Morceaux choisis janvier/février 2011







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Morceaux choisis




janvier/février 2011



« Jouir de la vie ne peut se dire avec des mots ! On vit. On pense : “bonheur” ! “félicité” ! On a atteint un état. On se sait aux maximum de la sensation. Pour saisir cet état et le mettre en forme, la palette des mots est pauvre. Il en est bien sûr de même pour le malheur et ses indicibles souffrances. Là aussi les superlatifs s’ajoutant aux superlatifs détruisent le “ce qui ne peut se dire” comme ne peut se dire l’état presque suffocant de cette prise de conscience d’avoir été placé à l’extrême de ce qu’il était possible de vivre. Lisant depuis un certain temps les quelque deux mille pages des Mille et Une Nuits (...), je ne cesse de m’étonner avec ravissement de l’emploi des superlatifs disant le plus que beau, le plus que délicieux, le plus que triste ou le plus que désespéré. En effet, notre langage bute. C’est alors que l’Orient dit : “Il fut étonné à la limite de l’étonnement.” Ou : “Il ressentit telles délices à la limite des délices.” Ou : “De plaisir sa poitrine se dilata à la limite du dilatement.” Ou alors : “De tristesse il sentit sa poitrine se rétrécir à la limite du rétrécissement.” Cette “limite” dit bien, en effet, la limite des mots, et combien au-delà du mot, qui prétend signifier, le lieu commun agit sur notre imaginaire avec une curieuse force. Est-ce arrivé à la “limite” du dire que dans des époques très anciennes le langage s’est brusquement mué en poésie... en musique de mots ? »
Serge Rezvani, Le roman d’une maison

« J’ai le regret de vous annoncer que l’autofiction n’est plus “tendance”. C’est Lire, le magazine de la littérature conformiste, qui nous l’apprend dans sa dernière livraison. Apparemment, personne chez eux ne s’est rendu compte que l’hyperréalisme façon 11 septembre et l’autofiction sont les cornes d’un même animal obtus, le réalisme quotidien individualiste (comme on a eu un réalisme socialiste).


Ce réalisme a l’immense mérite d’être simple à fabriquer (encore plus simple que le réalisme socialiste). On remplace son regard par la chose regardée. “Oh ! un flipper !” s’écrie l’écrivain réaliste, tout estomaqué de découvrir un flipper dans un bar, et il nous sert une description minutieuse de ce rare phénomène. “Oh ! une agence de voyages !” et le voilà qui recopie scrupuleusement la longue liste de voyages proposés. “Oh ! un gros attentat à la télévision !” et dans sa fulgurance il se dit que les victimes n’ont rien vu venir... C’est inépuisable et ludique. Le monde est rempli de merveilles littéraires qui ne demandent qu’à être cueillies. Petit veinard d’écrivain réaliste ! Il n’est jamais en manque d’inspiration. “Oh ! Je bande !


Matérialiste jusqu’à l’insignifiance, nombriliste et fier de l’être comme les plus débiles performances de l’art contemporain, le réalisme quotidien individualiste passe son temps à flatter le lecteur en calibrant son univers littéraire tantôt sur le night-club du coin, tantôt sur l’actualité (télévisuelle de préférence).


J’y reviendrai à ce réalisme-là, je ne le laisserai pas tranquille. C’est une question d’instinct de survie. Il me déteste, je le déteste. S’il pouvait me tuer, il le ferait. Déjà, on [Frédéric Beigbeder dans Windows on the world, ndlr] met en exergue cette citation de Tom Wolfe, le garde-chiourme : “Un romancier qui n’écrit pas des romans réalistes ne comprend rien aux enjeux de l’époque où nous vivons.” Papa Jdanov [troisième secrétaire du Parti communiste d’URSS, qui veilla au respect de la ligne définie par le Parti dans le domaine des lettres, ndlr] n’aurait pas mieux formulé. Quant à Papa Staline, l’espiègle, n’a-t-il pas lancé dès 1932 son “Ecrivez le réel”, mot d’ordre repris plus tard dans les statuts de l’Union des écrivains soviétiques : “On exige une représentation de la réalité qui soit vraie et historiquement concrète.” On a la littérature qu’on mérite. »


Iegor Gran

« J’allai trouver le Vieux pour le remercier du garage qu’il nous avait prêté pour l’hiver, et le complimentai de son élection. […] Nous avions plaisir l’un et l’autre à voir voisiner nos deux mondes. Il me fit défiler une bonne trentaine de pièces en faisant la causette. Serein et sarcastique à son ordinaire. Quand je l’interrogeai sur la route de Téhéran qui nous préoccupait, il abandonna ses pierres et se mit à rire :
“C’est un peu tôt, mais vous y parviendrez sans doute, et si vous ne passiez pas, vous verriez des choses étonnantes… la dernière fois que je l’ai faite – dix ans de ça peut-être – la crue avait emporté le pont sur le Kizil-uzum. Rien à faire pour traverser, mais comme l’eau pouvait baisser d’un jour à l’autre, les bus et les camions continuaient d’arriver de l’est et de l’ouest, et comme les berges étaient ameublies par la pluie, beaucoup s’embourbèrent aux deux têtes du pont. Moi aussi. On s’installa. Les rives étaient déjà couvertes de caravanes et de troupeaux. Puis une tribu de Karachi [nom donné dans le nord de la perse aux nomades tziganes, musiciens et forgerons] qui descendaient vers le sud établirent leurs petites forges et se mirent à bricoler pour les camionneurs qui ne pouvaient pas, bien sûr, abandonner leur chargement. Les chauffeurs qui travaillaient à leur compte se mirent d’ailleurs bientôt à l’écouler sur place, à le troquer contre les légumes des paysans du voisinage. Au bout d’une semaine, il y avait une ville à chaque tête du pont, des tentes, des milliers de bêtes qui bêlaient, meuglaient, blatéraient, des fumées, de la volaille, des baraques de feuillage et de planches abritaient plusieurs tchâikhane, des familles qui louaient leur place sous la bâche des camions vides, de furieuses parties de jacquet, quelques derviches qui exorcisaient les malades, sans compter les mendiants et les putains qui s’étaient précipités pour profiter de l’aubaine. Un chahut magnifique… et l’herbe qui commençait à verdir. Il ne manquait que la mosquée. La vie, quoi !
Quand l’eau baissa tout se défit comme en songe. Et tout ça, à cause d’un pont qui ne devait pas se rompre, de notre désordre, de pauvres fonctionnaires négligents… ah ! croyez-moi, reprit-il avec dévotion, on a beau dire ! la Perse est encore le pays du merveilleux.”
Ce mot me fit songer. Chez nous, le « merveilleux » serait plutôt l’exceptionnel qui arrange ; il est utilitaire, ou au moins édifiant. Ici, il peut naître aussi bien d’un oubli, d’un péché, d’une catastrophe qui, en rompant le train des habitudes, offre à la vie un champ inattendu pour déployer ses fastes sous des yeux toujours prêts à s’en réjouir. »
Nicolas Bouvier, L’usage du monde

« Peut-être toute réflexion sur le voyage passe-t-elle par quatre remarques, dont on trouve l'une chez Fitzgerald, la seconde chez Toynbee, la troisième chez Beckett, et la dernière chez Proust.
La première constate que le voyage, même dans les Iles ou dans les grands espaces, ne fait jamais une vraie "rupture", tant qu'on emporte sa Bible avec soi, ses souvenirs d'enfance et son discours ordinaire.

La seconde est que le voyage poursuit un idéal nomade, mais comme vœu dérisoire, parce que le nomade au contraire est celui qui ne bouge pas, qui ne veut pas partir et s'accroche à sa terre déshéritée, région centrale ( aller vers le sud, c'est nécessairement croiser ceux qui veulent rester où ils sont).
C'est que, suivant la troisième remarque, la plus profonde ou celle de Beckett, "nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, nous sommes cons, mais pas à ce point"...
Alors, quelle raison en dernière instance, sauf celle de vérifier, d'aller vérifier quelque chose, quelque chose d'inexprimable qui vient de l'âme, d'un rêve ou d'un cauchemar, ne serait-ce que de savoir si les Chinois sont aussi jaunes qu'on le dit, ou si telle couleur improbable, un rayon vert, telle atmosphère bleuâtre et pourprée, existe bien quelque part, là-bas.
Le vrai rêveur, disait Proust, c'est celui qui va vérifier quelque chose. »
Gilles Deleuze, Pourparlers *

« En 2006, j’écrivais dans une brochure rédigée pour l’Assemblée de Montreuil : « La politique terroriste - dont les sans-culottes ont compris trop tard qu’elle allait les réduire au silence -, la République a beaucoup de mal à l’assumer comme son origine historique. »
Je n’avais pas alors connaissance d’un texte de 1921 de Walter Benjamin, intitulé « Critique de la violence ». Benjamin y analyse comme un signe de dégénérescence l’oubli par les instituions de leurs origines : « Que disparaisse la conscience de cette présence latente de la violence dans une institution juridique, cette dernière alors périclite. Les parlements aujourd’hui en donnent un exemple. Ils présentent le déplorable spectacle qu’on connaît parce qu’ils ont perdu conscience des forces révolutionnaires auxquelles ils doivent d’exister. [...] Il leur manque le sens de la violence fondatrice de droit, qui est représentée en eux. »
Il semble que l’on puisse appliquer ce raisonnement tout aussi bien à l’institution judiciaire. Il autorise, par ailleurs, à interpréter le recours croissant, dans le discours d’État, comme dans sa réforme du système juridique et pénal, à la figure du « terroriste », comme une tentative de refonder sa légitimité, non plus sur la violence originelle dont il est le produit, mais sur toute violence le mettant en cause, baptisée “terroriste” ».
Claude Guillon

« Les analyses de Willem Buiter, économiste en chef de la mégabanque américaine Citigroup après avoir été blogueur du Financial Times et professeur à la London School of Economics and Political Science, sont attentivement suivies par tous ceux qui s’efforcent de démêler les éléments de la crise financière. […] L’intérêt de l’analyse de Willem Buiter est en premier lieu de resituer la crise de la dette publique européenne dans son contexte mondial, et notamment américain. Et d’annoncer qu’elle va se généraliser. En second, de mettre en évidence qu’il n’y a pas de solution à cette crise s’il n’est pas pris en compte celle de la dette bancaire, dont il propose également une restructuration.
L’ennui est, pourrait-on ajouter, que ce n’est pas spécialement cette voie qui est actuellement empruntée. La logique de celle qui est adoptée en Europe est un accroissement des coupes budgétaires, car une augmentation de l’imposition des revenus élevés – notamment sur les revenus financiers – et la perception d’un réel impôt sur les mégasociétés sera écartée. De lourdes conséquences sociales et politiques sont à attendre de la poursuite de ce processus.
Toute vision de la situation actuelle qui s’en tiendrait uniquement à l’agitation politique actuelle des gouvernements européens manquerait de ce point de vue l’essentiel. C’est le sauvetage à tout prix du système financier qui est à la base de l’approfondissement de la crise. Plus encore que l’intransigeance allemande et ses effets déjà constatés dans les pays périphériques, le plan britannique, qui ne lui doit rien, l’illustre clairement.
[…] Le démarrage de la phase II de la crise met clairement à nu que le système connaît depuis le début une crise d’insolvabilité, qui ne pourra être réglée que par une décote d’ensemble de la dette globale publique et privée et un redimensionnement du système financier. La machine à faire de la dette – et les intérêts qui l’accompagne – a été trop mise à contribution, le capitalisme financier a failli là où il prétendait exceller.
Les dénis et atermoiements actuels des gouvernements occidentaux ne peuvent qu’aboutir à un approfondissement de la crise sociale, voulant faire payer aux contribuables (ainsi qu’à ceux qui ne sont mêmes pas imposables) une addition qu’ils ne peuvent régler.
La vérité est dure à avaler, car elle n’est pas soluble dans l’eau. »

François Leclerc
« De la même façon, il y aurait un au delà du capitalisme et j’en ai trouvé l’illustration dans le livre de Naomi Klein, La Stratégie du Choc. Elle l’a même appelé, ce capitalisme, capitalisme du désastre. Et effectivement, ce qui  se passe en Irak depuis 2003 en est l’expérience la plus en pointe, la plus effrayante. […] Qu’observe-t-on ? La privatisation de la guerre, le retour des mercenaires et le pillage économiquement systématique du pays dans le contexte d’une défaite militaire. En Irak, non seulement le peuple irakien est complètement absent des préoccupations des envahisseurs, et il est donc saigné sans préoccupation pour la quantité de sang versé, mais la réussite des entreprises US se fait au dépens de la défaite militaire des GI. Ce capitalisme n’est cependant pas encore autonome. Il dépend tout en le vampirisant, des contrats conclus avec l’État US qui en devient le principal client. C’est un capitalisme grassement subventionné, ou bien un capitalisme mafieux, qui pompe les ressources de l’État avant de le laisser exsangue et ne peut que semer la désolation et la mort à la recherche de nouveaux contrats. Il faut selon moi remonter au nazisme pour retrouver une telle démence à l’intérieur d’un système. Hier, priorité donnée dans la logistique à l’extermination avant l’effort de guerre sur le front Est. Aujourd’hui, priorité donnée par le gouvernement au profit privé avant la victoire de ses armées. Glaçant ! »
Max, Le meilleur des mondes **

« Ce n’est pas du “nouvel optimisme” que nous voulions parler, mais de la “nouvelle normalité” américaniste qui, justement, se fait sans beaucoup d’attention pour l’optimisme. Ainsi semble disparaître le fondement même de l’American Dream, – l’optimisme, ou l’idéologie de l’optimisme, – laissant ouverte cette question comme un abysse nous précipitant vers un trou noir : qu’est-ce donc que cette chose, l’Amérique, sans l’optimisme ? »
Philippe Grasset

« On appelle ça le rêve américain, car il faut être endormi pour y croire ! »
George Carlin


* Relevé sur le site : http://www.lieux-dits.eu/
** Le blog de Max : http://projetmhl.wordpress.com/

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