sont nés.


3.1. La figure de l’Enfant trouvé, née sous l’Inquisition



Marthe Robert explique la fascination de Don Quichotte pour le monde de l’imaginaire par le contexte politique qui faisait de Cervantes un homme partagé entre son identité propre et l’identité sociale qu’il lui fallait adopter. En effet, même si elles ne sont pas certaines, Marthe Robert fait état d’études supposant que Cervantes était issu d’une famille de Juifs, sous l’Inquisition. Sa famille était donc condamnée à la dissimulation et la ruse pour échapper aux sanctions. Cervantes aurait connu un dédoublement forcé : Juif christianisé, espagnol de baptême, sa réalité individuelle était en décalage avec sa réalité sociale. La fausseté de sa position donnait à son existence une sorte d’irréalité, qui se retranscrit dans la personnalité du personnage de son roman.

« La conjoncture fortifie en l’Enfant trouvé non seulement le mépris absolu de ce qui est, mais la croyance délirante qu’il est possible de rejoindre réellement l’autre côté », c’est-à-dire le monde des songes (p.222-223).
Ainsi Marthe Robert conclut que Don Quichotte ne pouvait pas naître en un autre lieu et en un autre temps.

Mais on peut noter ce que cette remarque a d’ « historicisant » car elle explique la naissance d’un héros par la vie de son auteur, ce qui peut paraître un peu simpliste.

3.2. Le Bâtard, figure bourgeoise



L’apparition de Robinson Crusoë, et avec lui de la figure du Bâtard œdipien, se fait parallèlement avec la montée de la bourgeoisie dans l’ordre économique, à la fin du XVII°s.. Or la bourgeoisie, récemment installée dans le paysage économique, veut également être influente sur le plan culturel et intellectuel et se trouve dans sa phase ascendante de conquête du pouvoir. La figure du Bâtard symbolise particulièrement cette société mouvante en quête de pouvoir et ambitieuse. Robinson est la représentation de l’homme de son siècle et le roman incarne les valeurs propres à cette époque : le travail, l’individualisme, la foi en le progrès, la justification de l’expansion coloniale.

« En tant que phantasme lié à l’insatisfaction foncière de l’individu devant son infériorité de naissance, Robinson Crusoë est naturellement concevable sous tous les horizons de la culture, mais il ne peut être écrit que dans une société en mouvement, où l’homme sans naissance ni qualité a quelque espoir de s’élever par ses propres moyens […] » (p.143).
Robinson Crusoë dote ainsi la bourgeoisie du seul art qui lui appartienne en propre.
Avec Robinson Crusoë, nous n’en sommes qu’aux balbutiements du Bâtard œdipien. C’est avec Balzac, nous l’avons vu, que celui-ci est à son apogée. Cette fortune du Bâtard n’est pas sans relation avec la prise du pouvoir par Napoléon, qui est, selon Marthe Robert, « le Bâtard incarné, le renégat parfait qui bouleverse le monde en accomplissant sans scrupules ni remords ce que ses parents osent à peine rêver » (p.238). La montée en puissance de Napoléon montre que le parvenu jette le monde à ses pieds s’il a le courage de transgresser la loi œdipienne. Après Napoléon, le roman se prend à avoir de l’ambition et les héros de cette période sont de jeunes ambitieux prêts à tout pour accéder à un niveau social supérieur. On peut citer Rastignac, bien entendu, mais aussi Julien Sorel ou Henri Brulard dans la littérature stendhalienne.

On peut noter la dimension existentialiste du roman balzacien, qui prône la possibilité de transcender les prédestinations sociales. Cette morale de l’ambition, on la retrouve dans les velléités de Balzac, qui croit pouvoir, par l’écriture, changer le réel :

« De fait, le temps est venu où le roman […] croit pouvoir agir réellement en faisant passer dans des paragraphes, des phrases, des mots, bref dans l’écriture elle-même, l’énergie débordante, la volonté farouche d’arriver […] » (p.248).


Le Bâtard « moyen » présent dans la littérature flaubertienne est l’expression lui aussi d’un changement d’époque et de morale. L’Histoire s’est retournée sur elle-même, le roi bourgeois a remplacé l’Empereur. Les rêves de grandeur cèdent la place aux idées raisonnables, au calcul, à l’intérêt. C’est cette nouvelle morale incarnée dans la nouvelle génération que Flaubert dit avoir peinte :

« […] la génération perdue des jeunes gens qui, entre 1848 et le coup d’état de Napoléon III, avaient vu s’effondrer tous leurs espoirs d’action, sans pouvoir se défaire pour autant des illusions romantiques qui continuaient d’alimenter leur idéologie » (p.347).

Le changement de morale dans la société a fait évoluer le roman vers plus de réalisme jusqu’au XIX°s.. Les mutations politiques et sociales ont fait passer le roman de l’âge de l’Enfant trouvé à celui du Bâtard œdipien. Marthe Robert souligne ainsi les influences entremêlées des facteurs psychiques et sociaux dans la genèse de tel ou tel type de roman.

3.3. La littérature, sismographe de la psychologie sociale




Paul Bénichou a longuement étudié les interactions entre les mentalités d’une époque donnée et les comportements littéraires contemporains, notamment dans Le sacre de l’écrivain et dans L’ère du désenchantement, couvrant les 18° et 19°s.. Il constate que les changements politiques engendrent des mutations sociales et la naissance de nouvelles pensées. Ainsi, dans Le sacre de l’écrivain, Paul Bénichou rappelle comment le climat social de crainte postérieur à la Révolution Française a engendré un renouveau de la foi chrétienne et un désir de retour au symbolique, et explique par ce changement de mentalité l’émergence d’une littérature contre-révolutionnaire, le Romantisme. Ce phénomène illustre la production de mentalités par les mutations sociales, mentalités qui s’expriment à travers les œuvres littéraires contemporaines.

Marthe Robert procède ainsi à une analyse de type sociologique lorsqu’elle explique l’émergence d’un modèle social, tel que celui du parvenu, par un changement de pouvoir ou de système politique. Elle intègre à cette analyse sociologique des éléments psychanalytiques, tels que les figures de l’Enfant trouvé et du Bâtard réaliste, qui manifestent l’intégration psychologique de ces modèles sociaux dans l’inconscient collectif. C’est à partir de ces constructions individuelles façonnées par le contexte social que l’écrivain conçoit son œuvre. Et c’est en cela que la littérature constitue « le sismographe de la psychologie sociale », pour reprendre l’expression de Paul Bénichou.

Conclusion




Marthe Robert élabore une typologie du genre romanesque en deux étapes. En premier lieu intervient une réflexion de type sociologique : un changement de climat politique, d’idéologie au pouvoir entraîne nécessairement des mutations sociales et la création de nouvelles mentalités, notammment l’émergence de la figure du parvenu ambitieux sous le régime napoléonien.

La théorie sociologique présente ensuite la forme littéraire comme création d’un écrivain soucieux de donner une image juste des réalités sociales et psychiques de son époque, ou conditionné par son époque pour écrire ce qu’il écrit.

Mais Marthe Robert insère une réflexion de type psychanalytique dans le processus d’imprégnation de l’œuvre littéraire par les mutations politiques et sociales. En effet, le mythe social est la représentation d’un archétype du roman familial, normalement inconscient à l’âge adulte, qui renvoie l’individu et l’écrivain à des structures mentales primitives profondément enfouies en eux et qui sont réactivées par les circonstances sociales.

Le mythe social est ainsi psychiquement intégré par l’écrivain, qui l’utilisera inconsciemment, tant au niveau du fond que de la forme, puisque, nous l’avons vu avec Flaubert, l’écriture elle-même peut devenir le lieu de l’affrontement entre les deux figures ancestrales du roman familial.

Introduction
Note préliminaire

1.Genèse du genre romanesque 3

1.1. Problème de définition d’un « genre » romanesque 4

1.2. Le « roman familial des névrosés » 5

2. Genèse d’une œuvre 8

2.1. L’âge de l’Enfant trouvé 8

8

2.1.1. Le conte de fées 8

2.1.2. Le Romantisme 8

2.1.3. Robinsonnades et donquichotteries 9

2.2. L’âge du Bâtard œdipien 10

2.2.1. Robinson, inauguration de l’âge du Bâtard 10

2.2.2. Le Bâtard balzacien 11

2.3. Flaubert dans un entre-deux 12

3.Analyse sociologique de l’émergence des figures du roman familial dans la littérature 14

3.1. La figure de l’Enfant trouvé, née sous l’Inquisition 14

3.2. Le Bâtard, figure bourgeoise 15

3.3. La littérature, sismographe de la psychologie sociale 17


Conclusion



1 Nous traiterons plus précisément ce point au cours de la troisième partie.


2 Littré

3 Larousse du XIX°s.

4 Cette classification de la production romanesque se fait sans préjugés de valeur. Aucune des deux formes n’est plus « noble » que l’autre.

5 Expression de l’auteur romantique Jean-Paul.

6 Nous verrons dans la troisième partie en quoi la montée de Napoléon fut capitale pour l’émergence de cette forme de roman.

7 Propos tenus par Honoré de Balzac.

8 Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet.



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